CHAPITRE III
Si notre théorie est exacte , c’est-à-dire si la folie, avec ses apparences et modifications diverses, est en réalité une maladie du cerveau et du système nerveux, ses causes immédiates peuvent, évidemment se réduire à deux classes : dans la première , Faction porte directement sur le cerveau et le système nerveux ; dans la seconde, la cause produit la maladie seulement par sympathie.
Mais avant d’entrer plus avant dans cette partie de notre sujet , il est nécessaire de faire quelques observations sur la prédisposition héréditaire à la folie qui existe chez certaines personnes.
Qu’il y ait des tempéraments dans lesquels il existe une prédisposition évidente à des maladies spéciales, c’est un point trop bien connu pour qu’on puisse émettre le moindre doute à cet égard. Par leur organisation , quelques personnes sont particulièrement disposées à l’apoplexie, à la phthisie ; d’autres le sont , dès la naissance , à des maladies bilieuses. Indépendamment de l’expérience , l’analogie conduirait donc à conclure qu’il
DES CAUSES DE LA FOLIE. 6q
est très probable que la meme tendance à une action morbifique, qui existe dans d'autres parties du corps , doit aussi se retrouver dans le cerveau. Si nous trouvons que des enfants ressemblent à leurs parents par la conformation générale du corps, par les traits du visage, par le teint, la couleur des yeux, des cheveux , il est très raisonnable de conclure qu'il existera une ressemblance analogue dans la disposition du cerveau et du système nerveux. Quant à d’autres maladies, comme, par exemple, la goutte , les scrofules, la phthisie, etc., elles sont propagées par génération ; de même en peut-il être des maladies du cerveau. En vérité donc, il ne saurait y avoir le moindre doute que la folie ne soit héréditaire.
Nous avons acquis la certitude que les pères et mères ou les parents de 2 lA aliénés sur i,38o avaient été fous. Chez 125 de ces 2i/(. aliénés, on ne put assigner aucune autre cause que l’hérédité ; sur 65 on trouvait des causes morales variées compliquant la disposition héréditaire ; et 24 avaient reçu des coups à la tête avant l’explosion de la maladie. Je suis convaincu que, s’il nous eût été possible d’avoir des renseignements plus complets , on eût reconnu que, dans le plus grand nombre des cas , la folie provient de l’hérédité (1).
(«) M. Ellis n’a trouvé , sur 1 3 80 malades , que 2i3 cas dans lesquels l'hérédité pût être invoquée comme cause ; cette proportion est a peu' près la même que celle fournie par les relevés de la Salpêlricre.
Cependant , il ne s’ensuit pas que les enfants de parents qui ont été aliénés le deviendront nécessairement eux-mêmes, surtout si la folie n’a existé que d’un coté; par exemple, si elle a eu lieu du coté paternel, l’enfant peut tenir du côté maternel, et vice versâ(\) ; de même également, le cerveau du parent qui a été fou peut n’avoir pas été davantage prédisposé naturellement à la folie , et cependant la maladie éclater sous l’influence de
Dans les hôpitaux, on n’obtient que difficilement des renseignements sur les antecedents des malades , qui appartiennent tous à la classe pauvre. Aussi M. Esquirol pense-t-il que le chiffre de l’hérédité ( à la Salpêtrière), qui n’est que de io5 sur 4^6 dans son tableau des causes physiques [Alien, ment., tom. I), devrait être porté plus haut. À Charcnfon, où les aliénés admis appartiennent en général à la classe moyenne, l’hérédité n'est notée que 33y fois sur i37 0 cas ; aussi le même médecin , qui dirige l’établissement , est-il persuadé que ce chiffre est loin de représenter la fréquence des causes héréditaires.
A cet égard , M. Ellis s’accorde avec l’opinion deM, Esquirol; et il est bien certain que si on possédait des renseignements plus exacts, on obtiendrait des résultats Lout autres que ceux qu’on trouve dans les relevés fournis par les établissements publics. Dans l’établissement privé de M. Esquirol , un relevé des causes physiques a donné , sur un total de a65 , l’énorme chiffre de 1 4° > c’est-à-dire plus de la moitié, au profit de l’hérédité seule. Plus on étudie l’influence des causes de la folie, considérée dans les classes les plus élevées de la société, et plus la prédisposition héréditaire semble devenir fréquente. « Quelle leçon, s’écrie M. Esquirol , pour les pères qui , dans le mariage de leurs enfants, consultent plutôt leur ambition que la santé de leurs descendants î Je soigne aujourd’hui , ajoute le même praticien, plusieurs des enfants dont j’ai soigné les parents dans les premières année» de ma pratique médicale. » (Esq., loc. eit .) A.
(1) M. Esquirol remarque que la folie est plus souvent transmissible par les mères que par les pères, [Mal. ment , tom, I ) A.
causes physiques ou morales irritantes. Et maintenant, quoique l’enfantait hérité de la constitution et de l’organisation des parents, il peut encore échapper à la folie s’il n’est pas exposé à des causes semblables d’excitation ; et quand bien même le cerveau du parent aliéné aurait, à un haut degré, la possibilité de transmettre la maladie et en aurait donné le germe à l’enfant, celui-ci cependant, en évitant avec soin toute cause d’excitation , pourrait parcourir sa carrière sans être frappé de cette cruelle affection. îl est bien possible que si les 65 malades chez qui la maladie est survenue par suite de causes morales, et que les chez lesquels elle a été précédée de coups reçus sur ia tête, ne lissent pas été exposés à des causes déterminantes, ils y auraient échappé ; mais la prédisposition héréditaire existant, la folie en a été le résultat (i).
En prenant des informations auprès des parents et des amis , on trouve qu’il y a un grand nombre de malades chez qui nulle disposition héréditaire n’est indiquée, et qui sont devenus fous uniquement par des causes morales; aussi devons-nous attribuer } en réalité, une plus grande part sur la santé aux circonstances morales et à l’éducation que d’abord nous ne sommes disposés à le reconnaître. Lorsque dans le jeune âge les inclinations n’ont jamais
(l) Suivant M. Esquirol (Mal. ment , tom. I), les enfants qui naissent avant que leurs parents aient été fous, sont moins sujets à l’aliénation mentale que ceux qui sont nés après. A ,
été contrariées, et que les passions ont été abandonnées à elles-mêmes, les contrariétés et les revers de fortune, qui presque toujours accompagnent l’homme dans sa carrière, causent souvent une telle anxiété dans les esprits non habitués précédemment à se maîtriser, qu’ils ne peuvent plus surmonter les événements pénibles delà vie: c’est ainsi que le système nerveux et le cerveau se fatiguent , et deviennent malades. Nous trouvons très souvent que les revers, combinés avec le défaut d’éducation convenable, ont suffi pour décider la folie chez ceux qui n’avaient pas de pré® disposition héréditaire ; aussi combien est-il important pour ceux qui sont chargés de diriger des enfants dont les parents ou les ancêtres ont été aliénés, de leur apprendre dès leur plus tendre enfance à se bien conduire, et de les placer ensuite dans des positions sociales où ils peuvent avoir la perspective d’un avenir certain et modéré, plutôt que l’espoir douteux d’une grande fortune avec la possibilité d’échouer !
Il y a maintenant un désir bien louable d’instruire les enfants dès leur bas âge : en tant qu’il favorisera leur éducation morale, il sera très avantageux; mais je crains que les systèmes adoptés dans quelques écoles ne tendent plutôt à affaiblir qu’à fortifier le cerveau, en excitant trop tôt l’intelligence. En effet, la mollesse du cerveau dans l’enfance semble indiquer qn’il n’est pas propre à être trop prématurément exercé. Combien d’exem-
pits d’enfants, qui, après avoir donne des preuves de leurs talents précoces, n’ont pas réalisé plus tard les espérances de leurs amis ! je crains encore que cet affaiblissement possible des facultés intellectuelles ne soit pas le seul mal, et qu’une excitation prématurée et trop constante du cerveau, avant que l’organisation n’ait acquis assez de développement, n’expose la génération future aux maladies de cet organe et du système nerveux en général.
