C. — Procédés de dosage de V albumine urinaire
Les procédés imaginés pour doser la quantité d’albumine contenue dans l’urine sont peut-être aussi nombreux que les moyens employés pour en déceler la présence. Nous serons toutefois beaucoup plus brefs sur ce chapitre, car la plupart de ces procédés n’ont qu’une valeur pratique très contestable. On peut les classer de la manière suivante:
1° Dosage par la pesée;
2° Par les tubes gradués;
3° Par les dilutions;
4° Par les liqueurs titrées;
5° Par la polarisation ;
6° Par l’opalescence comparée;
7° Par la densité.
1° Dosage par la pesée. — Le dosage par la pesée de l’albumine coagulée et desséchée est la méthode la plus ancienne et la plus sure. On mesure une quantité déterminée d’urine, suffisamment acidifiée ; on la lait bouillir; on filtre sur un filtre pesé, on lave le filtre; on le dessèche à 120° et on pèse. Le poids obtenu, déduction faite du poids du filtre, représente la proportion d’albumine contenue dans la quantité d’urine ainsi traitée.
Pour une urine moyennement albumineuse, c’est-à-dire contenant de de 1 à 5 grammes d’albumine par litre, on prend 100 centimètres cubes. Si l’urine est plus riche en albumine, on la dilue avec de l’eau, à la moitié, au tiers, au quart, de manière à n’avoir pas à peser plus de 10 à 20 centigrammes pour 100. L’urine doit être limpide et acide; on la filtrera si
TRAITÉ DK L’ALBUMINURIE
elle est trouble et tient un excès de mucus en suspension. On chauffe au bain-marie pendant une demi-heure dans une capsule de porcelaine, ou bien simplement à l’aide d’une llamme à alcool séparée de la capsule par une toile métallique, jusqu’à ébullition. On agite pendant tout ce temps avec une baguette de verre. Si l’albumine ne se coagule pas en llocons, on ajoute goutte à goutte de l’acide acétique étendu, en remuant toujours le liquide, après l’addition de chaque goutte; cette addition doit être faite avec précaution et ménagement. Le coagulum floconneux formé, on jette le précipité sur un filtre préalablement desséché à l’étuve à 120° et pesé. On lave le précipité à l’eau chaude, puis on enlève l’excès d’eau par un lavage à l’alcool absolu. Le filtre et son contenu sont alors portés dans l’étuve, et desséchés à 120°. Après dessication, l’albumine coagulée se présente sous l’aspect d’une substance blanchâtre, friable, comme crayeuse; une petite partie, toutefois, sous l’influence de la chaleur, a pris la couleur brun jaunâtre et l’odeur delà corne brûlée. On pèse de nouveau; du chiffre obtenu on retranche le poids connu du filtre, et la différence donne la quantité d’albumine contenue dans le volume d’urine employée.
Au lieu de la chaleur, on peut se servir de l’alcool absolu pour coaguler l’albumine. Mais, outre que le procédé est extrêmement coûteux, l’alcool ne précipite pas seulement l’albumine, mais toutes les matières albuminoïdes de l’urine.
Méhu a proposé l'emploi de l’acide phénique associé à l’acide acétique et à l’alcool (1). D’après Esbach, l’acide phénique se combinant avec l’albumine, ce procédé exposerait encore à une erreur en plus, qui pour rait atteindre 16 0/00 (2).
2° Dosage par les tubes gradués ; méthode d’Esbach. — On peut juger approximativement de la richesse de l’urine en Albumine par la hauteur du dépôt formé au fond du tube après coagulation par la chaleur ou par les acides. Mais les résultats obtenus /par ce procédé manquent complètement de précision et sont à peine comparables entre eux. Par l’emploi de l'acide picrique et d’un tube gradué, Esbach a réussi à faire de ce procédé une méthode d’une exactitude suffisante pour les besoins de la pratique clinique.
L’albùminimètre d’Esbach est un tube semblable à un tube ordinaire
(1) Miiiiu, De l'urine normale et pathologique, Paris, 1880. Le réactif proposé par Mêhu est ainsi composé :
Acide phénique I partie.
