A LI É N A TI O N M E N TA L K
phthisique, environ onze mois après son entrée à l’asile .
Obs. So.. E.C., femme, âgée d’environ 3o ans. On ne sait pas exact ement depuis combien de temps elle estaliénée. La maladie fut ici, comme dans le cas précédent, l’effet de l’orgueil offensé. E. G. était jeune et belle, mais elle avait des vues ambitieuses; aussi s’était-eïle attachée à une personne d’une position sociale bien supérieure à la sienne, et la mortification qu’elle éprouva d’avoir été dédaignée à cause de la différence des rangs fut une insulte à son orgueil qu’elle ne put surmonter : une aliénation mentale incurable éclata. Plusieurs années de maladie n’ont pas diminué son amour-propre, et bien qu’elle travaille dans la maison comme domestique , profession qu’elle exerçait avant de tomber malade, elle ne manque jamais, quand elle n’est pas occupée , de se livrer à ses idées d’orgueil : elle s’attribue une riche voiture, agit avec la plus grande hauteur envers tous ceux qui l’entourent, et surtout en présence des étrangers. Elle est passionnée pour la toilette, et afin d’attirer l’attention, elle préfère se parer d’une manière grotesque plutôt que de ne pas se faire remarquer. La satisfaction de cette passion innocente paraît lui faire beaucoup de plaisir. Elle est en général très heureuse , mais il n’y a pas d’espoir que cette maladie puisse jamais guérir.
Obs . 33. M. T. , âgée de 3o ans, malade depuis quatre mois. Cause : amour contrarié. Il y a en-
DES CAUSES DE LA FOLIE, i l 3
yiron six ans, M. T. avait contracté un engagement avec un jeune homme, qui la quitta après lui avoir promis le mariage. Elle assure que son esprit n’a jamais été sain depuis, quoiqu’elle ait continué de travailler régulièrement excepté depuis quelques semaines. Elle avait présenté des symptômes évidents d’aliénation : ainsi elle négligeait ses affaires et allait chez les personnes qu’elle connaissait leur dire que l’état de son esprit ne lui permettait pas de travailler. Huit jours avant son admission , elle passa une nuit entière dans la rue, et depuis des idées de suicide ont germé dans la tête de cette malade. Elle fut guérie et renvoyée après onze mois de séjour dans l’asile.
Obs. 34. E. S., âgée de 07 ans, mariée, est malade depuis cinq ans, par suite de la jalousie de son mari. Elle était couturière et avait demeuré un an à Saint-Luke’s , d’oit elle était allée chez des personnes de connaissance , dans le Dorsetshire. Cette malade montre la plus violente antipathie contre son mari, pour lequel elle n’a aucune douceur, aucune obligeance. Lui, au contraire, est fort attentif à son égard , et ne peut l’amener à de meilleurs sentiments ; il lui apporte du thé et d’autres petites provisions qui ne se trouvent pas dans l’établissement. Mais tout cela est reçu de mauvaise grâce, et quelques fois même elle ajoute les coups aux paroles. Lorsqu’elle est occupée, ce qui, fort heureusement pour elle et pour les autres, a lieu habituellement, elle est tranquille; mais la plus
Il4 ALIÉNATION MENTALE.
légère allusion à son mari suffit pour la jeter immédiatement dans un accès de rage,
Obs . 35. M. D., âgée de 3o ans. n’a été folle que quelques semaines. Elle avait été élevée pour être couturière; malheureusement elle fut séduite par un officier auquel elle était fort attachée; et, après avoir vécu quelque temps avec lui, il la quitta pour une autre. Le chagrin, l’orgueil humilié, la jalousie, toutes les passions ensemble , produisirent un état de désespoir qui finit par amener la folie. La malade passait des nuits sans sommeü ; les sécrétions naturelles devinrent irrégulières , et une fureur violente en fut le résultat. Malheureusement le hasard voulut que madame Ellis eût une si forte ressemblance avec la rivale de cette malade, qu'on ne put persuader à M, F), que ma femme n’était pas cette personne. Aussi, dès qu’elle l’apercevait, sa rage ne connaissait plus de bornes. On évitait, autant que possible, d’occasionner cette irritation, en renfermant la malade da ns sa chambre quand ma femme devait traverser les cours ; mais une ou deux fois on eut le tort de négliger cette précaution , et la malade s’élança sur madame Ellis avec la férocité d’un tigre , et , c’est à la lettre, lui arracha presque tous ses vêtements avant que les surveillantes ne fussent parvenues à la délivrer. Dans une autre occasion, elle rencontra ma femme seule, dans une galerie haute qui servait de dortoir; elle disparut soudainement ; ma femme courut vers la porte et n’eut
DES CAUSES DE LA FOLIE. Iï5
juste que le temps de sortir avant qu’elle ne revînt sur elle. La malade était allée dans une chambre prendre un grand pot d’étain avec lequel elle avait, dit-elle, l’intention de la tuer. Elle n’était violente envers aucune autre personne; elle suppliait même ma femme, puisqu’elle lui avait enlevé son amant, d’être bonne pour lui. M. D. mourut phthisique , environ deux ans après.
