‹ Traité de l'albuminurie et du mal de BrightChapitre 27 sur 109 · ALBUMINURIE DITE PHYSIOLOGIQUE OU NORMALE · texte numérisé non relu

ALBUMINURIE DITE PHYSIOLOGIQUE OU NORMALE

La question de l'albuminurie physiologique, au point où elle a été amenée par les travaux, de ces dernières années, comprend une part de vérité, représentée par un ensemble de faits exacts et bien observés, et une hypothèse, fondée sur des arguments physiologiques et chimiques dont la discussion est permise. Un exposé critique, rapide, de ces travaux montre comment, sur 1 observation clinique, est. venue se greffer l’hypothèse physiologique, et comment, pourse justifier, celle-ci a dénaturé l’interprétation rationnelle des faits sur lesquels elle s’appuyait. Il faut ajouter que le problème se complique encore d’un élément d’ordre chimique qui, selon la compétence de l’observateur et suivant le réactif employé, peut devenir la source d’erreurs graves.

C’est précisément par des erreurs de ce genre que débute l’histoire de l’albuminurie normale. L’idée, en effet, n’est pas nouvelle, i-t dès les premières recherches de Briglit, son collaborateur Bostock, qui s’occupait spécialement de l’analyse chimique des urines, émit l’opinion que l’urine d’un homme sain peut contenir de l’albumine sous l’influence de causes légères; mais il ajoute que cette albumine est dans un état particulier et qu’elle n’est pas coagulable par la chaleur ; eile précipite par l’acide chlorhydrique et par le bichlorure de mercure (1). Or, nous savons que les précipités ainsi obtenus tic sont pas nécessairement de l’albumine. La même objection doit être faite à Spittal, qui, en 1832, affirme, sur l’autorité de Gmelin et de Fumer, qu’il existe de l’albumine dans l’urine normale, et en donne comme preuve le précipité obtenu par le sublimé et par le tannin (2).

(1) Bostock, in Brigiit, Reports of medical cases, London, 1827, p.

(2) Spittal, Dissertatio dequodam vitio qitod urinas mutatio particularis comila tur , Edinburg, 1832.

DE L’ALHl’MINT 'RIE

lin 1857, Gigon (d’Angoulême) reprit cette idée clans un mémoire communiqué à l’Académie des sciences sur l’albuminurie normale chez l’homme et chez les animaux (1). Mais la même année Becquerel démontrait erronée l’assertion de Gigon, en prouvant l’inanité du réactif dont celui-ci s’était servi pour décéler l’albumine (2). Gigon préconisait,, en effet, le chloroforme comme le réactif le plus sensible de l’albuminurie. Or, le chloroforme détermine bien un précipité blanc opaque dans toutes les urines, mais ce précipité n’est nullement un précipité albumineux; il est aussi opaque et aussi marqué dans une urine normale que dans une urine albumineuse; ce qui en fait varier l’abondance, c'est la quantité de chloroforme employée. 11 est formé par le chloroforme même, réduit à l’état d’extrême division, c’est-à-dire émulsionné. L’examen microscopique montre en effet que le dépôt tombé au fond du tube est constitué par de fines gouttelettes d’une matière liquide extrêmement réfringente.

L’erreur de Gigon étant évidente, son hypothèse tomba dans l’oubli. Toutefois Marie y, en Angleterre, soutenait, en 1865, que l’urine contient toujours une matière albuminoïde qu’il regarde comme de la peptone (3); et, avant lui, Ghristison avait émis la même idée, mais sans se prononcer sur la nature de la substance albuminoïde, qu’il déclarait seulement distincte de l’albumine vraie. On s’accorde d’ailleurs aujourd’hui à reconnaître dans l’urine normale la présence d’une matière albuminoïde, qui n’est autre que la mucine; nous aurons à revenir sur ce sujet. Mais c’est en vertu de considérations d’un autre ordre que la question de l’albuminurie normale a été remise en discussion.