Dans certains cas, la prédisposition à la folie paraît être si forte, qu’aucun genre d’éducation ne saurait empêcher la maladie d’éclater, même au milieu des circonstances les plus favorables. Bien souvent, en questionnant sur les causes de l'explosion de la folie les amis et les surveillants des malades qui ne les avaient pas quittés depuis plusieurs années, ils ne faisaient pas d’autre réponse que celle-ci : « Nous ne connaissons pas d’autres raisons, si ce n’est que leurs parents étaient de même avant eux 3 » et en effet, après une investigation minutieuse, nous n’avons pas découvert d’autre cause physique ou morale. Peutêtre cependant que s’il eût été possible de connaître avec exactitude tous les antécédents de
chaque malade, on eût découvert qu’il avait existé en eux quelques indispositions physiques, trop légères pour attirer l’attention des personnes étrangères à l’art. Quelque forme particulière que revête la folie, ell e est souvent héréditaire, surtout dans les cas de suicide.
y4 ALIÉNATION MENTALE*
Obs. 4. Sara T , âgée cle ans, veuve
d’un ouvrier, avait été folle pendant 18 mois avant son admission. On nous raconta qu’elle était très disposée au suicide, que sa mère et deux de ses sœurs s’étaient pendues, et qu’elle-même avait plusieurs fois attenté à ses jours. En peu de temps, sa santé physique s’améliora, et elle ne parut plus aussi abattue : pendant huit mois elle eut ainsi des alternatives dans lesquelles elle était tantôt mieux, tantôt plus mai. On la surveillait avec le plus grand soin , et on ne lui permettait pas de rester seule. Mais un jour, malgré la surveillance, elle parvint malheureusement à se cacher dans une chambre à coucher, et se pendit au châssis de fer de la fenêtre : elle était morte lorsqu’on la trouva.
Je remarquerai ici que les mariages entre parents consanguins produisent des enfants prédisposés à la folie. Pourquoi en est-il ainsi? je ne prétends pas l’expliquer, mais je ne doute pas du fait , nonseulement d’après mes propres observations, mais aussi particulièrement d’après le docteur Spurzheim et autres, qui ont fixé leur attention sur ce point. Ce fait du reste ne saurait être trop généralement connu, et l’on ne saurait trop en prévenir les résultats ( 1 ).
( 1) C’est peut-être une des causes qui rendent l'aliénation mentale si fréquente dans la noblesse , et dans certaines familles illustres * et la loi civile , qui proscrit le mariage entre proches parents , est fondée sur un précepte hygiénique d'une haute importance. A,
Nous allons exposer maintenant les causes qui se rapportent à notre première division.
Une des causes les plus ordinaires est un coup sur la tête ; il porte atteinte au cerveau , soit par compression, soit par ébranlement. Lorsque les os du crâne sont fracturés, au point que quelques uns appuient sur le cerveau, la stupeur ( stupéfaction ) est en général le résultat immédiat ; elle dure jusqu'à ce que la compression ait disparu. Très souvent, quand il n'y a pas fracture , et que la stupeur est la conséquence de l’ébranlement seul du cerveau , les malades se rétablissent , mais ils meurent ensuite ou deviennent aliénés par l’effet de Finitation ou de l’inflammation du cerveau et de ses membranes qu’occasionne le coup.
Je n’ai point à considérer ici les cas où la mort est survenue à la suite des lésions du crâne, mais Thistoire d’un ou deux exemples de folie, à la suite de coups à la tête , confirmera ce que j’ai avancé.
Obs. 5. Beng. K. ..., jeune homme vif et adroit, avait été employé comme garçon de ferme jusqu'à l’âge de dix-huit ou vingt ans, époque où il reçut un coup de pied de cheval, qui fractura le pariétal droit. Sans connaître toutes les particularités de l’accident, il paraît qu’après l’opération du trépan, le malade guérit des effets compressifs du coup; mais, paria suite, il montra un défaut d intelligence, et devint sujet à des accès de fureur, surtout après avoir bu une grande quantité de
bière. Avant d'être confié à mes soins, U était resté plusieurs années dans un hôpital, et, pour prévenir son évasion et faire cesser ses demandes de liqueurs fortes, on l’avait enchaîné à une pièce de bois qui pesait plus de l[0 livres, et on passait d’une jambe à l’autre l’anneau de fer qui le retenait quand la peau était excoriée par les frottements. Il était dans l’état le plus misérable lorsqu'on me l’amena. Après lui avoir fait ôter ses chaînes, les jambes guérirent très promptement, et avec le bon régime de l’asile, sa santé fut bientôt rétablie; mais il n’y eut aucun changement avantageux dans ses facultés intellectuelles. Il était sujet à des douleurs de tête, surtout quand il prenait plus de nourriture qu’à l’ordinaire. Il devint par la suite stupide et presque en démence (< incoherent ) ; cependant il fut soulagé par l’application des sangsues et par l’administration d’une petite médecine purgative. Il était dans cet état depuis f\ ans, lorsqu’il fut pris d’une attaque de paralysie. Il tomba enfin dans une démence complète ( fatuous ) , et mourut au bout de 1 1\ mois, malgré les remèdes que l’art emploie en pareil cas.
Obs . 6. Georges T...., âgé de 55 ans, fut admis à l’asile, après avoir été fou pendant deux ans; mais il paraît qu’il ne s’était jamais parfaitement bien porté , depuis qu'il avait reçu un coup à la tête par la chute d’une pièce de bois de charpente. Combien y avait -il de temps? c’est ce que j’ignore. Georges T..., était très sobre:
antérieurement à son admission , il avait essayé de
se couper la gorge. A l’époque de son entrée à l’asile , il était dans un grand état de faiblesse et de maigreur : il mourut au bout de trois semaines.
Autopsie . La membrane arachnoïde est remarquablement épaissie et opaque dans presque toute son étendue : on a observé çà et là , où l’opacité manquait , des dépressions capables de contenir une fève dans la substance corticale du cerveau. Au-dessous de cette membrane, il y avait beaucoup de sérum épanché : le poids de ce sérum et de celui qui était contenu dans les ventricules, était à peu près de grammes (8 onces). Plexus choroïdes très pâles , présentant de nombreuses et grandes vésicules. Rien dans la poitrine ; les intestins larges et remplis de fèces dans une grande étendue.
Il reste quelquefois, apres la guérison de la folié survenue par suite d’un coup sur la tête, une telle irritabilité du cerveau et des nerfs, que la maladie se reproduit sous l’influence des causes excitantes les plus légères.
Obs . 7. Mathieu L...., âgé de 45 ans, s’était, à la suite d’un amour contrarié , enrôlé comme soldat à l’âge de dix-sept ans. Il alla d’abord au cap de Bonne-Espérance, où il séjourna cinq années; il partit ensuite pour les Indes, où il resta dix ans. En montant à l’assaut d’une forteresse, il reçut un coup sur la tête et tomba au bas des murs, où il fu$ retrouvé trois jours après. Porté
à l’hôpital , il y resta quelque temps aveugle et dans la stupeur, et devint ensuite maniaque. Après être resté pendant quatorze mois dans cet état, il fut exempté du service et renvoyé en Angleterre. Dans la traversée, il recouvra peu à peu la vue et les facultés intellectuelles. A son arrivée chez lui, en 1821, il ne lui restait de son ancienne maladie que de la faiblesse, mais depuis lors il fut toujours sujet à de courts paroxysmes de fureur ; et quand il buvait une faible quantité de bière ou de spiritueux, ce qu’il faisait impunément avant sa maladie, il devenait inquiet, avait des insomnies, et s’il continuait à boire pendant quelques jours, il devenait aliéné. Son caractère était naturellement ferme, ou plutôt obstiné. Son père le voyant engagé, lui avait offert de lui acheter un grade dans Farinée; il s^y refusa, à moins qu’il ne pût épouser la jeune femme à laquelle il était attaché. Avant d’être confié à mes soins, il avait eu plusieurs attaques de folie; bientôt il fut guéri. Il avait toujours été passionné pour les voyages, et même actuellement il ne peut vivre longtemps dans le même endroit.
Puisque nous avons reconnu que la folie était produite par la compression du cerveau à la suite de coups sur la tête, ne pouvons-nous pas rapporter à une cause semblable quelques cas accompagnés aussi d’un état de stupeur pareille, qui cesse aussi instantanément que celle qui résulte de la pression qu’un os fracturé du crâne exerce sur le cerveau? Ainsi, dans Fapoplexie, une très petite quantité de
sang subitement épanché suffit pour produire la mort :1e résultat ici ne provient-il pas de la compression interne du cerveau par l’accu mulationsow^/m/ze d’une très petite quantité de fluide, cependant suffisante pour produire la stupeur? Serait-il déraisonnable de supposer 'que cette compression puisse être enlevée, au moyen d’une opération interne, aussi promptement que celle de l’os par le trépan? Le cas suivant rend plausible l’opinion que j’avance ici.