Nous avons considéré les causes, soit physiques, soit morales, qui agissent directement sur le cerveau, nous nous occuperons maintenant de rechercher avec soin celles qui l’affectent par sympathie. Il est à peine nécessaire d’insister pour prouver que le cerveau et le système nerveux sympathisent avec toutes les autres parties du corps. Car comment expliquer autrement l’influence de la dentition, de la présence des vers dans les intestins, l’action des piqûres des différentes parties du corps, qui donnent lieu à des convulsions que tout le monde reconnaît dépendre d’une affection du cerveau? L’irritation morbide de la partie lésée la première se propage sur toute la continuité des nerfs, jusqu’à ce qu’elle atteigne* le cerveau; l’irritation transmise à cet organe, les convulsions surviennent. Mais l’irritation du cerveau une fois produite, ne cessera pas toujours avec la cessation de la cause , et souvent les convulsions persistent encore quelque temps après que la cause primitive a dis-
Il6 ALIÉNATION MENTALE.
paru. C’est précisément de cette manière que les
maladies de l’estomac, du foie, des poumons, des intestins, etc., agissent sur le cerveau et produisent la folie. Dans la nombreuse classe des maladies mentales par cause sympathique, les plus faciles à guérir sont celles qui se sont développées à la suite d’une lésion des viscères digestifs. Il existe ordinairement alors un ensemble de symptômes hypochondriaques qui persistent pendant un certain temps avant que l’on puisse prononcer si réellement il y a folie.
Obs. 36. F. G,, âgé de 4 1 ans, est sujet à de fréquentes attaques de folie. On ne peut découvrir aucune autre cause qu’une lésion dans les fonctions des organes digestifs. C/est un homme honnête, sobre et grand travailleur; bon mari et père tendre, quand il ne souffre pas de son affreuse maladie. Les attaques sont ordinairement précédées des symptômes suivants : langue blanche et épaisse , haleine fétide, digestions mauvaises, avec des douleurs dans la région épigastrique ; constipation ; ensuite surviennent l’insomnie, des douleurs dans la tête; les yeux deviennent rouges, et le malade s’imagine que des esprits invisibles l’entretiennent des infidélités de sa femme. Il demande souvent des purgatifs très actifs pour faciliter les évacuations; et Ü faut, pour soulager la tête , recourir aux saignées locales et aux applications froides. Aussitôt après ce traitement, les symptômes diminuent peu à peu, et comme il n’existe aucune cause morale réelle qui
DES CAUSES DE LA FOLIE. j I 1 7
puisse entretenir la maladie, ils finissent par disparaître complètement. Mais l’état des organes digestifs demande une grande surveillance, non seulement dans la convalescence, mais meme pendant la meilleure santé, car s’il survient du trouble dans ces organes, une attaque de folie en résulte aussi sûrement que l’esquinancie chez les personnes qui sont prédisposées à cette maladie, quand elles s’exposent à un froid intense.
Il est souvent fort difficile de déterminer si le dérangement des fonctions du ventre, au lieu de produire la lésion du cerveau, ne provient pas plutôt de la maladie de cet organe, puisque l’estomac, les intestins, etc., sympathisent tout autant avec le cerveau, que le cerveau sympathise avec eux. Cependant , quand nous sommes dans l’impossibilité de trouver une autre cause de l’aliénation mentale, et que nous voyons la maladie cesser aussitôt que les fonctions abdominales sont rétablies, nous sommes fondés à conclure que l’origine de la maladie est dans les organes du ventre.
