DESCRIPTION DE L'IVRESSE
sive. Beaucoup de buveurs, volontairement, ne dépassent pas la phase d'excitation cérébrale, la seule agréable; mais tous ne savent pas, ou ne peuvent pas, cesser de boire.
L'évolution de Tivresse en trois périodes bien nettes est toute didactique : des phases intermédiaires s'intercalent ; une ou même deux étapes peuvent manquer ; Tivresse comateuse survient parfois sans qu'aucune manifestation extérieure ait dénoncé Texcès de boisson. Les symptômes qui sont donnés comme propres à telle ou telle période, s'observent quelquefois à tout autre moment; par exemple, la diplopie, la démarche titubante apparaîtront comme premier signe évident, et précéderont les troubles psychiques.
La physionomie de Tivresse varie avec chaque individu : l'un oflre surtout des perturbations intellectuelles ; chez un autre, les troubles moteurs dominent la scène ; parfois les vomissements seuls signalent Tétat d'ébriété. « Certains sujets, dit « Richardière, souffrent de l'alcool par le système nerveux, « d'autres par le tube digestif. » Pour Lancereaux, ces différences de réaction proviennent de la nature différente des produits absorbés.
La durée de Tivresse ne peut être précisée, malgré l'intérêt médico-légal qui se rattache à ce point ; elle dépend de la quantité et de la nature des liquides ingérés, et surtout de la résistance du sujet. Ordinairement, au bout d'une ou de quelques heures, le buveur s'endort d'un sommeil profond, qui, dans les cas graves, peut se prolonger vingt-quatre et quarante-huit heures. Au réveil, si l'ivresse a été peu accentuée, l'individu se retrouve dans son état normal. Dans le cas contraire, il souffre de céphalée, d'une sensation de courbature générale; le travail intellectuel est difficile; quelquefois, on constate de Tamnésie.
La perte de la mémoire des événements survenus pendant la troisième période, est nécessairement constante; mais, dans certains cas, l'amnésie empiète sur les faits qui l'ont précédée (amnésie rétrograde). Même quand l'ivresse n'a pas atteint le second degré, il arrive qu'on observe des troubles de la mémoire ; la perte des souvenirs est complète ou partielle ; elle ressemble à l'amnésie des hystériques : un buveur ayant oublié
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Tendroit où, étant ivre, il avait déposé un objet, s'enivra de nouveau et put le retrouver.
Telest Tensembledes symptômes nerveux qui appartiennent à rivresse. Mais il est rare que tout se borne là, et, à vrai dire, il n'y a pas d'ivresse, sans quelques troubles viscéraux ; même légère, l'intoxication alcoolique aiguë amène habituellement une gastrite de défense.
Le malade se plaint d'une douleur plus ou moins marquée à la région stomacale. Il y a de Tinappétence, une soif vive, des nausées, parfois des vomissements alimentaires ou bilieux; la langue est blanche, l'haleine fétide. Il eu estainsi, d'ailleurs, que lagastrite procède d'un alcoolisme aigu de hasard, ou qu'elle représente une poussée paroxystique, au cours de l'alcoolisme chronique.
Mais les cellules du foie sont rapidement atteintes par l'alcool; aussi est-ce plutôt à titre de gastro-hépatite que se présentent les accidents d'intoxication dont il est actuellement question. Cette participation du foie se révèle, dans bon nombre de cas, par une teinte jaune passagère des conjonctives, et aussi, assez souvent, par un véritable catarrhe des voies biliaires, sous cette forme de jaunisse, que son origine a permis de dénommer, d'une façon peu élégante, mais expressive, ictère « a crapula ». ^^^^^^^-^f^^^-* ê, •^^ > > > ^^•^>f^^^AJUJ^ .
Durant cet ictère, et aussi chez les buveurs d'habitude, à l'occasion de tout excès, le foie se montre augmenté de volume ; parfois, cet état congestif est douloureux. L'état de congestion, tout aussi intense, du rein, détermine, d'ordinaire, une albuminurie habituellement transitoire.
Pronostic. — Qu'elle dure quelques heures, ou que, grâce aux désordres organiques superficiels qu'elle a entraînés, elle se prolonge quelques jours, l'intoxication aiguë, comme l'ivresse qui la traduit, est éphémère et guérit dans la très grande majorité des cas.
