ALCOOL ET MARINE
à Fabus des liqueurs fortes de nos populations maritimes, pépinières de l'armée de mer, en particulier des Bretons et des Normands. Or, cette déplorable tendance a été entretenue et aggravée par le mode de travail des gens de mer. En effet , beaucoup de contrats d'embauchage autorisent le patron ou l'armateur à payer en nature une partie du salaire, et Teau-de-vie entre, pour une bonne part, dans cette allocation.
D'un autre côté, lorsque le « long courrier » ou le caboteur,, au terme de leur engagement, débarquent^ l«ur paie de plusieurs mois en poche, ils sont « recueillis » par certainsétablissements, à la fois bureaux de placement, hôtels, lupanars et débits. C'est là qu'ils trouveront un nouvel embauchage, mais seulement lorsque leur dernier écu aura passé entre les mains de l'hôte (on dit Vhôtesse) (^). Or, c'est en boissons que se sera transformée la majeure partie de leur pécule.
On cite l'exemple d'un matelot long courrier, débarqué au Havre avec une solde de 4oo francs, et qui, au bout de deux jours, avait dépensé, chez un de ces marchands d'hommes, 396 francs en spiritueux. II avait ainsi bu pour 7 francs par heure !
Il s'agissait donc de remplacer ces antres de débauche et d' « exploitation », par des établissements vraiment philanthropiques, adaptés aux mœurs spéciales et aux habitudes parlicularistes des marins, qui, on le sait, fuient les lieux fréquentés par les travailleurs terriens. Cette indication est remplie par les Sailors' home, qui existent en Angleterre depuis i844> et qui y sont au nombre de 4o. H ©n trouve encore, d'ailleurs, dans tous les ports du nord de l'Europe, aux Etats-Unis, au Canada, en Extrême-Orient, à Singapour, Batavia, Hong-Kong, etc.
La Maison de marins est à la fois un asile de nuit, un cercle et un restaurant économique. Celui de Hambourg est, paraît-il, un véritable palais.
Chez nous, l'institution des hôtels de marins, « destinés à faciliter à la population maritime le logement, l'existence et le placement», remonte à la loi de 1893 sur les primes à la marine
i') Th. RuYSSEX. Comptes rendus du VU" Congrès, t. II, p. 639.
marchande. Cette loi portait, grâce à Fénergique intervention de Félix Faure, qu'une partie de la retenue de 4 p- loo sur les dites primes serait attribuée, à titre de subvention, aux particuliers et sociétés ayant ouvert des hôtels de marins, dans un but philanthropique. Le premier de ces établissements s'ouvrit à Dunkerque, en 1895. Depuis, il en a été créé à Bordeaux, Nantes, Marseille, La Rochelle, Rochefort, Le Havre.
A noter qu'à La Rochelle et au Havre, les Maisons de marins ont été fondées par des sociétés antialcooliques ; que, sauf à Nantes et à Bordeaux, on n'y consomme pas de spiritueux, et que, dans toutes, on encourage le pensionnaire à la sobriété.
« Il ne faut pas se dissimuler, dit M. Th. Ruyssen, que les M Maisons de Marins n'arriveront pas de sitôt à réduire à la « misère un seul cabaretier. Mais elles estimeront avoir assez <c fait si elles soustraient les marins sobres et laborieux à la « tentation, parfois même à la nécessité, de s'alcooliser malgré <( eux. Il n'est pas, en matière d'assistance sociale, de si mince « victoire dont les philanthropes ne soient en droit de se « réjouir. »
d. Intervention des patrons, chefs de gr.vndè industrie, directeurs DE GRANDES EXPLOITATIONS, DE SOCIÉTÉS D'ASSURANCES,elC, —
Tous ceux qui usent de la main-d'œuvre ouvrière, tous ceux dont l'existence est plus ou moins liée à celle de l'ouvrier, ont intérêt à ce que le travailleur soit sobre.
Dans les usines, les mines, les carrières, bien des sinistres sont imputables à des ouvriers obnubilés, soit par une ivresse actuelle ou récente, soit par une intoxication éthylique invétérée.
Que de catastrophes de chemins de fer (*), de collisions on mer, d'explosions à bord, de naufrages dus à l'intempérance des mécaniciens, des hommes de quart, des pilotes !
Les études, si riches en faits, de Brunon (*) et de TourdotC*) sont à ce sujet des plus édifiantes.
(') La moitié des accidents, affirme un ministre des chemina de fer belges, arrive par abus de boissons.
(*) L'alcoolisme ouvrier en Normandie. C. R. du VII» Congrès, t. II, p. 467 (à lire). C) Thèse, 1888.