CHAPITRE VI PSTCHOPATHOLOaiE DE L' ALCOOLISME
Etant donnée l'iniportance des manifestations psychopathologiques de Talcoolisme, nous devons leur consacrer un chapitre spécial de cet ouvrage, et, pour la clarté de Texposition, les décrire isolément, en les séparant d'une manière artificiello des autres manifestations de l'intoxication.
L^intoxication chronique par Talcool agit sur les centres psychiques, d'une façon extrêmement variable selon les sujets. L'intelligence de quelques buveurs résiste à des excès journaliers, mais il est des individus pour qui l'usage est déjà un abus (Féré) '/) : V alcoolisme mental est donc aflaire àe prédisposition,
La question des rapports de l'alcoolisme et de la folie est compliquée par ce fait que la fréquence des troubles mentaux, chez les intempérants, ne tient pas seulement à l'action spéciale du toxique sur les centres nerveux, mais encore à la constitution névropathique des sujets. L'abus habituel finil assurément par créer l'aptitude à délirer, mais il semble que, dans bien des cas, cette aptitude préexistât aux excès : on retrouve très souvent chez les buveurs, des antécédents héréditaires névropathiqucs [Lasègue ^"), Sollier (^), Legrain (*), Toulouse pi; Forel estime à plus de 5o p. loo la proportion des
(') FÉRK, les ulcoolisiibles. Soc. méd. des /top. 14 août i885. ("1 Laskgui:. Études médicales (cité par Klippel). (') Soi.LiKK. Du rôle de l'hérédité dans rnlcoolisme. 18S9. (*l LKcniAix. Hérédité et alcoolisme. Paris, 18S8 (Doiii). (■■) Toulouse. Gaz. des tiôpit., i8y5 (cité par Klippel).
ETIOLOGIE DE L'ALCOOLISME MENTAL So;
psychopathes, parmi les éthyliques. Les débiles de Tintelligence, les criminels, les prostituées (Duchâtelet) (*) se livrent pour la plupart à la boisson.
La folie, la criminalité, Talcoolisme, sont trois manifestations différentes d'un même état de défectuosité psychique congénitale; aussi n'est-il pas étonnant de les voir se combiner ou se succéder, et jouer le rôle de cause à effet, Tune quelconque àTégard des autres.
Si la prédisposition à délirer sous l'influence de Talcool, provient souvent d'une constitution névropathique, elle peut résulter également d'une multitude de facteurs, parmi lesquels il faut citer les maladies [Dagonet C*), Marandon (^)], les trauraatismes, les émotions et surtout les conditions hygiéniques défectueuses, les privations, le surmenage intellectuel et physique.
Ces divers éléments interviennent non seulement dans la production des troubles psychiques, mais encore dans leur évolution et dans leur manifestation sous telle ou telle forme nosologique.
Les derniers facteurs étiologiques que nous venons de citer nous paraissent avoir une importance toute particulière et expliquer ces variations du nombre des alcooliques aliénés, par rapport à celui des individus alcoolisés, dans les différentes régions et dans les divers milieux sociaux.
Il semble incontestable que, dans les pays ruraux, le nombre des aliénés par alcoolisme est peu élevé, malgré la fréquence de Tusage immodéré des boissons spiritueuses. ïaguet (*) a montré combien, en Bretagne, l'alcoolisme mental est rare, bien que Tivrogneriey soit pour ainsi dire générale. Dans le déparlement deTYonne, où l'alcoolisme est très répandu, en ii mois (1902- 1903), sur iin total de 119 admissions à l'asile d'Auxerro
(') DucHATELET. De la proslilution dans la ville de Paris, t. I.
(*) Dagonet. De l'alcool au point de vue de l'aliénation mentale. Ann, méd. psy., 18-3.
(') Marando?c de Montyel. De l'alcool au point de vue de l'aliénation mentale. Ann, méd. psy., 189'J.
(*) Taguet. De l'ivrognerie dans le Morbihan. Congères internat, de med. ment.
3io PSYCHOPATHOLOCIE
d'une maladie mentale. Esquirol disait : « Toutes les fois que « le délire ou la folie sont précédés d'abus de boissons fer- « montées et surtout d'ivresse, on est disposé à accuser cet « abus d'être la cause primitive des désordres cérébraux, et « cependant, dans quelques cas, cet abus n'est que le premier « symptôme, et quelquefois le symptôme caractéristique, d'une <( monomanie commençante ». C'est ainsi que les excès alcooliques com[)tent parmi les symptômes prémonitoires de la paralysie générale, de \\ démence précoce, de la démence sénile, de la fblTê périodique et de ces nombreux délires considérés comme des manifestations épisodiques de la dégénérescence mentale. Dans toutes ces psychoses, l'alcoolisme contribue à accélérer l'éclosion des troubles mentaux, en augmente l'intensité, et souvent modifie l'aspect clinique du mal. L'intoxication se manifeste, tantôt seulement par quelques symptômes accessoires, tels que le tremblement, les cauchemars, des hallucinations de la vue, tantôt par une forme nosologique bien définie, comme le delirium tremens ou un délire hallucinatoire, qui ouvre la scène et cache aux yeux du médecin, pendant un certain temps^ l'existence ou la nature de la maladie principale.