Obs . 8. T. J. , matelot, âgé de 3o ans, était, disait-on, aliéné depuis dix jours seulement quand il fut confié à mes soins ; maison disait qu’il avait eu une légère attaque quelques semaines auparavant, qu’on ne savait à quelle cause attribuer. Son caractère était naturellement difficile, et ses habitudes étaient sobres; il était très taciturne et sans appétit; le pouls était naturel, la langue blanche et épaisse ; il y avait de la constipation. L’appétit augmenta à la suite de fortes purgations, maisT. J. continua â être agité, taciturne et obstiné. Les extrémités devinrent froides, le pouls était faible et fréquent. Cet état persistant, on lui appliqua des sangsues aux tempes, et l’on eut de nouveau recours aux purgatifs. Ces remèdes parurent apporter un peu de soulagement, mais le malade restait silencieux, lourd et stupide. Les yeux n’étaient pas rouges, les pupilles étaient peu sensibles à la lumière; 3a face n’était point colorée. Nouvelle administration de purgatifs, vésicatoire derrière le cou, et sinapismes
8ü ALIÉNATION MENTALE.
aux pieds. A peu près même état, et pendant un mois environ, mutisme complet, quand survint une forte dyssenterie. Dans l’espace de quinze jours il fut rétabli , mais très affaibli par cette dernière maladie, pour laquelle on avait administré les remèdes ordinaires, mais sans le plus léger changement dans l’état intellectuel. Les deux mois suivants, on donna des bains chauds, et pendant un mois un vésicatoire fut entretenu à demeure derrière le cou, sans produire aucune amélioration. Alors le malade fut atteint de convulsions; les vaisseaux de la conjonctive étaient fortement injectés; on appliqua des sangsues aux tempes, la liberté du ventre fut entretenue; la santé physique revint promptement, mais le désordre mental subsistait toujours. Au-» cun moyen moral ne produisait d’impression sur le malade. Sa femme, ses parents vinrent le voir* lui apportèrent son enfant; mais il ne fit aucune attention à eux, et resta dans un mutisme complet. Cet état persista encore pendant trois mois, quand un matin, le gardien entrant dans sa chambre, fut étonné de l’entendre demander où il était. Le malade lui avoua que le matin en s’éveillant il avait retrouvé ses sentiments et ses facultés intellectuelles II n’avait aucun souvenir de ce qui s’était passé depuis sept mois. Il continua à bien aller pendant quelques semaines, et sortit de l’asile. Pendant sa convalescence, T. J. reprit toutes ses anciennes habitudes, [ l’usage de la pipe, du
DES CAUSES DE LA FOLIE. 8l
tabac, et cette tournure particulière aux matelots. Il parcourait les galeries comme il l’eût fait sur le pont d’un navire.
Un coup de soleil , parson influence directe sur le cerveau, peut également produire la folie.
Qbs. 9. W. S., âgé de trente- cinq ans, marié, père de six enfants, employé dans un magasin , faisait quelquefois des voyages pour sa maison. Dans un de ces voyages, il se trouva très fatigué par la chaleur du soleil, et fut saisi d’un violent mal de tète. Son père croit que de** puis lors il n’a jamais été bien portant, car, bien qu’en viron sept semaines après il n’y eût encore aucune aberration intellectuelle , cependant ses amis s’aperçurent d’un peu d’hésitation dans la démarche et de bredouillement dans les paroles. Les premiers symptômes de dérangement dans les facultés de l’intelligence furent des ris involontaires, la volubilité de la parole, et une agitation gaie et continuelle. Le caractère est naturellement doux, les habitudes sont très régulières, le ventre est libre. On me dit qu’on lui avait appliqué des ventouses, des vésicatoires, qu’il avait été purgé, etc.; mais combien de temps après l’attaque de folie? c’est ce que j’ignore. Il fut mis à l’usage du nitre, de la scille, de la digitale, pendant environ dix jours. On continua les diurétiques avec l’infusion de gentiane pendant à peu près six semaines, et il prit par intervalle du jalap et du calomel pour entretenir la liberté du
ventre. Sa santé générale éprou va un mieux sensible ensuivantcette médication, maisil y eutbien peu de changement dans les facultés intellectuelles. Le malade s’imagina qu’il possédait le pouvoir de se transporter instantanément d’un pays à l’autre. Six mois se passèrent sans amélioration, et, d’après le désir de ses amis, il fut renvoyé chez lui. J’appris, par la suite, qu’il tomba graduellement dans la démence, et mourut douze mois environ après sa sortie.
Obs. 10. G. B., âgé de trente-sept ans, célibataire, avait été fou pendant dix semaines. Il raconte que dans une journée très chaude du mois d’aout, voulant retrouver une voiture qu’il avait l’intention de prendre, et étant en retard, il courut sans chapeau une distance considérable de chemin, qu’il fut; alors immédiatement saisi d’une violente douleur de tête, et que depuis il n a jamais été bien portant. Ventre libre, caractère doux, habitudes sobres, pouls 92 pulsations, langue chargée; le malade s’imagine qu’il est atteint de syphilis, bien qu’il ne présente aucun symptôme de cette maladie; il est très abattu. On maintient la liberté du ventre à l’aide de petites doses de rhubarbe; le malade prenait trois bains chauds par semaine, il faisait usage de médicaments toniques. Il recouvra graduellement la raison, et fut renvoyé guéri au bout de trois mois. Les dernières nouvelles que j’ai reçues sur ce malade m’annoncent qu’il continue à se bien porter.
Parmi les principales causes de la folie , nous ne
devons pas oublier de faire mention des progrès de l’âge. Il arrive rarement que l’affaiblissement du corps soit général et uniforme au point que quelques unes de ses parties ne présentent pas quelques symptômes de maladie, tandis que les autres restent intactes. Souvent chez les uns les membres s’affaiblissent, et boiter est le premier signe d’une vigueur décroissante; chez d’autres, ce sont l’affaiblissement de la vue, la perte de l'ouïe, ou le dérangement des fonctions de l’estomac, du foie, qui annoncent une prompte approche de décadence. Le cerveau s’affaiblit et s’use de la meme manière, ce qu’indiquent, suivant nous, la perte de la mémoire, le jugement moins bon , la diminution des forces du raisonnement et les changements dans la manière de voir. Les hommes les plus aimables, dans cet état, perdent le pouvoir de se commander, deviennent insociables pour leurs parents et amis, et rendent les moyens de contrainte et l’isolement absolument nécessaires. Il est néanmoins consolant de penser que ce pénible changement n’est pas la suite de quelque altération du moral, mais uniquement d’une maladie du cerveau. Dans tous les cas où nous avons examiné l’encéphale de ceux qui étaient atteints de folie sénile, nous avons rencontré une altération organique évidente.
Obs . il. W. D., âgé de 27 ans, aliéné depuis deux ans, d’après le rapport de Yovei‘seer(i), aurait
( 1 ) V oyez !a note de la page 96.
été quelque temps dans un état d’imbécillité. Comme il n’était pas méchant, on faisait peu attention à lui. Depuis quelque temps il a des insomnies, il reste errant des jours entiers, et salit tous ses vêtements. Caractère hargneux , habitudes sobres. Il fut attaqué d’affection pulmonaire, et mourut environ trois semaines après son admission.
À l’autopsie on trouva la dure-mère adhérente au crâne , l’arachnoïde opaque dans une grande étendue, présentant çà et là des taches blanches de lymphe organisée, et au-dessous une grande quantité de sérosité. La pie-mère est très épaisse, ses artères finement injectées, et ses veines très distendues; cette membrane est si résistante et si ferme, qu’on pourrait en quelque sorte l’arracher tout d’une pièce. Le cerveau est très mou, atrophié et exsangue. Les ventricules latéraux contiennent environ 120 grammes (4 onces) de sérosité; les plexus choroïdes présentent des hydatides; le septum lucidum est ouvert; le cervelet est mou. Le poumon droit offre à sa surface quelques taches de lymphe coagulée, le gauche est adhérent dans plusieurs endroits ; les organes abdominaux sont presque sains.