Dans un certain nombre des travaux qui suivirent la publication du mémoire de Bright, on trouve signalée l’existence d’albuminuries compatibles pendant un longtemps avec les apparences d’une bonne santé. Becquerel, Schmidt, Frerichs, ont noté des faits de ce genre. Becquerel dit textuellement : « L’albumine existe dans l’urine de quelques individus parfaitement sains (4). »

lit il rapporte le cas d’un infirmier fort, robuste et vigoureux, qu’il a observé pendant six mois à la Charité et qui présenta constamment une forte proportion d’albumine dans l’urine ; les autres propriétés de ce liquide étaient normales. Au bout de six mois, l’infirmier fut renvoyé, mais, un an après, il exerçait les mêmes fonctions à la Pitié. « Qu’esl-il

(1) Gigon, Album, normale clic/, l’homme et chez les animaux (Bull. Acad, des Sc., 18m).

(2) Becquerel, De la non-existence de l’albumine dans les urines normales et de l’infidélité du chloroforme comme réactif do l'aUmmino (Bull. Acad, sc,* 1-57.

(3) IIaui.ev, Med. Times and Gaz., 1863, t. Il, 509.

(4) Becquerel, Séméiotique des urines, etc., Paris, IKU, p. 559.

TRAITÉ DE I.’ ALBUMINURIE

devenu, ajoute Becquerel ;' plus tard, aura-t-il eu une maladie de Bright? C’est ce que je ne saurais dire (1). * Yogel dit de môme avoir vu pendant des années des albuminuries légères, sans signe d’affection rénale, sans môme aucun trouble apparent de la santé générale. 11 signale aussi ce détail, qui a été noté depuis dans la plupart des observations d’albuminurie intermittente : c’est que, dans un cas, les urines du jour étaient seules albumineuses, et non celles de la nuit. Vogcl, pour expliquer ces faits, propose l’hypothèse d’une modification des propriétés dial y ticjues des membranes secrétantes du rein (2).

lin 1870, Ultzmann rapporte l’observation de huit jeunes gens, forts et bien portants, la plupart médecins, dont l’urine contenait de l’albumine.

Chez un de ces jeunes gens, l’albuminurie persista pendant deux ans, puis disparut brusquement. Chez un autre, elle existait d’usé manière intermittente; contrairement à l’observation de Yogel, c’était l’urine de la nuit qui était le plus souvent albumineuse. L’albuminurie cessait pendant des jours, des semaines, puis reparaissait pendant un temps plus ou moins long, sans s'accompagner d’aucun autre trouble morbide. Chez plusieurs, l’urine était d’une densité élevée et chargée d’acide urique; dans un cas, il se forma môme des concrétions uriques. Jamais, chez aucun de ces jeunes gens, le microscope ne montra, dans les sédiments, ni cylindres, ni globules rouges (3).

Les faits indiqués par W. Gull, en 1873, n’ont plus trait à des individus bien portants ; il s’agit d’albuminurie intermittente, apparaissant d’une manière transitoire, au mo rent de la puberté, chez des adolescents débiles et anémiques (4). La plupart des observations publiées en Angleterre par llooke, par Dukes, par Moxon, parSaundby, parPavy, rentrent dans cette catégorie (5).

(1) Becquerel dit à ce propos: <c II y a ici une observation à faire : dans la maladie de Bright, le premier symptôme, c’est le passage de l'albumine dans l’urine; l’altération du sang et toutes ses conséquences ne sont que des phénomènes consécutifs. Il peut donc se faire que la présence de cette albumine annonce le développement de la maladie de Bright, et cela sans qu’il y ail d’autres symptômes. Les individus paraissent alors se bien porter; mais, plus tard, éclateront les phénomènes caractéristiques de la lésion des reins. 11 ne faut donc pas s’endormir lorsqu’on trouvera de l’albumine dans l'uriuo d’individus jouissant en apparence d une bonne santé. » ^Becquerel, Loc. cit., p. 5X9.)

(2) Vogel, VirchovSs Handbuch, t. VI, p. 522.

(3) Ui.tzman.v, Wiener vieil. Presse, 1S70, n° 4, p. 81.

(4) W. Gull, Tlie Lancet , 1873, t. 1, p. 808.

(3) Rooke, Il rit. vieil, journ., 1878, t. II, p. 396. — Dukes, B rit. vieil, journ., 187S, t. Il, 794. — Moxo.v, Gin/' s Hosp. llep., 1878, t. X.Ylll, p. 223. — Saunduv, Prit, vieil, journ., 1879, l. I, p. 699. — Pavy, Bnt. vieil, journ., 1883, t. II, p. 789. — II)., Lancet, 1886, t. I, p. 437.

