CHAPITRE II
Qu’est-ce que la folie? est la première question qui vient naturellement à l’esprit quand on s’occupe de celte maladie. Est- ce une maladie physique, ou morale? ou bien affecte - 1- elle en même temps l’esprit et le corps? Comme il est très important d’avoir une connaissance exacte sur la nature de la folie, nous allons faire en sorte , dans ce chapitre, de répondre à ces questions.
Notre ignorance complète de la nature de l’esprit en lui-même, et le peu de connaissances que nous possédons sur le cerveau et le système nerveux , à l’aide desquels il agit et reçoit des impressions, connaissances qui, jusqu’ici, n’ont été dues qu’à des recherches anatomiques minutieuses et à l’invesiigation la plus patiente, explique facilement les opinions divergentes qui ont , sur ce sujet, existé parmi les médecins. Autrefois les aliénés passaient pour être possédés du démon , et la superstition attribuait aux prêtres le pouvoir de les guérir par exorcisme* Hippocrate et d’autres
anciens écrivains considèrent la folie uniquement comme une maladie du corps, tout en différant sur ses causes immédiates : l’un l’attribue à un mélange de la bile dans le sang; les autres la rapportent à une trop forte impulsion du sang vers la tête. Parmi les modernes , elle est considérée comme une maladie purement de l’esprit et exigeant seulement des remèdes moraux, bien que, depuis plusieurs années, l’opinion que la folie est une maladie physique paraisse prévaloir de nouveau (1). Mais, comme une simple énumération des opinions contradictoires des auteurs ne jetterait pas plus de lumière sur nos connaissances , et comme les limites de cet ouvrage ne me permettent pas d’exposer dans toute leur étendue les motifs de leurs conclusions,
(1) On peut dire, en général, que, parmi les médecins modernes, Faliénation mentale a été considérée, non comme une maladie de l’esprit, mais bien comme une maladie physique. Je n’apporterai pour preuve que le traitement en quelque sorte banal qui avait lieu de temps immémorial dans cette maladie : il consistait dans des saignées copieuses, et dérivait de cette opinion que la folie résultait de l’impulsion trop forte du sang versle cerveau. Ce traitement avait pour effet, au rapport de Pinel ( Aliénât. mentale , page 4121)’ ren,^re des centaines de malades incurables; et l’opinion (pii, d’après M . Ellis, semble prévaloir de nouveau, n’est pas par conséquent celle que la folie est une maladie physique, ce qui n’a que bien rarement été mis en doute , mais l’opinion qu’elle résulte de l’irrr pulsion du sang, ou, pour parler le langage du jour, de l’irritation et de l’inflammation du cerveau. Nous verrons plus loin si les partisans de cette manière de voir apportent de nouvelles raisons assez fortes pour renverser l’opinion de Pinel , de M. Esquirol et de son école, qui consiste à ne voir dans la folie qu’une affection cérébrale donl-la condition anatomique est
encore inconnue.
nous rechercherons avec soin par nous-même la nature de cette obscure et mystérieuse maladie (i). Nous porterons d’abord notre attention sur la folie, et nous nous occuperons ensuite des diverses manifestations de l’esprit provenant de l’idiotisme, de l’excentricité et du mal moral, qui sont souvent confondus avec elle.
Nous sommes portés à penser que tous les êtres vivants, depuis le plus petit insecte jusqu’au plus grand animal, possèdent une portion d’intelligence ou plutôt d’instinct, puisque c’est ainsi qu'on appelle Y intelligence dans les animaux , en rapport avec leurs conditions diverses. Quelques uns n’en possèdent que ce qu’il faut pour les diriger dans le choix de leur nourriture, les avertir du danger, et les exciter à se reproduire. Chez eux, le mécanisme organique est excessivement simple ; ils n’ont que des ganglions et des plexus nerveux, mais pas de cerveau. Quand les forces de l’instinct sont pins étendues, nous rencontrons, avec un développement plus compliqué du système nerveux, une organisation cérébrale (2).
(1) J’ai essayé, dans le discours préliminaire, de rappeler quelques unes des hypothèses principales qui ont été émises sur la cause prochaine de la folie. Cette étude aura pour résultat de prémunir l'esprit confie le danger des idées systématiques, qui trop souvent servent de guides dans !a pratique. Sous ce rapport , 1 histoire du passé ne me paraît, dans aucune autre science, plus immédiatement utile que dans la médecine. A.
(2) Cette proposition n’est pas vraie. L'abeille, par exemple , n’a pas d’organisation cérébrale, et montre autant, sinon plus d’intelligence,
En remontant l’échelle des êtres, nous arrivons à l’homme. Il possède une organisation physique et des facultés mentales d’une nature semblable à celles que Fou remarque chez les animaux, quoique beaucoup plus perfectionnées; mais, déplus, il est doté de facultés bien plus nobles et bien pins élevées. Il a, et a toujours eu, la capacité de connaître , d’adorer et d’aimer Dieu , et de recevoir les influences de FEsprit-Saint. Cette distinction existe partout ou l’homme se trouve, au pôle et à Féquatcur; et dans l’Européen à la peau blanche, dans l’habitant des sables de l’Afrique, et chez les sauvages de l’Amérique , cette distinction est ineffaçable. Qu’observons-nous donc alors dans l’organisation de l'homme qui soit constamment distinct de l’organisation qui existe dans les animaux? Une
ou, si l’on veut, d’instinct, que le poisson, le reptile, et même le mouton parmi les mammifères. La fourmi également l’emporte sur tous ces animaux pour l’intelligente industrie qu’elle déploie. Aussi M. Leuret , en parlant du système nerveux cérébro-spinal des poissons, débutet-il par celle phrase : « Dans l’ordre intellectuel , passer des insectes « aux poissons , ce n’est pas monter , c’est descendre ; dans Tordre or- « ganique , c’est suivre le perfectionnement. » Et plus loin : « Avec des « lormes très simples , le système nerveux des insectes donne des pro- « duits extrêmement variés , tandis que les poissons qui , par la division « de la masse encéphalique , se placent au-dessus des insectes , sont , « quant à leurs facultés , fort au-dessous des araignées , des fourmis et « des abeilles. » Enfin l’auteur conclut., sur l’encéphale des poissons , que la forme ne correspond pas avec la nature et le développement des facultés dont ces animaux sont pourvus. [Anatomie du système neryeux, Paris , 2 vol. in-8 , avec planches in -fob, iBdc). Voyez tome I , pag. 1 36 , 1 2 1 et 122.
3o ALIÉNATION MENTALE,
organisation du cerveau plus perfectionnée, et dans cet organe une grande multiplicité de parties dont beaucoup n'existent pas dans le cerveau d' aucun autre animal, bien qu?il n’y ait pas une seule partie du reste du corps humain qui ne soit plus ou moins développée dans une espece ou dans une autre ( i). Dans chaque classe d’animaux,
(i) Quelles parties si nombreuses trouve-t-on donc dans le cerveau de l’homme qu’on ne rencontre pas dans celui des animaux? Certes, M. Ellis, en se faisant ici l’écho des doctrines de Gall, serait, comme les phrénologistes, fort embarrassé de préciser anatomiquement et par, les faits, quelles sont ces parties. Dans un bel ouvrage sur l'anatomie comparée du cerveau, fruit de dix années de recherches et de méditations, M. Leuret est parvenu à des résultats qui sont loin de répondre aux idées préconçues qu’on s’était formées, mais qui du moins reposent sur l’observation et constituent pour la science un progrès propre à la débarrasser des hypothèses qui entravaient sa marche. On sait que c’est sur la présence, l’absence , le développement, le nombre et la direction des circonvolutions du cerveau qu’on établissait le rapport proportionnel des facultés. Et cependant, chose remarquable, ce qu’on avait oublié de décrire et de constater, ce sont précisément la présence, l’absence, le développement, le nombre et la direction des circonvolutions dans les différentes espèces d’animaux , et chez l’homme. C’était donc pour M. Leuret un sujet d’étude «aussi important que nouveau de s’attacher à bien connaître les circonvolutions cérébrales des animaux, de les individualiser, pour ainsi dire, afin de les comparer entre elles, chez les espèces de mammifères où elles existent , et de déterminer en quoi elles ressemblent, en quoi elles diffèrent des circonvolutions cérébrales de l’homme. Cette étude a été fructueuse, car elle a mis l’auteur à même de grouper les animaux dont le cerveau est pourvu de circonvolutions d’après des caractères tirés des circonvolutions elles-mêmes. On peut voir dans le tableau dressé par M. Leuret {.Anat. du sysL. ntrv ., t. I, p. 3G9 et suiv.) si les animaux ainsi classés , le sont également d’après leur intelligence, et par conséquent s’il y a entre la production de l’intelligence et la conformation des circonvolutions un rapport plus ou moins
K AT V RE DE LA FOLîE. 3 l
ü paraît. (ju3I existe une certaine limite aux manifestations de la force intellectuelle ) et il est très
direct. Je me bornerai à rappeler que le castor s’y trouve placé à côté de la marmotte et du porc-épic; le chien et le renard au bas de J’éclielle par rapport au mouton, au cochon domestique, au phoque, qui s’y trouvent à côté de l'éléphant et du singe.