INous avons observé plusieurs cas de folie dans lesquels le cerveau paraissait être affecté sympathiquement par des lésions du poumon. Mais comme au commencement de la maladie il est rare de voir l’existence simultanée des deux affections, celle des poumons et celle du cerveau, quelles paraissent plutôt alterner, et que, de plus, nous ignorons les antécédents des malades et à quelle date nous devons faire remonter l’origine de la lésion pulino-
naire, il est très difficile de déterminer quel est l’organe, le poumon ou le cerveau, qui est; le premier attaqué. Dans bien des cas, cette espèce de folie parait être combinée avec une prédisposition héréditaire.
Obs . 3y. Il y a quelque années, unejeune femme moravienne, très intéressante, était confiée a mes soins. Depuis quelque temps elle était affectée d’excitation cérébrale, mais à un faible degré. On ne pouvait reconnaître de cause à cette maladie ; la malade avait reçu l’éducation que reçoivent en général toutes les personnes de cette secte, c’est-à-dire qu’on avait insisté avec la plus stricte attention sur toutes les vertus morales. La conduite et les manières de cette malade, malgré sa folie, étaient si intéressantes, que tous ceux qui l’entouraient étaient attendris. Bientôt on remarqua du mieux dans les facultés mentales; mais a mesure qu’avait lieu le rétablissement de 1 intelligence, il était évident qu’une autre maladie se développait du côté de la poitrine. Il survint d’abord de la toux, et une légère douleur pleurétique. On appliqua les remèdes ordinaires dans ces circonstances, ils eurent pour effet de diminuer les symptômes*, mais aussitôt que ceux-ci commencèrent à disparaître, l’irritation se renouvela dans les organes du cerveau. Après un certain temps, l’irritation cérébrale diminuait , la raison revenait, mais le désordre pulmonaire reparaissait avec elle. C’est ainsi que, tantôt une affection et tantôt l’autre, prédominé-
rent alternativement, jusqu’à ce qu enfin la malade succombât à ces accidents successifs.
Obs. 38. J. J. était fou depuis un an environ avant son admission. IJ était peintre et vitrier : il avait succédé peu de temps auparavant à son père* qui mourut en lui laissant des affaires en bon état et quelques propriétés. Il n’en eut pas pris plutôt possession , qu’il commença à faire des dépenses extravagantes fort au-dessus de ses moyens, et au lieu de mettre ses soins à augmenter son revenu, pour faire face à l’accroissement de ses dépenses, il négligea son état et finit par faire banqueroute. Lie dérangement de ses affaires et ses habitudes d’intempérance amenèrent le dérangement de sa raison.
Une amélioration très considérable eut lieu dans les facultés mentales après trois mois environ de séjour à l’asile. Il s’occupait déjà de ses affaires et allait être renvoyé, lorsqu’il fut pris d’hémoptysie. Cette affection céda, mais avec sa disparition reparut l’excitation cérébrale à un plus grand degré que jamais. Par la suite, la phthisie se déclara, et, à l’intensité croissante de la maladie des poumons, on voyait correspondre une diminution générale des symptômes de fureur : on ne peut pas dire cependant qu’avec l’affection des poumons coexistât précisément un état des facultés aussi favorable que celui qui avait précédé immédiatement l’explosion de la folie.
L’exposition au froid, qui, dans beaucoup de constitutions, produit une inflammation des pou-
nions, un rhumatisme, une esquinancie, est fréquemment la cause immédiate de la folie chez ceux qui ont une grande prédisposition à cette maladie (i).
Obs. 3g. T. C., laboureur, âgé de 3g ans, était, disait-on, furieux depuis dix jours. Il avait lavé des moutons et s'était exposé au froid et a l’humidité, particulièrement les jambes et les bras, quelques jours avant l’attaque. Cette circonstance parait être la cause immédiate de l’accès de folie ; cependant il a été constaté que le malade avait lin oncle aliéné, et que lui-même as^ait de plus éprouvé du chagrin de ne pas recevoir l’argent qu’un parent lui avait laissé par testament. Ce malheureux mourut trois mois après son admission. On trouva des lésions à peine appréciables dans le cerveau : i 5 grammes (demi-once) de sérosité étaient épanchés dans les ventricules, et l’arachnoïde était opaque (2).