Acide acétique 1 —
Alcool à 80° 2 —
(2) Esracii, Bull, de thérap p. 20, 1880.
DK L’ALBUMINUniË
à réaction, niais à parois plus épaisses; sur ces parois se trouve une échelle graduée indiquant la hauteur atteinte par le dépôt. La graduation de cette échelle repose sur une série d’essais préliminaires d’où dépend avant tout l’exactitude du procédé.
Le réactif employé est une solution d’acide pierique acidifiée par l’acide citrique. Il se prépare à chaud, selon la formule suivante :
Acide pierique en cristaux 10 gr.
Acide citrique pur -O gr.
Eau q. s. pour 1 litre.
Un mélange l’urine et le réactif dans des proportions données, qui se trouvent indiquées sur les parois mêmes du tube. Un retourne complètement l’appareil dix à douze fois, sans agiter, et on laisse reposer pendant vingt-quatre heures, dans la position verticale, à l’abri de toute secousse. L’échelle ne dépasse pas 7 0/00. Si la proportion d’albumine est supérieure à ce chiffre il faut diluer l’urine , il est bon de le faire, dès que celte proportion atteint 5 0/00. D’autre part, l’appareil n’est pas disposé pour doser des quantités ü’albumine inférieures à 1 gramme par litre (1).
Ce procédé, éminemment simple et facile, ne donne pas toutefois la quantité réelle de l’albumine contenue dans l'urine. Nous avons parfois constaté une différence de 1 gramme pour 3 grammes entre les résultats fournis par le tube d’Esbach et ceux que donnait la pesée. Dans certaines urines, l’albumine précipitée se tasse en un dépôt homogène et compact; dans d’autres, elle reste comme tuméfiée, granuleuse; de là, un tassement inégal fournissant des indications évidemment erronés. Enfin, il est quelquefois impossible d’obtenir le tassement du dépôt; l'albumine coagulée reste adhérente aux parois du tube, ou bien demeure en partie en suspension dans le liquide sous forme d’une opalescence persistante. Cela s’observe surtout dans les urines albumineuses fébriles. Malgré ces inconvénients, le tube d’Esbach fournit des indications suffisamment exactes pour la pratique ordinaire, indications en tout cas parfaitement comparables entre elles, quand il s’agit de suivre chez le même malade les variations quotidiennes d’une albuminurie chronique.
3° Dosage par les dilations ; procédé de Brandberg. — Nous avons vu que, lorsqu’on verse avec précaution de l’acide nitrique dans une urine albumineuse par le procédé Heller-Gubler, le disque, qui apparaît au contact du réactif, met un temps variable à se montrer, suivant la richesse de l’urine en albumine. Ce fait a servi de base à divers procédés de dosage, ceux de Roberts, et de Sollnikoff, de Musculus, de Brandberg.
Le procédé de Roberts et de Soltnikoff consiste à diluer par tâtonne-
(1) Esuacii, Hitll. (le thérapcul., t. I, p. 497, 1880.
TRAITÉ DE L’ALBEMINi niE
ments l’urine, jusqu’à ce (|iie le disque albumineux apparaisse entre la trente-cinquième et la quarantième seconde. Comme on peut en juger par la description détaillée qu’en donne Roberts, dans son Traité des maladies des reins (I), c’est une méthode d’une application malaisée, où l’erreur est extrêmement facile, en raison des limites trop étroites assignées à l'apparition du disque d’albumine.
Nous n’insisterons pas non plus sur le procédé de Musculus (2) qui nous paraît bien inférieur au procédé de Brandbcrg. Nous avons contrôlé et expérimenté cette dernière méthode, et nous l’avons trouvée d’un maniement si commode que, pour des recherches rapides, pour le dosage clinique de l’albumine n’exigeant pas une précision minutieuse, elle nous a paru préférable à tous les procédés connus.