"Voici, d’après M. Leurel, et, il faut bien le dire, d’après l’observation rigoureuse des faits, la disposition qu’affectent les circonvolutions du cerveau considérées dans la classe des mammifères et dans l’homme.
En prenant la scissure de S)ivius comme point de départ, on trouve en arrière, et extérieurement, sur chaque hémisphère, trois circonvolutions qui se portent directement en avant et contournent la scissure, elles traversent le cerveau dans le sens longitudinal ; à la partie interne il existe une quatrième circonvolution, qui suit la direction du corps calleux, au-dessus duquel elle est immédiatement située. Cette disposition se retrouve dans les renards , les chiens , les loups , les chats , le lion, les martres, la famille des moutons comprenant les ruminants et les solipèdes, dans les cochons, dans les cétacés. Dans tous ces animaux, ces quatre circonvolutions n'éprouvent dans leur marche aucune interruption • seulement leur direction et plus ou moins sinueuse, elles offrent des subdivisions plus ou moins apparentes , et des dépressions plus ou moins multipliées; elles offrent aussi dans quelques animaux des espèces de soudures, ou moyens d’union, mais aucunes ne sont directes de manière à intercepter leur direction longitudinale et à les diviser en circonvolutions antérieures et en circonvolutions postérieures. La scissure de Sylvius qu’elles contournent présente une direction plus rapprochée de la verticale que de l’horizontale , et le cervelet reste plus ou moins à découvert. Mais dans le cerveau de l'éléphant et des singes, à ces quatre circonvolutions fondamentales viennent s'ajouter de nouvelles circonvolutions , au nombre de deux, qui forment en avant de la scissure de Sylvius, à la partie moyenne et supérieure des hémisphères, une espèce d’ilot. Ces deux circonvolutions nouvelles se dirigent directement en haut , et leur continuation se retrouve au-dessus de la circonvolution interne. Elles interceptent ainsi , en les coupant à angle droit , les trois circonvolutions fondamentales externes que nous venons de voir régner dans toute la longueur du cerveau des autres animaux. Ces trois circonvolutions se
probable que , dans les individus de chaque classe, il y a une grande différence de capacités. Nous
trouvent par conséquent divisées en circonvolutions antérieures et circonvolutions postérieures, qui sont repoussées les unes en avant, les autres en arrière. La scissure de Sylvius, par conséquent déjetée dans ce dernier sens, tend à s’éloigner de plus en plus de la verticale et à se rapprocher de la direction horizontale, ce qui est l’opposé de ce qu’on a vu exister dans les autres animaux. La division postérieure des circonvolutions longitudinales repoussées, comme je viens de le dire, en arrière, recouvre alors] complètement le cervelet, ainsi qu’on l’observe]dans l’éléphant elle singe. Cette particularité, propre au cerveau de l’éléphant et des singes, se retrouve également chez l’homme. (Voyez les planches IV, V, VI, VII, VIII, IX, X, XT, XII, XIII, XIV, de l’ouvrage de M. Leuret.)
En prenant le cerveau comme organe de détermination , on peut donc ranger les mamm' ères en trois classes. Dans la première, pas de circonvolutions (famille des rongeurs, des chauves-souris); dans la seconde , circonvolutions longitudinales, traversant sans interruption toute la longueur des hémisphères; dans la troisième, circonvolutions longitudinales, mais avec une interruption dans leur marche pour loger des circonvolutions verticales additionnelles. Dans cette troisième classe, avec l’éléphant et les singes, se trouve placé l’homme. Son cerveau présente des circonvolutions plus volumineuses et plus onduleuses que celles du cerveau du singe. Cependant, à cet égard, l’éléphant l’emporte sur l’homme, mais aussi le cerveau de l’cléphant s’avance moins en arrière, recouvre par conséquent moins complètement le cervelet que ne le fait le cerveau du singe, qui à cet égard se rapproche bien davantage du cerveau de l’homme. Comme conséquence de ces résultats, la scissure de Sylvius, dans l’ éléphant, serapproche davantage de la direction verticale que chez iesinge.
Il résulte de ces recherches que le cerveau de l’homme est loin de présenter une multiplicité de parties qui lui seraient particulières et exclusivement dévolues. Sans doute, une organisation spéciale du système nerveux doit coexister avec une plus grande étendue de facultés intellectuelles et morales , mais qu’elle est anatomiquement cette disposition privilégiée? Nous l’ignorons encore, et mieux vaut notre ignorance à cet égard qu’une fausse science. M. Leuret a essayé de déterminer îe
savons que les différents quadrupèdes, les animaux de la classe la plus élevée, et plus particulièrement à un liant degré l'homme, présentent une semblable différence.
Lorsque nous jugeons si, dans les animaux, les fonctions se font bien , nous prenons naturellement en considération les habitudes antérieures et les facultés de l’animal. Nous n’estimons pas que l’absence de ce qui n’existe pas ordinairement dans une espèce soit l’indice d’une altération de fonctions, pas plus que nous ne penserions voir un état parfait de santé dans l’existence de fonctions plus élevées que celles qui lui sont naturelles, tout cela à cause de la différence des facultés et des habitudes propres à chaque espèce. La même règle n’est-elle pas applicable aux individus différents de la même espèce, et particulièrement à
poids de l’encéphale à celui du corps ; ses observations, réunies à celles des anatomistes qui l’avaient précédé, l’ont amené à reconnaître que l’on aurait bien tort de chercher à établir un rapport direct entre le degré d’intelligence des animaux et le volume comparé de leur encéphale. Cependant , considéré, non plus d’après les espèces de la même classe, mais classe» classe, un rapport de ce genre existe; le voici :
Chez les poissons , le rapport de l’encéphale
au corps est comme 1 à 5,608
Chez les reptiles, 1,821
Chez les oiseaux , 212
Chez les mammifères , 186
(Leuret, /huit, camp ,, t. 1, p. 428.)
L’intelligence est d’autant plus développée que le volume du cerveau comparé à celui des nerfs encéphaliques est plus considérable, ainsi qu’il résulte des rc cherches de Sœmmeringet de Tvl M. Ticdmann et Lt met. A»
3/j. ALIÉNATION MENTALE,
l’homme? Nous savons, par l’expérience, qu’il existe parmi les hommes, quelle qu’en soit la cause, une très grande différence dans les facultés et les habitudes physiques et morales. Maintenant, que Ton eût obvié, ou que l’on eût pu obvier à cela par l’éducation, c’est une question étrangère à nos considérations présentes. Cependant je crois qu’il existe très probablement des différences qu’aucune circonstance extérieure- ne saurait faire disparaître. Ii nous serait impossible de nous former une opinion telle quelle sur Fétat sain d’un membre ou d’un muscle, uniquement d’après la connaissance de leur force absolue. Le bras d un homme robuste, quoique malade, peut être capable de soulever un poids beaucoup plus pesant que le bras parfaitement sain d’une personne faible et délicate. Avant donc de porter un jugement sur la force absolue propre, il faut auparavant connaître la puissance relative. Le premier objet de nos recherches dans l’appréciation de la portée d’esprit ordinaire d’un individu doit donc être de s’enquérir avec soin quelles ont été ses habitudes antérieures et la puissance de son esprit, quel a été l’état de ses sentiments, de ses passions, et quelle a été en général sa conduite. Ne serait-il pas déraisonnable de conclure qu’un homme qui posséderait une grande puissance intellectuelle est nécessairement sain d’esprit, parce qu’il est en état d’accomplir avec suite certaines opérations de l’intelligence? Far
NATURE DE LA FOLIE. J 5
la meme raison, on aurait tort de considérer comme n’étant pas bien portante une personne (Tune faible puissance intellectuelle, simplement parce qu’elle est incapable d'accomplir de semblables opérations. Dans l’un et l'autre cas, n’aurons- nous pas raison, au contraire, en attestant que l’esprit est sain lorsque les manifestations de l’intelligence, les sentiments, les passions et la conduite générale continuent d être en harmonie avec les facultés et les habitudes antérieures ? Los choses peuvent avoir été telles, qu’il y ait eu incapacité de remplir les devoirs ordinaires de la vie; l’individu peut avoir été idiot ou imbécile. Mais ces cas ne doivent pas faire maintenant partie de nos considérations.
