THÉRAPEUTIQUE MORALE. ASSISTANCE DES ALCOOLIQUES
Les alcoolisés, au point de vue de la thérapeutique morale, doivent être divisés en deux grands groupes.
à) Au premier groupe, de beaucoup le plus important, appartiennent les individus à système nerveux normal^ chez lesquels l'intoxication n'est encore qu'une simple habitude et n'a provoqué aucun trouble appréciable, ou n'a donné lieu qu'à quelques manifestations viscérales.
Cet état, désigné par A. Jaquet sous le nom à' alcoolisme latent, nécessite déjà l'intervention d'une thérapeutique spéciale, par suite des conséquences qu'il entraîne dans l'avenir. La lutte contre l'habitude dangereuse est d'autant plus opportune qu'elle sera alors généralement efficace.
Il faut s'attaquer à la cause première de Tusage immodéré des boissons alcooliques, c'est-à-dire combattre les préjugés et rectifier les notions erronées sur la valeur de l'alcool. Cette thérapeutique morale relève surtout du médecin de la famille, qui peut être puissamment aidé par les personnes ayant quelque ascendant sur le malade ; elle se ramène à démontrer l'inutilité des boissons enivrantes, et à en faire connaître les effets déplorables au point de vue de l'individu, de la famille et de la société.
La thérapeutique morale consiste donc à suggérer des idées, des motifs qui, une fois acceptés par le sujet, s^opposent au besoin physique de boire. Les sociétés d'abstinence n'agissent pas d'autre façon, en créant un milieu dont les tendances générales et les habitudes finissent par s'imposer à tous les membres : des brochures, des sentences, des images, des
(*) Cité in Masbreiiier. Loc. ctt.
chansons, ajoutent à Tidée abstraite du buta atteindre, l'action constante, Tinfluence suggestive et facilement admise par les mentalités simples, de signes tangibles et d'arguments concrets.
La cure d'or a, pendant cinq ans, obtenu bien desguérisons aux Etats-Unis ; sous cette forme, « le D"^ Keely a admirable- (( ment utilisé la suggestion. Il disait à ses malades, déjà in- « fluencés par le titre et le prix de la cure (aS dollars par « semaine) : Buvez tant que vous voudrez, mais je vous « déclare que vous ne le pourrez plus. Par ma cure, vous « devenez forcément abstinents totaux. Il n'y a que 5 p. loo « de misérables dégénérés incurables, faibles et bons pour « les asiles d'aliénés, qui ne seront pas guéris. Qui donc « voudra faire partie de ces 5 p. loo? — M. Keely a fort bien « suggéré! » (Forel).
Le très grand rôle que joue la suggestion dans la cure de Talcoolisme, n'a pas lieu d'étonner, quand on songe à son importance dans la genèse de Fhabitude morbide. Mais cette suggestion thérapeutique doit être appliquée avec tact ; elle doit varier beaucoup dans ses moyens, suivant Tintelligence, Tinstruction et la situation sociale de Talcoolisé ; il faut surtout éviter d'en compromettre l'action efficace par des exagérations ridicules ou des pratiques puériles.
On a cherché à compléter l'action de la suggestion à l'état de veille, par celle de la suggestion hypnotique (*), Ce procédé thérapeutique a donné particulièrement de bons résultats dans des milieux spéciaux et entre les mains de personnes exercées; mais il ne faut le considérer que comme un simple moyen adjuvant.
l') BÉKiLLOn. Congrès des médecins aliénisteH et neurologistes. Nancy, 1896.
Vlàvianos. Le traitement de l'alcoolisme par rbypnotisrae (Discussion), VII* Congrès internotional contre l'abus des boissons alcooliques. 1899.
SiKA?ci. Du rôle de la suggestion dans la lutte contre l'alcoolisme. Messager médical russe f 1899 {Bet^, de Neurol., 1900).
Bechterew. Emploi simultané de la suggestion et des autres méthodes thérapeutiques dons le traitement de l'alcoolisme chronique. Centralbl. f, Neruenheilk. u. Ptyck., avril 1899.
