LE SEVRAGE BRUSQUE
blée, et administrée plutôt par voie hypodermique. Peu à peu, suivant indications et tolérance, on augmente de i à 3 milligrammes.
Je rappellerai que, judicieusement, Grivelli, de Melboupne,^ a employé les injections de sérum atrychnisé, ce qui combine deux influences favorables.
Il est possible de prolonger longtemps ce traitement, mais^ par prudence, on l'entrecoupera de périodes de repos; on peut, par exemple, pratiquer les injections cinq jours de suite^ arrêter cinq jours, et reprendre.
<( Toutefois, aussi, les contre-indications à l'emploi de la « strychnine dans l'alcoolisme chronique sont formelles : y « a-t-il vieillesse anticipée, évidente, surtout si cette vieillesse « porte sur les centres nerveux ; y a-t-il imperméabilité de « l'un des organes d'excrétion de la strychnine, foie, rein, il « faut s'abstenir d'avoir recours à ce médicament. »
En dehors du traitement par la strychnine nécessité par la dénutrition profonde, habituelle chez les alcooliques chroniques, il faut réaliser longuement, lentement, la cure complète par la réfection physique, organique, musculaire, et par le repos du système nerveux. Le traitement psychique et moral intervient à son tour pour reposer l'esprit, le distraire, et le faire rompre avec les errements du passé (*).
Pour la réfection physique, il faut tout d'abord que le médecin ait la conviction, justifiée par la longue série des cas favorables, que l'intoxiqué est curable à la plupart des périodes de son mal. On pourrait presque dire qu'avec l'alcoolisme, il n'est jamais trop tard pour bien faire. La première des précautions, c'est de ne plus intoxiquer. Or, à ce propos, le médecin ne peut hésiter. Avec Legrain il faut déclarer que Jamais le sevrage d'alcool, même brusque, n'entraîne des phénomènes d'inanition. « Jamais, après avoir traité des milliers de buveurs, je n'ai vu un seul de mes malades se montrer avide d'alcool, au lendemain de son sevrage. Bien rarement, même, dans le delirium tremens le plus aigu, on observe des mani-
(') Crothers, de Hartford. Quaterîy journ. oflnebriety^ april 190a. p. lag.
36o THERAPEUTIQUE
festations sérieuses du seul fait de la suppression du poison ('). »
En second lieu, il importe de favoriser rélimination, c'està-dire d'activer, par les moyens les plus efficaces, le fonctionnement de la peau et celui de Tintestin, ainsi que la filtration rénale.
Ici encore, chez Tintoxiqué chronique, à manifestations viscérales prédominantes, on agira à l'aide de la diététique raisonnée.
Les bons résultats obtenus parle relèvement de l'état général et par la désintoxication ne peuvent être durables, que si l'accoutumance, et par suite le besoin, sont détruits. Or ce résultat n'est pas obtenu — il faudrait l'écrire en lettres colossales — par un régime d'à peu près, mais bien par Vabslinence absolue. Il faut refaire l'éducation de la volonté des malades. On a cherché par des moyens détournés, à provoquer chez les éthyliques une répulsion, pour ainsi dire réflexe, vis-à-vis des boissons spiritueuses ; de là sont nées les méthodes dites de « guérisonpas dégoût », qui consistent à saturer les buveurs d'alcool mauvais goût. Nous devons réprouver l'emploi de telles méthodes, car elles exposent les sujets qui s'y soumettent, au double empoisonnement éthylique et aromatique, sans diminuer chez eux le besoin et l'accoutumance à l'alcool.
Possédons-nous quelques moyens de soutenir la volonté chancelante des alcooliques désintoxiqués ? Oui, dans une certaine mesure. Au chapitre consacré à l'assistance des alcooliques, on verra que l'hypnotisme, dans des mains expérimentées, peut être de grande utilité ; on verra également que, dans un grand nombre de cas, l'isolement dans des établissements spéciaux pour buveurs, devient nécessaire ; mais je désire actuellement appeler l'attention sur la méthode récente de sérothérapie antiéthylique.