Nous arrivons donc à cette conclusion générale, qu indépendamment des cas d’idiotisme, d’imbécillité, d’excentricité et de mal moral, qui seront l’objet d’un examen postérieur , l’homme est sain d’esprit quand, ainsi que nous venons de l’établir, les manifestations de son esprit, de ses sentiments, de ses passions, et en général de sa conduite, continuent, soit à se perfectionner, soit à se montrer en harmonie avec les facultés et les habitudes antérieures. Il en est ainsi, que les forces intellectuelles soient grandes ou faibles, et quels que soient le degré d’éducation et les différences qui existent entre les hommes. Le but que nous avons eu en indiquant le rapport qui existe entre les facultés intellectuelles des animaux et leur dé-
36 aliénation mentale.
veîoppement cérébral se déroulera à mesure que nous avancerons dans notre travail. Continuons maintenant nos recherches sur la nature de la folie.
La première chose à faire dans l’exposition de la nature d’une maladie est de donner, s’il y en a , ses symptômes invariables pour les distinguer de ceux qui se présentent uniquement sous l’influence de circonstances particulières. Que trouvons-nous donc pour signes constants de la folie? La première et invariable marque est un dérangement, soit de l’intelligence , soit de la conduite, soit de l’une et de l’autre à la fois.
Il est bien clair que, si nous parvenons à démontrer qu’il existe une connexion intime entre l’action de toutes les parties de l’organisme, et les manifestations intellectuelles et la conduite , sur lesquelles portent l’altération qu’on trouve constamment dans la folie , et, si nous parvenons également à montrer que là ou cette altération existe , il y a en meme temps altération de structure ou de fonctions dans ces parties, nous serons bien près d’arriver à une conclusion rigoureuse sur la nature de la folie. Maintenant ne pouvons-nous pas trouver une semblable connexion entre les manifestations de l’intelligence d’une part, et le cerveau et le système nerveux de l’autre? Nous avons dit que dans les animaux, chez lesquels il existe peu de puissance intellectuelle, il y a absence proportionnelle d’organisation cérébrale; et que chez l’homme, en qui l'intelligence est au plus haut de-
gré, l'organisation du cerveau est la plus développée. Mais de plus, quand, par suite d’une inflammation chronique ou de la compression graduelle que détermine l'accumulation de sérosité dans les ventricules et les membranes, il se développe une altération grave dans le cerveau , et que la stupeur survient, rhornme est réduit, quant aux facultés intellectuelles , au niveau des plus vils animaux. Il peut se nourrir, mais les actes de volonté disparaissent en proportion de l’augmentation de l'inflammation et des altérations organiques. Or, quels phénomènes voit-on survenir quand l’encéphale est amené à un état d’activité qui n’est pas habituel? Un désordre correspondant, c’està-dire, une suractivité des manifestations men-* taies. Quand on fait usage des boissons fermentées, tant que leur excès ne produit pas la torpeur (torpoi *) par une espèce d’apoplexie, les opérations de l’esprit, les sentiments et les passions sont activés en raison de l’augmentation de l’activité du cerveau par le stimulus. Dans la phrénésie, où l’action croissante du cerveau s’élève jusqu’à l’inflammation aiguë, la violence des manifestations cérébra les est en rapport avec l’activité de la maladie; et quand, par des applications froides et un traitement convenable, on a éteint l’action inflammatoire, l’intellect recouvre son état primitif. Mais les facultés et les sentiments ne sont jamais entièrement rétablis si l’inflammation n’est pas vaincue, et si l’altération du cerveau et de scs membranes
arrive à la désorganisation. L’anatomie a démontré ce fait pour tous les cas de folie résultant de la phrénésie. De plus, il est; bien constaté que toute autre partie du corps peut être malade et entièrement désorganisée, et cependant les manifestations
mentales rester intactes, si toutefois le cerveau demeure à l’état sain.
Ne peut-on pas, de ces circonstances, conclure avec raison qu’il y a un rapport nécessaire entre la manifestation de Inintelligence et l’état du cerveau ; et que par conséquent, dans tous les cas de torpeur complète et de surexcitation, l’altération grave qui se montre dans les manifestations intellectuelles et la conduite devra être recherchée jusque dans le cerveau? Et comme nous savons que l’intervention du cerveau est nécessaire à nos manifestations morales, à nos sentiments et à nos passions, ne pouvons-nous pas en conclure à bon droit (pie l’altération que nous avons décrite comme accompagnant invariablement la folie peut également, dans les cas moins graves, être retrouvée dans le cerveau ? Cette conclusion s’appuie physiquement sur les résultats de l’investigation anatomique. Dans les cas anciens (c’est-à-dire quand la maladie se prolonge), la lésion pathologique de l’encéphale est presque toujours trouvée; dans les cas nouveaux, il y a rarement lésion de structure, mais les vaissaux périphériques du cerveau, gorgés de sang, révèlent clairement qu’une augmentation dans l’activité cérébrale a existé.
NATURE DE LA FOLIE. 3q
En parcourant avec soin mes cahiers d’autopsies, je trouve que, sur î54 malades (hommes), 1^5 avaient une lésion fortement indiquée, soit dans le cerveau, soit dans les membranes. Sur les 9 restant , 2 étaient idiots de naissance ; l’un mourut de la dyssenterie , l’autre d’épilepsie ; les 5 autres, n’ayant été fous que pendant quelques mois, furent emportés par d’autres maladies. Sur Gy femmes dont l’autopsie a été faite, 62 offrirent des traces de maladie dans le cerveau et les membranes. Dans les 5 autres, aucune lésion ne fut découverte 5 2 étaient idiotes de naissance ; un cas excepté, les autres étaient des cas de folie récente. J’aurais pu rapporter les détails de chacun de ces cas; mais comme je ne veux pas grossir inutilement cet ouvrage , et que je désire exposer aussi brièvement que possible les raisons sur lesquelles sont appuyées ma théorie et ma pratique, je n’en citerai qu’un petit nombre. On peut les regarder avec certitude comme des exemples de ce qu’on rencontre généralement dans les cas où la maladie a été d’une durée semblable. Je n’aurais même pas cru cela nécessaire, si mon expérience n’avait pas été autant en contradiction avec celle de MM. Esquirol et Pinel , dont l’autorité sur ce sujet est d’un si grand poids, particulièrement en France (1).
(l) MM. Pinel et Esquirol n’ont jamais dit que l’cncephale fût etranger aux désordres intellectuels et moraux qu’on observe dans la folie;
N ° i , mort à 74 ans , avait été fou pendant 17 ans. Le crâne fut trouvé très adhérent à la duremère, les vaisseaux de cette membrane très gorgés de sang, le cerveau ferme, et les ventricules distendus par de la sérosité.
N° 2, mort à 48 ans, avait été fou pendant 2 ans. En enlevant le crâne, on trouve, à la partie postérieure, une quantité de sang veineux plus considérable qu’à l’ordinaire. Le cerveau est visi blement tendu et ferme. Il y a environ 90 grammes (3 onces) de sérosité dans les ventricules.
N° 3, mort à 5o ans, était fou depuis 12 ans. Le cerveau est très gorgé de sang veineux ; une quantité considérable de sérosité est épanchée au-dessous de l’arachnoïde et dans les ventricules.
N° 4, mort à 49 ans, avait été aliéné pendant 3 ans et 6 mois. Arachnoïde généralement opaque et d’apparence laiteuse, avec épanchement de sérosité au-dessous; 120 grammes (4 onces) de sérosité dans les ventricules.
N ° 5, mort à 4^ ans, aliéné pendant 7 ans et demi. L’arachnoïde est opaque, le cerveau très dur ; 60 grammes (2 onces) de sérosité dans les ventri-
mais ils ont dit que souvent on ne trouvait pas de lésion organique dans le cerveau des aliènes, qu’il fallait admettre des folies sympathiques.
Quelle que soit l’erreur des médecins français , les faits rapportes par M. 'Ellis peuvent-ils prouver quelque chose, servir à réfuter des adversaires et à établir une opinion quelconque? EsQumor,.
NATURE DE LA FOLIE. 4l
cules, dont les parois sont visiblement vasculeuses
et épaissies.
N ° 6, mort à 4o ans, fou pendant plus de 3 ans. En ouvrant la tête, il se répand une grande quantité de sang. Les vaisseaux de la dure-mère sont très gonflés. Cerveau très ferme ; arachnoïde épaisse et opaque; entre elle et la pie -mère, épanchement de sérosité ; 3o grammes (i once) de liquide dans le troisième ventricule; ventricules latéraux non distendus.
W 7, mort à 3*2 ans, aliéné pendant 3 ans. Vaisseaux de la pie-mère gorgés de sang ; cerveau ferme ; ventricules distendus, contenant iBo grammes (6 onces) de sérosité ; 3 hydatides dans le ventricule gauche.
N° 8, mort à 3o ans, fou pendant environ 5 mois. Si Ton excepte l’état turgide des vaisseaux veineux, toutes les parties de la tête sont naturelles .
N ° 9, mort à Ifi tins, n'avait été aliéné que pendant 3 mois. La pie-mère est fortement injectée ; l’arachnoïde légèrement opaque.
