VOIES DE PÉNÉTRATION
c, — Pour tout poison, la voie de pénétration est un élément toxi-physiologique de haute importance : la morphine peut être donnée, par la bouche, à dose dix et vingt fois plus considérable qu'en injection sous-cutanée ; et il en est de même pour un grand nombre de toxiques. Pour l'alcool, en pratiqué, l'ingestion par la bouche est à peu près le seul mode de pénétration. Cependant on en observe quelquefois un autre, également actif : l'absorption par inhalation. L'influence de l'absorption pulmonaire, chez les distillateurs et chez leurs employés, chez les commis et patrons des entrepôts de vins et d'alcools, est incontestable.
Mesnet (cité par Pouchet) aurait vu un fabricant d'alcool présenter les symptômes d'une paralysie générale, par suite de rinhalation quotidienne de vapeurs d'alcool, pénétrant à travers des fissures, dans sa chambre à coucher. Cet homme était ivre, chaque nuit, sans s'en douter.
Notons incidemment que les effets toxiques des essences inhalées sont parfois des plus graves : il suffit de les respirer quelque temps, pour avoir de la céphalalgie migraineuse et même du vertige. Si Ton insiste, l'intoxication peut s'accentuer au point de provoquer des tendances syncopales avec nausées. Laborde, dans sa communication de 1888, à 1 Académie de médecine, en rapporte des exemples, dont son observation personnelle, très convaincante.
Je signale, à titre de réelle exception, l'absorption de l'alcool par la peau, sous un pansement de plaie par compresses d'alcool, par exemple.
rf. — Après pénétration àesmèmes doses d'unmé'/we produit alcoolique chez des sujets divers, si on observe des résultats différents, ils doivent être attribués à la variabilité de la résistance organique individuelle.
A la spécificité de l'agent toxique, il faut, en saine physiologie, opposer toujours la spécificité des organismes intoxiqués; et il y a lieu de placer, en regard des propriétés particulières aux diverses substances étudiées, les propriétés réactionnelles des sujets.
Certains organismes jouissant d'une sorte d'immunité, sont, d'une façon générale, insensibles, peu, ou moins sensibles à
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l'action de certains toxiques ; d'autres ne résistent bien que d'une façon relative^ dans certaines conditions seulement (intégrité du foie, des reins, etc.), alors que d'autres, enfin, avec les conditions inverses, deviennent particulièrement accessibles. Que de sujets sont d'une vulnérabilité extrême, et prédestinés à une intoxication facile et rapide (tels les hérédoalcooliques) !
Déjà Lasègue, il y a quelque quarante ans, disait d'une façon formelle : a II y a inégalité devant l'alcool; chacun réagit par son idiosyncrasie, »
Or, ridiosyncrasie, prédisposition à ressentir les effets nuisibles de telle ou telle substance, varie à Tinfini en ce qui concerne Talcool, non seulement pour les différents individus, mais pour la même personne, selon les époques de son existence.
Toutes les variations peuvent être observées, suivant Tâge, le sexe, et suivant la valeur physiologique du sujet. Voici quelques chiffres qui serviront à fixer les idées. D'après le professeur Pouchet, étant donné un adulte moyen, normal, ni déchu ni entraîné (on sait qu'il existe une quasi-mithridatisation), l'expérience permet d'établir, en ces termes précis, la dose d'alcool capable de le tuer : la mort arrive avec 6 grammes d'alcool par kilo d'être luimain. Soit un homme moyen de 65 kilos, il se tuera avec 6 X 63, ou Sgo grammes d'alcool pur ; ce qui répond à 83o ou 900 grammes d'eau-de-vie à 43"*. S'agit-il d'êtres jeunes, faibles, de convalescents, de diathésiques, les proportions peuvent être changées entièrement. Pouchet cite, d'après Cramer, le fait d'un enfant de 6 mois, qui mourut en 9 heures, après absorption de deux cuillerées de cognac diluées dans une potion (soit 9-4 grammes d'eau-devie à 43'', ou, encore, io^%8o d'alcool pur). Or, cet enfant, qui pesait de 6 à 7 kilos, avait droit théoriquement à 4o grammes d'alcool pur, pour mourir, soit à 90 grammes d'eau-de-vie. 11 était donc, au point de vue de la résistance, 4 fois au-dessous de la moyenne !
Gubler a rapporté un cas de mort, chez l'adulte, en 18 heures, par inhalations de vapeurs d'alcool.
