‹ Traité de l'alcoolismeChapitre 100 sur 201 · PSYCHOPATHOLOGIE · texte numérisé non relu

PSYCHOPATHOLOGIE

mentaires — vision de couleur, vision de taches noires, de flammes, d'éclairs, etc. — ou représenter des scènes complexes et animées, qui reflètent le caractère et les habitudes journalières du malade (délire professionnel). Parfois le buveur se voit lui-même, en personne, comme s'il s'était dédoublé (hallucination autoscopique ou spéculaire) (*). Mais le plus souvent, il assiste à des scènes de violence, s'y trouve mêlé, ou bien il aperçoit des animaux d'espèces très variées, qui s'attaquent à lui (zoopsie). On a voulu à tort faire de la zoopsie un signe caractéristique de l'alcoolisme ; elle peut s'observer dans tous les délires toxiques. Les objets vus sont souvent rapetisses (Christian). Il faut signaler, comme curieuses, les hallucinations hydriques (^) : le sujet voit de l'eau partout ; un malade, monté sur une armoire, péchait à la ligne dans sa chambre et prenait des poissons.

Gomme l'a enseigné Lasègue, les hallucinations de l'ouïe acquièrent rarement une grande intensité, dans le délire alcoolique; « les personnages qui y jouent un rôle sont habituellement muets ». Parfois cependant, le malade perçoit des bruits menaçants, des exclamations, des injures.

De môme, les hallucinations du goût et de l'odorat ne sont pas fréquentes ; « néanmoins Talcoolisé n'échappe ni aux odeurs ni aux saveurs désagréables » (Magnan).

Les hallucinations de la sensibilité générale s'ajoutent ordinairement aux autres troubles sensoriels : les malades ont la sensation d'être électrisés, échaudés, mouillés ; ils sentent courir sur leur peau les insectes et les rats, et entrer dans leur chair les grifi*es des bêtes féroces, les couteaux des assassins.

On a signalé, à titre de rareté, les hallucinations psychomotrices verbales (*).

(*) La.si:gue. Études médicales, 1884, t. II.

(') A. MoKEAU. Contribulion à l'étude du délire alcoolique (Uallucination.s de 1 eau). Thèse de ParÎR, 190a.

(') Brierre de Boismont. ^

(*) Vallon. Les hallucinations psycho-motrices dans l'alcoolisme. Ann. méd. psy. Janvier-février 1895.

CoLOLiAN. Hallucinations psycho-motrices verbales dans ralcoolisme. Arch. de neiir.. 1899 (<iuatre observations).

DESCRIPTIOy DU DELIRE TOXI-ALCOOUQUE 3^7

Aux hallucinations se joignent des illusions nombreuses de tous les sens. L'état de confusion mentale empêche le malade d'identifier exactement ses perceptions : il croira reconnaître les personnes étrangères qui l'entourent; les infirmiers deviendront des meurtriers; les malades couchés dans la salle seront des cadavres ; les tisanes auront le goût du vin, deTabsinthe, etc. De même que les halliicinations, les illusions sont pénibles, mobiles, se reproduisent par la suggestion.

Dans le délire toxi-alcoolique, les hallucinations et les illusions commandent les conceptions délirantes et leurs réactions. Comme, généralement, les troubles sensoriels sont de nature pénible, on observe le plus souvent des idées mélancoliques et des idées de persécution. Les idées de grandeur n'apparaissent guère que lorsque l'accès délirant survient à une période avancée de Talcoolisme chronique, et elles seraient alors prémonitoires de la paralysie générale (Magnan).

De même que les hallucinations qui les ont suscitées, les conceptions délirantes sont mobiles; aussi n'arrivent-elles pas à se systématiser. Mais les unes comme les autres, elles s'imposent à la conscience avec une telle force, qu'elles provoquent souvent des réactions extérieures intenses. Ces réactions varieront naturellement avec le caractère des hallucinations : le malade s'il se croit poursuivi, s'agite, court, crie des injures, des menaces, appelle au secours, saisit une arme dont il frappe ceux qui l'entourent et qu'il prend pour des ennemis ; ou bien, afin d'échapper à un danger imminent, il s'élance par la fenêtre et se blesse ou se tue. En somme, le buveur présente alors y aspect maniaque. D'autres fois, le sujet croit avoir commis un crime, il est pris de remords, se considère comme un misérable ; dans certains cas même, il vient se livrer à la justice et demande à être jugé [délire (V auto-accusation) ; la conviction de la réalité du fait aflirmé est parfois très tenace et dure autant que l'accès délirant. Quelques malades se voient trompés par leur femme, abandonnés de chacun, plongés dans la misère, ou bien ils assistent à l'enterrement de tous leurs parents. Lorsque les idées et les hallucinations de nature triste sont ainsi prédominantes, le sujet prend l'aspect du mélancolique ; il en a les soupirs, les gémissements.

3a8 PSYCHOPATHOLOGIE

Taltitude en flexion, epfin et surtout, les idées de suicide.

Au sujet des idées de suicide, dans l'alcoolisme, il convient d'ouvrir ici une parenthèse. Des tentatives de suicide peuvent être commises au cours de Tivresse, mais il s'agit alors en général d'un buveur d'habitude : l'intoxication aiguë a poussé à l'extrême des tendances qui existaient antérieurement. Quelques éthyliques, prédisposés par l'action dépressive de l'alcool, cherchent à se tuer, soit qu'ils aient conscience de leur incapacité à résister à leur penchant et qu'ils se considèrent comme indignes de vivre, soit, et c'est le cas le plus fréquent, qu'ils veuillent échapper à la misère et aux déboires de toute sorte, qui sont la conséquence de leur intempérance. Mais c'est au cours du délire toxi-alcoolique, que l'on compte le plus grand nombre de suicides, chez les buveurs, alors même que l'on a éliminé les cas où le malade se tue par accident, en cherchant par exemple à échapper à ses hallucinations. Le malade se détruit à cause de la nature pénible des hallucinations qu'il éprouve, du caractère triste ou effrayant de son délire, et de l'anxiété dans laquelle il est plongé (^).

Des statistiques nombreuses montrent la progression parallèle des suicides et de l'alcoolisme (''), ainsi que la fréquence de l'intempérance dans les antécédents des suicidés.

A côté des faits ci-dessus, où l'alcoolique délirant ressemble tantôt au maniaque, par son agitation et ses violences, tantôt au mélancolique, par sa dépression et ses tentatives de suicide, il est des cas où les hallucinations acquièrent une intensité si grande et revêtent un caractère tellement effrayant, que le malade, comme sidéré, n'ose plus faire un mouvement, reste les yeux fixes, la bouche ouverte laissant écouler la salive, demeure à peu près insensible à toutes les excitations venues de l'extérieur, en un mot, est dans la stupeur.

Suivant que prédomine l'agitation, la dépression ou la stupeur, on a pu décrire au délire toxi-alcoolique des formes distinctes: manie alcoolique ^ mélancolie alcoolique, stupeur alcoo-

(*) G. Lalannf. Des éluts anxieux dans les mnladies mentales. XII* Congrès des médecins aliénistes et ncurologistes de France. Grenoble, 190a.

(*) Garnier. Loc. cit.

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