Parmi les faits dans lesquels les excès alcooliques apparaissent comme la simple traduction d'un état morbide primordial, on doit ranger la maladie décrite sous le nom de dipsomanie.
Dipsomanie. — Ce terme a été employé avec des acceptions différentes: il a désigné, tantôt une maladie distincte et autonome, « la monomanie de l'ivresse » [(Esquirol (*), Marcé ['))], tantôt le besoin irrésistible de boire qu'éprouvent tous les buveurs d'habitude (Bail). Actuellement, avec Morel {^). Trélat('), Magnan C^), on pense « que si le besoin de boire est <( chez le dipsomane l'acte le plus saillant, il ne constitue pas à « lui seul la maladie. Il n'est qu'un syndrome épisodique d'un <( état mental plus profond, que l'hérédité tient sous sa dépen-
[*) Esquirol. Des maladies mentales, t. I, i8'38.
('; Marge. Troilc des maladies mentales, p. 388, 1862.
(•*>) Morel. Traite des maladies mentales, p. 458, 1860.
(*) Trélat. La folie lucide. Paris, 1861.
{^) Magnan. Delà dipsomanie. Prog, méd., 1884, cl Leçons cliniques.
DIPSOMÀNIE 3ii
« dance. » (Magnan). La dipsomanie n'est donc qu'une variété des obsessions et des impulsions multiples auxquelles sont en butte, toute leur vie, une catégorie spéciale de dégénérés. Dans les observations de Magnan, on voit l'impulsion à l'ivresse alterner avec l'impulsion au vol, au suicide, au meurtre, aux actes erotiques, etc. Le dipsomane, avant ses excès, était déjà un déséquilibré, et son instabilité mentale se retrouve encore dans l'intervalle des phases aiguës.
Nous copions dans Marcé la description de Taccès dipsomaniaque. La dipsomanie « procède habituellement par accès « survenant tous les quinze jours, tous les mois, et quelquefois « à de plus longs intervalles : l'accès débute par de la tristesse, « de la morosité, de la céphalalgie, de l'anxiété précordiale ; puis
« le besoin déboire sefait sentir, puissant, irrésistible Les
« dipsomanes sentent l'accès venir; tout en déplorant leur im- •< puissance à surmonter ce besoin maladif, ils ne cessent de « boire que lorsque l'accès est passé ou lorsque l'intervention de « leur entourage met fin à leurs excès par un isolement forcé. « Rien d'ailleurs ne les arrête ; quand l'argent est épuisé, ils « vendent, pour boire, leurs meubles, leurs vêtements, ceux « de leur femme, de leurs enfants, et sont apportés presque nus « dans les asiles. Ceux qui sont trop en vue et n'osent se livrer en « toute liberté à leur impulsion, savent dissimuler et recourir à « mille ruses pour la satisfaire en secret : ils se renferment, « s'isolent, et s'ils ne peuvent se procurer d'eau-de-vie, boivent « de l'eau de Cologne ou tout autre mélange alcoolique qu'ils « viennent à rencontrer; ils le font pendant des journées, pen- >' dant des semaines, sans dormir, presque sans manger. L'accès « se termine, en général, par un sommeil lourd et prolongé. « Une fois qu'il est passé, les malades reviennent, honteux el « épuisés, à leurs habitudes de santé. »
Magnan a étudié minutieusement les caractères particuliers qui distinguent la dipsomanie de l'ivrognerie : « Les ivrognes, « disait déjà Trélat, sont des gens qui s'enivrent quand ils trou- « vent l'occasion de boire. Les dipsomanes sont des malades « qui s'enivrent toutes les fois que leur accès les prend ». Le buveur cherche les occasions de consommer, le dipsomane les fuit. Celui-ci résiste plus ou moins longtemps avant de céder
3 1 -2 PSrCHOPA THOLOGIE
à son impulsion; il la combat avec sincérité jusqu'au premier verre, puis, quand il a cédé, met tout en œuvre pour la satisfaire ; chez celui-là, on ne retrouve ni cette lutte contre le besoin de boire, ni cette rage à l'assouvir. L'ivrogne de profession aime consommer au cabaret, se vante de ses excès; le dipsomane a honte, il se cache. \3n malade avait en ville, dans un quartier éloigné, une chambre où il ne venait qu'au moment de ses accès ; il se mettait au lit avec des liqueurs et des provisions à sa portée, pour n'avoir pas à se montrer en état d'ébriété à des étrangers. Après ses excès, l'ivrogne n'aspire qu'à recommencer; le dipsomane, lui, promet sincèrement qu'il ne boira plus ; quand il a conscience de son impuissance, il demande qu'on l'interne lorsque l'accès reviendra, ou même, découragé, mûrit des idées de suicide. Dans l'intervalle des accès, il est sobre, et quelquefois même a en horreur les boissons alcooliques.