DE L’ ALBl'.MINTRIK

Martin et linge, contrôlant le résultat des recherches faites, d'abord, par Virchow et par Dohrn, signalèrent à leur tour l’albuminurie chez les nouveau-nés, dans les premiers jours qui suivent la naissance, dans la proportion de 1 sur 17 (l).

Jusqu'à présent, dans les différents travaux que nous venons de citer, il s'agit d’albuminuries constatées par accident. Leube procéda différemment; il fit systématiquement l’examen de l’urine, chez un certain nombre de sujets, pris au hasard dans un ensemble d’hommes, pouvant être regardés comme sains. Sur 119 soldats de la garnison d’Erlangen, il trouva 5 fois l'urine albumineuse au lever ; ces 5 soldats étaient d’ailleurs albuminuriques aussi bien dans l'après-midi que le matin. Chez 14 autres, l’albuminurie ne s’observait que dans la deuxième moitié de lajournée, après l’exercice ou la marche. L’urine du soir, chez ces 17 sujets, ne contenait plus trace d’albumine. Les conclusions du travail de Leube posent nettement la question de l’allmminurie physiologique. Leube conclut en effet: que la présence de l’albumine dans l’urine n’est pas toujours un phénomène pathologique, et qu’elle doit être considérée comme normale chez certains individus; que la proportion d’albumine dans ces cas est toujours faible et ne dépasse pas 1 0/00; que, d’ailleurs, cette albuminurie normale est rare, 4 0/0, mais que l’albumine apparaît assez souvent à la suite d’efforts et d’exercices musculaires (2).

Un voit que, tout eu niant le caractère morbide de ces albuminuries, Leube est assez réservé dans ses conclusions, puisque, par une singulière contradiction, il reconnaît la rareté, et par conséquent l’anomalie, du prétendu phénomène normal.

Les observations de Furbringer etd’Edlei'sen ne vont pas au delà des conclusions de Leube. Ses 61 enfants de 3 à 6 ans, vivant dans un asile, dans les mêmes conditions d’exercice et de nourriture, Furbringer a trouvé 7 fois une albuminurie intermittente. L’albuminurie existait surtout dans l’urine de la matinée, rarement dans celle de l’après-midi : la quantilé ne dépassait pas 1 gramme par litre. Parfois, l’albuminurie disparaissait pendant des jours, des semaines, bienqueles conditions de vie restassent les mêmes, et que l’urine ne fût modifiée ni dans sa quantité, ni dans sa densité(3). Quant aux trois cas d’Edlefsen, ils sont comparables aux faits signalés par les auteursanglais: il s’agitd’albuminurie passagèreelintermitlenle, observée chez des jeunes gens débilités, anémiques ou dyspeptiques \\).

(1) Martin el Rugi:, Zeitsch. f. Gel), and. Gy me h , 187(1, t. I, p. 294.

(2) Leube, Ueber tlio Ausscheiduug von Ehveiss in Main des gcsuudcn Mpnschen ( Virchow' s Arclüv ., 1877, lid. 72, p. 173).

Furbringer, Zeitsch. f. klin. Med., 1879, t. I, p. o 4(3.

(4) Edlefse.n, lierlin. klin. Woch ., 1879.

TRAITÉ DK L’ALBUMINURIE

Avec Kleugden et Senator, nous arrivons à l'affirmation nette de la présence normale et constante de l’albumine dans l’urine. Sur 32 infirmiers bien portants, Kleugden trouva que 14 étaient albuminuriques, soit 14 0/0 ; mais en outre, en concentrant l’urine jusqu’à ce que la densité dépassât 1,01 1, il réussit à déceler la présencede l’albumine chez les 18 autres sujets. Aussi n’hésite-t-il pas à conclure que la dilution trop grande du liquide urinaire est la seule raison qui empêche d’v constater l’albumine d’une manière constante (1). Nous ne doutons pas des résultats constatés par Kleugden, mais nous affirmons que la concentration de l’urine n’est pas un procédé qui. d’une manière générale, puisse faciliter la recherche de l’albumine. Ce n’est sûrement pas l’eau qui s’oppose à l’action des réactifs sur la précipitation ou la coagulation de la sérine et de la séroglobuline. 11 est très facile de déceler la présence de 2 centigrammes d’albumine en solution dans un litre d’eau ; cela est beaucoup moins aisé dans un litre d’urine normale, et cela est impossible dans une urine concentrée. En diminuant l’eau de l’urine, on concentre en même temps ses différents principes constituants : les sels, la matière colorante, les matières extractives ; on crée de nouvelles causes d’erreurs, et, loin de faciliter, on gêne ou on rend impossible l’appréciation exacte des effets produits par les réactifs.