Déjà en 1897, M. le D' Toulouse avaitfait quelques expériences avec le sérum d'animaux (chiens) intoxiqués par l'alcool.
1') Legrain. Presse méd. a; janvier 1900, p. 5o.
SÉROTHÉRAPIE ANTIÉTUYLIQUE 36i
En 1899, MM. Ch. Broca, Sapelier et V. Thébaiilt, ont repris Tétude du sujet (*) et s'expriment ainsi :
« Un certain nombre d'expérimentateurs (Roux, Borel, (( Besredka , Jubini , GiofTredi, Arnozan) ont trouvé que, « comme les poisons microbiens, certains poisons non micro- « biens, d'origine animale, végétale ou minérale, surtout ceux « auxquels l'organisme s'accoutume facilement, développent « dans le sang des substances antitoxiques ou stimulines de « Metchnikoff.
« Chacune de ces stimulines injectée avec le sérum dans « un autre organisme le met en état de plus grande résistance « à regard du poison correspondant.
« L'analogie entre l'action de l'acool et celle de la morphine « sur le système nerveux d'une part, les expériences faites tt avec les poisons microbiens d^autre part, nous ont poussé « à faire avec l'alcool les expériences faites par d'autres avec « la morphine.
« Nous avons produit chez le cheval Taccoutumance à l'ai- « cool, absorbé de bon gré par la voie buccale.
« Son sang a fourni un sérum qui, injecté à des animaux « ayant pris préalablement l'habitude et même le goût de Tal- « cool, a produit chez ces animaux un dégoût tel de l'alcool, « qu'ils ont préféré s'abstenir de boisson ou de nourriture « plutôt que de continuer d'absorber de l'alcool.
« Nous proposons d'appeler « antiéthyline » la substance « inconnue et non définie, contenue dans le sérum recueilli « dans ces conditions.
« Il nous a été impossible de provoquer chez les animaux « aucun accident local, général ou toxique par l'injection sous- '< cutanée, même des doses excessives, de ce sérum.
« Les essais cliniques faits chez des buveurs ou alcooliques « ont confirmé les résultats expérimentaux obtenus sur les » animaux.
« L'alcoolomane, traité par l'antiéthyline perd le goût de « l'alcool des boissons fortement alcoolisées comme l'absinthe,
(') Ch. Broca, Sapelier, V. Tiiébal'lt. Acaii. méd., i3 moi 1899.
« l'eau-de-vie, le rhum ; il peut même eil avoir le dégoût et c( en perdre raccoutumance. Il conserve le goût du vin, il « retrouve l'appétit, les forces.
« L'action de Tantiéthyline semble bornée à la période « latente de l'intoxication alcoolique chronique que nous avons tf appelée alcoolomanie : jusqu'à présent, elle s'est montrée « impuissante à faire rétrocéder les altérations organiques « dues à l'alcool. »
A la date du 22 mai 1900, M. Sapeliera présenté un tableau statistique des résultats obtenus à l'aide de cette méthode sérothérapique, tableau où l'on relève près de 60 p. 100 de guérisons.
Voici le résumé d'une observation due à un médecin espagnol, M. Ballo.
Alcoolisme subaigu, chez un homme de trentre-trois ans.
Injections de 5 centimètres cubes, tous les trois jours ; après les trois premières injections, vertiges, fourmillements aux extrémités. Ces phénomènes disparurent après la 5* injection. Dès la 7® injection, le malade remarqua du dégoût pour le vermouth, l'absinthe, le cognac, puis pour le vin. A lai 5® injection, la répugnance devint absolue. En même temps, l'état général s'améliora grandement : retour de l'appétit, digestions faciles, etc.
L'auteur fait remarquer qu'on aurait pu employer impunément des doses de 10, i5 et 20 centimètres cubes (*).