Obs . 12. Jos. L., âgé de 88 ans, atteint de folie sénile trois ou quatre ans avant la mort. L’œii gauche était entièrement perdu, et c’est à peine si L. pouvait se servir de l’autre. A l’autopsie, la duremère fut trouvée fortement adhérente au crâne, qui
était très épais ; ie cerveau mou ; 1 80 grammes (6 onces) de sérosité dans les ventricules ; nerfs optiques très aplatis et atrophiés ; cerveau très injecté précisément en arrière de ces nerfs; artères basilaires et autres ossifiées, aussi bien que l’aorte et les iliaques. Le lobe gauche des poumons renfermait une grande quantité de pus.
Obs . i3. T. B., âgé de 78 ans, atteint de folie sénile quatre ans avant de mourir. Arachnoïde très opaque, ferme, et presque aussi épaisse que la dure-mère; de 3o à 60 grammes (1 à 2 onces) de sérosité entre les membranes, et 90 grammes (3 onces) dans les ventricules; substance cérébrale molle.
Obs . i4. Joseph L, âgé de 75 ans, devint fou quelques temps avant sa mort ; les facultés intellectuelles s’étaient graduellement éteintes. Arachnoïde généralement opaque, avec de la sérosité au-dessous; pie-mère très épaisse et résistante; environ 60 grammes (2 onces) de sérosité dans les ventricules.
Obs . i5. C. H., âgé de 70 ans, fou seulement depuis six semaines d’après les renseignements donnés; mais son aspect et sa manière d’être indiquent une folie sénile plus ancienne. Il y avait diminution générale des facultés de l’esprit et une faiblesse extrême du corps augmentant de jour en jour. Il mourut d’une diarrhée chronique environ six mois après son admission.
Autopsie. (Tête.) Crâne mince, arachnoïde opa*
que et, fort épaisse en quelques endroits; 2/j.o grammes (8 onces) de sérosité dans les ventricules ; nerfs olfactifs ramollis; cerveau généralement mou et sablé de points rouge. (Thorax.) 120 grammes (4 onces de sérosité dans le côté gauche , grandes adhérences et engorgement veineux des poumons, dont quelques parties sont hépatisées. (Abdomen.) Rate et foie petits et pâle ; pancréas tuberculeux.
Je parlerai plus loin de Fapoplexie. et de l’épilepsie, quoique je n’ignore pas qu'elles soient classées par beaucoup d’écrivains parmi les causes de îa folie. Mais comme ces deux maladies sont toujours suivies dTme lésion du cerveau ou de ses vaisseaux, je les crois plutôt la conséquence de la m ê ni e lésion fonctio n 11 el 1 e d u cer v ea u , q u i cl a n s certains tempéraments auraient occasionné la folie, que les causes directes de cette affection (1). En fait, comme nous savons qu’il existe , pour certains individus , une disposition qui les expose à telle maladie, et les met à Fabri de telle autre , nous ne devons pas être étonnés des effets divers qui résultent de causes semblables, agissant sur le cerveau de personnes différentes.
La cause principale, et la plus générale, d’une
(ï) L’épilepsie conduit tôt ou tard à la folie. Suivant M. Esquirol, la moitié des épileptiques de la Salpêtrière sont aliénées. Il en est de même des épileptiques de Gharenton et de Bicêlre ; les uns sont idiots ou imbe'ciles, les autres en démence , quelques uns maniaques et même furieux. A.
lésion fonctionnelle du cerveau , et par conséquent de la folie , est. un exercice forcé de cet orp-ane. Lorsque le cerveau a été pendant trop longtemps tendu sur un sfrjet, il est jeté dans un tel état d’excitement, que ses opérations ne sont plus sous le contrôle de la volonté. La première phase de la folie commence alors; le sang se porte en très grande abondance à la tête ; l’irritation et l’insomnie en sont les conséquences immédiates ; et si un traitement convenable n’est pas administré, Finfïammation en est le résultat. Quand Faction maladive ne peut être arrêtée, elle produit une lésion organique, ou cet état chronique de folie qui s’accompagne de congestion des vaisseaux, d’opacité des membranes avec épanchement séreux au-dessous et dans les ventricules, lésions qu’on observe si généralement dans l’encéphale de ceux qui ont été aliénés pendant un certain temps.
C’est à cette surexcitation que nous devons attribuer un grand nombre de cas de folie , suites de causes morales. En effet, le cerveau étant l’organe de l’esprit , non seulement un exercice trop prolongé des sentiments et des passions cause cette irritation ; mais l’esprit trop longtemps tendu sur des sujets difficiles, ou même sur ceux que notre intelligence peut saisir, lorqu’ils nous intéressent profondément, suffisent pour produire cette surexcitation.
Dans la classe des malades admis à l’asile, les
excès d’étude ne paraissent pas être une cause ordinaire d’aliénation mentale. En voici cependant un exemple.
Obs. 16. G. C., jeune homme estimable, âgé de 126 ans, était entièrement à la charge d’un frère ecclésiastique, qui n’avait lui-même qu’un faible revenu et une nombreuse famille. C. étudiait pour entrer dans les ordres, et son désir de passer un bon examen devant l’évêque, i’excita à une application excessive qui amena du dérangement dans l’esprit. Avant d’être confié à mes soins , il avait été pendant un an placé dans un asile particulieron me rapporta qu’il avait présenté un grand abattement mora 1. 11 me parut dans un état de faiblesse extrême. Je le fis mettre à un bon régime; on lui donna une demi-pinte de porter par jour ; il prit une infusion de gentiane, et une petite dose de rhubarbe de temps en temps, afin de tenir le ventre libre. L’amélioration devint bientôt évidente, au moral comme au physique. Ce mieux continua pendant un mois environ ; les cinq mois suivants, l’amélioration morale cessa; elle reprit au bout de ce temps. Peu à peu le malade recouvra ses facultés , et sortit guéri après neuf mois de séjour dans l’asile. Il fat bientôt en élat de revenir à ses études et d’obtenir l’ordination J’ai appris dernièrement de ses nouvelles : il remplissait les devoirs de ministre à la satisfaction de ses paroissiens.
Les cas suivants sont des exemples remarquables de rinfluence qu’exerce une multiplicité d’objets qui, séparément, sont incapables par eux-mêmes de fatiguer l’esprit. Leur action simultanée surcharge le cerveau, et produit la folie.
Obs. 17. M. P., âgée de 12 i ans (fille), était folle depuis environ trois mois. La maladie se fit sentir d’abord à un faible degré, pendant un voyage à Londres. La nouveauté et la grande variété des objets qui se présentaient à sa vue jetèrent de la confusion dans ses idées-, il ne lui fut plus possible de les remettre en ordre. A son retour à la campagne, cette confusion continua, et la folie éclata. Elle était fort triste depuis le commencement de sa maladie, et avait essayé de se pendre. Elle fut parfaitement guérie dans l’espace de quatre mois.
Obs. 18. Une autre femme de la campagne, âgée d’environ 20 ans, était à Londres pour peu de temps; elle fut précisément affectée de la même manière ; seulement, au lieu de montrer la tristesse et l’abattement qui affligeaient la malade précédente , elle était très gaie, débitait une foule de discours, et agissait comme si elle était constamment entourée de monde; elle ne parlait que théâtres, places, rues, etc., etc. L aliénation se développant graduellement, on fit peu d’attention à la manière d’être de la malade; aucun remède 11e fut administré pendant longtemps, et la maladie devint incurable.
Comme les asiles de Wakefield et d’Hanwel sont établis seulement pour la réception des pauvres , on ne sera pas surpris que le plus grand nombre de leurs habitants , hommes et femmes , y soient envoyés plutôt à la suite de la misère que de tout autre cause morale. Ces circonstances se présentent plus généralement parmi les gens mariés ; car j outre les souffrances personnelles que le manque des choses nécessaires à la vie leur font éprouver, ils souffrent continuellement d’une manière cruelle en voyant , sans pouvoir les secourir , leurs enfants éprouver les memes privations et les accabler de demandes (1).