Senator s’appuie sur d’autres considérations. Il prend la question de plus haut et présente dans son entier la théorie de l’albuminurie physiologique. Pour lui, les variations de l’albumine dans l’urine sont dues aux oscillations d’une fonction physiologique, et non à un trouble de cette fonction. L’albuminurie physiologique existe au même titre que l’oxalurie ou la glycosurie physiologique. Pendant longtemps.on a contestéla présence du sucre ou de l’acide oxalique dans l’urine normale. Aujourd’hui, l’élimination par les reins de ces deux substances à dose infinitésimale est un fait acquis. 11 en est de même pour l’albumine; si on ne peut arriver à en déceler la présence dans toutes les urines, c’est que la sensibilité de nos réactifs laisse encore à. désirer. Mais, quand ou trouve un albuminurique sur 8 ou 9 sujets bien portants, — pour ne. tenir compte que des statistiques les moins favorables, — on n’est plus eu droit de regarder l’albuminurie comme un symptôme morbide. D’ailleurs, si, comme Senator l’a fait pour lui-même et pour trois de ses collègues, on recherche méthodiquement l’albumine chaque jour, à différentes heures de la journée, chez un hommesain,on finit toujours par constater d’une manière intermittente, tantôt un jour, tantôt l’autre, la présence de cette matière dans l’urine.

Il faut considérer l’élimination de l’urine non comme une sécrétion, mais comme une transsudation. La théorie de Heidenhain, qui attribue à l'épi-

(1) Ku:i:<;nr:x, Arch. f. rsych., 1881, t. XI, p. 405.

DE L’ALBUMINURIE

thélium glomérulaire un rôle actif dans l’excrétion de l'eau, n’est pas admissible. Cet épithélium, formé de cellules plates d’une minceur extrême, ne peut être assimilé à un épithélium glandulaire. Par tous ses caractères, il est plutôt l’analogue de la couche endothéliale des séreuses, de l'endothélium qui revêt, par exemple, les plexus choroïdes. Le plasma laisse transsuder sa partie liquide à travers les cellules glomérulaires, pour former l’urine, comme il laisse exsuder l’eau à travers l’endothélium des séreuses, pour former la sérosité du péricarde ou des .ventricules. Or, toutes les sérosités, qui transsudent à travers les capillaires et les endothéliums des séreuses, contiennent de l’albumine en quantité plus ou moins considérable; on en trouve dans l’humeur aqueuse, bien que la chambre antérieure soit recouverte d’épithélium, dans l’endolymphe et la périlvmphe du labyrinthe, dans le liquide céphalo-rachidien. Il serait étonnant et anormal que, seul, le liquide qui transsude au niveau des glomérules n'en contint pas. Il faut donc modifier la théorie de Heidenhain ; l’épithélium canaliculaire secrète un certain nombre des principes constituants de l’urine; une partie même de l’eau urinaire provient de cette secrétion; mais la plus grande partie est éliminée par le glomérule; elle n’est pas sécrétée par la couche cellulaire périglomérulaire, elle transsude à travers ces cellules; et, en cette qualité de transsudât, l’eau ainsi filtrée entraîne constamment, et d'une manière normale, une faible quanlité d’albumine (1).

Tels sont les traits principaux de la spécieuse argumentation développée par Senator. Elle résume tout ce qu’on peut dire en faveur de l’albuminurie normale. Les nombreux travaux publiés sur ce sujet, depuis 1882, en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, en France, n’ont rien ajouté de nouveau au fond même de la question. Conçus à peu près tous sur le modèle des mémoires de Leube et de Furbringer, ils établissent surtout la fréquence de l’albuminurie en l’absence de tout autre symptôme morbide ; ils ne varient guère que sur le degré de fréquence du phénomène et sur la manière dont il convient de l’interpréter. Nous aurons à citer en leur place les plus importants de ces travaux, mais leur énumération et leur analyse détaillée ne seraient en ce moment d’aucune utilité pour la discussion même de la théorie.