Le pronostic de l'ivresse est donc, en règle générale, bénin. Néanmoins, elle est cause de nombreuses morts violentes ou accidentelles ; elle facilite et aggrave les infections, telles que la pneumonie, la blennorragie, la syphilis ; elle provoque,
DIAGNOSTIC DE VIVRESSE aoi
chez les alcooliques chroniques, le délire toxi- alcoolique, Thémorragie méningée, Fépilepsie, et, chez les prédisposés, Téclosion d'une névrose ou d'une psychose restée jusqu'alors latente; elle est parfois le point de départ d'habitudes invétérées d'intempérance. Au cours de Tivresse comateuse, la mort, avons-nous vu, peut survenir en quelques heures, dans le (ollapsus (Tardieu).
Dans certains cas où la cellule du foie est préalablement atteinte, l'ictère grave, rapidement mortel, succède à l'ictère calarrhal par éthylisation aiguë. Une albuminurie durable peut succéder à la congestion provoquée par des excès de boisson alcoolique. On a observé, à la suite de l'ivresse, de grands troubles circulatoires (tachycardie durable, ou par accès) (*), dont la guérison ne se faisait qu'en apparence, comme en témoignait plus tard la déchéance brusque et définitive de la fonction cardiaque (').
Diag^nostic Le diagnostic de l'ivresse est aisé, dans ses formes simples. En l'absence de tout renseignement, on pourrait prendre les manifestations de la première période pour les réactions d'un état maniaque ; mais Terreur ne saurait persister plus de quelques instants. Le coma de l'ivresse peut être confondu avec le coma diabétique et urémique, avec celui de l'hémorragie cérébrale ou méningée. L'haleine particulière de l'ivrogne est souvent le seul symptôme qui donne une indication (') ; mais l'ingestion d'alcool a pu précéder Téclosion des accidents comateux d'autre origine. L'examen des urines fournira des renseignements précieux. Dans le coma urémique, les pupilles sont en myosis ; dans l'ivresse comateuse, en mydriase. Fréquemment, l'évolution seule lèvera tous les doutes.
Variétés de l'ivresse. — a) Variétés éliologiques. — On est encore trop insuflisamment édifié, ainsi qu'il a été dit, quant à l'influence particulière de tel ou tel toxique sur la genèse des
I') E. GuÉRiN. Tachycardies alcooliques. Thèse de Paris, mars i<)o3.
l*, U.Triboulet. Tachycardie alcoolique transit. Soc. méd. hôp., 3 avril iyo3, p. 374.
(')Elle est en relation avec l'exhalaison pulmonaire de l'alcool.
aoa ÉTUDE CLISIQUE
accidents, pour décrire ces variétés; toutefois, il est permis, en restant dans des généralités peu compromettantes, d'établir quelques différences assez réelles entre les faits d'ivresse dus aux diverses boissons (lois de la volatilité ; lois de la composition atomique ; lois de la dilution, etc.; voy. Physiologie).
« En général l'alcool éthylique semble porter son action à la « fois sur la sphère de la motilité, de la sensibilité et de Tintel- « ligence, avec des modifications réactionnelles en relation « avec un autre facteur, la prédisposition individuelle ; l'alcool « amylique possède une action plus déprimante, et il est pro- « bablement l'agent producteur habituel de l'ivresse comace teuse et apoplectique ; l'absinthe enfin agit d'une manière « élective dans la sphère motrice, en produisant les attaques « épileptiques ; elle est vraisemblablement un des agents pro- « ducteurs de l'ivresse convulsive. » (Legrain.)
Le vin nouveau, et certains vins mousseux pour lesquels la fermentation a été modifiée artificiellement, produisent facilement l'ébriété ; l'excès d'acide carbonique amène rapidement l'état de somnolence; sous la môme influence se montre une diurèse excessive. La présence d'une quantité exagérée de matières extractives et de sucre non décomposé rendent ces boissons peu tolérables pour l'estomac et pour l'intestin, etieur communique des propriétés laxatives. Le vin rouge, par suite du tannin qu'il renferme, est moins bien supporté par l'estomac que le vin blanc; ce même détail de composition explique son absorption moins rapide et son moindre pouvoir ébriogène.
L'ivresse par le vin blanc est plus violente que l'ivresse par le vin rouge.
Avec le cidre^ l'ébriété est lente à se produire ; elle est plus rapide avec le poiré qu'avec le cidre de pommes. Ces deux breuvages, surtout quand ils sont «nouveaux», provoquent une diurèse intense et déterminent une indigestion violente ; le tartrate et le matate de potasse, qu'ils renferment en abondance, sont purgatifs.