(1) En France, dans les établissements destinés aux aliénés pauvres, îa misère ne paraît pas être notée comme cause de l’aliénation mentale aussi souvent qu’on pourrait le croire. C’est que chez les pauvres comme chez les riches, ainsi que je l’ai déjà fait observer, les passions n’exercent pas moins leur empire; et de plus, chez les pauvres, les femmes et les enfants ont plus souvent, et surtout plus cruellement , à souffrir dans leurs affections et dans leurs rapports de famille que dans la classe plus élevée de la société, ce qu’il faut attribuer à la grossièreté des mœurs, et principalement à l’ivrognerie, qui ôte à l’homme toute idée de mesure et de convenances.
Voici, du reste, les chiffres que fournissent divers établissements, pour la misère et les revers de fortune considérés comme causes de la folie.
Hospices Je Paris. Bicêtre (hommes), et la Salpêtrière (femmes).
Bicêtre, sur 763 f Infortune , notée 5o | Rapport au Conseil général
Salpêtrière, • — 1,726 f Bevers de fortune, misère, notés 198 ( des hospices déjà cité, i8a3.
Bicêtre, sur 1,095 ( Dénûment, noté Salpêtrière, — 1,412 ( Misère, revers de fortune,
Bicêtre, Sur 3,458 j Dénûment ,
Salpêtrière , — 4»8>4 ( Revers de fortune ,
Rapport
id.,
} ^ | Rapport id., 1 8S5.
Les fréquents exemples de folie, provenant de cette cause, se trouvent le plus souvent parmi les gens honnêtes et laborieux.
Etablissement de
Ga?id.
Hommes } Fem mes,
lur
1S0 ( Manque de travail, avenir mal- 1 272 J heureux, diminution de fortune, |
f 25 ( Guislain , Traité des Phrè j 07 ( nopatliies , i S3 5.
Maison à3 asile de liouen.
Hommes , Femmes ,
eu r
| Misère, revers de fortuite , j
[ 25 ( Parcharpe, Rer.h. statist., etc,
! aS | 18 3g .
Asile de Lyon (Hospice de l’Antiquaille).
Hommes , Femmes ,
sur
r ' iltfitère et mew <!. foruine ,
[ / Bottex, Rapport statist, sur
! 92 J les aliénés de l'Anii- I 7S J quaille. Journaux de mé-
' dccine, 2840.
A l’asile du Mans :
La misère est notée 2 fois seulement, mais les revers de fortune le sont 27 fois. (Noie de M. Eloc Demazy, citée par M. BrièredeBoismont, Gazette des Médecins praticiens, n° 27, 18^0.)
Dans les établissements où n'entrent que des malades qui paient une. pension, ce n’est plus la misère combinée avec les revers de fortune qu’on trouve notés , mais cette dernière cause seulement, les revers de fortune. L’influence alors est, de toute évidence, purement morale.
Les revers de fortune sont notés par M. Brière de Boismonl (art. cite) 17 fois sur 120 malades placés dans l’établissement qu’il dirige.
A Charenton , M. Esquirol [Rech. hist, et statist,, 1 835) note les revers de fortune 4 9 fois sur r , 870 ;
Et dans son établissement d’Ivry, 1 4 fois sur 1G7.
Si on avait pris soin, dans la plupart des relevés fournis par les établissements publics ouverts aux classes pauvres, de séparer le dénùment ou la misère d’avec les revers ou les pertes de fortune, il serait bien évident alors que la misère seule se montre rarement comme cause unique de l’aliénation mentale. En additionnant les chiffres désétablissements asiles seuls, on trouve que sur 1 5, 1 45, la misère, combinée avec les revers de fortune, est signalée 920 fois ; mais si on défalquait cette dernière circonstance (les revers de fortune) , le chiffre 920 serait bien diminué; car M. Etoc Demazy, qui prend en considération cette diffé-
9'} A L 1 : É JS A T I O N M E K 1 A L E .
Un malheureux, qui maintenait sa famille dans une honnête aisance, est, par des revers dans le commerce ou tout autres circonstances fortuites, ruiné ou mis dans l’impossibilité de gagner de quoi soutenir sa femme et ses enfants; il ne veut pas avoir recours à l’assistance publique ; et quand enfin il y est forcé par une cruelle nécessité, il reçoit des mains d an agent sans cœur et sans pitié un si mince secours, qu’il suffit à peine pour entretenir sa misérable existence. Son corps est amaigri par le besoin , et le cerveau , participant à cette faiblesse générale, ne peut supporter plus longtemps la surexcitation où le jette l’inquiétude , sans que ses fonctions n’en soient altérées.
Ob s. i8. J. P., surveillant , avait une femme et une nombreuse famille. Sa position était heureuse, quand il répondit; pour une personne qui fit faillite. Mis en demeure de payer, il fut entraîné
rence, a noté 2 lois seulement la misère, el 27 fois les revers de fortune, et cependant, c’est dans un asile public que ce médecin a obtenu ce résultat.
Je ne veux certes pas nier absolument que la misère ne soit une circonstance propre à favoriser le développement de la folie, mais c’est plutôt sa perspective qui est la cause de celte maladie, et, sous ce rapport, la remarque que fait plus loin M. Eiîis , et qu’avait faite M. Esquirol (page 97, noie), des avantages qui résultent pour les aliénés pauvres de recevoir, à leur sortie de l'établissement, un secours en argent, confirme ce que je viens de dire, que c’est surtout la crainte de la misère plutôt que la misère elle-même qu’on doit considérer comme cause de la folie. Cette cau3e est par conséquent plutôt moua'e que physique. A.
dans des difficultés qu’il ne put surmonter, et réduit peu à peu à une extrême misère, il se trouva à la fin manquer des choses les plus nécessaires. Ses inquiétudes journalières le rendirent en peu de temps aliéné. li était dans un état physique bien faible, par suite apparemment d’une nourriture insuffisante, lorsqu’il fut admis dans l’asile. Il me confia, après sa guérison, que, n’ayant pas toujours une nourriture suffisante pour sa famille, il quittait sa maison à l’heure du dîner, pour lui éviter la peine de la voir jeûner, tandis qu’elle n’avait à partager qu’un bien chétif repas. Au bout de quelques mois, il se rétablit» grâce à une occupation active et à une nourriture convenable. Son esprit fut tranquillisé par la promesse d’un emploi lorsqu’il sortirait. Il obtint cet, emploi, et, de retour chez lui, il continua à s’y bien porter.
Obs. 19. *M. À., en utilisant ses talents de peinture et de musique , parvint à une belle position sociale et put soutenir ses vieux parents. Elle gagna de quoi acheter une maison , et possédait, en outre, un peu d’argent venant d’une propriété foncière. Avec l’âge, elle devint incapable de continuer ses leçons, et nonobstant l’économie la plus rigide , son petit capital fut bientôt dépensé. Elle se vit obligée de se défaire de sa maison • et l’acheteur, profitant de la nécessité dans laquelle elle était , l’obtint pour le tiers de sa valeur. Le chagrin et l’inquiétude résultant de ces
malheurs accumulés, produisirent sur sou esprit actif et impressionnable une influence si puissante , qu’elle en devint folle.
Obs. 20. M. Pt., demeurant autrefois à Londres, vendait des habits de toile, tout faits, pour enfants. Par son industrie et son économie, elle vivait dans l’aisance, et son commerce ayant augmenté, elle fit réparer à ses frais la façade de sa boutique. Quelque temps après, le propriétaire lui signifia l’ordre de déloger, quoiqu’il eut promis, lors de la réparation, de lui faire un bail de sept ans. N’écoutant aucune représentations, il ne lui donna même pas de dédommagement. M. R. fut donc obligée de quitter son commerce et d’abandonner les affaires. Nayant pas d’autres moyens d'existence, la perspective de la misère l’effraya ; son esprit, toujours inquiet, amena une insomnie complète à laquelle succéda la folie. Peu de temps après le début de là maladie, la malade entra dans l’asile j elle était dans un grand état de fureur. Mais du calme étant revenu dans son esprit, l’attention se porta bientôt sur plusieurs ouvrages analogues à ceux auxquels la malade avait jadis été occupée, et qui se confectionnaient dans l’établissement. Elle s’offrit d’elle-même à couper quelques bonnets et des habits de toile pour enfants. Depuis lors elle commença à se guérir, et peu de temps après elle fut congédiée.
