ÉTUDE CLINIQUE DE L ALCOOLISME
Nous avons dit combien Tétude de la physiologie pathologique (le l'alcoolisme, chez Thomme, se trouvait compliquée, du fait de Tingestion combinée des divers produits de consommation courante.
Bien que la nocuité des boissons doive être rapportée, grosso modo, à leur teneur en alcool éthylique, il faut se garder de faire abstraction complète de certaines conditions intervenant pour modifier Faction du toxique fondamental.
Pour le vin, par exemple, il y a Tinfluence atténuante de la dilution, et, conjointement, Teffet non indifférent, plutôt défavorable, d'éléments variés, les sels de potasse, entre autres. Par sa composition môme, le vin aurait donc une action physiologique et pathologique particulière, spécifique^ dit Lancereaux.
Les liqueurs du type « apéritif » ont, elles aussi, grâce à ce qu'elles renferment d'essences diverses, une physiologie à part, dont nous avons esquissé les traits dominants, et une pathologie spéciale.
Aussi Lancereaux propose-t-il de distinguer les faits d'intoxication par boissons, de la façon suivante :
« he moi alcoolisme, créé par Magnus IIuss pour désigner « l'ensemble des phénomènes résultant de l'action, sur l'orga- '< nisme, des excès de boissons distillées, a été plus tard « étendu, d'après l'idée que les accidents liées à l'abus des « boissons fermentées, proviennent surtoutde l'alcool qu'elles « renferment. Mais, depuis, étant parvenu à séparer clinique- '< ment les désordres produits par le vin, par l'alcool et parles
« boissons avec essences, nous avons classé sous trois chefs (( les effets dus à Tusage immodéré des boissons :
« I** L'intoxication par le vin ou œîiilisme ;
« 2* L'intoxication par les alcools, eau-de-vie, rhum, co- <c gnac, etc., ou alcoolisme ;
(c 3** L'intoxication par l'absinthe et liqueurs similaires, ou « absinthisme.
« Ces intoxications sont d'ailleurs aiguës^ lorsqu'elles succe cèdent à un seul excès et disparaissent avec lui ; chroniques, « lorsqu'elles parviennent à imprimer à l'organisme des modi- « fications sérieuses et durables (*). » (Lancereaux.)
Nous reviendrons sur ces distinctions, dont il y a lieu de tenir compte, en raison de l'importance des assertions de Lancereaux, sur le sujet qui nous occupe ; mais, comme il est rare que les causes d'intoxication soient sullîsamment séparées dans la pratique, comme les effets toxiques ont de grandes analogies, malgré la diversité plus ou moins marquée des agents, nous acceptons, avec la majorité des auteurs, qu'il convient de maintenir des tableaux cliniques mixtes^ pour ainsi dire, répondant aux effets complexes des pléiades de toxiques qui entrent dans la composition du vin, des eaux-de-vie et des liqueurs à essences.
Les associations de l'alcool à l'absinthe, aux essences diverses des liqueurs, etc., ajoutent, nous le savons, des toxiques à un toxique ; mais, actuellement, il ne nous est pas possible de définir le rôle propre de telle ou telle des substances surajoutées, et nous nous bornerons à considérer les effets totaux de ces mélanges, constituant le type mixte de l'alcoolisme, avec sa forme aiguë et sa forme chronique.
f$ I. — Alcoolisme aigu. Ivresse,
(par MM. les docteurs R. Mignot et Tiuboulet.)
L'alcoolisme aigu est la série des troubles morbides qui succèdent immédiatement à l'absorption rapide d'une quantité exagérée d'alcool et dont Vii^resse est l'expression.
(') Lan(^eri£AUX. Traité de méd. et de thérnp., loc. cit. — M. Lancereaux désigne encore sous le nom de « Ousisme ». l'intoxication par les essences (OjJÎa).
ÉTIOLOGIE DE V IVRESSE igS
L'éclosion de ces accidents est préparée par des influences qui ont, sur l'intensité et sur la durée des troubles pathologiques, une action considérable. Ces influences, véritables causes, prédisposantes^ dominent l'évolution de Talcoolisme, comme * celle de toutes les intoxications. Ce sont : l'hérédité, Tâge, le sexe, la profession, Tétat du sujet, etc.