N° io, mort à 36 ans, avait été fou 7 mois. Le crâne et les parties contenues étaient à Lélat naturel.
Dans les cas où la quantité de sérosité épanchée est particulièrement spécifiée, elle a été extraite des ventricules avec une seringue et mesurée dans un vase gradué.
Depuis la rédaction des observations précë-
dentes, la théorie de l’augmentation de l'activité circulatoire , au commencement de la folie, a été confirmée d’une manière frappante par l’autopsie cadavérique a laquelle j’ai assisté dernièrement. L’individu avait 35 ans, et n’avait été fou que pendant quelques mois lorsqu’il mourut. En sciant le crâne, il s’échappa une grande quantité de sang. En enlevant la dure-mère , toute la surface du cerveau parut enflammée; les plus petits vaisseaux élaient entièrement injectés de sang rouge. L’arachnoïde était légèrement opaque par petites plaques; la substance cérébrale était ferme; une quantité naturelle de sérosité existait dans les ventricules (1). On remarquera que, dans quelques uns
( i) Encore une fois, que prouvent ces faits, au nombre de onze, que rapporte M. Ellis? Évidemment rien. L’auteur ne nous donne aucun renseignement sur les causes, l’espèce, les symptômes , les complications du déiire , ni sur le genre de mort. Le malade était-il fou ou en démence? L’aliénation était-elle simple ou compliquée de paralysie , d’épilepsie, de convulsions? Toutes questions fort importantes: car si le malade était en démence, s’il était paralysé, si la folie était compliquée d’épilepsie, de convulsions; si la mort est survenue à la suite d’une attaque d’apoplexie, d’une congestion sanguine, d’une affection des méninges, etc.; dans tous ces cas, des lésions organiques de la nature de celles énoncées par M. Ellis seront trouvées dans le cerveau; mais aucune ne rendra compte de l’aliénation , car toutes se rattachent, comme causes à effets, aux maladies que je viens d’énumérer et qui compliquent la folie. Toutes ont été observées à la suite des Lièvres cérébrales (méningite et encéphalite) , à la suite d’apoplexie , de congestions sanguines , de ramollissement du cerveau , sans qu’il y ait eu pendant la vie de symptômes d’aliénation mentale : donc ces lésions ne sont pas la cause immédiate de la folie. Une des observations de M. Ellis, le
Is* ATTJItE DE LA FOLIE.
de ces cas, nulle trace de maladie ne putêlre découverte dans le cerveau. Nous ne pouvons cependant conclure de ces faits qu’il n’existait aucun désordre danscet organe. Nous savons que l’action maladive (< diseased action) peut continuer dans diverses parties du corps pendant un temps considérable, et cependant n’être pas appréciable aux investigations anatomiques. Le plus adroit anatomiste ne peut trouver, à la dissection, aucune trace du tic douloureux , des crampes, du rhumatisme, etc., etc. De même qu’un malade peut avoir été , pendant des années , sujet à des attaques de goutte , mourir enfin au milieu d’un accès des plus aigus, sans que cette maladie laisse aucun vestige de son passage appréciable à la dissection lapins minutieuse, quoique souvent elle produise, après un certain temps, des dépôts calcaires, et delà déformation dans les membres. Or, tout en étant aussi ignorants sur l’anatomie du cerveau que nous pouvons 1 être sur tout autre partie du corps, nous savons que la moindre altération dans sa structure produira les résultats les plus graves; par exemple, dans l’apoplexie, le plus petit caillot de sangépan-
n° io , prouve meme directement contre la manière de voir de ce médecin- car on trouva les parties contenues dans le cerveau dans l’état naturel. Je ne parle pas du n° 8 , où Ton trouva pour toute lésion un état turgidc des veines. M. Ellis est donc bien éloigné d’avoir ébranle' celte, opinion : que, dans l’état actuel de nos connaissances, la modification cérébrale qui produit la folie est encore inconnue. Esquirou.
ché peut amener la mort. Il est donc très probable, vu la ténuité et l’importance de la multitude de fibres et de nerfs qui entrent dans la structure de l’encéphale , que , dans les cas où nous 11e pouvons découvrir aucune trace de lésion , une connaissance plus approfondie de l'organe nous aurait mis à même de pouvoir la saisir (1).
Je crois avoir démontré que l’altération que j’ai donnée comme caractéristique de la folie est accompagnée, dans les cas graves , et très probablement dans tous les cas , d’une lésion de structure (< diseased organization ), ou d’un désordre fonctionnel (diseased action) du cerveau. On ne peut disconvenir cependant que cette altération (la folie) ne se lie aux désordres divers qui naissent dans l’organisme , et ne soit pdus souvent compliquée des uns que des autres : et même , ainsi que nous aurons l’occasion de le faire voir dans le chapitre suivant, l’aliénation mentale peut résulter uniquement des sympathies du cerveau avec d’autres organes malades, fait qui n’est évidemment point contradictoire.
Nous avons à dessein évité d’aborder la question de savoir si l’esprit lui-même participe à la mala-
(1) L’auteur répète ce que ne ressent de dire tous les médecins , que si on n’aperçoit pas de lésion cérébrale, il ne doit pas moins en exister, niais qu’elle échappe à nos moyens d’investigation. Mais c’est la toute la difficulté, qu’est bien loin de résoudre M. Ellis. Esquirol.
die. Il y a une extrême difficulté à considérer ce que nous croyons purement immatériel comme susceptible de maladie ; mais, attendu que les remèdes moraux, dont nous aurons occasion de parler plus tard, sont également applicables, que la folie soit considérée comme purement physique ou comme une maladie moitié physique et moitié morale, c’est une question qui est sans aucune importance pratique. Cependant je ne puis passer sous silence une ou deux objections faites à la théorie que l’aliénation mentale est uniquement une maladie du cerveau.
Quelques médecins veulent que la folie ne soit pas une affection du cerveau , mais de l’esprit même; et de même que la fièvre est le résultat d’une fracture ou des différentes maladies de l’organisme, la lésion du cerveau qui accompagne la folie devient une conséquence de la maladie de l’esprit. Mais s’il en était ainsi, de même que la fièvre ne produit pas par elle-même une fracture , les maladies des autres parties du corps qui agissent par sympathie sur le cerveau ne devraient jamais donner lieu à la folie. Cependant nous aurons occasion de présenter plusieurs exemples , dans lesquels la folie provenait uniquement de désordres dans les viscères abdominaux affectant le cerveau par sympathie, et disparaissait aussitôt que la lésion viscérale guérie cessait d ’irriter l’organe cérébral. Ici, cependant, se présente une objection qui, fortifiée de l’autorité du docteur Halloran, exige notre attention.
La substance des raisonnements du docteur üailoran, qui remplissent plusieurs pages de son ouvrage , roule sur ce qu’il y a des cas où la foiie doit être considérée seulement comme une maladie de l’esprit , puisqu’on voit des exemples où elle est subitement guérie par l’effet de causes morales. Il rapporte, à l’appui de son opinion , un fait publié par le célèbre docteur Grégory, d’Edimbourg. « Un homme, dans un accès de folie, prend la résolution de se tuer, s’échappe de sa maison , à Londres, pour aller se précipiter du pont de Westminster dans la Tamise. Au moment de mettre son projet à exécution , il est attaqué par un voleur armé qui Se menace d’une mort immédiate. A l'instant même , le désir de vivre s’empare de lui , et prend dans son esprit la place de l’hallucination ( hallucination ) (i) qui y prédominait un moment auparavant. Délivré du danger qu’il n’avait pas cherché, cet homme retourna dans sa famille avec des sentiments tout différents , vivement impressionné delà criminalité de son des» sein et soulagé de ses perplexités antérieures. » (2)
Maintenant , si nous 11’avions pas d’exemples de maladies généralement considérées comme physi» ques, qui ont été instantanément produites et guéries par l’effet de causes morales, le raisonnement
(1) Cet homme n’avait pas d’hallucination en allant se jeter dans la Tamise. Esquirol.
(3) Pinel , il y a quarante ans , avait rapporté un fait identique.
Esquirql.
NATURE DE LA FOLIE, du docteur Halloran pourrait être parfaitement exact; mais c’est un fait si généralement admis , qu’il n’est pas besoin de preuves. Les médecins qui ont eu l’occasion d’observer souvent la goutte, ont pu voir des exemples où une attaque de cette maladie était provoquée par de violentes émotions , particulièrement par des passions tristes, résultats d’un malheur inattendu. Deux cas de ce genre se sont présentés à mon observation, dans lesquels une violente attaque de goutte fut instantanément guérie , dans le premier cas, par la terreur, ce qui correspond exactement à l’observation de folie citée par le docteur Gregory, et dans le second, parla colère. Je les rapporte ici à l’appui de mon opinion.