Régis. Sur le traitement des buveurs par la suggestion hypnoti([ue. Xll* Congrès desméd. alién. et neorcrt. de France. Grenoble, lyoa.
Pour que Thypnotisme réussisse, il faut, d'après Forel, suggérer au sujet l'abstinence complète et aussi la fréquentation de sociétés antialcooliques, où la suggestion se continuera à Tétat de veille.
Bien que l'emploi de l'hypnose soit indiqué surtout chez les individus à système nerveux normal (M. Bramwell), on pourra l'utiliser encore chez les alcooliques ayant déliré, mais ne présentant pas de lésions cérébrales matérielles.
b) A côté des buveurs qui peuvent, dans leur milieu d'existence habituel, tirer profit de la thérapeutique morale, dont nous venons d'indiquer les grandes lignies, se classent, dans un second groupe, les alcoolisés à système nerveux taré, originellement ou secondairement à l'intoxication. Chez ces individus, l'habitude de boire fait partie intégrante de la personnalité ; ils ne peuvent pas plus abandonner d'eux-mêmes l'usage de l'alcool, que le tiqueur ne peut cesser ses gestes anormaux : le besoin de boire et la série des actes qui aboutissent à la satisfaction du besoin, forment une chaîne de réflexes qu'aucune considération d'ordre intellectuel ne saurait inhiber. L'alcoolisme est devenu à ce moment une maladie de Vesprit, relevant de ce moyen général de thérapeutique mentale, qui est l'isolement, la séparation complète du milieu habituel.
L'idée de considérer les buveurs invétérés et les ivrognes, non comme de simples délinquants, mais comme des malades qu'il faut traiter et assister avant tout, remonte à plus de quinze cents ans. Elle a été formulée par le jurisconsulte romain Ulpien. En 1747» elle fut reprise par Condillac, qui demandait des hôpitaux spéciaux pour les « maniaques de la boisson ».
Au commencement du xix® siècle Cabanis, Benjamin Rush (de Philadelphie), Platner (de Liepzig), Esquirol, insistèrent, mais sans succès, sur la nécessité de créer des asiles pour buveurs.
Le premier établissement de ce genre fut fondé aux Étals- Unis en 1846 par le D*" J.-E. Turner. Il fut transformé en asile d'aliénés ordinaire, après des péripéties do toute sorte, engendrées par la malveillance et par la politique. Mais depuis celle
époque, les asiles d'alcooliques se sont multipliés. En 1892, l'Angleterre en possédait déjà 7, reconnus par FEtat, et 22 privés ; en 1894, il y en avait 3 en Suède et 2 en Norvège ; en 1899, ^^ ^^ comptait 5o aux Etats-Unis et au Canada (*), 10 en Suisse (*), 2 en Russie (') et 2 en Finlande. Depuis 1900, sans tenir compte des établissements réservés aux pensionnaires des classes aisées, il en existe 8 en Allemagne (*).
La France, en 1904, ne possède encore aucun asile spécial pour les alcooliques. Seul, le département de la Seine a installé dans les dépendances de l'asile de Ville-Evrard, un service où sont réunis les alcoolisés internés à la suite de troubles mentaux.
Que deviennent chez nous les alcooliques? Lorsque le buveur d'habitude en est arrivé au point où la volonté trop affaiblie ne peut plus résister aux sollicitations du besoin de boire, s'il lui reste encore le désir de se guérir, il ne sait à quelle porte frapper pour recevoir les soins nécessités par son état : rtiôpital ne veut pas de lui, l'asile ne peut le recevoir. Il est condamné à s'intoxiquer encore (Berthelot); seul, le riche, en passant la frontière, trouvera des établissements spéciaux.
Quand l'alcoolique est devenu Tamoralque nous avons décrit ailleurs, quand les modifications survenues dans son caractère sont une source de tourments journaliers pour son entourage, quand sa faiblesse d'esprit compromet l'avenir et la sécurité de sa famille, il n'existe encore aucun moyen de protéger les siens : l'ivrognerie, par elle-même, n'est pas un motif suffisant d'interdiction ; elle n'est pas toujours une cause de divorce.