Obs. 21. J . G., âgé d’environ 5o ans , faisait valoir autrefois une petite ferme, et en dirigeait une
DES CAUSES DE LA FOLIE. g5
autre située autour de l'habitation de son propriétaire. C?était un homme honorable et très estimé de son maître. Pendant l’état de souffrance del’agriculture et des intérêts commerciaux, lors de la grande panique de 1825, il perdit de l’argent, et le zèle, le travail le plus actif, ne purent empêcher son fermage d’être arriéré. Il était excellent père, et la crainte de voir sa nombreuse famille réduite à la pauvreté , vint obséder son esprit : il ne dormait plus, était agité ; il devint mélancolique et incapable de continuer ses occupations, malgré l’intime conviction que de grands efforts étaient nécessaires pour éloigner une ruine imminente. Sa famille ne voulait pas le faire soigner hors de la maison , et son propriétaire se conduisit bien envers lui. Mais comme rien ne pouvait calmer son agitation, on fut, après d’inutiles efforts, obligé de le. faire entrer à l’asile de Wakefield. La tête était chaude, les extrémités étaient froides, l’estomac et les intestins dérangés; les nuits étaient sans sommeil. Des applications froides sur la tête, des révulsifs aux extrémités, et des remèdes propres à rétablir les organes de la digestion , le tout combiné avec l'éloignement de la famille et des autres causes qui pouvaient rappeler le souvenir pénible des anciennes idées, amenèrent bientôt la guérison ; et le malade put être rendu à ses occupations.
La pauvreté est non seulement l’origine de beaucoup de cas d’aliénation mentale, mais encore très souvent la cause des rechutes. L éloignement
des scènes de misère qui ont été si douloureuses pour l’esprit, 1 attention portée sur d’autres objets, et l’influence d’une bonne nourriture ont souvent produit des effets salutaires en peu de temps , et rendu les malades à la santé. Mais le retour à la misère qu’ils avaient oubliée a , dans bien des circonstances, reproduit presque immédiatement de nouvelles attaques. C’est un fait qui ne saurait être trop sérieusement médité par ceux dont le devoir est de veiller aux besoins des pauvres. Avec quelques livres sterling sagement employées on arracherait, dans ces circonstances, non seulement un malheureux aux souffrances qui ont été la cause de sa maladie, mais on épargnerait à la paroisse les frais nécessaires pour le soutenir très probablement le reste de ses jours, lui et sa famille, jusqu'à ce qu’elle pu! se suffire à ellemême. Dans le courant de ces dernières années, grâce au legs du généreux John Harrison, Esq. de Londres, qui donna mille livres sterling à l’asile de Wakefield, les magistrats chargés de la surveillance de cet établissement ont pu accorder quelques livres sterling à des malades qui avaient été guéris et congédiés, lorsque les circonstances paraissaient nécessiter ces secours. L’idée consolante d’avoir un petit pécule sans avoir recours à l'assistance des overseers ( i) , tranquil-
(ij Les overseers sont des espèces d’inspecteurs chargés delà surveil» 1 ance des pauvres et de la distribution des secours dans les paroisses. A»
DES CAUSES DE LA FOLIE. gj
lise leur esprit jusqu’au moment où ils peuvent obtenir un emploi. Cette influence a, je le dis sans hésitation , dans bien des cas, préservé ces malheureux d'une rechute immédiate (i).
L'observation suivante est un exemple frappant des bons effets que produit une assistanceopportune quand des inquiétudes vives, produites par la misère, sont la cause de la folie.
Obs. 22. G. VV., tisserand, âgé de 53 ans, était fort adroit et avait des habitudes très sobres. Mais ayant une très nombreuse famille, il se trouva dans une position fâcheuse , par suite de Pexiguité de son salaire et des maladies de plusieurs de ses enfants. Ces circonstances occasionnèrent un accès de folie. Il fut admis dans l’asile de Wakefield, et après y être resté huit mois, il fut parfaitement guéri. Pendant son séjour à l’asile, sa fille aînée, par sa bonté et son dévouement, parvint, à l’aide de son travail et de la plus stricte économie , à se soutenir, elle et les jeunes enfants, sans avoir recours aux dons de la paroisse. Mais le loyer, montant à 5 livres ster» ling, restait dû ; il leur fut impossible d'y pourvoir.
(i) J’ai fait souvent la meme observation pendant que j’étais médecin de la division des aliénées de l’hospice de la Salpêtrière. J’ai quelquefois prévenu les funestes effets de la misère qui menaçait nos pauvres femmes convalescentes au sortir de l’hospice. Plusieurs de ces mêmes convalescentes parvenaient par leur travail à se créer une ressource pécuniaire qui leur était délivrée au moment de leur sortie. C’est principalement à ces malheureux que les secours Monthyon seraient éminemment utiles. Esquirol.
gB ALIÉNATION MENTALE.
Le propriétaire les menaça d’une saisie ; le métier, leur seule ressource, allait être enlevé. La fille arrive à l’asile faire part à son père, alors convalescent, de la mauvaise nouvelle. Le coup porté produisit sur le malade une telle impression , que , suivant, toutes les probabilités , une rechute aurait eu lieu , si on ne lui avait procuré l’argent nécessaire pour solder le loyer. Grâce à ce don , le malade s’en retourna chez lui, le cœur plein de joie et de reconnaissance.
Je ne puis m’empêcher de citer une observation extraite du rapport de mon successeur à Wakefield , le docteur Corsellis , médecin fort intelligent. Elle démontre d’une manière péremptoire l’avantage d’une pareille assistance.
Une pauvre femme, mère d’une nombreuse famille , du pays de Leeds , sous le poids d’une mélancolie produite par la misère , avait attenté plusieurs fois à ses jours. On découvrit que la cause première du désordre de l’esprit tenait à ce qu elle se voyait dans l’impossibilité de payer une dette de 20 livres sterling. Les autorités de la paroisse de Leeds, informées de cette circonstance, lui allouèrent unanimement , avec l’humanité qui leur est particulière , sur les fonds légués par Harrison, la somme nécessaire à l’acquittement de la dette. Les créanciers acceptèrent comptant 10 schellings pour livre sterling, et 10 livres sterling acquittèrent le montant de la dette. La gaieté de la malade reparut avec le soulagement de i’ame. Elle se
rétablit rapidement , et quelques mois après elle fut renvoyée , parfaitement guérie.
Des méditations trop profondes sur des sujets religieux sont, après la misère et les chagrins, les causes morales qui , autant que j’ai pu m'en assurer, ^développent le plus grand nombre des cas de folie, à Wakefield. On dit qu’il y a fort peu d’aliénés par cette cause dans les établissements du continent. Cette grande disproportion est, au premier abord , un sujet de surprise ; mais, quand on réfléchit que les discussions religieuses sont défendues dans certains pays, et que dans d’autres elles n’ont jamais lieu, à cause du manque de foi des classes supérieures , et de l’ignorance et de l’obéissance aveugle et superstitieuse aux paroles du prêtre qui régnent dans les basses classes, tout le mystère disparaît.
En Angleterre, où il y a plus de sectaires de toutes espèces que partout ailleurs, si on excepte l’Amérique, la religion pénètre plus immédiatement dans la demeure du pauvre ; elle y devient un sujet de pensée et d’examen. Partout où règne une grande variété d’opinions, et où la liberté de discussion est admise , l’attention est naturellement en éveil et les passions sont excitées. Quand l’immortalité de l’aine et les terribles réalités de l’éternité viennent à faire une première impression sur l’esprit, l’homme, qui auparavant n’avait jamais réfléchi sérieusement sur ces ma-
tières, qu’il s’empressait autrefois de repousser comme vaines et trompeuses , s’y arrête maintenant; il dévoue alors tout son temps et toute l’énergie de son intelligence à l’investigation d’un sujet qui absorbe tous les autres. Lorsqu’il s’aperçoit que sa conduite a été diamétralement opposée à ce qu’enseigne la morale pure de l’évangile, et qu’il s'applique à lui-même les effrayantes menaces de l’Ecriture , sans recevoir les consolations de ses promesses, l’anticipation de cette misère éternelle, à laquelle il se croit dévolu , le jette enfin dans la folie la plus affreuse, résultat de là suractivité que de semblables pensées développent dans le cerveau.