Le principe est le même que pour le procédé de Roberts : la dilution graduée de l’urine jusqu’au degré nécessaire pour faire apparaître, au moyen de l’acide nitrique, au bout d’un temps donné, l’anneau albumineux avec une netteté suffisante.
D’après Brandberg, et il est facile de vérifier par soi-même l’exactitude de ces résultats, la réaction de Heller-Gubleu se produit immédiatement dans une solution d’albumine à 10 centigrammes par litre, 1 partie d’albumine pour 10,000 d’eau;
Au bout d’un quart à une demi-minute, dans une solution à 50 centigrammes par litre, 1 pour 20,000;
Au bout d’une minute et demie, dans une solution à 4 centigrammes par litre, I pour 25,000 ;
Au bout de 2 minutes et demie à 3 minutes, dans une solution à 33 milligrammes par litre, 1 pour 30,000;
Au bout de 4 minutes environ, dans une solution à 28 milligrammes par litre, 1 pour 35,000.
Brandberg choisit pour base de sa méthode le temps nécessaire à l’apparition du disque dans la solution à 1 pour 30,000. Ce choix seul donne tout de suite une supériorité indiscutable au procédé sur celui de Roberts. Au fieu de trente-cinq à quarante secondes, temps évidemment trop court, l’observateur a deux minutes et demie à trois minutes pour apprécier l’apparition du disque albumineux. Les chances d’erreur sont dès lors moindres et la pratique se trouve singulièrement facilitée.
11 s’agit maintenant de diluer l’urine albumineuse jusqu’à cette solution-étalon. Voici comment on procède.
Une quantité donnée d’urine est d’abord diluée avec neuf lois son
(1) Roueuts, Urinary and rénal diseases, p. 191, 1885. — Idem, The Lancet, 1. 1, p. 313, 1870. — SoLTMKOFr , Petersb. med. Woch., n" 12, 1870.
(2) Musculus, Gaz. méd. de Strasbourg, juin 1881.
de l’albuminurie
volume d’eau, urine au 1/10. Cette première dilution est traitée par l’acide nitrique, procédé de contact. Si, au bout de trois minutes, l’anneau albumineux. ne s'est pas formé au point de contact, on peut en conclure que la quantité d’albumine contenue dans l’urine diluée au dixième ne dépasse pas 3 centigrammes pour 1,000, et que, par conséquent, dans l’urine soumise à l’épreuve et non diluée, elle ne s’élève pas au delà de 30 centigrammes par litre. Si, au contraire, la réaction se fait avant que les trois minutes se soient écoulées, il faut préparer de nouvelles solutions plus diluées.
Quand on n’a aucune idée de la quantité d’albumine contenue dans l'urine, on opère comme il suit : on prend 5 verres coniques de petites dimensions; dans chaque verre, on verse d’abord 2 centimètres cubes de la première dilution, urine au dixième; puis, on ajoute, dans le premier verre, 4 centimètres cubes d’eau ; dans le second, 13; dans le troisième, 28; dans la quatrième, 43 ; dans le cinquième, 58. Dans ces diverses dilutions, on fait couler avec précaution, à l’aide d’une pipette, de l’acide nitrique. Si une des solutions donne la réaction dans l’espace de deux minutes et demie à trois minutes, on sait que la proportion d’albumine qu’elle renferme est de 1 sur 30,00 J, soit 33 ü/00. Comme on connaît le nombre de centimètres cubes d’eau ajoutés, il est facile de calculer la quantité d’albumine contenue dans l’urine non diluée, au moyen de la formule suivante, dans laquelle a représente le nombre connu de centimètres cubes d’eau ajoutés :
d’où l’on tire :
(fl + 2) X 0,0033 -X04
formule qui donne, à l’aide d’un calcul facile à faire, la proportion d'albumine pour 100.
Pour éviter ces calculs, Brandberg a construit le tableau suivant, qui indique immédiatement la quantité d’albumine pour 100, lorsqu’on connaît le nombre de centimètres cubes d’eau qu’il a fallu ajouter aux 2 centimètres cubes de l’urine diluée au dixième, pour obtenir en 3 minutes la formation du disque albumineux.