L'apparilidti de troubles délirants permet enfin de placer le malade, rf'o/7/ce, dans un asile d'aliénés. Mais, sousTinduence de l'abstinence, en quelques jours le délire cesse; le buveur aspire à quitter le milieu dans lequel il se trouve ;il ne se sent pas à sa place, et surtout il lui tarde de revenir à son excitant
{*) Crothers. Les asiles de buveurs et leur œuvre. Vl[« Congrès international contre l'abus des boissons alcooliques, 1899.
C) Harald Marthaler. Les asiles de buveurs en Suisse.
1') KoROWirt. La tempérance en Russie.
(*) S&RiBVZ. L'assistance des aliénés en France, en Allemagne, en Italie et en Suisse, (1903).
Triboulet, Mathieu et Mignot. Traité de l'alcoolisme. 24
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habituel. Par des lenteurs voulues, par des subterfuges, les médecins peuvent bien retarder de quelques heures sa sortie; mais un jour vient où, armé de la Loi, le malade exige sa liberté (^). Avant de partir — souvent, de bonne foi — il jure qu'il ne boira plus; « cela lui a servi de leçon ». Serment d'ivrogne ! lorsque Falcoolisme a produit des troubles cérébraux et que l'abstinence forcée n'a pas été prolongée pendant plusieurs mois, il est tout à fait exceptionnel que le buveur ne reprenne pas ses habitudes pernicieuses, plus ou moins rapidement ; tous les aliénistes connaissent des malades qui se sont enivrés le jour même de leur sortie. Un second accès de délire entraînera un nouvel internement, dans des conditions aussi défavorables que le premier, et la sortie, toujours prématurée, sera encore suivie de rechute.
Dans certains cas, le buveur accepte son maintien à Tasile pour échapper à la tentation de Talcool, qu'il sait irrésistible. Cette prolongation de séjour est en opposition formelle aver Tesprit de la loi de i838, et elle est impossible sans Facquiescernent simultané du malade, du médecin et de Tadministration. On conçoit que Tinternement, dans ces conditions, ne sera jamais suffisamment prolongé.
Le D^ Toulouse (^) s'est livré à une enquête au sujet du maintien des alcooliques après la disparition des troubles délirants aigus. Il a fait parvenir aux médecins d'asiles, par l'intermédiaire de la Revue de Psychiatrie^ le questionnaire suivant :
<( i® Maintenez-vous à l'asile les alcooliques, après la disparilion des troubles délirants aigus?
a"* Combien de temps environ ?
y Faites-vous à ce point de vue une distinction entre la première entrée et les autres entrées ? 4® Comment justifiez-vous ce maintien ? »
(') De la séquestration des alcooliques, FoviUe, Falret, Aug. Voisin, Billod, Lunier, D(>lasiau\e, Magnan. Soc. méd. psy., 187a.
Marandoii de Montyel : la thérapeutique de l'alcoolisme par rinternement prolonge des buveur», Rcv. de Méd., janvier 1897.
(') Toulouse. Enquêtes. Maintien des alcooliques après la disparition des troables dtlirants aigus. Hev. de Psychiatrie, p. 545, 190a.
Le D*" Toulouse a obtenu 47 réponses.
« Ces réponses peuvent être résumées de la manière suivante:
i'^ question. — La plupart des médecins maintiennent les alcooliques après la disparition des troubles délirants aigus.
2® question. — La durée de ce maintien est le plus souvent supérieure à un mois.
3* question. — La plupart des médecins maintiennent plus longtemps les alcooliques qui reviennent à l'asile après un premier internement.
4* question. — La plupart des médecins justilient ce maintien par des raisons médicales et par intérêt pour les malades. Mais ce ne sont pas là des justifications légales. Quelques-uns prennent la précaution d'obtenir le consentement des malades.... »
Nous rapporterons encore, à titre de document particulièrement intéressant, les réponses du D*" M. Legrain, de Ville- Evrard, chargé du seul service spécial pour alcooliques existant en France :
« 1° — Oui, si possible et s'ils s'y prêtent.
a*" — 11 faudrait un minimum de six mois à un an, mais ce temps n'est jamais atteint.