L’argumentation de Senator repose surtout, comme on l’a vu, sur un a priori physiologique ; l’urine, pour sa partie aqueuse, est un produit de filtration et non de sécrétion. En adoptant la théorie de Heidenhain pour l'excrétion de l’urée et de l’acide urique, Senator évite les objections faites à la théorie de Ludwig, qui admettait la transsuda-

(1) Sk.va.tor, Albuminurie in gesunien uni kranken Zuslânde , Berlin, 1882, p. 16 à 28.

ISO

lion du plasma avec tous ses éléments constituants. 11 se refuse à attribuer une activité spéciale aux. cellules endothéliales du glomérule ; elles sont incapables d’un autre rôle que d'un rôle physique; comme les endothéliums des séreuses, sous l’inlluenccde la pression sanguine, elles laissent filtrer l’eau du sérum avec une certaine proportion d’albumine. Mais, si l’urine est un simple transsudât, il faut expliquer pourquoi l'albumine s’v trouve en si faillie proportion qu’il est impossible d’en démontrer la présence au moyen des réactifs ordinaires. Cette présence n’est pas contestée dans les autres sérosités; le liquide du péricarde contient 23 grammes d’albumine par litre; le liquide amniotique, 7 grammes; l’humeur aqueuse de l’œil, ls1’, 50; le liquide céphalo-rachidien, qui est le transsudai le plus pauvre en albumine, en renferme encore près d’un gramme 0/00 . Pourquoi le transsudât urinaire n’en contient-il que des traces inappréciables ? Ceci seul nous montre que l’urine n’est pas un transsudât ordinaire, assimilable aux autres transsudats ou sérosités.

11 faut donc bien admettre une disposition spéciale du filtre qui s’oppose au passage de l’albumine. Que cette disposition soit représentée par l’épithélium glomérulaire ou parla structure propre des capillaires, nous n’avons pas à revenir sur cette discussion. Peu importe, d’ailleurs; en tout cas, on ne peut plus regarder la liltration urinaire comme soumise aux seules lois delà physique. Dès lors, si onest obligé d’admettre que les éléments du filtre sont capables d’intervenir pour empêcher le passage d’une trop forte proportion d’albumine, nous ne voyons aucune raison de ne pas croire, avec Heidenbain, qu’ils sont aussi bien aptes à s’opposer absolument à ce passage (1).

(1) On pourrait cependant, en modifiant l'hypothèse de Sonator de la façon suivante, la rendre plus acceptable. L’albumine uc filtrerait pas normalement par le glomcrulo, mais ceci ne tiendrait pas à l’activité spéciale do 1 épithélium, qui, en effet, ne diffère pas par son aspect de l'endothélium des séreuses, ni à la structure propre des capillaires glomérulaires, comme le suppose Ribbcrt. L'absence d’albumine dans le liquide liltic serait duo au modo même de la circulation rénale. Ce serait la vitesse du courant sanguin dans le rein qui s'opposerait seule au passai normal de l’albumine. Ce serait la circulation, et non la mcmbiane filtrante, qui serait disposée pour cet effet.

Il est certain que le sang passe à travers le rein avec une vitesse considérable, vitesse qui, en tout cas, est certainement plus grande que dans les capillaires sousjacents aux différentes s ire uses de l'économie. Or, les expériences que nous avons rapportées plus haut ont démontré que l’albumine filtre d’autant moins bien à travers les membranes animales que le courant de la^jjolution filtrante est plus rapide. Ou peut supposer, sans invraisemblance, que la nature a disposé les choses de telle façon dans le rein que, physiologiquement, la vi esse du sang y soit trop grande pour que l'albumine puisse passer à travers l’épithélium glomérulaire. Tant que la circulation est normale, il ne peut y avoir d'albumine dans l’urine, mémo à l’état de traces. Mais à la moindre perturbation vasculaire, et à la moindre rup-

DE L’ALBÜMINL'IUE

LSI

Les arguments de raison de Senator ne sont donc pas très probants, et les considérations physiologiques qu’invoque l’auteur allemand peuvent facilement être retournées contre lui. Les arguments de fait ont-ils plus de valeur?