Sous l'influence d'excès paroxystiques, d'accès prolongés ou très rapprochés, le dipsomane peut devenir alcoolique chronique et présenter alors les signes habituels de l'intoxication; il peut être interné pour délire toxi-alcoolique et finir dans la démence.
Le pronostic de la dipsomanie est très grave, du fait de la maladie elle-même, à cause du passage à l'alcoolisme chronique, et aussi en raison de la nature particulière du terrain sur lequel elle se développe, le besoin irrésistible de boire, dans certains cas, se transformant en une obsession encore plus dangereuse.
A côté des faits que nous venons d'étudier, où l'alcoolisme se montre, d'une manière évidente, comme une simple complication de l'affection mentale, on doit ranger des maladies à pathogénie obscure, et qui sont considérées par certains auteurs comme do nature alcoolique, tandis que d'autres cliniciens, dont nous adoptons l'opinion, les font relever directement d'une défectuosité psychique héréditaire, l'intoxication chronique n'étant plus qu'un facteur étiologique accessoire (Joffroy).
Dans ce cadre rentrent les délires systématisés alcooliques
DÉLIRES SYSTÉMATISÉS ALCOOLIQUES 3i3
Magnan (^), Falret (^) , Anglade (^)]. La symptomalologie de ces délires ne diffère de celle des autres délires systématisés, que par la coexistence des signes généraux de Tintoxication, par le début généralement secondaire à un accès d'alcoolisme aigu ou subaigu, et par l'apparition, au cours de leur évolution, de phénomènes psychiques d'origine toxique, qui modifient momentanément Taspect clinique habituel. L'affaiblissement intellectuel particulier, résultant des excès quotidiens de boisson, vient encore contribuer, dans certains cas, à donner une physionomie spéciale aux idées morbides.
Le système délirant contient en général des idées de persécution, parfois des idées mystiques [délire d'être Christ (Krafft- Rbing)], rarement des idées de grandeur.
Le pronostic des délires systématisés survenant au cours de l'alcoolisme, est aggravé par la coexistence de l'intoxication chronique. Lorsqu'il se produit des rémissions dans le délire, le malade mis en liberté fait généralement do nouveaux excès, et les conceptions morbides reprennent aussitôt leur activité. A l'asile, malgré la disparition des troubles psychiques provenant directement de Tinloxication, on voit les troubles sensoriels et les interprétations propres au délire, continuer à évoluer. Après quelques années, le malade, sans oublier ses idées délirantes, cesse de les développer et semble ne plus s'y intéresser ; il devient indifférent, apathique, et finit dément.
Le délire de jalousie, considéré habituellement, en France, comme une simple variété de délire de persécution, mérite qu'on lui consacre quelques lignes, à cause de sa fréquence et du mécanisme psychologique spécial qui préside à son
(') Magxa?(. Lerons cliniques sur les maladies mentales (a» série, 1897).
(*) Falret. Variétés cliniques du délire de persécution. Société médico-psychologique, i« juin I89G.
(*) Anglaoe. Délire systématisé secondaire. X» Congrès des médecins aliénistes. Marseille, 1899.
WiTKOwsKi. Congrès des neurologisles et aliénistes de l'Allemagne du sud-ouest, Bade, i885 (Analysé in Arch. neuroi., 1896, I).
Coi.OLlA>'. Les alcooliques perséculéd. Thèse de Paris, i8y8 (Ollier).
3 1 4 PSYCUOPA THOLOGIE
développement (*). En effet, tandis que dans la plupart des délires de persécution alcooliques, les phénomènes hallucinatoires contribuent pour la plus grande part à la production des idées morbides, dans le délire de jalousie, ils sont accessoires, et les conceptions délirantes ont pour origine des fausses interprétations. C'est un type parfait des psychoses à base d'interprétation délirante, décrites par Sérieux et Capgras (-).
Krafft-Ebing admet que la jalousie morbide « apparaît chez 80 <cp. loodesalcooliquesmâlesayantencoredes rapports sexuels». Parant fils ('), Iscovescu (*), pour la France, donnent la proportion de 10 p. 100 des alcooliques du sexe féminin. Le professeur de Vienne, et avec lui la majorité des cliniciens allemands et belges, considère les idées « d'infidélité sexuelle », comme « un stigmate primitif de Talcoolisme » chez l'homme. « Ces idées constituent, pour celui qui en est atteint, une forte présomption d'alcoolisme, car, en dehors de cette maladie, on n'a pu trouver ce délire que quatre fois sur plusieurs milliers d'aliénés »
Un travail récent (*), fait à la clinique de Vienne, tend à démontrer que chez la femme les idées de jalousie relèvent moins habituellement de l'intempérance, que chez l'homme : sur 27 cas de délire de jalousie, 5 seulement auraient pour cause Tabus de l'alcool. Les auteurs français, touten admettant la fréquence du délire de jalousie, dans l'alcoolisme, lui reconnaissent d'autres facteurs étiologiques (Parant fils).