Quel est l'avenir de la sérothérapie anthiéthylique ? nous renvoyons pour la réponse à cette question, à l'ouvrage récent de Sapelier et Dromard (-), nous demandant toujours, avec Legrain, si le vice moral de l'alcoolisme n'aura pas, longtemps encore, pour traitement de choix : la dilution d'un peu de volonté dans beaucoup d'eau.
2° Traitement des symptômes et des affections surajoutés à Ualcoolisme chronique. Nous ne pouvons avoir ici la prétention de formuler la thérapeutique, môme résumée, des nombreu-
(') Rés. \n lie^. de thèrap. , déc. 1901.
{*) Sapf.likr et Dromard. Traitement de l'alcoolisme chron. par rantiéthyline. G. Doin, iyo3.
TRAITEMENT DU DÉLIHE TOXhALCOOLlQUE 365
ses maladies qui ont pour cause Tabus des boissons alcooliques. Toutes ces affections d'ailleurs, du fait de leur origine spéciale, n'entraînent pas xl'autre indication particulière que l'application du traitement général des accidents alcooliques ci-dessus exposés.
Je n'ajouterai donc que quelques lignes concernant la thérapeutique des symptômes précoces de Tintoxication chronique, ainsi que celle du délire toxi-alcoolique. A la période de l'alcoolisme plus ou moins latent, appartiennent, on Ta vu, l'anorexie, les troubles digestifs, gastro-hépatiques et quelquefois la déchéance de Tétat général (amaigrissement, cachexie même) ; puis, en outre, une série de désordres nerveux (céphalée, insomnie, tremblement). En dehors du régime d'abstinence qui, à cette période, se montre toujours d'une efficacité presque certaine et souvent rapide, contre les accidents digestifs, il faut signaler l'usage des boissons alcalines, du bicarbonate de soude, au cas de manifestations d'hyperacidité, et Temploi surveillé des excitants (gouttes amères, teintures de gentiane, de boldo, voire même de badiane), chez les hypotoniques. J'insiste sur un petit stratagème thérapeutique qui m'a le plus souvent réussi auprès des grands buveurs de la classe ouvrière. Donnant satisfaction à leur besoin de liquide, je leur prescris un traitement par les amers : macérations faibles de petite centaurée, de chicorée ou de pensées sauvages, et surtout de gentiane et de quinquina, à la dose — que je déclare indispensable — d'un litre, au moins. Je recommande de prendre, autant que possible, un grand verre quatre fois par jour, un quart d'heure ou une demi-heure avant les repas. Dans ces conditions, je satisfais au besoin de liquide, en remplaçant les boissons nuisibles (apéritifs) par un breuvage inoffensif qui répond, en outre, à la confiance des gens du peuple dans la médecine par les simples et par les amers. Rien n'est plus facile, d'ailleurs, que de renforcer l'effet psychique du traitement, par l'adjonction de quelques gouttes d'un médicament strychné.
En dehors de cette médication palliative, il y a lieu d'intervenir plus à fond et de débarrasser l'organisme du buveur de son toxique; ensuite de parer à la dénutrition et à la cachexie.
364 THERAPEUTIQUE
Le traitement du délire toxi-alcoolique comprend des indications d'urgence et des indications d'ordre général.
D'abord, il faut calmer le malade. Pour cela rien ne vaut le traitement par le repos au lit.
Pour faire cesser le délire alcoolique, fait presque entièrement d^Uusions, d'hallucinations mobiles, il faut dit Magnan (*), des faits concrets, plus fixes, qui changent et arrêtent le cours des idées délirantes.
L'alitement, en permettant de placer le sujet, dès que son délire se réveille, dans la réalité des faits, devient le plus puissant agent thérapeutique, et permet, en général, de laisser de côté tous les hypnotiques de la matière médicale»
Le malade sera placé dans une pièce bien aérée et bien éclairée, même la nuit (pour empêcher ou diminuer les hallucinations).