Un ecclésiastique, âgé de 5o à Go ans, était depuis longtemps sujet à des attaques de goutte. Un jour, étant dans sa bibliothèque, retenu dans son fauteuil par un violent accès au pied, une de ses hiles, enfant d’environ 5 ans, se heurta
contre une planche qui avait été posée avec peu de solidité par les ouvriers chargés de réparer
les casiers. La planche allait tomber sur l’enfant, quand le père, oubliant sa maladie, s’élance, effrayé, au devant, pour le préserver. Il réussit, et reste tout étonné de ne plus ressentir de douleur dans le pied, et de voir que l’attaque de goutte avait à l’instant disparu.
Le second exemple se montra, plusieurs années après, chez le même individu. Il était, alors affligé d’un si cruel accès de goutte, que l’on pouvait
à peine le rouler dans son fauteuil du lit à la cheminée. Il ordonnait à sa domestique d’apporter une table dans sa chambre. Cette table était, trop large pour entrer par la porte sans être tournée d’une certaine manière, ce que la domestique ne pouvait ni trouver ni comprendre, quoique son maître, spectateur impuissant de sa maladresse, lui eût répété bien des fois comment s’y prendre. A la fin, il oublia sa maladie, s’élança dans un accès de colère, tira la table dans l’appartement, et fut tout à coup guéri de ses douleurs.
On dit que, lors de l’incendie dans 1 Old Jewry (la Vieille Juiverie), en mars 1887, un nommé Saunders, qui depuis quelque temps était retenu au lit, par la goutte, fut la première personne qui s’échappa de la maison. Dans ces exemples, la maladie paraît avoir cessé exactement de la même manière qu’elle quitte une extrémité pour se porter spontanément sur une autre ; ce qui se fait souvent avec une rapidité extrême.
Un cas arrivé dernièrement prouve que la goutte n’est pas la seule maladie physique susceptible d’une guérison soudaine par suite de causes morales. Un individu, depuis longtemps sujet à des accès d’asthme, et qui souffrait alors, fut emmené à Pimproviste pour nommer un membre du parlement. Cette excitation subite eut pour effet immédiat de faire disparaître la maladie, qui ne reparut qu’avec un changement dans l’atmosphère, occasionné par un violent orage.
nature de la folie. 49
L’observation suivante est prise du second volume des Extraits de médecine (. Medical extracts ). Un officier d’un grand courage, et d’un caractère fort honorable, était sujet à des accès d’asthme, causés par de longs services dans l’Inde. Etant au camp, il fut pris d’un violent accès, qui durait ordinairement de dix à douze jours. Le troisième ou le quatrième jour de ses souffrances,
- ne pouvant respirer que debout , restant sans mouvement et croyant n’avoir pas la force de marcher même quelques pas pour sauver sa vie, entendit, sur toute la ligne, tirer le canon d’alarme, pour la levée du camp, qu’avait forcé un parti de Mahrattes. Le malade, appréhendant une mort certaine s’il demeure sous sa tente, se lève avec une vivacité qui étonne ceux qui le soignent, monte à cheval et tire à l’instant avec facilité son épée^ qu’il ne pouvait tout à l’heure sortir du fourreau, malgré les plus grands efforts. Comment des émotions morales produisent instantanément des maladies physiques bien caractérisées, et comment elles les guérissent subitement, c’est ce que je ne prétends pas savoir*, mais comme il est prouvé ainsi que la possibilité d’une guérison immédiate par les causes morales n’est pas restreinte aux maladies mentales, cette observation ne prouve pas que la folie soit une maladie physique ou une maladie de l’esprit, et, par conséquent, l’objection du docteur Halloran reste sans force.
So ALIÉNATION MENTALE»
Le même raisonnement répond aussi à [’objection que la folie résultat d’une cause morale subite, comme la joie, un chagrin ou tout autre émotion, n’est pas une maladie du corps; car nous savons que toutes ces causes peuvent non seulement produire instantanément des maladies physiques, telle qu’une terreur soudaine amène une attaque de goutte , mais encore nous possédons de nombreuses observations v de morts subites dues aux mêmes causes morales»
Nous nous arrêterons sur une autre objection, qui, au premier abord, parait plausible. On avance que la folie n'est pas une maladie du cerveau , parce qu’une lésion du cerveau, même très étendue, peut exister sans la folie. On peut répondre que cela tient à notre ignorance du quart « turn de maladie , qui , d’après les constitutions particulières, doit exister pour que certaines conséquences soient produites. Les ouvertures de ca« davres nous montrent dans les poumons des lésions si graves, qu’elles seraient, chez certaines personnes , suivies des conséquences les plus affligeantes: ces lésions cependant sont si loin de donner lieu aux symptômes ordinaires (je ne parle pas des signes stéthoscopiques) de la phthisie (consomption), qu’on n’a pas même soupçonné de maladie de la poitrine. Cependant, on ne saurait mettre en doute que la phthisie ne soit une maladie des poumons. En raisonnant de la même manière, on ne
NATURE DE LA POLIE. 5î
doit pas contester que la folie ne soit une lésion du cerveau, sons prétexte que le cerveau lésé ne produit pas toujours du désordre mental* Ainsi donc, après avoir reconnu que dans la folie il existe toujours quelque dérangement (altération) , soit dans l’intelligence, soit dans la conduite, soit dans les deux ensemble; et après avoir démontré que ce dérangement est accompagné d’une lésion fonctionnelle ( diseased action ), sinon organique (i diseased organization ) de l’encéphale , nous arrivons à cette conclusion : que la folie est une maladie du cerveau causant ou du moins compliquant le dérangement des facultés intellectuelles ou morales; ou des unes et des autres à la fois (i).
(i) Sans doute le désordre mental qui constitue la folie est une lésion des fonctions cérébrales , puisque le cerveau est la condition matérielle de la manifestation des phénomènes intellectuels et moraux , qui ren» trent dans les mêmes fondions. Mais qu’elle est la modification organique qui cause la folie. C’est là toute la question , comme le fait observer M. Esquirol dans la note de la page 43. On sait que , malgré les travaux anatomiques de Morgagny , de Greding , de Meckel, etc., Pinel avait reconnu ( Traité des malad. ment., introd.) l’impossibilité d'établir quelque liaison entre les apparences physiques manifeste'es après la mort et les lésions des fonctions intellectuelles qu’on a observées pendant la vie. Ce grand médecin avait déjà remarqué que des altérations analogues sont trouvées sur le crâne et dans le cerveau des personnes qui n’ont jamais offert aucun caractère d’égarement de la raison. Son opinion , confirmée par la longue expérience de M. Esquirol , régnait sans contestation dans la science , du moins en France , quand les doctrines médicales de Broussais soulevèrent de nouvelles discussions. Toutes les altérations de texture, de forme, de couleur, de densité, les épanchements , les ramollissements, etc., furent rapportés à un seul phénomène
Examinons maintenant jusqu’à quel point doit être porté ce dérangement, avant qu’on ne puisse
général, l’inflammation , qui elle-même eut pour cause organique, Pirritalion. Et comme des altérations nombreuses et diverses sont trouvées dans l’encéphale des aliénés qui succombent, on en conclut que l’aliénation mentale était le résultat de l’inflammation ou tout au moins de l'irritation du cerveau. Les travaux de M. Itostan ( Ramollissement du cerveau , in-8, i823), de M. Lallemand (Recherches anatomico-pathologiques sur l'encéphale , in-8, 1824 à i834)> de M. Bouiilaud (Traité de l'encéphalite , in-8, 1825), faisant mieux connaître et mettant en lumière une foule de modifications organiques du cerveau , qui , jusqu’ici, avaient passé inaperçues donnèrent à espérer qu’enfin on allait découvrir la cause matérielle de la folie. Dès 1823, M, Falret rattache la folie aux lésions cérébrales et méningiennes signalées parles autopsies ” M. Voisin partage hautement la même manière de voir (Tes causes morales et physiques des maladies mentales, in-8, 1826). C’est à l’inflammation des membranes de l’arachnoïde surtout qu’on veut rapporter le délire aigu et celui de la folie. M. Lalîemant ( loc . cil., lettre 2), M. Bayle ( Maladies mentales, in-8, 1826); ce dernier même croit avoir remarqué que la monomanie d’orgueil est toujours produite par la méningite chronique. Georget (article Folie du Dictionnaire de Médecine en 21 vol. , 182!) insiste sur les altérations de la substance grise périphérique du cerveau, qu’il a étudiées de concert avec M. Mitivié , et que MM. Délayé , Foville et Pinel-Granchamp avaient déjà signalées. Mais Georget n’a garde, comme les trois derniers médecins que je viens de citer, de rattacher à cette altération la folie, que, dans un travail postérieur (art. Aliénation du Diet . de médecine en i5 vol.) , M. Foville lui rapporte directement de nouveau. MM. Bouchet et Cazauvieilh sont arrivés à la même conclusion que M. Foville. D’après une note consignée dans l’ouvrage de M. Combes ( Ohserv . on mental derangement, etc., Edimbourg, 1 83 « ) , citée par M. Parchappe ( Recherches sur V encéphale , 2e mémoire, in-8 , 1 838), M. Davidson , médecin de l’asile de Lancaslre , aurait constamment rencontré, sur plus de 200 aliénés dont il a fait l’autopsie , des traces de lésion du cerveau et de ses membranes , même quand la folie était récente et que le malade avait succembé à une autre maladie. M, Bcrtulini , médecin
NA T U TJ RE DE LA FOLIE. 53
prononcer si un individu est fou, dans toute l’acception du mot.