Les idées d'infidélité sexuelle s'observent d'une manière épisodique, au cours des accidents aigus de l'alcoolisme ; elles sont alors accompagnées et confirmées par des hallucinations de la vue et de l'ouïe ; elles évoluent et disparaissent avec les
(') Marcel. De la fulic causée par Tubus des boissons alcooliques. Tbèse de Paris,
KscouBE. La jalousie morbide des alcooliques. Thèse de Paris, 1891).
(*) Skkipiux. et CA.PCRAS. Les psychoses ù base d'interprétation délirante. Sov. mêd, psi/., '^4 fév. 190».
(^) Parant fils. Les délires de jalousie. Thèse de Paris, 1901.
{*) IscovKScu. Des idées de jalousie dans le délire alcoolique. Thèse de Paris, 1898.
(*) ScHdLLER. Délire de jalousie chez les femmes. Jahrbiïcher f. Paych, und Neur., 1901. Analysé in Hevue neurol., 1902.
DÉLIRE DE JALOUSIE DES BUVEVRS 3i5
autres troubles mentaux, dont elles offrent le caractère mobile.
Au cours de Talcoolisme chronique, les idées de jalousie peuvent acquérir un grand développement, et s'organiser alors en un délire systématisé, à base d'interprétation. Les ménages d'alcooliques sont souvent désunis par suite de la paresse et de la brutalité du mari; il arrive que la femme repousse le coït ou le subisse avec déplaisir ; le buveur ne tarde pas à remarquer cette froideur, et il Tattribue à des idées coupables. Dès lors, son attention se fixe sur ce point; les événements journaliers les plus insignifiants et les plus contradictoires servent à confirmer l'idée morbide : si la femme sort, elle va chez son amant; reste-t-elle à la maison, elle a donné un rendez-vous ; soigne-t-elle sa toilette, elle cherche à plaire aux étrangers; se néglige-t-elle, elle veut dégoûter son mari. Des illusions nombreuses facilitent les interprétations : un malade reconnaissait sur le plancher les traces des orgies qui se faisaient chez lui ; un autre s'assurait de visu de Tétat des organes génitaux de sa femme, trouvait le vagin élargi, et prenait pour du sperme des taches de leucorrhée, etc.
On retrouve souvent dans le délire lui-même, les signes de Taffaiblissement de l'intelligence et de la moralité du sujet. Les conceptions sont alors absurdes ; c'est ainsi que Tamant présumé sera un proche parent de la femme, son père, son frère, son fils ; que le conjoint soupçonné aura dépassé l'époque de Tactivité sexuelle, et sera par son âge et par son physique même à l'abri du soupçon (Joffroy). Mais quand le délire survient avant que Tintelligence ne soit très affaiblie, le système délirant peut revêtir au contraire une apparence de vraisemblance si remarquable, que des aliénés jaloux n'ont pas éti'î reconnus comme irresponsables par les tribunaux (^).
Au milieu de ces interprétations multiples, accessoirement, surviennent des hallucinations épisodiques qui confirment la donnée du délire : le malade voit sa femme dans les bras d'un autre, il entend les craquements du lit, les soupirs, etc.
{*) GiRAUD. Reu. de mécl. légale. — Affaire A., par Taguel, p. ^vil. Ann. méd.psyc, 1884. t. I.
Gar?iier et Marandon. Séqucstralion et sortie d'un aliéné criminel ordonnées par la justice. Soc. med, psy.^ séance du 3i déc. 1894.
3 1 6 PSrCHOPA THOLOGIE
Pour venger son honneur, le jaloux se livre habituellement à des actes de violence et quelquefois à des meurtres : un certain nombre de crimes dits passionnels relèvent ainsi de Talcoolisme.
2"" De ralcoolisme mental proprement dit. — Lorsque Téthylisation chronique se manifeste par des troubles psychiques, elle crée tout d'abord un état mental particulier, et c'est sur ce fond intellectuel primitif et essentiel, que peuvent apparaître diverses espèces morbides.
État mental dans Valcoolisnie chronique, — L'état mental particulier que présente le buveur, résulte de troubles de Tintelligence, delà volonté et des sentiments. Chez les alcooliques chroniques, en dehors des épisodes délirants et de la démence, les modifications de Tintelligence sont moins évidentes que celles de la volonté et du sens moral. Ces malades paraissent simplement engourdis, obnubilés. Tardieu (') exprime ainsi ce fait : « yVvant d'arriver à une forme de folie déter-
« minée , l'alcoolisant traversera presque nécessairement
« une période, que quelques-uns ne dépassent jamais, durant « laquelle il sera ce que, dans le langage trivial auquel j*em- « prunte cette expression saisissante de vérité, on appelle un « abruti. » La mémoire de Téthylique est infidèle et paresseuse ; son attention est difficilement éveillée et ne peut se soutenir; les associations d'idées se font lentement et varient peu; des idées nouvelles ne peuvent être ni élaborées ni môme acceptées. Cet état entraîne, au point de vue social, de graves conséquences : le malade ne sait plus gérer convenablement ses affaires, il commet des fautes lourdes dans Texer- (ûce de sa profession, d'où la déchéance, la ruine et tout ce qui s'ensuit.