L'alcoolisme ^\g\x par la bière ne semble pas représenter un type clinique spécial. On sait que les bières de conserve, davantage alcoolisées, am''»nent plus rapidement l'ivresse; mais est-il vrai que Tivresse par la bière soit plus « lourde » que les
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autres? «L'ivresse produite par la bière, nous dit Pouchet, « est moins gaie, et à manifestations moins exubérantes que « celle produite par le vin ; elle détermine une excitation bru- « taie, amenant plus vite Tobscurcissement des idées, la para- (' lysie et le sommeil » (*).
b; Variétés cliniques, — Au point de vue clinique, il est possible (le distinguer dans Tivresse de nombreux types, en attachant une importance spéciale à tel ou tel symptôme prédominant.
D'après les réactions vaso-motrices, on a décrit Tivresse colorée et Tivresse pâle. D'autre part, les ivresses démonstratives (joviale, loquace, déclamatoire, erotique, etc.), ont été opposées aux ivresses hypochondriaques (triste, querelleuse, méchante, larmoyante, etc.) (^).
En raison d'applications médico-légales intéressantes, on a distingué Tivresse habituelle ou accidentelle, volontaire ou imprévue, provoquée par des tiers ou par le sujet lui-même, dans un but déterminé.
De toutes ces variétés cliniques, seules méritent de nous arrêter quelques instants les ivresses anormales om pathologiques (Lentz), dont on décrit trois formes : Tivresse convulsive, livresse délirante et la manie ébrieuse.
Ivresse convulsive. — L'ivresse convulsive a été décrite pour la première fois par Percy ("*). Il s'agit plutôt d'une complication de l'ivresse, que d'une espèce particulière.
Les convulsions surviennent, soit pendant l'état d'ivresse isouvent à la troisième période), soit lorsque déjà elle commence à se dissiper.
Certaines boissons : l'absinthe, les vins nouveaux, les bières alcoolisées, ont été plus particulièrement accusées de la provoquer; mais elle résulte surtout, semble-t-il, de la prédisposition du sujet : on l'observe chez les névropathes et chez les alcooliques chroniques.
Les phénomènes convulsifs rappellent tantôt ceux de l'épi-
l'i G. Pouchet. Traité de pharmarodynuniie, t. H, p. 379.
I*) N. lîoïKNET. Étude pliysiol. sur l'ivresse. Paris, iHcp., p. 400 et suiv
^ Percy. Ivresse convulsive. Diclionn. des sciences médic.
lepsie, tantôt ceux de l'hystérie. Généralement, plusieurs attaques se succèdent à de courts intervalles. Un état de confusion mentale, avec hallucinations et réactions maniaques extrêmement intenses, fait souvent suite à la crise convulsive. Ces troubles psychiques ressemblent aux états analogues qui suivent les crises d'épilepsie dite essentielle ; ils en présentent les caractères : la courte durée, la fréquence des impulsions dangereuses, Tamnésie consécutive. Exceptionnellement, la durée totale de Tivresse convulsive dépasse vingtquatre heures.
Le pronostic est en général favorable : sur i8 cas, Percy n'a pas compté de mort. Mais les malades se blessent parfois gravement, pendant les convulsions, et il faut redouter les tentatives de suicide ou d'homicide.
Ivresse délirante. — De même que Tivresse convulsive, [Lentz (*), Legrain (^), Garnier (^)], Vivresse délirante ne s'observe que chez les buveurs à intelligence déjà affaiblie, et chez les grands prédisposés. Les idées délirantes observées peuvent être de toutes les catégories. Les plus fréquentes sont les idées mélancoliques et les idées de persécution, mais on rencontre aussi les idées hypocondriaques, les idées de grandeur, etc. Des hallucinations se joignent parfois aux illusions habituelles, pour corroborer le délire. Ces phénomènes ont une courte durée, et disparaissent après le sommeil critique.
Le pronostic de l'ivresse délirante se trouve aggravé par la fréquence des réactions dangereuses, du suicide et des attentats contre les personnes.
Manie ébrieuse. — A la suite de Tingestion de boissons alcooliques, on voit, chez certains individus et dans des circonstances spéciales, se développer un état psychique particulier, qui a été décrit sous les noms de « folie transitoire », de « manie a potu », de « manie ébrieuse », « d'ivresse excitomotrice ». Pour certains auteurs, il s'agirait d*un simple
1*) Lextz. — De Talcoolismc (1884).
(*) Leghain. — Hérédité et nicoolisine (1888).
i^j Garni EK. — La folie ù Paris (1890J.