de l’hôpital des aliénés de Turin , a signalé constamment des désordre dans l’encéphale de 77 malades dont il a fait l’autopsie. (Parchappe, loc. cit ) Comme M. Broussais , qui rattache directement la folie à une irritation du cerveau (De P irritation et de la folie , in-8 , 1828), conséquence déjà déduite par les écrivains qui , sous l’influence de ses doctrines , avaient écrit sur les maladies du cerveau , M. S c. Pinel ( Physiologie de l'homme aliéné, in-8, 1 8 3 3) attribue la cérébric aiguë et chronique ( manie) et la cérébrie partielle (monomanie) à l’irritation aigue, générale ou partielle, de l’encéphale. M. Ferrus, dans ses leçons orales, professe aussi que les altérations encéphaliques sont suffisantes pour rendre compte de l’aliénation mentale, et que si parfois Bon n’a pas trouvé de lésion matérielle de l’encéphale , il faut s’en prendre à l’imperfection des investigations anatomiques.
Et cependant , si l’on compare, quelles que soient leurs variétés, toutes ces altérations du cerveau des aliénés avec celles offertes par les ouvertures des cadavres d’individus qui sont morts soit de maladies cérébrales autres que la folie, soit de tout autres affections, telles que les fièvres graves , par exemple , on verra qu’il n’en reste aucune qui soit spéciale h l’aliénation mentale et qu’on retrouve constamment après elle. Il suffit, pour s’éclairer à cct égard, de parcourir les ouvrages des écrivains que je viens de citer , et de comparer les lésions qui y sont décrites avec celles exposées dans les livres de MM. Parent-Duchalelet et Martinet (Recherches sur V inflammation de V arachnoïde, in-8, 1821), Rosian, Lallemand, Bonillaud ( ouvrages cités), Andral ( Clinique médicale, t. V, in-8, r 833), Abercromby ( Maladies de V encéphale, trad, française de M. Gendrin, in-8, 1 8 3 5) , dans les ouvrages de MM. Louis et Chomel sur la gastro-entérite et les fièvres typhoïdes , etc. La remarque de Pinel subsiste donc encore dans toute sa force; aussi, en présence de ces faits, M. Esquirol a-t-il persisté dans la manière de voir qu’il avait émise autrefois sur la valeur des altérations pathologiques (Did. des sciences médicales , art. Folie). Dans son dernier ouvrage , publié en i83S, ce médecin conclut définitivement que l’anatomie pathologique, malgré des travaux importants , n’a pu encore faire connaître la raison organique de la folie, et il ajoute : « Il y a trente ans, j’aurais écrit volontiers sur la cause pathologique de la folie ; je ne
Strictement parlant, tout individu qui présente un changement involontaire clans les manifesta-
tcnterais pas aujourd’hui un travail aussi difficile, tant il y a incertitude, contradiction, dans les résultats des ouverturesde cadavres d'alicnés faites jusqu’à ce jour. »
Ce n’est pas que M. Esquirol ôte toute valeur aux recherches d’anatomie pathologique, loin de là } mais il rattache les altérations qu’elles ont fait connaître aux complications si fréquentes dans l’alienation mentale, à la paralysie , aux convulsions, à l’épilepsie , ou aux maladies auxquelles le malade a succombé. C’est là, en effet, la conclusion logique qui résulte des travaux de M. Calmeil [De la paralysie chez les aliénés, 1826, et Journ. des progrès des sciences et i/ist. médicales, tom. XII, 1828), de M. Bayle [ouvrage cité). Des altérations organiques presque constantes correspondent, en effet, aux lésions delà motililéqui compliquent si fréquemment la folie, soit qu’elles la précèdent, l’accompagnent ou la suivent. Dans la démence, où la paralysie de la mémoire est le caractère spécifique et général, et qui est si souvent compliquée de désordres, des fonctions de la contractilité musculaire, on trouve presque toujours des altérations organiques dans le cerveau. Mais quand la manie et la rnonomanie, et souvent même la démence , se prolongent un grand nombre d’années sans qu’il survienne de complications , on ne trouve le plus souvent aucune lésion appréciable dans le cerveau et ses enveloppes ; c’est un fait dont on peut s’assurer en parcourant les observatioas des manigraphes. J’ai soigné, avec M. Esquirol, un malade atteint de lypémanie suicide, qui, malgré la surveillance la plus active , parvint à mettre fin à ses jours en s’ouvrant les veines jugulaires. L’autopsie fut faite en présence de plusieurs médecins , entre autres de M. le docteur Leuret, et la dissection la plus minutieuse du cerveau et des méninges n’offrit pas la plus légère trace d’altération organique. Et cependant la maladie datait de quelques mois, et le malade avait été atteint autrefois d’un accès de manie qui avait duré plusieurs mois, et pour lequel M. Esquirol lui avait donné des soins.
Quant à l’idiotie, cette espèce d’aliénation mentale dans laquelle les facultés intellectuelles et morales n’ont jamais acquis le degré ordinaire de développement , elle doit être rattachée à la grande classe des vices de conformation ; c’est plutôt une anomalie de l’organisation qu’une maladie (Voir le chapitre V.) Les altérations trouvées à l’ouverture des
lions de l’esprit dénotant le plus léger désordre, n’est plus, dès cet instant , dans un état parfait de jugement (sanity) ou de santé, c’est-à-dire que cet individu est fou. Mais, d’après l’opinion générale sur la folie, tout aliéné est incapable de gérer ses affaires, et dangereux pour la société; je tâcherai donc de démontrer qu’il existe autant de degrés dans la folie que dans les autres maladies ; et comme certaines maladies physiques sont trop légères pour faire interrompre le cours ordinaire des affaires d’un homme, de même il y a des cas de folie qui n’exigent pas pour le malade la privation de sa liberté, et ne le mettent pas dans l’incapacité de remplir les différents devoirs de la vie» Je rechercherai aussi avec le plus grand soin quel peut être le degré d’aîiénalion mentale qui doit exclure l'homme des douceurs de la vie sociale, le condamner virtuellement à la mort civile, et le soustraire aux châtiments des crimes (crimes') les plus atroces qu’il peut avoir commis.
cadavres des diiots ne sauraient donc avoir aucune valeur pour la solution du problème qui s’agite ici.
Je n’ai pas parlé de la pesanteur proportionnelle des cerveaux d’aliénés et des cerveaux des personnes réputées saines d’esprit; car les données obtenues jusqu’ici ont été trop contradictoires. Meckel a trouve le cerveau des fous d’un poids moindre que celui des sages. MM. Leurel et Mitivié, et M. Parchappe, l’ont trouvé d’un poids plus élevé, tandis que M. Lelut a , de son côté, obtenu un poids à peu près égal. Mais ces observateurs n’ont pas procédé de la même manière : les uns ont cherché le poids spécifique du cerveau (Meckel, MM, Leuret et Millvié), ce que les autres n’ont pas fait. A.
Mais, avant d’aller plus loin, j’insisterai encore sur la nécessité qu’il y ait dérangement (altération) pour qu’il y ait folie ; car un individu d’une faible intelligence, mais du reste parfaitement capable de faire ses affaires, est amené, par des parents intéressés, à un médecin : celui-ci, pour s’être fait sur quelques signes vagues et arbitraires une règle de santé morale à laquelle la personne examinée ne répond pas, délivrera un certificat constatant la folie sans connaître l’état précédent, ou d’après un examen précipité, et cela sans être influencé par des motifs déshonnêtes, mais tout bonnement par ignorance ou négligence. Et même un homme parfaitement bien portant, d’une force d’esprit ordinaire ou plus qu’ordinaire, peut, à la suite de quelques extravagances ( eccentricities ) dont on ne sc rend pas compte et qui accompagnent souvent le génie, être renfermé, simplement parce que le médecin ne se serait pas informé de ses habitudes antérieures. Une autre raison se présentera naturellement, non moins puissante que celle que je viens d’émettre, pour prouver la nécessité de faire attention à cette distinction. Pour n’en avoir pas tenu compte, des malades réellement fous et dangereux, et qu’on avait seulement considérés comme excentriques, n’ont été soumis à une répression convenable qu’à la suite de catastrophes affligeantes. Ce fait arrive dans tous les rangs de la société: ce qui s’est passé pendant ces dernières années ne nous fournira malheureusement que trop
d’événements funestes survenus à des personnes du rang le plus élevé que l’on n’avait pas renfermées, par la seule raison que dans leur folie elles avaient montré une puissance intellectuelle bien supérieure à celle du commun des hommes; bien que 'cependant, si l’on eût voulu examiner leurs habitudes et leurs capacités antérieures, on eût reconnu l’existence d’un dérangement qui aurait motivé la nécessité de la séquestration. Les praticiens se rappelleront les cas qu’ils ont observés dans les rangs les plus humbles de la société , où un père, une mère, un enfant, devenus victimes de l’aliénation mentale abandonnée à elle-même, ont jeté des familles dansTaffliction.