Si le sujet, à la suite d'un accès de délire, d'une crise d'épilepsie ou d'un autre incident bruyant, se rend compte des dangers qu'il court, sa volonté trop faible ne peut vaincre l'habitude acquise. Cette débilité de la volonté, surtout marquée chez les buveurs ayant présenté des troubles délirants.
(') Tardieu. Etude inédico-I«^galc sur la folio. 187*2.
ÉTAl M ESTAI DANS L* ALCOOLISME CHRONIQUE 3i7
se montre le symptôme psychique le plus tenace de Talcoolisme hronique. Elle est la cause psychologique des récidives, que facilitent d'ailleurs Tintolérance croissante du cerveau vis-à-vis de Talcool, à mesure que les excès se répètent. Les récidivistes, d'après Legrain et G uiard (*), représentent aS p. loo du nombre des alcooliques internés à Ville-Evrard; ils se recrutent parmi les psychopathes doublés d'éthyliques, et parmi les buveurs ordinaires, qu'une législation insufllsante ne permet pas de garder assez longtemps à Tasile, pour leur faire perdre définitivement leurs habitudes d intempérance.
Bien des alcooliques ayant été internés n'envisagent plus avec terreur la possibilité d'une réintégration ; ils l'escomptent même : on connaît dans les asiles des grands centres, aux approches de Thiver, lorsque la vie au dehors devient pénible pour le vagabond et pour l'ouvrier sans travail assuré» ces parasites de l'assistance, qui se font interner à la faveur d'un accès de délire toxique, simulé ou provoqué (Legrain) (^). A l'asile, ces sujets deviennent une cause de désordre et sont (les exemples d'indiscipline ; ils ne font rien, ou ne travaillent que pour arriver à se procurer de l'alcool. Quand la belle saison est revenue, ils exigent leur sortie, vivent dans les grandes villes, en misérables, ou vont par les routes, mendiants et voleurs, redoutés des paysans, qui les appellent des « malfera ». D'après Bonhoffer, 60 p. 100 des vagabonds sont alcooliques chroniques (').
La faiblesse de la volonté des alcooliques a pour résultat, non seulement d'entraver leur guérison, mais encore de les livrer tout entiers à l'influence du milieu. Cette passivité du buveur, qui alterne avec un entêtement subit et sans motif, semble ne pouvoir produire que des résultats fâcheux; elle ne favorise pas le traitement moral, et elle facilite au contraire la dépravation.
Les modifications du caractère sont parmi les symptômes les
(') Legrmn et GuiARD. Les alcooliques récidivistes, XII' Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France. Grenoble, 1902. GuiABD : Les alcooliques récidivistes. Thèse de Paris, 190a. (") Legrain. Rapport sur le service des aliénés du département de la Seine, 1897.
(') BO.NBOFFER. Allg. ZcitscllV., 190O.
i 1 8 PSYCIIOPA THOLOGIE
plus précoces et les plus saillants : le malade est triste, sombre, sans ôtre véritablement mélancolique ; mais il prépare le terrain où, à Toccasion des accidents aigus, surgiront les idées de suicide. L'humeur devient instable, des accès de colère éclatent pour les motifs les plus futiles, et la volonté est incapable d'inhiber les réflexes violents. La perte des sentiments affectifs rend ces colères particulièrement dangereuses. Le malade se désintéresse de tout ce qui ne concerne pas immédiatement son habitude morbide : une véritable anesthésie des sentiments le fait assister indifférent à la ruine des siens, à la désorganisation de son foyer, aux deuils mêmes. Ayant perdu toute dignité, il néglige les soins de propreté les plus élémentaires. L'excitation génitale psychique, jointe fréquemment à l'impuissance partielle ou totale, le pousse à commettre des actes erotiques, qu'il accomplit sans aucune retenue, inccV pable qu'il est d'en comprendre les dangers et l'immoralité.
Les reproches, les conseils adressés aux buveurs d'habitude, sont tout à fait inutiles; les châtiments n'ont pas d'avantage d'action. L'expérience a montré que les lois les plus sévères n'ont jamais entravé l'ivrognerie d'une manière appréciable. « En 1879, le Massachussets a puni d'amende et do prison « 17000 alcoolisés, sur lesquels on comptait 16 000 récidivistes. (( Dans l'Etat de New-York, 56 000 alcooliques poursuivis fource nirent 55 000 cas de récidive; certains sujets avaient subi de <( lio à sioo condamnations pour ivresse» (P. Sérieux).
En prison, où le conduisent souvent aussi les actes délictueux auxquels Texposent sa faiblesse d'esprit et la perversion de ses facultés morales, l'alcoolique subit fatalement la contagion des mauvais exemples qui l'entourent : des tendances criminelles natives, restées latentes grâce à l'éducation et aux autres correctifs moraux, sont mises en branle et pourront se réaliser à la première occasion.