Obs . 4o. W.F., maréchal ferrant, âgé de 28 ans, aliéné depuis un an avant l’époque de l’admission.
(tj Le froid, que fauteur considère ici comme une cause de folie chez les sujets prédisposés, n’agit qu’en modifiant ou supprimant une fonction dont les organes sont en sympathie plus ou moins directe avec le cerveau. M. Ellis développe plus loin sa pensée; il ne faut pas oublier qu’il parle de la folie sympathique. A.
(V; Comment M. Ellis peut— il trouver ici une lésion du cerveau à peine appréciable ? il noie l 'opacité de l’arachnoïde ! S il est permis de juger une observation aussi incomplète, l’issue promptement funeste de la maladie et la lésion de l’arachnoïde n’indiquaient-elles pas une demence aiguë? A.
On rapporte qu’il n’avait offert aucun symptôme de maladie jusqu’au moment où il fut prendre un bain froid, à peu près huit jours avant l’explosion de la folie. Il était en sueur quand il se mit à l’eau, et, dès qu’il en sortit, on s'aperçut , si l’on s’en rapporte à sa femme, d’un changement moral. Le malade tomba dans la tristesse et l’abattement. Son caractère était naturellement mauvais. YV. F. sortit guéri au bout de trois mois environ.
Ou voit beaucoup de cas de folie provenir, chez les cultivateurs, de ce qu’ils sont exposés au froid et aux vicissitudes de Tatinosphère ; le tout cornbin é avec la pauvreté et un régime de nourriture insuffisant.
Non seulement nous remarquons que l’exposition au froid et la suppression de la sueursont des causes de folie ; mais il semble exister une telle sympathie entre le cerveau et la peau, chez certains individus, qu’à la suite d’une éruption cutanée répercutée, un séton ou un cautère séchés, ou un vieil ulcère guéri trop promptement , on voit la maladie se porter sur le cerveau et produire la folie dans des cas, et la paralysie dans d’autres. Si le cerveau souffre de la suppression d’une sécrétion externe, il ne souffre pas moins par la suppression subite des sécrétions naturelles et des évacuations internes, qu’elles soient physiologiques et naturelles, comme les règles et le lait, ou morbides, comme les hémorragies du poumon, du nez; les hémorroïdes, la diarrhée, etc.
taa
Obs . 4* R* H., âgée de *if\ ans, a été , plusieurs années, nourrice dans une famille de distinction. C’était une jeunefemme d’une conduite exemplaire, et fort estimée pour sa douceur et pour son attention envers les enfants. La santé morale s’était altérée huit ou neuf mois avant ma première visite, la malade était devenue triste et mélancolique sans motif apparent. Au lieu de son ancienne activité et de sa diligence, elle n’apportait plus que de la langueur et; de l’ennui dans tout ce qu’elle faisait. Elle se plaignait auprès de moi d’avoir perdu tout sentiment moral; les enfants, qu’elle aimait à la passion, et un jeune homme honorable qu’elle devait épouser dans peu de temps, lui étaient devenus indifférents : elle ne pouvait dire pourquoi. En général, toutes ses affections paraissaient avoir disparu ; elle se plaignait de ce que la religion c'avait plus le pouvoir de la soutenir ; que tout était changé pour elle. Elle demeurait alors chez un fermier dont la femme était blanchisseuse, et qui avait de la famille. Après quelques informations, j’appris que ses règles, sans qu’elle put en expliquer la cause, avaient disparu quelque temps avant, le développement des symptômes précédemment indiqués. Il y a de la constipation; le foie ne fait passes fonctions. Les altérants, les emménagogues et des bains de siège sont ordonnés sans succès pendant quelque temps. Une première application de sangsues aux grandes lèvres rétablit la santé. Les sécrétions reprirent par la suite leur
DES CAUSES DE LA FOLIE. I â3
cours naturel j et cette femme se porta parfaitement bien. Pendant le traitement, on lui faisait faire de longues promenades. Elle prit du gout pour les ouvrages d’aiguille, et, quand elle fut guérie, elle épousa le jeune homme avec lequel elle avait pris des engagements avant sa maladie (i).