Chez Tadulte, les faits de sensibilité excessive, soudaine.
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imprévue, sont d'observation courante. Pouchet rappelle, à ce propos, rinfluence des secousses nerveuses : colères, émotions, etc. , sur Téclosion des accidents aigus d'intoxication alcoolique, chez des individus restés jusque-là en équilibre apparent. On a vu survenir ainsi, brusquement, des attaques de délirium tremens, Tapoplexie hystérique, etc. Il semble que Talcool accumulé produise tout d'un coup tous ses effets.
Je signale comme non moins importante, agissant d'ailleurs par la dépression nerveuse, l'influence des états maladifs aigus. Les convalescents sont particulièrement sensibles aux préparations alcoolisées; les femmes, plus que les hommes; les enfants, les femmes en couches, au maximum. Aussi, le Champagne, les vins toniques, fortiQants, etc., ontils à leur actif un nombre déjà notable de cas d'alcjolisme confirmé.
Au jour le jour, par les fatigues, par le surmenage physique, intellectuel, moral, * nous sommes en équilibre instable, en imminence d'idiosyncrasie, si j'ose m'exprimer ainsi, et notre coefficient de résistance, à deux périodes de notre existence, n'est pas deux fois le même.
A côté des faits de sensibilité extrême, il est bon de rappeler que, par contre, certaines modifications de l'organisme, certaines perversions fonctionnelles peuvent déterminer, momentanément ou définitivement môme, une sorte d'insensibilité vis-à-vis de l'alcool. Ainsi, certains sujets hystériques sont capables, à telle période de leur affection nerveuse, de boire beaucoup d'alcool, avec un minimum de réactions ; il en est qui arrivent ainsi à ingérer les proportions fantastiques de 10, 1 3 et 20 litres de vin, bière, etc., la boisson alcoolisée les traversant comme un filtre inerte; et cela peut durer longtemps, sans effets appréciables (*). Nous aurons encore à définir plus loin, ce qu'on entend par ficcoutumance et par mithridatisme, en matière d'alcoolisation.
e. — Un cinquième élément peut modifier du tout au tout l'intoxication alcoolique, et cet élément, c'est la durée de l'ingestion. Les effets varient parfois à ce point, qu'il est absolu-
l'] p. Eriiardt. Ln polyurie hystérique. Thèse de Paris, 1893, p. 33.
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ment interdit de conclure, ainsi que nous le verrons, de l'intoxication aiguë à rintoxication chronique (*).
De telle sorte qu'avec toutes ces inconnues, que nous tenions à signaler dans ces généralités, il est impossible de dire que telle dose de tel alcool, chez tel sujet, produira à coup sûr tel effet; et cela explique comment on ne doit prétendre, actuellement, qu'à exposer des faits d'observation, sans possibilité de généralisation.
§ 2. — Action de r alcool sur les organes et sur leurs
fonctions.
L'alcool touche d'abord les voies digestives ; puis il est absorbé par le sang, et, véhiculé par celui-ci, il imprègne simultanément ou successivement la plupart des viscères.
Ces faits nous indiquent l'ordre logique à suivre dans l'étude actuelle.
Estomac. — S'agit- il de l'estomac, ou mieux des muqueuses digestives, nous constatons que l'alcool engendre une sensation de chaleur plus ou moins brûlante, suivant son degré de dilution. Cette brûlure est provoquée par le mélange de l'alcool à l'eau de constitution enlevée à la muqueuse, et par l'excitation des terminaisons nerveuses sensitives. L'alcool produit localement une vaso-constriction, suivie bientôt d'une vaso-dilatation des capillaires ; en un mot, il congestionne la muqueuse.
Au point de vue fonctionnel, il y a lieu d'envisager séparément les doses faibles et les fortes doses.
A faible dose y l'alcool peut exciter les fonctions de la muqueuse stomacale, et, en particulier, augmenter la sécrétion du suc gastrique : c'est là un effet banal qu'on observe avec un excitant quelconque. Les expériences de Nothnagel montrent qu'il suffit d'une seule goutte d'alcool, portée directement sur la muqueuse stomacale de chiens pourvus de fistules, pourdéter-
(*) Pour ne pas faire double emploi, nous reportons plus loin la plupart des détails de la physiologie de l'alcoolisme chronique. Réunies à l'étude onotomo-pathologique, CCS données seront d un enseignement plus profitable.