3** — Il faudrait pouvoir le faire, mais c'est impossible.
4" — Injustifiable légalement. Justifié seulement par la libre volonté du sujet. »
En résumé, dans Tétat actuel de la législation (^), ne peuvent être soignés à l'asile d'aliénés que le très petit nombre de buveurs assez peu malades pour vouloir guérir. Les plus atteints, les plus dangereux, ont bientôt perdu le bénéfice des quelques semaines d'abstinence, et ils redeviennent ce qu'ils étaient auparavant.
Une autre voie se présente encore, où sont engagés un grand nombre d'alcooliques, sans profit pour eux-mêmes, ni pour la société. Par application de la loi de 1873, ou, beaucoup plus souvent, à la suite d'un acte délictueux, le buveur est envoyé en prison ; en admettant même qu'alors il ne continue plus à boire, il se trouve mêlé à la foule des amoraux et des délin-
(*) Consulter £. Fochier. L'ulcoolisine devant la loi pénale. Thèse de droit. Paris, 1900.
quants, ne rencontre que de mauvais conseils et de mauvais exemples, et achève de se pervertir. Entré à la prison simple alcoolique, il en sort virtuellement criminel.
La rechute est rapide et se manifeste un jour bruyamment, sous forme soit d'un délire, soit d'un nouveau crime.
En définitive, l'assistance de Talcoolique, en France, est fournie par rhôpital, quand il est cirrhotique ou tuberculeux, par Tasile, quand il est fou, et par la prison quand il a transgressé les lois.
Contre cet état de choses déplorable, médecins et hygiénistes n'ont cessé de protester depuis trente ans. On trouvera dans les remarquables rapports du D"^ Sérieux (*), Thistorique, au grand complet, des tentatives qui ont été faites en France depuis 1871, pour organiser l'assistance des alcooliques.
La nécessité d'établir des asiles spéciaux a été démontrée dans des ouvrages divers et devant des sociétés savantes, par Bergeron (*), Jules Falret (^), Berthelot (*), Lancereaux (*), Motet et Vetault (*),Magnan ('), Legrain ('), Sérieux (loc. cit.).
{*) SÉRIEUX. L'assistance des alcooliques en Suisse et en Allemagne, en Autriche. Création d'un asile spécial d'alcooliques dans le dép. de la Seine. Montévrain, impr. typ. de l'école d'Alembert, 1894.
Sérieux. L'assistance des alcooliques en Suisse et en Allemagne. Bull, de la Soc. de mëd. ment, de Belgique, mars 1895.
SÉRIEUX. Les établissements pour le traitement des buveurs en Angleterre et aux Etats-Unis. Bull, de la Soc. de mcd. ment, de Belgique, 1895.
SÉRIEUX. L'asile d'alcooliques du dép. de la Seine. Ann. mëd. p»y., 1895, II. — L'assistance des aliénés en France, en Allemagne, en Italie et en Suisse (1903).
(•) Behgeron. Rapport sur l'alcoolisme. Acad. de mëd., 5 déc. 1871.
(') J. Fàlret. De la séquestration des alcooliques. Soc. méd. psy., 29 janv. 1872.
(') Berthelot. Sur les maisons de santé pour les buveurs habituels en Angleterre et en Amérique, fl^i'. d'hygiène, 1882.
{^) Comptes rendus du meeting internat, contre l'abus des boissons alcooliques. Anvers, i885.
(') Motet et Vetault. De la responsabilité des alcoolisés. Congrès internat, de méd. ment., 1889.
C) Magnan. Rapports sur le service d'admission de l'asile Saintc-.\nne, 1891, 189a.
Magnan et Legrain. Rapport présenté à la 4* section du Conseil supérieur de l'Assistance publique, 1894.
(') M. Legrain. Hérédité et alcoolisme, 1888. Congr. intern. de méd. ment., 1889. — Rapports annuels 1897- 1898. — Les asiles d'ivrognes. Annales de la polyclinique. Paris, mars 1895.