L'intensité et l'évolution des troubles intellectuels et moraux que nous venons de décrire, varient beaucoup avec les sujets : les uns, les plus nombreux, présentent seulement quelque lourdeur d'esprit et de Tirritabilité de Thumeur, les autres côtoient la démence et la folie morale. Entre ces cas extrêmes se placent tous les intermédiaires : tantôt le malade
DÉLIRE T0XI-ALC00L1QUE 3i9
demeure dans un état de simple affaiblissement intellectuel et moral, jusqu'à sa mort; tantôt il évolue, présente des accès de manie ébrieuse, de délire hallucinatoire, et aboutit à la clémence et aux lésions organiques du cerveau.
11 reste donc à étudier ces manifestations, les unes accessoires, les autres terminales, de l'alcoolisme menlal.
Délire toxi-alcoolique. — Les manifestations délirantes qui surviennent au cours de Talcoolisme chronique et qui en sont une dépendance directe, ont été connues des anciens : Sénèque (epist. gS), d'après Magnus IIuss, en aurait distingué les symptômes essentiels. C'est seulement en i8i3, qu'un médecin anglais, Sutton (*\ attira l'attention des observateurs sur un délire avec tremblement, qui guérissait par l'opium, et qu'il appela deliriuni tremens. Depuis lors, cette variété morbide a été étudiée sous des noms différents: deliriurn tremens (Marcel), œnomaiiie (Rayer) ('), l'iicéphalopathie crapuleuse (Leveillé), délire nerveux (Dupuytren) (*), folie des buveurs (Brierre de Boismonl) (^;, stupeur ébrieuse (Delasiauve) (*), délire alcoolique (Magnan), etc. De toutes ces désignations, la plus usuelle est celle de deliriuni tremens, mais elle offre le très grave inconvénient de n'être pas employée par tous les médecins avec la môme acception. Le deliriuni tremens a d'abord compris tous les cas de délire d'origine alcoolique, et c'est encore cette signification qui lui est attribuée par beaucoup; mais certains auteurs désignentexclusivementsousce terme la forme maniaque du délire alcoolique; d'autres, la forme grave avec température très élevée. Lasègue en a distrait le délire alcoolique subaigu ; Barkhausen a distingué le délire sthénique et aslhénique ; on a cherché, enfin, à limiter le deliriuni tremens aux seuls cas([ui surviennent dans le cours des affections pyrétiques.
(') SuTTOPC. Tract on deliriuni treraeus. London, iSil (cité pur Brierre de Boismont).
0 Rayek. Mémoire sur le deliriuni Ircmcns. Paris, 1819. C) DuPUYTiiEN. Leçons orules de clinique chirurgicale, l. II. Paris. i8Jy. (*) Briehrr de Boismont. La folie des ivrognes. Ann, méd. psy.^ 18.V2, p. 375.
(') Delasiauve. Diagn. difîérenticl du deliriuni tremens ou stupeur ébrieuse. Rev. fftéd., 3i déc. i85o (Analysé in Ann. mcd.j/si/., i85i).
3 ao PS YCUOPA TIIOLOGIE
Pour éviter* toute confusion, il y aurait donc avantage à s'abstenir d'employer le terme delirium tremens, et il faudrait désigner sous le titre de délire toxi-alcoolique^ tous les troubles psychiques à type de confusion mentale hallucinatoire et à marche rapide , qui surviennent au cours de l'alcoolisme chronique. Ici, comme dans toutes les maladies, tel ou tel symptôme peut acquérir une importance prédominante ; il s'ajoute ou non des associations morbides; laffection peut évoluer sur le mode aigu ou subaigu. De là, des modifications dans les réactions extérieures et dans le pronostic ; de là aussi, l'obligation de distinguer des variétés cliniques. Le délire toxi-alcoolique n'en reste pasmoins un, dans son étiologie, dans sa pathogénie et dans ses grands traits symptomatiques.
Le délire toxi-alcoolique survient tantôt à la suite d'excès plus grands que de coutume (Magnan), tantôt après la suppression brusque des boissons spiritueuses (VVernicke); mais parfois aussi, il éclôt sans qu'il y ait eu de changement dans le régime habituel (Gubler). Les émotions, les traumatismes physiques, accidentels ou chirurgicaux, les troubles viscéraux, les maladies infectieuses (*), sont autant de causes occasionnelles.
Par suite de quel mécanisme pathogénique ces divers facteurs étîologiques provoquent-ils chez les buveurs des troubles délirants? La condition première, actuellement reconnue par tous les cliniciens, est l'existence d'une « modification moléculaire lentement acquise du système nerveux » (Gubler) (-), qui s'est produite sous l'inQuence des habitudes alcooliques. Mais, alors que cette modification serait créée par l'alcool, seulement à la longue, les liqueurs à essences, en particulier l'absinthe, la produiraient en quelques jours (Motet (^^, Magnan} (').
On a pensé que dans ce système nerveux à résistance amoindrie, le délire n'était qu'une réaction pathologique à un
(*) Dac;onet. De ralcooli^me au point de vue de l'aliénatiuii menlnle. Anti. med. psy., 1873.
(') GuBLKR. Discussions sur l'ulcoolismc. BtilL île iAcad. <le méd.^ 1871.