Peut-on, dans toute urine normale, déceler la présence de traces d’alluimine ? C’est là en somme le point principal. Senator ne l'affirme pas, puisqu’il réclame des réactifs plus sensibles que ceux dont nous disposons actuellement. 11 dit cependant : « Il est reconnu que, dans toute urine normale qu’on laisse reposer un certain temps, il se forme un nuage, produit de sécrétion de l’épithélium canaliculaire, et que ce nuage est composé d’albumine. On peut objecter, il est vrai, ajoute-t-il, que l’albumine mélangée sous cette forme à l’urine est insoluble. Mais, si on ajoute une solution de soude, on obtient les réactions de l’albumine, que rien ne décelait auparavant. » Nous avouons ne pas saisir nettement la portée de cet argument, et nous ne savons sur quoi se base Senator pour affirmer, comme une chose généralement admise, la composition albumineuse du nuage qui, par le repos, apparaît dans toute urine. Ce nuage est formé de cellules épithéliales de diverses formes, de leucocytes, de granulations de différente nature, le tout tenu en suspension dans une matière transparente, qui s’agglomère en flocons; et, ce qui est généralement reconnu, c’est que cette substance est de nature muqueuse et non albumineuse. La membrane qui revêt les voies urinaires sécrète normalement, comme toutes les muqueuses, une certaine quantité de mucus. Admettre que les cellules des tubes urinaires sécrètent de l’albumine et de la globuline au lieu de mucus, c’est ajouter encore une

turc de l’équilibre circulatoire au profit d’un ralentissement du courant sanguin, l'albumine filtre à travers la couche endothéliale et apparaît en plus ou moins forte proportion dans l’urine. La circulation du glomcrule étant ramenée aU mode ordinaire de la circulation capillaire des autres organes, l’endothélium glomérulaire se trouve placé dans les conditions de tous les endothéliums séreux, et, des lors, la sécrétion rénale se comporte comme une simple transsudation séreuse, elle devient albumineuse, comme l’humeuraqueuse, le liquide céphalo-rachidien el les autres sérosités.

Dans cette hypothèse, certaines albuminuries pourraient être ducs à un simple trouble circulatoire sans lésions épithéliales; elles seraient d’ordre purement physique et non vital. Si plausible que soit cette interprétation, si tentés que nous ayons été de l’admettre comme conséquence naturelle de nos expériences sur la liltration de l’albumine, elle nous a paru en contradiction avec ce que nous savons de l’état des glomérules, avec les lésions constantes que montre le microscope au niveau de la couche endothéliale, chaque fois qu’on provoque une albuminurie expérimentale. C’est pourquoi nous préférons l’explication que nous développons plus loin. Nous admettons bien l'influence do la perturbation circulatoire, mais celte perturbation n’agit que sur l’épithélium préalablement altéré, ou pour altérer l'épithélium.

THAITIÏ DE L’ALBOMINUlUE

hypothèse à tant d’autres, maison ne peut donner cette hypothèse comme généralement admise. Senator, pour les besoins de la cause, regarde comme démontré le fait qui est précisément en litige, à savoir: la nature albumineuse de la matière albuminoïde que renferme l’urine normale.

Quant à la sensibilité des réactifs, on a vu qu’avec les liquides de Tanret et de Millard on pouvait déceler l’albumine dans des solutions au 1/200,000 et même au 1/300,000, c’est-à-dire qu’on pouvait mettre en évidence de 5 à 3 milligrammes d’albumine par litre. L’urine, qui ne donne aucun précipité avec ces réactifs, en supposant qu’elle contienne de l’albumine, en contient donc moins de 3 milligrammes par litre. Dès lors, sans parler de l’inutilité pratique d’une pareille recherche, et en se plaçant uniquement au point de vue théorique, si le filtre rénal est disposé de manière à ne pas 1. lisser 5 milligrammes d'albumine par vingt-quatre heures, on peut aussi bien admettre, comme nous l’avons dit, qu'il est apte à n’en pas laisser filtrer la moindre trace.

Posner croit, toutefois, avoir réussi à prouver chimiquement la présence constante de l’albumine dans toute urine normale.

Pour cela, il faut, comme l’avait avancé Kleugden, concentrer l’urine à un degré suffisant. Posner évapore donc le liquide jusqu’au huitième de son volume. Mais comme, dans cette opération, l’albumine serait coagulée par la chaleur, il commence par la soustraire à cette action en ajoutant une forte proportion d’acide acétique. L’urine, ainsi acidifiée, puis concentrée, donnerait constamment un précipité par le ferro-cyanure de potassium.