Les femmes qui ont quelque prédisposition à la folie paraissent , pendant la grossesse et immédiatement après les couches, beaucoup plus susceptibles d’en être atteintes qu’à aucune autre époque de la vie. La diathèse inflammatoire accompagne si ordinairement la gestation, que pendant son cours il est, souvent nécessaire d’extraire quelques onces de sang 5 et quand, dans ce cas, le cerveau souffre, si on laisse la maladie suivre sa marche, la folie en est très fréquemment le résultat.
Obs . 34. M. N., âgée de 34 ans, devint aliénée pendant sa grossesse, et on ne pouvait assigner aucune autre cause à l’explosion de la maladie. Elle était très agitée lorsqu’elle entra à l’asile; l’agitation continua pendant deux mois, terme après lequel l’accouchement eut lieu. Très peu de temps
(J)Est-ce bien là un exemple de folie sympathique? Dans la monomanie comme dans la manie, ne voit-on pas le plus souvent la maladie mentale s’accompagner de constipation, de suppresion de règles, etc., et ces accidents disparaître avec le rétablissement de la raison ? A.
T ^4 A LîÉNATiON M K N l A ?.£ .
après, il survint de l'amélioration, et l'irritation cérébrale disparut graduellement. Aucune circonstance défavorable n'eut lieu ; la malade témoigna bientôt beaucoup d’intérêt à son enfant, et les sentiments maternels dominèrent tous les autres. Elle fut renvoyée guérie au bout de trois mois.
Le cas suivant fut accompagné d’une mélancolie profonde qui, après l’accouchement, disparut aussi rapidement que dans l’observation précédente.
Obs. 43. La rnaiade était devenue folle le troisième mois de la grossesse , mais elle ne fut envoyée à l’asile que trois mois après. Elle était alors très mélancolique; elle ne faisait aucune attention àjee qui se passait autour d’elle ; le mutisme était complet. Elle accoucha environ deux mois après son admission. Les douleurs de l’enfantement réveillèrent tout à coup les instincts naturels; l’enfant était mort-né; cependant les sécrétions reprenant leur cours naturel, la malade fut promptement rétablie. Il paraît, d’après son propre aveu, qu’elle avait longtemps vécu en concubinage avec un homme dont elle avait plusieurs enfants. L’impression qu’elle éprouvait de l’immoralité de sa conduite était si profonde, que bien que son amant vînt la solliciter souvent de revenir avec lui, elle ne céda à aucune prière et ne voulut plus revoir ses enfants avant d’être mariée. Cet homme l’aimait passionnément, et il paraîtqu’ils avaient vécu ainsi, sans être mariés, plutôt par indifférence que par
un refus de sa part. Il consentit volontiers au mariage : les bans furent légalement publiés dans l’église de la paroisse; le mariage se fit hors de l’asile. Le mari emmena sa femme, heureuse et bien portante.
Ap rès la délivrance, la sympathie du cerveau avec l’utérus, à la suite de la suppression des lochies, donne très souvent lieu à l’explosion de la folie; il en est de même de la sympathie du cerveau avec les seins, à la suite du froid ou de tout autres causes qui suspendent la sécrétion du lait.
Obs. 44* J* G., âgée d’environ 35 ans, folle depuis près de six semaines lorsqu’elle fut admise. — La maladie parut quatre jours après l’accouchement, et la malade rapporte que s’étant éveillée avec l’idée que la nourrice avait étouffé son enfant, elle fut immédiatement après prise de la fièvre. Les sécrétions naturelles se supprimèrent, lesommeil se perdit, et la folie éclata. La malade était dans un état de manie furieuse lorsqu’elle entra à Fasile : elle pariait sans cesse, était violente, détruisait tout, mettait ses vêtements en pièces, ainsi que ses couvertures et tout ce qu’elle trouvait sous sa main. Il se passa quelques mois avant qu’aucune amélioration n’eût lieu; enfin les fonctions intestinales et les autres sécrélions reprenant leur état naturel, cette malade commença à se rétablir. Quelques semaines après, elle se mit à travailler dans le jardin, et dès lors le rétablissement de la santé fut très rapide. Les visites de ses amis et de son mari
Is6 ALIÉNATION MENTALE.
lui furent très agréables ; auparavant elle y était insensible. Elle fut parfaitement guérie et rendue à sa famille dans l'espace de dix mois.