Obs. a 3. *W. A., marchand de fromage, âgé d’environ 36 ans, marié, père de famille , fut vivement alarmé, il y a dix ans, par les paroles de l’Écriture-Sainte contre le péché d’intention (wilful sin). El! es firent une impression tellement puissante sur lui , que pendant quinze jours il ne put dormir. Son esprit se dérangea; il fut envoyé dans un hôpital , et de là promptement déposé dans une maison de fous particulière. N’y trouvant aucune consolation religieuse, il se détermina à faire quelque sacrifice pour en obtenir. Dans ce but, prenant les paroles de l’Ecriture à la lettre, il essaie de s’arracher l’œil droit. Cette mutilation est prévenue; mais le malade reste dans l’accablement, se tient continuellement à genoux, et repousse toute espèce d’encouragement et toute consolation.
Après quatre ans passés dans cet état, il lut transporté à l’asile d’Hanwel, où, par degrés, il devint plus calme. Peu de temps après il lui vint à l’idée de passer son temps à faire des souliers. Ce travail eut un heureux effet ; le malade se rétablit peu à peu et fut renvoyé de l’établissement. Il retourna chez lui, soutint sa famille pendant dix-sept mois. Mais alors il fut repris d’une nouvelle attaque et reconduit à Hanwel. U reste à l’hôpital, l’esprit tantôt bien , tantôt dérangé.
Obs. 24. M. D. , âgée de 42 ans ? est folle depuis plusieurs années. On attribue à des idées religieuses erronées la cause de la folie. Il parait qu’elle demeurait, il Y a quelques années, avec sa cousine, qui était mariée, et qu’elle avait l’habitude de répéter au mari les conversations qui avaient lieu entre elle et sa cousine, surtout lorsqu’il en avait été le sujet et qu’on avait parlé de lui d’une manière peu gracieuse. Par suite de ces communications , des querelles eurent lieu entre le mari et la femme, qui, à la fin , se séparèrent. M. D. eut de vifs regrets de sa conduite, mais il était trop tard ; elle se mit dans la tête qu’elle était coupable d’un grand crime et qu’elle n’obtiendrait jamais son pardon de Dieu. Ma intenant elle est sous l infîuence d’idées fausses et pénibles; elle dit qu’elle a commis le péché impardonnable contre le Saint-Esprit, et que réternelle misère est son sort inévitable. Elle est d’une santé en général délicate; on cherche à détourner son esprit des sombres pensées qui l’as-
siègent continuellement, en lui donnant le plus d’occupation possible.
Obs. T. A., âgé de 3o ans, est devenu fou un an avant son admission. La maladie se développa graduellement à la suite de pensées et de vives inquiétudes religieuses. Il était marié, mais il avait mené une vie libertine, et quoiqu’il ne fût pas ivrogne, il avait l’habitude de perdre au cabaret le temps et l’argent qu’il aurait dû employer à soutenir sa famille. Il ouvrit les yeux sur ses fautes, et mettant de côté les promesses de pardon contenues dans l’Evangile pour ceux qui ont un véritable repentir, ou bien s’imaginant qu’elles ne pouvaient lui être applicables , il perdit l’espoir et devint tout à fait malheureux : il ne voyait que condamnation. Le sommeil se perdit, et le cerveau fatigué acquit un tel état d’irritation , que la fol ie s'ensuivit. Dans son hallucination , le malade s’imaginait qu’il était différent de tous les autres hommes, non seulement dans les opérations de l’esprit, mais encore pour l’organisation du corps, qu’il n’avait pas de sang. Ayant vainement demandé qu’on le saignât pour prouver ce qu’il avançait , il saisit un jour l’occasion de s’emparer d’un couteau, et d’un seul coup il se coupa presque entièrement le premier doigt de la main gauche. Quoique cette opération l’eût convaincu qu’il était dans l’erreur, ses autres idées demeurèrent aussi absurdes. L’esprit était toujours tellement agité, qu’on ne put, pendant longtemps,
DES CAUSES DE LA FOLIE. lo3
calmer assez le malade pour l’occuper sérieusement à quelque chose* Enfin une lueur de bon sens commençant à poindre, il parvint à comprendre que si les menaces de l’Ecriture-Sainte sont très alarmantes pour l’endurci ( impenitent ), les espérances et les consolations qu’elles contiennent pour le pêcheur repentant sont également efficaces. Ces idées consolantes lui firent abandonner ses craintes chimériques. La suractivité du cerveau n’avait heureusement pas produit de lésion organique. Le malade guérit parfaitement, et retourna dans sa famille meilleur et plus heureux qu31 n’avait jamais été.
La première cause morale que nous allons citer est le chagrin. Les femmes y sont sujettes en bien plus grande proportion que les hommes. La plupart deviennent aliénées à la suite de la perte de leurs enfants. D’après ce que nous avons déjà dit, il n’est pas nécessaire de s’appesantir sur la manière dont la folie peut, à la suite d’une semblable cause , amener une suractivité du cerveau. Comme dans les cas précédents , l’irritation, l’absence du sommeil et l’inflammation qui en est le résultat , sont en général les symptômes et les conséquences de cette suractivité cérébrale.
Obs. 2 6. R. Y\ . , femme âgée d’environ 35 ans, était folle depuis quelque temps. Elle avait perdu en très peu de temps deux ou trois enfants à la suite de la fièvre ou de la petite vérole. C’était une mère
104 ALIENATION MENTALE.
très tendre : elle fut inconsolable de leur perte. Ait moment de son admission dans l’asile , son chagrin avait diminué. Elle paraissaitavoiroubliéles circonstances particulières de la mort de ses enfants ; seulement elle croyait à leur perte sans pouvoir s’en rendre compte. Elle avait l’habitude de parcourir constamment les galeriesetleschambres à coucher,, regardant derrière chaque porte, dans tous les coins, s’attendant toujours à les retrouver ; et si elle pouvait courir ça et là dans les jardins ou autour des bâtiments, c’était dans le seul but de chercher ses enfants. Elle rentrait ensuite désappointée en se lamentant. Peu à peu on parvint à la faire travailler; elle recouvra la santé, et se porta tout à fait bien par la suite. Elle fut renvoyée 18 mois après son admission.
Oh s* 27. S T. était folle depuis deux ans lorsqu’elle fut admise da-nsla maison. Elle était un jour assise à déjeuner avec son mari, et lui demandait s’il n’était pas malade : il lui répondit que non ; ffu’il était aussi bien portant qu’à l’ordinaire. Peu après elle le quitta pour monter les escaliers de son appartement; à peine était-elle hors de la chambre , qu’elle entendit tout à coup un bruit, comme si quelque chose était tombé ; elle descendit immédiatement et trouva son mari à terre, et ne pouvant se relever. Il lui parla , et elle courut â la porte du voisin demander que quelqu’un allât chercher un médecin ; mais lorsqu’elle rentra , son mari n’exîslait plus. Cette mort subite la laissa
DES CA. USES DE LA FOLIE. î JO
seule avec quatre enfants et sans secours. On lit une souscription en sa faveur; mais l’effet de cet événement soudain sur le système nerveux produisit un tel affaiblissement d’esprit, , qu’elle était incapable de s’occuper de la moindre chose. Elle n’avait plus de sommeil , et passait les nuits à parcourir sa chambre dans le plus profond désespoir. Malgré toutes les marques d’amitié qu’on put lui témoigner, son état empirant toujours, on la fit entrer dans un hôpital, d’où elle fut renvoyée comme incurable. Elle mourut à la fin d’épuisement.
Obs. 28. H. G., âgée de 36 ans, était folle depuis trois semaines seulement, lorsqu’elle fut admise. La misère et les remords l’avaient jetée dans rabattement le plus profond; il paraît qu’elle fut réduite, il y a quelques temps , à mendier son pain et celui de son petit garçon , âgé d’environ 4^5 ans. Dans son chagrin, elle résolut de vendre pour une guinée son enfant à un ramoneur. A peine eut-elle commis ce crime , que le repentir s’empara de son cœur; elle sortit pour retrouver l’homme, lui rendre son argent, et réclamer l’enfant. Dans son inquiétude, elle parcourut toute la nuit les environs, dans toutes les directions, mais ce fut en vain; elle ne put obtenir aucune nouvelle. Aux sentiments pénibles inspirés parla nature, se joignit la mortification d’avoir été volée deda guinée prix de la vente de son enfant , ou de l’avoir perdue. Elle envisageait cette perte comme une juste pu-
Io6 ALIÉNATION MENTALE*
nition du crime qu’elle avait commis : elle ne cessa de rôder de tous côtés, demandant aux ramoneurs des renseignements sur son enfant. Ses démarches multipliées furent vaines : il ne put jamais être retrouvé. La santé physique et les facultés morales , comme on doit le supposer, ne purent à la fin résister à la double influence des chagrins et du besoin. Cette femme fut arrêtée comme aliénée errante, et envoyée à l’asile de Wakefield, où je l’ai laissée sans espoir de guérison, deux ans après son admission. Dans cette observation, les remords étaient probablement autant que pouvait l’être le chagrin la cause de sa folie.