Étiologie. — L'ivresse, dans la majorité des cas, se produit à la suite de Vingestion de boissons alcooliques, mais elle peut survenir par absorption pulmonaire^ après un séjour plus ou moins prolongé dans un milieu chargé de vapeurs d'alcool.
L'ingestion de boissons spiritueuses provoque des effets extérieurs très variables, non seulement suivant les doses, mais encore suivant les personnes.
Nos ancêtres étaient, semble-t-il, plus résistants que nous à l'action des boissons enivrantes. Les races septentrionales sonl moins accessibles que les races méridionales à l'influence immédiate de Talcool.
Certains sujets présentent une telle tolérance, que l'alcool parait n'avoir aucune action immédiate sur leur organisme ; il est inutile de donner des exemples de ce fait que chacun a pu observer. Par opposition, l'intolérance, chez quelques-uns, atteint un degré exceptionnel : les .quantités les plus modérées (le boissons alcooliques provoquent l'ivresse. Dans ces derniers cas, il s'agit habituellement de psychopathes, et Féré (') a pu dire que « l'alcool est la pierre de touche de l'équilibre des fonctions cérébrales ». Les fils d'alcooliques, en particulier, présentent une résistance notablement diminuée. Si, comme nous l'avons vu, la mithr^atisation est possible jusqu'à un certain point, contre le toxique alcool, ce pouvoir de résistance ne se transmet pas aux descendants du buveur ; c'est même le contraire qui parait avoir lieu.
Pour exprimer par une formule caractéristique cette influence des lares héréditaires ou acquises, le professeur Joffroy aécrit que l'alcoolisme, chez les dégénérés, esta le produit du poison « alcool multiplié par le facteur dégénérescence; » et il montre
i') Féké. La famille névropalhiqiic (Alcaii).
Triboulet, Mathieu et Mig.not. Traite de l'alcoolisme. l'i
igî ÉTUDE CLINIQUE
que la résistance à Tintoxication diminue parallèlement à V amoindrissement de la substance cérébrale.
Cette règle générale souffre des exceptions. Morel (cité • par Pouchet) (*) a observé une hystérique qui « tous les jours « et pendant plusieurs mois, put absorber... plus d'un litre « d'eau-de-vie, sans qu'aucun phénomène extérieur vînt tra- « duire Faction exercée par cette quantité considérable d'al- « cool. »
La fragilité, la délicatesse des centres nerveux, est un élément de prédisposition : de là, Tinfluence de Tàge et celle du sexe. De même, la fatigue préalable de ces centres rend rintoxication alcoolique plus facile, d'où Tinfluence de Tétat de dépression des convalescents, et celle du morphinisme, etc.
L'action toxique de l'alcool est, enfin, particulièrement rapide, chez certains sujets qui sont, par leurs travaux, exposés à des intoxications (plomb, sulfure de carbone, etc.) ou à un surmenage et à des fatigues excessives (soldats, marins, etc.^.
La tolérance de chacun varie selon les circonstances dans lesquelles les boissons spiritueuses sont consommées : l'alcool ingéré à jeun entraîne plus facilement l'ivresse que lorsqu'il se trouve mélangé à des aliments, car plus une quantité d'alcool est concentrée au moment de son absorption, plus elle est toxique (-). Accoutumé à l'abstinence, on supportera les boissons spiritueuses plus difficilement que si l'on en fait un usage journalier ; d'autre part, les excès habituels diminuent la résistance organique et produisent une véritable intolérance.
Les températures extrêmes facilitent l'éclosion de Tivresseet peuvent la provoquer sous des formes graves. Les variations brusques de température amènent subitement l'apparition des accidents : c'est à la sortie du cabaret, de la salle à manger surchauffée, qu'éclatent souvent les premiers signes manifestes de l'intoxication.
L'ivresse peut être favorisée, enfin, par certains états psy-
(') Pouchet. Lerons de pharmaco-dynamie et de matière médicale, t. H, lyoï.
(*) AXTHEAU.ME. De la toxicité des alcools. Thèse de Paris, 1897, 1X« conclusion, p. iCi.