VARIÉTÉS DE L'IVRESSE 2o5
accès maniaque survenant chez des prédisposés, à Toccasion de Tintoxication élhylique. Pour d'autres, cette affeclion a des caractères si tranchés et présente un si grand intérêt au point de vue médico-légal, qu'elle mérite une description spéciale '^Massé(*}, Dagonet (-), Schwartzer ('), Garnier, Lentz, Vallon (•;].
Kraift-Ebing (*) a donné récemment une description détaillée de la manie ébrieuse.
a La manie a potu survient, dit-il, chez des névropathes ; mais elle n'est possible qu'à la condition qu'il existe un trouble dans le tonus vasculaire cérébral dii lui-même à un traumatisme passé, à la syphilis, à Tépilepsie, à l'alcoolisme chronique ou à une maladie cérébrale au début, ou bien à des facteurs qui agissent synergiquement avec l'action vasoparalytique de l'alcool (colères, variations brusques et con- ( sidérables de la chaleur) ».
La maladie peut atteindre des individus habituellement sobres et récidiver à chaque excès (Dagonet) ; la physionomie clinique est, en général, la même à tous les accès.
Le trouble mental éclate immédiatement après l'ingestion des boissons alcooliques, ou bien, au contraire, ne se produit qu'après un temps assez long (plusieurs heures), durant lequel le malade semble être dans un état normal ; la possibilité de ce fait est très importante à connaître, au point de vue médicolégal.
Dans un grand nombre des observations publiées (^), on voit le
i*> Marge. Traité des maladies mentales, p. C40.
(*) Daco'ET. Traité des maladies mentales, p. 5(>o.
P) Otto Sciiwartzer. Jahrbiicher f. psychiatrie, 1882^
I*) Vallox. Des délires transitoires au point de vue médico-légal, IX« Congrès (Angers !, 1898.
i*i Krafft-Ebinc. Médecine légale des aliénés. Trad. A. Rémond, p. 481.
\*) Bouchet. Meurtre commis dans un état d'ivresse ou un accès de monomanie, condamnation. Ann. méd. psy.. 1844.
Brierre de Boismont. Consultation sur l'état mental de Lucien Inesta. Ann, méd. P»y., i8(i(>, t. II.
Paye.n. Rap. sur l'état mental du nommé L,.., inculpé de meurtre sur sa mère I manie alcoolique passagère ; responsabilité restreinte). Ann. méd. psy.. 1871, t. I.
GiRAUD. Revue de médecine légale. La responsabilité cbez les alcooliques. Ann. mcd. ptty., 1882, t. II, p. 428; i8y<j, t. 1, p. 247.
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trouble mental succéder à une colère violente, et se manifester tout d'abord par des actes impulsifs dangereux; à la suite, le malade présente les réactions habituelles de l'excitation maniaque intense, de la fureur, avec ou sans troubles hallucinatoires. L'accès de folie transitoire consiste parfois en une seule impulsion. Les actes auxquels se livre le malade sont souvent fort dangereux, car, contrairement à ce qui s'observe dans Tivresse, les forces musculaires sont conservées et il n'existe ni maladresse, ni ataxie; d'ailleurs, l'absence de toute crainte, de tout réflexe inhibitoire, décuple véritablement la vigueur du sujet. Les impulsions sont généralement des impulsions homicides : dans l'observation étudiée par Brierre de Boismont, onze personnes furent tuées ou blessées en quelques minutes. Certains sujets font des tentatives de suicide ; d'autres, véritables pyromanes, provoquent des incendies. Toll, cité par Dagonet (^), rapporte l'histoire d'une femme qui incendia des maisons à quatorze reprises différentes. Quelques-uns commettent des attentats à la pudeur ou même des viols (^).
Pendant toute la durée de la fureur maniaque, le malade présente des signes de congestion encéphalique : battements artériels, rougeur de la face, éclat brillant des yeux.
Après une durée variant de quelques minutes à plusieurs heures, le calme revient, le malade tombe dans un sommeil profond et prolongé, et, lorsqu'il se rêverie, il n'a qu'un souvenir très confus des événements qui se sont produits, ou plus habituellement ne se souvient de rien.
La manie ébrieuse se distingue de l'ivresse avec réactions violentes, par les particularités étiologiques, par un début plus tardif, survenant quelque temps après l'ingestion d'alcooK par l'intensité des signes de fluxion cérébrale, par la conservation de l'activité et de l'adresse des mouvements, et par la constance de l'amnésie. L'ivresse convulsive, décrite par Percy, dilfère de la manie transitoire par l'existence des phénomènes convulsifs.
(*) Dagonet. Loc. cit.
\^) Legkand du Saulle Étude sur l'ivresse. Ann, méd. psy.y 1861