ÉTAT DE SANTÉ DES BUVEURS
C'est la déchéance relative, ou absolue, de cette grande fonction physiologique, qui peut expliquer la résistance médiocre ou nulle des alcoolisés aux influences extérieures, et qui fait comprendre l'allure parfois cataclysmique des maladies les plus banales, les plus simples et les plus franches, dans ces organismes fâcheusement modifiés.
État de santé des buveurs. — Tout ce qui précède nous permet d'entrevoir assez nettement ce qu'est l'état de santé générale du buveur.
Tout organisme humain normal évolue en une sorte d'état d'équilibre biologique instable, condition essentielle de la vie et de ses échanges. Survienne quelque perturbation pathologique, Torganisme met en jeu son élasticité fonctionnelle; grâce à rintégrité préalable des organes, la dépression morbide fait place à la réaction de guérison, et tout rentre dans l'ordre.
11 n'en va plus de même pour l'alcoolique confirmé ; il en va déjà parfois tout autrement pour le sujet alcoolisé à un degré même moven ou minime.
Sans parler des grosses lésions que l'anatomie pathologique nous a fait connaître, je rappelle que la physiologie pathologique nous a renseignés sur ces menus désordres, qui ne sont peut-être qu'un premier pas vers la détérioration définitive, et dont la conséquence, pour un tel organe, est la perte de ce qu'on pourrait appeler sa virginité fonctionnelle. Quoi qu'il paraisse et quoi qu'on dise, Torgane est modifié irrémissiblement; on le croit encore dans sa prime vigueur, il est déjà frappé de déchéance. La dégénérescence granulo-graisseuse de tant de cellules nobles (épithéliums et cellules différenciées de nos viscères), la même dégénérescence de nos capillaires, la rigidité précoce du système artériel, par transformation scléreuse ou athéromateuse, toutes ces lésions élémentaires que Texamen histologique nous a dévoilées chez les alcoolisés, modifient la vitalité dans le sens d'une diminution prématurée des qualités juvéniles, dans le sens d'une sénilité précoce, anticipée.
A peu près en équilibre apparent, tant qu'il ne s'agit pour eux que de suffire aux détails peu compliqués de la vie cou-
rante, nous voyons ces êtres imprégnés û'alcool, fléchir dès qu'il y a nécessité de demander aux fonctions un surcroîtd'activité (travail physique ou intellectuel, émotions morales, etc.); nous les voyons fléchir, ou succomber même, dès qu'il y a à engager la lutte avec la maladie.
De cela, de cette inaptitude à la lutte contre les maux divers, les considérations que nous avons développées à propos de Talcoolisme insidieux, avec hépatisme^ nous font entrevoir la raison physiologique. Voici maintenant les multiples incidents cliniques qui nous mettent à même d'apprécier toute Tinstabilité de ce qu'on appelle Vétat de santé du buveur.
En sa qualité d'hépatique, le buveur florissant, celui des affiches-réclames de distillateurs, par exemple, est sujet aux boufl'ées corigestives céphaliques : d'où les fausses migraines, d'où les épistaxis, qui appartiennent peut-être autant à Tartériosclérose qu'à Thépatisme (*).
Gastro-hépatique, le buveur peut passer de Tanorexie par état gastrique, par torpeur de la glande hépatique, à la boulimie, prélude de Texcitation gastrique anormale, ou témoin d'une excitation artificielle de la cellule du foie.
Nous connaissons les décharges intestinales (diarrhées inlermittentes) , les décharges uratiques qui caractérisent les périodes de surcharge après excès, les transpirations faciles et excessives. Ce sont là, en quelque sorte, des éléments de sauvegarde, mais non dépourvus d'inconvénients. Ils peuvent pêcher par exagération ou par insuffisance, et provoquer des complications viscérales.
L'estomac distendu, dilaté, amène une gêne respiratoire et cardiaque, d'où les points de côté que nous avons signalés, d'où les battements de cœur; l'estomac et l'intestin sont le siège de flatulences. Par toutes ces causes réunies, le sommeil est troublé, annihilé, ou entrecoupé de cauchemars et de rêves, que suit un état anormal de fatigue, au réveil. La nécessité de secouer cette torpeur par une dose nouvelle et croissante d'excitants, les perturbations intellectuelles et morales qui
(') Bouchard. Soc. de bioL, fév. 1903.