(') MOTKT. Considérations {générales sur l'alcoolisme. Thèse de Paris, 1859.
(*) Magn\n. De l'alcoolisme, des diverses formes du délire alcoolique et de leur Irai' tcment. Paria, 187^.
PATUOGÉNIE DU DÉLIRE TOXI-ALCOOLIQUE 3a i
excès dépassant les doses accoutumées : le délire toxi-alcoolique deviendrait ainsi Vwresse du buifeur cVhabUude. Cette conception ne peut guère être admise, lorsque Ton considère les différences cliniques qui séparent Tivresse du délire. L'intoxication aiguë par Talcool ne saurait, en outre, expliquer les cas si nombreux de délire toxique survenant plusieurs jours après l'excès ou même indépendamment de tout changement au régime habituel. Pour que le délire en question se produise, il faut donc l'intervention, sur le terrain préparé, d'un facteur pathogénique autre que Talcool lui-même. Cet élément nouveau était pour Gubler « l'ébranlement de l'organisme, soit par une blessure, soit par une phlegmasie fébrile » ; pour Verneuil, c'était, dans les cas observés en chirurgie, l'action indirecte d'une blessure « i^, par l'intermédiaire du sang altéré quantiw tativement et qualitativement (délire par anémie ou par « infection) ; 2°, par l'entremise du système nerveux, dont l'irri- « tation partie du point blessé arrive au centre et provoque un « délire réflexe ».
ATheure actuelle, on considère, en général, l'accès de délire toxi-alcoolique, comme la réaction d'un cerveau atteint de lésions dégénératives, aux substances toxiques qui circulent dans l'organisme, à certains moments et dans certaines conditions. Klippel (^) a démontré la constance des altérations de la cellule hépatique, chez le buveur délirant; Kri'ikenberg ("), Hertz (*), ont fait la même démonstration pour le rein. Par suite de l'insuffisance fonctionnelle des principaux organes destructeurs et éliminateurs de poison, le cerveau, locus minoris resistentiaj, réagit pathologiquement.
L'insuffisance hépatique et rénale est rendue manifeste, tantôt par un excès surajouté (delirium a potu nimio), tantôt par Téclosion d'une maladie viscérale ou infectieuse, toutes
(') Klippel. InsuiBsancc hépatique dans les maladies mcnlales. Arch. gen. de méd.^ août 189a. — - Du délire des alcooliques. Mercredi médical, oct. 1893. — De l'origine hépatique de certains délires alcooliques. Ann. mcd, psy,, i8y4, t. I, p. a6a. — Délire et auto-intoxication hépatique. Revue de psychiatrie, sept. 1897.
1') Krukenberg. Zeiischr. f. Klin. Med., 1891 (cité par Klippel).
(^) Hertz. Contribution à la pathogénie du delirium tremens (Analysé Rev, lyeur.f
Tribovlet, Mathieu et Migxot. Traité de l'alcoolisme. ai
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circonstances augmentant les phénomènes d'auto-intoxieation. M. Joffroy, dans son enseignement, insiste sur l'apparition inattendue du délire toxi-alcoolique, au cours ou à la suite de la pneumonie, du rhumatisme, de la grippe, des infections chirurgicales, du paludisme (*), etc., chez des buveurs restés jusqu'alors indemnes de troubles mentaux. Abstraction faite des cas où la maladie infectieuse est manifeste, on retrouve toujours, dans l'histoire du malade, Tinfection légère, le trouble digestif fortuit qui a sufli pour rendre évidente raltération rénale et hépatique. Ainsi se trouvent expliqués tous les cas de delirium a potit suspenso.
Cette conception de la pathogénie du délire toxi-alcoolique est confirmée par sa symptomatologie, qui n'est, dans ses grandes lignes, les stigmates de Talcoolisme chronique mis à part, que celle de tous les délires toxi-infectieux [Régis (■), Vigouroux (^), Toulouse (*)j.
Le délire toxi-alcoolique est habituellement précédé de quelques prodromes : inquiétude vague, malaises, céphalée. Lorsque le délire doit survenir chez un malade atteint d*une affection pyrétique, on voit succéder à rabattement, surtout le soir, de l'excitation cérébrale, laquelle se traduit par du bavardage ; si le sommeil avait été possible les nuits précédentes, il devient agité et des cauchemars le traversent. Gomme Ta enseigné Lasègue (*), un de ces rêves servira de point de départ au délire et lui fournira son thème principal.
Les troubles psychiques du délire toxi-alcoolique, comme d'ailleurs des autres délires toxi-infectieux, consistent essentiellement en de la confusion mentale hallucinatoire, Delasiauve,
(') Mara.?<do>' de Montyel. Rapports de Ti m paludisme cl de l'alcoolisme. Ann. mfd.y psy., i8yj.
(') Rf:Gls. Les aulo-inloxicalions dans leurs rapports avec les délires (Prix Aubaiiel de la Soc. méd. psy. y 1878). — Notes sur les délires d'aulo-intoxicalion et d" infection. Presse méd., iH()8, n<» 64.