Obs. 45. M. À. B., fille d’environ 24 ans, avait eu un enfant naturel quelques mois avant son admission. On rapporte qu’elle avait éprouvé du froid aussitôt après son accouchement. Cet accident fut suivi d’un accès de fièvre, la sécrétion du lait fut supprimée, et la folie en fut la conséquence immédiate. On ne put obtenir que peu de Renseignements sur cette fille : sa tête était chaude, Je ventre serré. Longtemps elle resta dans un état de faiblesse et d’abattement, et refusa de s’occuper. Les sécrétions naturelles étaient dérangées et difficiles à rétablir. Ce ne fut que quatorze mois après son admission que la malade se rendit utile à quelques travaux : elle filait du ni retors, ce qu’elle avait déjà commencé à faire dans son quartier ; elle s’était persuadé qu’elle pouvait exécuter ce travail, et par degré elle parvint à s’en occuper plusieurs heures par jour. L’exercice qu’elle faisait en parcourant dans toute sa longueur la galerie, qui a 180 pieds, produisit sur elle un effet favorable. Bientôt il y eut de l’amélioration dans la santé générale; toutes les sécrétions devinrent régulières et normales, et dans peu de mois M. A. B. se trouva parfaitement guérie.
Obs, 46. E. S., âgée de 5y ans, est plus ou moins aliénée depuis vingt-quatre ans. Elle raconte que la maladie commença une semaine après les cou-
eh es 5 elle eut froid : de là, suppression immédiate du Sait et des autres sécrétions. Elle se rappelle avoir été très furieuse, et être sortie du lit sans vêtement. Elle fut envoyée dans un des hôpitaux publics, et y resta quelques temps. Elle se rétablit assez pour se replacer comme domestique ; peu de temps après elle devint cle nouveau aliénée, et depuis elle est restée tantôt bien , tant ôt mal portante. 11 lui prend de temps à autre un redoublement de fureur, mais d’une durée fort courte.
Lorsque la folie puerpérale a éclaté une fois^ très souvent, aux grossesses subséquentes, la maladie se reproduit; j’ai vu plusieurs cas de rechute dans ces circonstances. Cependant la rechute peut être quelquefois prévenue en surveillant avec soin tous les symptômes qui peuvent se mon » trer , et en se tenant en garde contre eux.
Obs. 47. H. S., âgée de 2Ô ans, femme d’un honnête ouvrier, accoucha de son secoud enfant, en juin 1821; environ dix jours après, elle devint folle. Son mari ne voulut, pas qu’elle fut envoyée à l’asile, et il la garda chez lui pendant deux mois. Elle fut alors admise à Wakefield ; elle était dans un état extrême de maigreur, avec le pouls fréquent et faible , et de la constipation. Il y avait du désordre et de l’incohérence dans le langage ; la ph ysionomie montrait qu’il existait une lésion du cerveau. On tint le ventre libre; un vésicatoire fut appliqué derrière le cou, et les forces furent soutenues par un régime substantiel : la malade fut un
peu soulagée par ces moyens. Le 4 octobre, la santé physique était améliorée, et la raison était également meilleure. Depuis cette époque jusqu’au 9 novembre, le rétablissement mental ne fit pas de progrès* la malade était devenue généralement plus robuste, mais elle n’avait que très peu gagné du côté de l'intelligence. Elle se plaignait de douleurs dans la tête ; le ventre était resserré ; il n'y avait eu aucune apparence du retour des règles depuis l’accouchement. Les sangsues furent appliquées aux tempes; elle prit des emménagogues, et les selles furent régulièrement entretenues. Dès ce moment elle alla tous les jours de mieux en mieux: et devint tout à fait raisonnable. Elle futrenvoyée guérie quatre mois après son admission. A la suite de son dernier accouchement, qui eut lieu environ deux ans après, des symptômes semblables à ceux qui avaient précédé la première attaque de folie reparurent : suppression subite des sécrétions, pouls vif, peau chaude et sèche, avec de la confusion dans les idées. La malade, fort inquiète, appréhendait une seconde attaque. Comme elle demeurait dans mon voisinage, je pus la voir de suite. Des remèdes analogues à ceux que je lui avais administrés deux ans auparavant lui furent encore donnés , et non seulement la violence de l’accès fut prévenu, mais la durée de la maladie fut si courte, qu’à la fin du mois elle était terminée.