Revenons maintenant à la question de savoir quelle doit être l’étendue du désordre mental pour qu’il y ait nécessité de traiter le malade comme fou. Evidemment, ce désordre doit se montrer sous différents aspects, car il se rapporte à la fois, et aux manifestations intellectuelles, et aux sentiments, etaux passions. L’intelligence seule peut être atteinte. Un individu croit, dans son erreur, voir différents corps et différentes formes qui n’existent que dans son imagination; tant que la raison parvient à rectifier ces fausses sensations, et que le malade reste convaincu qu’elles n’existent pas réellement, il ne doit pas être renfermé. U y a plus : si la raison ne pouvant plus corriger les fausses impressions, celles-ci sont cependant de nature à ne pas interrompre les affaires ordinaires de la vie et à ne
pas rendre le malade nuisible a la Eceiéié , comme, par exemple, s’il voit des esprits et converse avec eux, mais sans être sous leur influence, on aurait tort de le retenir renfermé dans une maison de fous. Il est inutile de faire remarquer l’importance, dans les deux cas, de recourir immédiatement à lin traitement, avant qu’il devienne impossible de détruire les impressions erronées, trop enracinées par le temps; car, bien que, dans le premier exemple, ces effets puissent être sans danger, cependant, en ne les considérant que comme les symptômes et le résultat d’un dérangement fonctionnel du cerveau et du système nerveux, ils pourraient, si on les laissait persister, déterminer une lésion organique. Il faut donc employer promptement les moyens les plus propres à ramener les fonctions de ces organes à leur état normal. Mais si les perceptions maladives sont de nature à rendre le malade incapable de régler ses affaires ou à rendre sa conduite dangereuse pour
lui ou les autres, il doit être immédiatement isolé. Un ou deux exemples rendront cette distinction plus évidente.
Obs. i. O. M...., cordonnier, âgé de 48 ans, était depuis plusieurs années sujet à des attaques de manie furieuse, revenant environ une fois tous les trois ou quatre mois. Pendant ces attaques, il était très violent, et son état exigeait sa séquestration. Dans l’intervalle des paroxysmes, il est très doux, et aujourd’hui, il travaille à son état; on lui
confie les tranchcts et outils nécessaires; mais il croit toujours voir comme de petites taches qui voltigent devant ses yeux. Ces organes ont une apparence naturelle , et la vue elle-même n’est pas troublée; mais le malade se plaint continuellement de ces taches qui le tourmentent; on lui examine les yeux, cela le satisfait, et il se remet immédiatement après à l’ouvrage. Il est évident que s’il n’était pas sujet à des accès périodiques de fureur, cet homme ne devrait pas être renfermé uniquement parce qu’il est atteint de cette illusion de la vue.
Obs. 2. A. B...., menuisier, âgé de 35 ans, devint aliéné à la suite de la perte de sa fortune; il était furieux au commencement de la maladie, et comme il était très fort, on le retint dans une contrainte rigoureuse pendant un temps plus long qu’on ne l’eût fait s’il avait été moins violent. Au bout d’ un an, on l’évacua de l’hôpital dans lequel il était enfermé à l’asile dllanwel , où on le fi
travailler à son ancien état. Il recouvra promptement toute sa santé, que la contrainte avait un peu altérée; et la seule illusion qui lui restât était que des voix lui parlaient toujours. Tel avait été pendant longtemps son état ; on l’avait considéré comme offrant une marque de folie suffisante pour le tenir renfermé. Ap rès quelques mois d’épreuves, cet homme me paraissant capable de continuer son métier, fut renvoyé de l’asile malgré ses illusions, qui pouvaient encore persister, mais qui n’avaient
nucnne influence fâcheuse sur sa conduite. Il a continué depuis à se bien porter et à soutenir sa famille pendant plusieurs années. De son aveu, en reprenant ses anciennes habitudes , le dernier symptôme diminua peu à peu etdisparut entièrement à la fin. Est -il impossible que l’apparence des taches devant les yeux ne provienne de quelque affection légère de la couche des nerfs optiques ou de ces nerfs euxmêmes? Dans le dernier cas, i! est probable qu’il existait quelque altération du nerf auditif, et comme ce nerf reprit peu à peu son état primitif, la sensation anormale disparut (i).
En considérant ainsi la question , il est évident que, pour déterminer si un individu doit être ren-
( i) Les deux malades avaient des hallucinations , surtout le second , qui entendait des voix qui lui parlaient. Dans ces cas, le phénomène ne se passe pas dans le nerf de l’organe , et sa cause ne dépend pas d’une altération de cette partie. Mais l'hallucination se passe dans le cerveau , elle est produite par lui. M. Esquirol a fait l’autopsie d’une maniaque qui était aveugle et n’en voyait pas moins , dans le cours de sa maladie , Its choses les plus étranges. Les deux nerfs optiques furent trouvés atroph iés depuis leur entrecroisement jusqu’à leur entrée dans le globe de l’œil. Le même observateur parle de deux femmes absolument sourdes qui n’ont d’autre délire que celui d’entendre diverses personnes avec qui elles se disputent nuit et jour ; souvent même elles deviennent furieuses. (Esquirol, Malad. ment , torn. î.) Tout le monde sait d’ailleurs que les personnes qui ont été' amputées ressentent souvent des douleurs qu’ils rapportent aux membres qui ont été enlevés : c’est bien évidemment dans le cerveau que la sensation se produit dans ce cas. M. Ellis a donc tort de regarder comme nécessaire l’existence d’une altération du nerf auditif pour expliquer l'hallucination des malades dont il rapporte l’histoire. A.
fermé, il est sans aucune importance de savoir si ses perceptions sont erronées uniquement sur un seul point, ou si elles le sont sur plusieurs à la fois, comme dans l’exemple que nous venons de citer. Il n’est pas besoin de demander si le malade croit voir des taches dans ses propres yeux ou bien sur les yeux, le nez ou la figure de tout autre personne. Si l’illusion ne l’empêche pas de remplir ses devoirs dans la société, il ne doit pas être renfermé; mais il doit l’être si le contraire a lieu.
Nous devons agir de même quand le jugement ou l’entendement sont affectés au point que le malade est incapable de raisonner juste sur un ou plusieurs sujets, bien qu’il semble, au premier abord, qu’un cas de ce genre ne puisse se présen» ter sans réclamer impérieusement l’isolement.
Un homme dont le cerveau est malade s’ima*» gine posséder un talent particulier dans l’art oratoire, la poésie, la musique ou tout autre objet sur lesquels il est, en réalité, d’une ignorance ou d’une incapacité complète. Certainement, il déraisonne sur tous ces points; et cependant ses idées peuvent n’être pas de nature à nécessiter la privation delà liberté individuelle. Le verdict dans l’affaire de Davies prouve évidemment que l’erreur d’un individu qui se croit un grand orateur n’est pas, aux yeux du jury, une circonstance qui justifie la réclusion comme aliéné. Pourquoi? parce qu’à l’examen, Davies a été reconnu capable de continuer son état et de travailler avec son habileté ordi-
nairc; et parce que, tout excentrique qu’il fut dans scs idées et ses habitudes, il était fort doux et ne nuisait aucunement à la société. Les seuls motifs qui j dans les cas de ce genre, puissent justifier l’adoption de mesures coercitives, sont puisés dans la connaissance des sympômes indiquant la présence d’une lésion fonctionnelle du cerveau et du système nerveux qui exige un traitement auquel le malade ne se soumettra pas volontairement. On pourrait encore considérer la conduite du malade comme nuisible à lui-même, ce qui ferait rentrer alors, strictement parlant, l’exemple dans la définition que nous avons donnée. Par malheur, des cas de ce genre ne se présentent que trop souvent ; l’irritation du cerveau et du système nerveux, qui rend la tranquillité et la cessation des affaires absolument indispensables pour la guérison, développe en même temps chez le malade un nouveau besoin d’activité : la nécessité néanmoins d’employer les mesures les plus décisives , dans de telles circonstances, est évidente, quelle que soit la forme que présente la maladie.
Il est des cas cependant où une erreur du jugement, même sur un point isolé, rend la séquestration la plus rigoureuse immédiatement nécessaire. Par exemple, quand un aliéné croit qu’il est de son devoir, et de l’intérêt de la société, d’arracher la vie à un autre homme, de mettre le feu à une église; ou quand il s’imagine posséder la propriété d’autrui , à laquelle, dans son bon sens,
il avait reconnu n’avoir aucun droit, et qu’il en prend violemment possession.