(') Vigouroux. Trois cas de délire par insulBsance de la fonction rénale ayant simulé le délire alcoolique. Soc. méd. psy., u4 nov. 190a.
(*) Toulouse. Discussion à la même séance.
. (*) Lasègue. Le délire alcoolique n'est pas un délire, mois un rêve. Arch. gén. de méd., nov. 1881 .
DESCRIPTION DU DÉLIRE TOXI- ALCOOLIQUE 3a5
pour indiquer l'importance de ce fait, dénommait Taffection qui nous occupe, stupeur ébrieuse. Le symptôme le plus apparent est la désorientation dans l'espace et dans le temps : le malade a conservé la conscience de sa personnalité, mais il ne sait, même approximativement, la date du jour, et il ne se rend pas compte du milieu dans lequel il se trouve. Son attention peut être éifeillée par des excitations extérieures énergiques, mais on n'arrive pas à la fixer pendant longtemps : elle est tout de suite distraite par le délire et par les hallucinations. Ces troubles de l'attention sont facilement mis en évidence : si l'on pose une question au malade, il ne répond pas, semble n'avoir pas entendu ; mais après l'avoir pincé ou secoué, on obtient une réponse parfois incomplète, généralement courte, en rapport d'ailleurs avec la question posée ; la mimique et les propos montrent qu'une fausse perception est venue détourner l'attention vers un autre objet. Au début et à la terminaison de l'accès délirant, et aussi dans les cas légers, les troubles de l'attention se bornent à de la distraction ; dans les cas graves, un geste, un regard, un monosyllabe, laissent seuls supposer que le sujet est encore capable d'entrer en rapport avec le monde extérieur. Au cours de cet état de confusion, l'exercice de la mémoire ne peut s'accomplir normalement : mais il faut rapporter aux troubles de l'attention et de l'association des idées, la difficulté que l'on éprouve à réveiller les souvenirs anciens. Lorsque l'accès de délire toxi-alcoolique est terminé, il n'est pas rare de constater que le malade a perdu le souvenir d'une partie ou de la totalité des événements auxquels il a été môle. Cette amnésie de fixation n'est pas en rapport avec l'intensité des troubles nerveux; il est probable qu'elle relève souvent de Tépilepsie toxique, dont les manifestations, tant intellectuelles que motrices, sont mêlées intimement à celles du délire toxi-alcoolique, avec une « extrême fréquence » (Witkowski).
L'amnésie alcoolique, qu'elle provienne du somnambulisme ou de l'épilepsie, a une grande importance médico-légale.
Au cours du délire toxi-alcoolique, les idées ne s'associent plus selon les règles habituelles ; elles se succèdent au hasard, sans ordre, à la façon des numéros d'une loterie. Tant par suite de ce fait, qu'en raison de la multiplicité et de la variété
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des hallucinations, les conceptions délirantes sont non systématisées^ et Tensemble du délire est formé d'une série de tableaux qui se suivent sans lien entre eux, comme les images du rêve.
Lasègue a beaucoup insisté sur les analogies qui relient le délire toxi-alcoolique et le rêve : « le délire alcoolique n'est pas un délire, mais un rêve (*) ». Régis Ta plus justement comparé au somnambulisme : « Les intoxiqués délirants « ne sont pas des dormeurs ordinaires, assistant passivement • « et en simples spectateurs aux objectivations cinématogra- « phiques de leur automatisme mental; ce sont des dormeurs « actifs, en mouvement. » Pour cet auteur, tous les délires toxi-infectieux méritent le c(vxdi\\i\cdi\\{ à' oniriques . « Ils naissent, « en effet, la nuit, dans Tétat hypnagogique, sont constitués « par des associations automatiques et hallucinatoires d'images « et de souvenirs antérieurs, et lorsque, à un degré plus mar- « que, ils persistent le jour, c'est par une sorte de continuation w diurne du rêve délirant, qui s'est prolongé après un réveil « resté incomplet. »
Gomme dans le rêve, les images visuelles prédominent sur les images auditives ; le sujet peut être arraché, au moins pour un instant, au monde imaginaire dans lequel il vit; lorsque le retour à Tétat de veille est complet, le souvenir des événements ayant rempli la période qui vient de s'écouler, est vague, ou même manque tout à fait. Par l'hypnose, Régis a pu, dans certains cas, constater que les malades « récupéraient, (( dans leur sommeil, la mémoire complète de la phase déli- « rante, qu'ils perdaient à nouveau une fois réveillés. » Se basant sur ces données, Fauteur conclut que « les intoxications « de Torganisme, qu'elles soient d'origine externe, comme Tal- « coolisme, ou d'origine interne, comme les auto-intoxications « (et,auJond, il s'agit peut-être, dans les unes et les autres, <( d'un même mécanisme auto-toxique, ainsi que certains (( auteurs tendent à l'admettre aujourd'hui) se traduisent céré- « bralement par un état psychopathique qui n'est autre, dans <c son ensemble, qu'un accès de somnambulisme, et qui se
(') Laskgue. Loc. cil.