Dans aucun cas le malade ne sera contraint à garder le lit par des moyens mécaniques : la camisole de force, les draps, les cordes, dont on ligotte si facilement les malades délirants, dans les services hospitaliers, sont responsables du plus grand nombre des décès observés au cours du delirum tremens. Lorsque l'agitation devient extrême et que le malade ne cédant plus à l'exemple et à la persuasion, se refuse absolument à rester couché, on se livre à des actes de violence dangereux, on Fisole momentanément, soit dans une chambre adaptée à cet effet, soit dans une cellule capitonnée. S'il se déshabille, on lui fait revêtir le maillot de Magnan, qui le protège du froid et peut à l'occasion faciliter son maintien.
Il serait désirable que Ton put dispenser les délirants alcooliques du séjour à l'asile d'aliénés ; mais dans l'état actuel des choses, alors qu'il n'existe ni hôpitaux spéciaux pour alcooliques, ni locaux appropriés au traitement des délires passagers, dans les hôpitaux ordinaires, on devra, dans un grand nombre de cas, se résoudre à faire interner les malades. Il ne faut pas oublier combien les réactions dangereuses sont fréquenle^ï chez les délirants alcooliques, et que la majorité des suicides.
(') Magna.n. Gong, de Marseille, 4-9 avril i8<j9. Rcs. in Presse méd., la avril 1899.
ainsi qu'un très grand nombre de meurtres, sont la conséquence du délire terrifiant produit par Falcool. Seuls les cas légers pourront être soignés à domicile, quand Ton disposera de gardiens surs et exercés. Le passage par Tasile aura encore pour heureux résultat de contraindre le malade à Tabstinence complète, pendant quelques semaines après sa guérison. Pour en revenir au traitement pharmarceutique du délire toxialcoolique, dans le cas où le sommeil naturel ne pourra être obtenu, force sera de recourir aux hypnotiques.
L'opium a été donné à la dose de 5 et lo centigrammes, par heure, jusqu'à obtention du sommeil (Trousseau). On préfère habituellement le chloraL On en administrera a à 3 grammes d'un coup, et, douze heures plus lard, une même quantité, Lancereaux(^) a pu employer jusqu'à 8 et lo grammes de ce médicament ; au besoin, il ajouterait même une piqûre de morphine.
A titre de calmants, citons encore le trional et le bromure. Mon père prescrivait volontiers, j'ai moi-même fait donner à quelques reprises, le bain froid, et je sais que certains Font préconisé (") ; il demande des précautions, quand le sujet est excité et violent, mais il permet d'obtenir, presque à coup sur, plusieurs heures de sommeil ("*).
Ayant protégé le malade contre lui-même, il faut se rappeler qu'il est doublement intoxiqué : par l'alcool, qui met deux ou trois jours à s'éliminer, et par les déchets organiques provenant de l'activité des cellules musculaires et nerveuses. L'organisme, nous dit Villiers (*), établit lui-même sa défense, et, tant que dure l'attaque, des transpirations profuses servent d'émonctoire aux produits de déchet ; la fétidité de Thaleine prouve que l'alvéole pulmonaire est utilisée dans le même but.
Afin de hâter ces éliminations, déjà Trousseau recomman-
(') Cité in Masbreuier. Traitement du delirium treniens. Presse méd.y a4 janv. 1900, p. 45.
(') Tripier. iSf»:»; Rousseau, Ann. méclic. psych.f 1880. i')Voy. Letulle, Presse rnéd., janvier i8yG et juillet 1899.
I*) Villiers. Bull. Soc. méd. ment, de Beigitjue, 1901. Compte rendu in Vie médi' cale, 1901, p. 7.
dait les fortes doses de teinture de digitale. Magnan et Sérieux préfèrent les bains tièdes, les lotions vinaigrées et les lavements froids.
Enfin, de très bons résultats ont été fournis parles injections sous-cutanées de sérum artificiel, préconisées par Quénu (*).