On obtient les mêmes résultats en traitant l’urine par le tannin ou par trois fois son volume d’alcool absolu. Le précipité formé est dissous dans l’acide acétique ; la solution, filtrée et lavée, donne, par le ferrocyanure, la réaction de l’albumine ; cette réaction peut être constatée avec tous les réactifs dont la présence d’un excès d’acide acétique n’entrave pas l’action : l’acide nitrique, l’acide métaphosphorique, l’acide picrique, le réactif de Tanret (l).

A l’aide de ces deux procédés, Posner déclare n’avoir jamais eu de résultats négatifs. Chez 70 personnes en bonne santé, il a toujours, sans aucune exception, trouvé de l’albumine dans l’urine.

Arrivée à ce point, la question est du ressort de la chimie pure. Et encore on se demande si, [après les évaporations, les concentrations et les dissolutions, auxquelles Posner soumet l’urine, un chimiste oserait affirmer que la matière précipitée est bien l’albumine du sérum.

(1) Posneii, Ueber phys. Album. (Soc. de méd. de Berlin, 30 sept., et Berlin, lilin. Wocll . , n° 41, 1885).

Ul£ L'ALBL'MlKL'IUË

Au point de vuo chimique aussi bien que physiologique, l’albuminurie normale demeure à l'état de problème non résolu. Restent les arguments fournis par l’observation clinique. Senator invoque, à l’appui de sa thèse, les faits indiqués par Gull, Lcube, Kurbringer, etc. Si, dit-il, sur 8 ou ‘.i sujets bien portants, on rencontre un albuminurique, l’albuminurie n'est plus une manifestation morbide, et l’on est en droit de la regarder comme un phénomène physiologique possible. Pour réduire à sa valeur une pareille argumentation, il suffit de l’appliquer à quelque autre perturbation de nos fonctions. L'hiver, sur 10 personnes, il y en a certainement une atteinte de coryza; a-t-on jamais songé à créer une variété de coryza physiologique? Si on interroge 10 personnes prises au hasard, on en trouvera certainement plus d’une qui accusera quelques troubles d’estomac, intermittents ou passagers, de la pesanteur épigastrique, une digestion lente, etc. Dira-t-on que la dyspepsie est un phénomène normal? Conclure de la fréquence d'un phénomène à sa constance est un vice de raisonnement, qui n’est pas plus admissible en médecine qu’en logique pure. Senator, d’ailleurs, hâtons-nous de le dire, ne conclut pas expressément à la réalité, niais seulement à la possibilité du fait. S’il n’y a là qu’une présomption, ce que nous avons dit du côté chimique et physiologique de la question en atténue déjà singulièrement la portée. Qu’une explication rationnelle soit fournie des cas d’albuminurie légère signalés depuis Becquerel et Yogel, et la théorie de l’albuminurie nor- /inale n’aura plus de raison d’être, puisque c’est surtout dans les faits de cet ordre qu'elle trouve sa justification.

Mais, pour interpréter les observations de ce genre, il faut les étudier de plus près et y établir des catégories. Ces observations forment un ensemble disparate, qui n’a qu’un trait commun, l’existence de l’albuminurie, sans symptômes morbides, directement imputables à cette albuminurie. Mais chez combien de sujets où la lésion rénale n’est pas discutée, chez combien même de malades nettement brightiques, ne constatet-on pas l’albumine dans l’urine sans modification apparente de la santé générale. A coup sur, les faits rapportés par Gull, par Dukes, par Itooke, par Edlefsen, chez des adolescents débilités ou dyspeptiques, ne peuvenl être absolument assimilés aux observations de Leube et de Furbringer. D’autre part, l’albuminurie des nouveau-nés a bien vraisemblablement une pathogénie distincte de celle qu’on peut attribuer à l’albuminurie des adultes ou des vieillards. Il convient donc, avant de formuler une conclusion définitive sur l’albuminurie normale, d’examiner la fréquence et le mode de production du phénomène suivant les âges, et de préciser l’influence des différentes conditions dites physiologiques, l’alimentation, l’exercice, etc., qu’on a considérées comme autant de causes effectives et déterminantes.

TRAITÉ UE L'ALBUMINURIE

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