Obs. 3. 3. F..., boucher, âgé d’environ 33 ans, adroitet industrieux, donna des symptômes de folie, et s’imaginait avoir des droits à la possession d’une propriété. D’abord il en parle à sa famille et à ses amis; mais quelque temps après, cette croyance se fixe davantage dans son esprit, et il va se mettre violemment en possession et chasser le propriétaire. Personne ne soupçonnant sa maladie, 3. F.... fut arrêté et envoyé en prison pour cette prise d’assaut, au lieu d’être immédiatement soumis à un traitement capable de guérir le désordre des fonctions cérébrales. Il est inutile d’ajouter qu’aussitôt le temps de l’emprisonnement fini, le malade, à la première occasion, recommença l’expédition. Ce ne fut néanmoins que quelques années après, alors que la maladie avait fait trop de progrès pour pouvoir être guérie, qu’il fut envoyé à l’asile de Wakefield. Sur tout autre point, cet homme était raisonnable. Il était d’un caractère irritable, mais on en venait à bout par de bons procédés; il était passionné pour le jardinage : on lui donnait à tuer les cochons et autres animaux consommés dans l’établissement.
Nous pourrions continuer le même raisonnement pour les cas où la folie attaque les sentiments ou les passions, et nous pourrions apporter en preuve beaucoup d’exemples. Mais il résulte de ce qui a été dit précédemment qu’ici, comme dans
les autres cas d’aliénation , il faut, pour justifier la séquestration, qu’un dérangement mette l’individu dans l’incapacité de soigner ses affaires, ou rende sa conduite dangereuse pour lui-même ou pour la société.
Car les cas dans lesquels les malades peuvent être, avec sécurité, rendus au monde sont beaucoup moins nombreux quand il y a lésion des sentiments ou des passions, que lorsque la maladie affecte les seules facultés intellectuelles. 11 est beaucoup plus facile de remplir les devoirs ordinaires de la vie avec l’intelligence et le jugement affaiblis , que d’agir régulièrement quand on est dominé par des passions excitées et dérangées.
Jusqu’ici nous n’avons parlé que des circonstances où le dérangement d’action du cerveau et du système nerveux détermine un désordre permanent dans les idées et la conduite. Mais, avant de terminer ce chapitre, je dois faire observer qu’il y a des cas où les symptômes correspondent tellement avec ce que nous avons considéré comme caractérisant la folie, que, si ce n’était la considération de leur cause et de leur peu de durée , on pourrait, à juste titre, regarder le malade comme aliéné: l’intoxication est un exemple de ce genre. Chez l’ivrogne, les actions dénotent non seulement une grave aliénation dans les intentions, mais encore une manière de se conduire dangereuse pour lui et la société; phénomènes qui dépendent uniquement du stimulant qui surexcite le cerveau. Quoique ce dé-
1\ AT Ü RE DE LA FOLIE. ()5
rangement soit temporaire ? et qu’il cesse aussitôt que l’effet des stimulants qu’on a volontairement pris est dissipé, la loi ne considère pas moins, et avec raison, comme indigne d’excuse l’homme qui , sous l’influence de la boisson , commet un crime.
Voici une distinction qui, je le crois, aplanira les difficultés de cette partie de notre sujet. Si les paroxysmes de fureur, quelle que soit leur violence, résultent de causes qui soient sous l’influence immédiate de l’individu, il doit être soumis A la loi ; si, au contraire Ses causes de l’accès sont indépendantes de sa volonté, la justice et l’humanité attribuent l'acte à la folie et interdisent la punition.
Je me suis efforcé dans ce chapitre de montrer ce qu’est la folie (1) : nous allons maintenant re-
(i) M. Ellis est-il parvenu réellement à dire ce qu’est la folie? Il est permis d’en douter. Il s’est montré partisan des déductions fournies par T anatomie pathologique, et, comme lVcole de Broussais, il a conclu à la lésion inflammatoire du cerveau comme cause de l’aliénation mentale. Nous avons vu dans la note précédente (page 5 x etsuiv.) que les lésions étaient, loin d’avoir avec celte maladie la corrélation que les médecins dont pai rappelé les écrits lui accordent : par conséquent, l’induction tirée de la présence des altérations organiques pour rattacher la folie à l’inflammation ou à l’irritation n’est pas légitime ; c’est une hypothèse, voilà tout. Et qu’on ne pense pas que les altérations organiques soient le résultat cîe la folie : car alors la paralysie, qui est leur expression symptomatique la plus fréquente, au lieu de compliquer la folie, en serait la suite, la terminaison; Ce qui n’est pas, car elle précède quelquefois l’aliénation , ainsi que M. Esquirot et M. Calmeil l’ont signalé ; et de plus, ce n’est que chez un petit nombre de malades, nombre variable d’après les climats , que la paralysie est observée. Aussi est-ce
chercher quelles sont ses causes et leur manière cVaffir.
une erreur capitale de Broussais d’avoir fait de la paralysie une suite ou terminaison de la folie. D’autres pathologistes modernes ont même été plus loin : ils ont localisé les inflammations cérébrales, les ont circonscrites à telle ou telle circonvolution, et ont ainsi expliqué les monomanies. Je ne pouvais vraiment m’arrêter à exposer de semblables théories, les faits eux-mêmes manquant pour excuser l’erreur. Malgré une expérience de quarante années, plus réservésur un pareil sujet, M. Esquirol ne voudrait pas se prononcer sur la nature de la folie. « Expîiquezmoi comment l’homme raisonne, et je vous dirai comment il déraisonne, » ai-je entendu re'pondre à ce célèbre médecin. Pour lui la folie est une affection cérébrale ordinairement chronique , sans fièvre. On le voit, ce n’est qu’une définition. M. Lenret partage la même manière de voir ; voici comment il s’exprime : « Existe-t-il une modification organique qui occasionne le dérangement de nos idées? Je le crois. Quelle est cette modification? Je n’en sais rien. » (Leuret , Fragments psychologiques sur lu folie , in-8 , i834.) M. Calmeil ne pense pas également que les altérations encéphaliques puissent expliquer le délire (articles Démence et Monomanie du Dictionnaire de médecine ). Nous avons vu (note de là page 52) que , pour Georget, les lésions trouvées dans le cerveau ne rendaient pas compte de la folie. M. Lélut est encore plus explicite que Georget : « On ne sait pas actuellement, dit-il {Inductions sur la valeur des altérations de ! encéphale dans le délire aigu et la folie , in-8, Paris, i836), et on ne peut savoir quelle est la condition cérébrale réelle et spéciale delà manie aiguë.,.., et encore moins de la démence simple. » M. Parchappe, tout en accordant davantage à l’influence de l’anatomie pathologique , est forcé d’avouer que la monomanie existe sans altération du cerveau. Pour expliquer la maladie, il a recours à une hypothèse ; et il est vraiment singulier que , dans un écrit basé sur des faits matériels, cet auteur se soit laissé entraîner à une explication aussi excentrique que celle-ci : « Tout porte à croire que la prédominance organique d’une portion de l’encéphale a une part principale dans la production de ce délire partiel (la monomanie), qui consiste essentiellement dans l’exagération ou la perversion d’un penchant. » (■ Recherches sur /’ encéphale , liv. 5.) Mieux vaut
NATURE DE LA FOLIE. (h
une ignorance avouée sur celle matière, qu'une supposition aussi gratuite.
M. Pariset, qui a observé longtemps la folie à la Salpêtrière, est loin de se prononcer sur la nature de cette maladie. « Ï1 s’en faut, écrit ce spirituel médecin , que l’expérience apprenne rien d’absolu sur les relations qui existent entre les étals du cerveau et ceux de l’esprit. « (Pariset, noies de l’ouvrage de Cabanis f Des rapports du physique et du moral de f homme, édit, de 182/}.)
M. Guislain ( Traité des phrénop aihies , in-8, Bruxelles, 1 835) cherche l’ alteration fondamentale de la folie, et la trouve dans une exaltation douloureuse de la sensibilité morale. L’air de souffrance et la contraction convulsive de la face, la tristesse et l’abattement des aliénés, ont amené l’auteur à celte découverte. Mais il reste une objection puissante à résoudre , c’est que beaucoup de malades n’accusent aucune souffrance, ni physique ni morale. Dans la démence surtout , le contentement de soi-même et la conviction que le malade garde de sa bonne santé, constituent un symptôme fréquent dans cette forme de l’aliéna-
tion mentale. M. Esquirol, qu’il faut toujours citer quand il est question de folie, a donné des soins à un jeune homme aliéné, qui, après sa guérison , lui reprochait de l’avoir arraché aux illusions qni faisaient son bonheur. A.