La folie peut être encore le résultat des fièvres, qu elles soient inflammatoires ou qu’elles soient
a dynamiques. Dans le premier cas , c’est la circulation trop rapide du sang dans le cerveau, et dans le second, sa circulation trop faible dans le même organe, qui, persistant après que les autres parties du corps sont rétablies dans leur état ordinaire, produisent la folie.
Les graves inconvénients qui , dans la pratique, résultent de la confusion qu’on peut faire du délire de la fièvre avec la folie, qui lui succède souvent, m’engagent à donner quelques observations propres à faire sentir une distinction qui est ici de la plus haute importance.
Dans le délire qui appartient à la fièvre, il y a un désordre total des facultés intellectuelles 3 les forces de rintelligence ne souffrent pas moins que le raisonnement et les facultés morales ; les paroles du malade sont confuses, elles présentent en général un ensemble inintelligible de mots sans aucun sens.
Dans la folie , il n’arrive jamais que toutes les facultés intellectuelles se trouvent dérangées dans le même moment, à moins que l’aliéné ne soit pris d’un délire fébrile, car il est sujet à la fièvre comme y sont sujettes les personnes saines d’esprit. Le fou possède la connaissance des objets qui l’entourent, et la faculté de raisonner, quoique d’une manière vicieuse ; dans le délire, au contraire, la volonté (volition) et même la conscience paraissent suspendues. On peut être certain que si le dérangement du cerveau continue
l3o ALIÉNATION MENTALE,
encore quelque temps apres la disparition de la fièvre qui Ta produit, et si le pouls est à l’état normal, quels que soient les symptômes, le malade est aliéné et non dans le délire.
Obs . 48. B. C , femme de 20 ans, venue d’Irlande, comme domestique, avec une famille, était depuis peu de temps en Angleterre , lorsqu’elle tomba malade d’une fièvre qui eut une durée un peu longue. On ne put obtenir de renseignements sur la manière dont elle avait été traitée ; mais nous vîmes, après que les autres symptômes de la fièvre eurent cessé, que le cerveau continuait à être très excité. La malade avait encore beau» coup de fièvre lorsqu’elle fut admise. Elle était constamment bruyante, fort sale, et détruisait tout. Malgré tous les efforts pendant six mois pour la soulager, elle resta dans cet état. L’appétit était assez bon ; elle ne paraissait pas trop fatiguée^ seulement elle était devenue très maigre. Il survint ensuite un peu d’abattement 5 la malade commença à dormir la nuit, ce qu’elle n’avait fait que très rarement auparavant. Ou la laissa promener sans aucune contrainte, et au bout de dix mois, elle était complètement rétablie.
Obs . 49* *E B., tailleur, âgé de 26 ans> était fou depuis cinq semaines ; la maladie était survenue à la suite d’une fièvre. Il était, à l'époque de l’admission , en proie à une grande excitation maniaque ; le pouls était fréquent, et la tête très chaude. Le malade disait avoir bu une quantité
DES CAUSES DE LA POLIE. l3j
considérable de rhum avant l’explosion de la fièvre. Des applications froides sur la tête , et des remèdes propres à rétablir les sécrétions, modérèrent bientôt la maladie. La raison revint environ quinze jours après, et en sept semaines le malade fut renvoyé guéri (0-
Le vice, sous toutes les formes, tend à affaiblir
(i) Sydenham avait déjà signalé ce fait à la suite des fièvres intermittentes. « J’ai vu , dit-il , plus d’une fois que des malades réduits à la « dernière faiblesse par la longueur de la maladie, par le grand nombre « des accès , et , pour comble de malheur , par des évacuations réité— « rées , ont été attaqués de manie sitôt qu’ils ont commencé à se mieux « porter, et que la manie cessait à mesure que les forces revenaient. » ( OEuyres comply trad, française, tom. ï, chap. 5.) Plus loin, le même auteur remarque que cette manie, qui vient après des fièvres intermittentes qui ont duré fort longtemps , et surtout après les fièvres quartes 7 ne cède point à la méthode ordinaire, et qu’après avoir employé les fortes évacuations, on la voit dégénérer en folie incurable. Sydenham s’étonne que les auteurs n’en disent rien du tout , quoi qu’il l’ait vue arriver assez souvent. Il recommande les remèdes toniques et une nourriture substantielle , et repousse formellement la saignée et les purgatifs. Et même lorsque le malade est sur le point d’être guéri , ajoute-t-il, si on provoque la plus légère évacuation avec un lavement de lait et de sucre, les symptômes de manie reviennent aussitôt.