La violence faite aux affections naturelles, ainsi que nous Lavons vu dans les cas précédents , n’est pas la seule manière dont le chagrin produit la maladie. L’observation suivante est un exemple
frappant de l’effet d’un sentiment purement moral. N
Obs. 29. J. F. avait été 18 ans portefaix dans un magasin. Il possédait Sa confiance de celui qu’il servait. Il existait un ordre, pour tous les employés, de rentrer à dix heures du soir; il y manqua , ce qui déplut à son maître ; la mésintelligence s’établit entre eux : ils se séparèrent. La perte de son emploi et de la confiance de son maître accablèrent J. F. de chagrin ; et quoiqu’il entreprît des affaires avec la perspective la plus favorable, il lui fut impossible d’y apporter les soins convenables , et il ne
réussit pas. Tout cela augmenta ses tourments; des inquiétudes constantes j compliquées de maux de tête , amenèrent la perte du sommeil ; ces symptômes augmentant de plus en plus, il devint fou et fut déposé dans un asile. Le malade s’est rétabli, mais incomplètement. Il est resté depuis sujet à des rechutes.
Il y a cependant une ou deux causes morales dont les puissants effets sur le système sont généralement connus, mais dont on ne se rend pas compte facilement. Explique-t-on de quelle manière la joie ou une terreur soudaine tuent quelquefois subitement? comment d’autres fois ils produisent immédiatement l’idiotisme ou la folie?
Le docteur Mason Good cite plusieurs exemples de mort subite par une joie instantanée, et rapporte les circonstances d’un cas qu’il observa lui-même sur un ecclésiastique dont il était l’ami intime, mais dont la mort ne fut pas aussi immédiate.
Cet ecclésiastique avait consenti à être un des exécuteurs testamentaires d’une personne de sa connaissance , un peu vieille, qui avait une propriété considérable. Quelques années après, alors que son revenu était très limité, il reçut la nouvelle inattendue que le testateur venait de mourir, le laissant seul exécuteur testamentaire et légataire universel de ses propriétés, montant à 3o,ooo liv. sterling de revenus, enterres. Il arriva à Londres fort agité, et, en ouvrant sa porte, il fut pris d’une
attaque d’apoplexie dont il ne fut jamais bien guéri; car quoiqu’il conservât son intelligence et l’intégrité de ses fonctions organiques, il avait; l’esprit faible et craintif. L'hémiplégie avait tellement affaibli le côté droit, qu’il était impossible au malade de marcherai! delà de quelques pas.
Un exemple de mélancolie , à la suite de terreur subite, arriva, il y a quelques années, dans le nord de l’Angleterre. Une dame était sortie dans la matinée pour aller faire une visite; elle devait rester assez longtemps. Les domestiques profitèrent de l’absence de la famille pour concerter une partie de plaisir dans la maison; la bonne d’enfant, pour s’amuser sans être interrompue par la petite fille confiée à ses soins et qui ne voulait pas rester seule dans son lit, prit la résolution de l’effrayer pour la faire rester tranquille. Elle babille une espèce de mannequin qu'elle place au pied du lit, et dit à l’enfant que s’il remue ou s’il crie, cette figure l’emportera. La mère, fortement préoccupée de l’idée qu’il se passait quelques désordres dans sa maison , se décide à rentrer. Elle trouve ses domestiques dans la joie, et dansant. Elle s’informe de l’enfant, on lui dit qu’il est au lit; elle monte rapidement et trouve l’épouvantail au pied du lit: son enfant avait les yeux fixés dessus; mais, à son inexprimable horreur, il était mort.
J’ai observé moi-même un cas de folie causé
directement par la peur.
Obs. 3o. Une femme se promenait avec sou
mari dans le marché d’une petite ville de la province d’York. En apercevant un attroupement, elle approcha pour voir ce qui se passait; au même instant un grand ours qui dansait et qu’un homme montrait au public, se tourna subitement et plaça ses pattes de devant sur les épaules de la dame, qui fut saisie d’une excessive frayeur. Elle rentra chez elle aussitôt , mais sa terreur était si grande qu elle ne put dormir. On ne pouvait lui ôter de l’idée que l’ours allait à tout moment la dévorer. Quand je la vis, quelques mois après l’événement, elle était dans la plus grande tristesse, refusant toute nourriture, sur ce fondement , qu’on ne lui en offrait qu’a fin de Tengraisser pour l’ours. Elle n’avait pas de sommeil et elle était fort effrayée du bruit d’une machine à vapeur, située près de la cour 011 elle était logée. On la plaça dans un autre endroit, loin du bruit qu’elle rapportait aux hurlements de l’ours. Par la suite elle dormit mieux. On soutint l’existence pendant neuf mois, en introduisant de force des aliments dans l’estomac, car la malade opposait la plus grande résistance : elle mourut enfin d’épuisement.
Da ns ces circonstances, et autres cas semblables, l’effet immédiat de la commotion sur le système
nerveux est de diminuer l’action du cœur; et quand cette action cesse complètement, la mort en est le résultat. Lorsque le choc n’est pas assez violent pour causer une interruption entière des
battements du cœur, cet organe reprend peu à peu ses fonctions, mais les circonstances qui ont causé la commotion continuent de faire une vive impression sur l’esprit, et produisent une surexcitation du cerveau. On observe alors, après que le pr emier effet a été produit, la même inquiétude et l’impulsion du sang vers la tête qui accompagnent la folie provenant de cause morale (i).
La manière dont Fidiotisme (2) se développe est plus difficile à expliquer. Il est probable que , dans ces cas , le cerveau éprouve , par le retrait subit du sang, une lésion physique qui ne disparaît plus ensuite. Je pense du reste que nous devons avouer notre ignorance sur la manière exacte dont les passions agissent pour produire des effets aussi puissants sur les organes.
L’orgueil humilié, un amour déçu, la jalousie et toutes les autres passions qui excitent (3) trop fortement le cerveau , produisent la folie d’une manière aussi certaine que toutes les causes morales que j’ai signalées. Dans les observations suivantes, que j’ai vues moi-même, ces passions ont été les causes de la maladie.
( 1) Est-ce que, pour le docteur Ellis, la frayeur n’est pas une affection morale, une passion qui peut causer la folie comme les autres passions?
Esquirol.
(2) La démence.
(3) Les passions excitent-elles toujours le cerveau? Dans bien des cas
ne sont-elles pas débilitantes et même sédatives? Esquirot,.
Ohs. 3 1 . J. W . a été aliéné pendant un an. Ce» tait un jeune homme de s3 ans, dont la condition ne pouvait être considérée comme appartenant à celle des pauvres, et n’y aurait même jamais appartenu , si une attaque de folie n’avait rendu ce jeune homme incapable de rempliraucun emploi. J. W. était commis dans une boutique de vente en détail, à la campagne. II était bien fait, avait de belles manières, et se montrait plein de suffisance et de vanité. Il était même très romanesque; il devint amoureux d’une jeune dame, et se mit dans la tête qu’infailîiblement il serait accepté dès qu’il aurait fait connaître! ses intentions. Plein d’orgueil et voulant mettre ses démarches d’accord avec les usages, il adressa ses propositions delà manière la plus formelle. Mais, à son grand étonnement, non seulement ses propositions furent rejetées, mais il fut, d’après ses propres expressions, renvoyé avec le mépris le plus dédaigneux. C’était plus que son orgueil offensé n’en pouvait supporter ; et ce n’était pas tant la perte de la dame qui l’affectait , que la manière dont sa demande avait été reçue. Ses facultés furent bouleversées ^ il n’eut plus de repos, ni le jour ni la nuit, et une folie incurable éclata. À l’époque de son admission , le malade avait oublié les pénibles impressions qui l’avaient tourmenté au début de la maladie, et se plaisait à penser qu’il était un grand homme. 11 se montrait très obligeant, et pendant longtemps il servit, comme clerc, à l’office divin. Il mourut