M. Esquirol fait observer ( owr . cité, tom. I) que les fièvres de mauvais caractère laissent après elles un délire chronique qu'il ne faut pas confondre avec l’aliénation mentale , pas plus qu’il ne faut confondre les lièvres continues ou intermittentes ataxiques avec la folie à son début; et c’est , dit-il , un point de pratique très important pour le médecin, car l’aliénation mentale, à son invasion, présente souvent presque tous les caractères de la fièvre ataxique ou des inflammations des méninges et du cerveau, et réciproquement. Suivant ce médecin, les fièvres, les méningites , les ce'pbalites , en affaiblissant le système cérébral, prédisposent à la folie , qui éclate après quelques mois , quelques années. A.
l3'i aliénation mentale.
la constitution; le cerveau participe à la débilité générale , et la folie éclate. Mais il existe un vice secret qui, indépendamment de son action débilitante sur Forganisme en général, semble agir directement et d’une manière spécifique, dans beaucoup de tempéraments , sur le cerveau et le système nerveux. Que ne puis-je emmener avec moi, dans mes visites de tous les jours, les tristes victimes de ce vice , et leur montrer les terribles conséquences qu’elles sont éloignées peutêtre de rattacher à leur funeste passion ! Je pourrais leur montrer des personnes favorisées par la nature des talents les plus distingués et les plus propres à faire Futilité et l’ornement de la société, qui sont tombées dans un tel état de dégradation physique et morale que le cœur se brise à cette vue. Je leur montrerais ces personnes conservant encore, avec un reste d’intelligence qui va s’éteignant de plus en plus dans 3a démence, la conscience intérieure que leur misère sans espoir est la juste récompense de leur mauvaise conduite. Voyez, pour plus de détails, la note (a).
(a) Le vice dont je veux parler , la masturbation , est une cause fréquente de folie. Je n’hésite pas à dire que dans les asiles publics, le plus grand nombre des malades sont devenus aliénés par cette cause. La débilité générale que produit cette funeste habitude porte particulièrement sur le cerveau et le système nerveux, dans certaines constitutions. Si chez l’un, la pâleur de la face, la lassitude géné-
L’ivresse , d’après les renseignements que nous recevons de nos malades, parait être une cause fré~
raie, l’apathie, le refroidissement des extrémités, le tremblement des mains, un appétit vorace, révèlent les effets de l’onanisme; chez un autre, c’est le cerveau qui est le premier organe affecté , et la folie éclate. N’oublions pas cependant que l’habitude de la masturbation est aussi souvent la conséquence que la cause de la maladie. Nul doute que le haut degré d’excitation qu’éprouve le cervelet (1) ne fasse naître de vifs désirs vénériens, qui trop souvent provoquent cet abus de soi-même*
(i) Cette dernière proposition de l’auteur, fondée sur ses croyances phrénoîogiques, n’implique rien contre ce qu’il dit de la masturbation considérée comme cause de l’aliénation mentale, et sur laquelle nous le verrons revenir; la fréquence de cette cause n’est que trop réelle. M. Esquirol note l’influence prédisposante de l’onanisme ; et ce médecin , qui a longtemps dirigé le service des aliénées de la Salpêtrière, signale cette habitude comme étant aussi commune chez les femmes que chez les hommes; mais elle paraît moins funeste chez les premières. Non seulement ce vice prédispose à l'aliénation , mais il peut en être encore la cause excitante; et, ainsi que M. Ellis, M. Esquirol fait remarquer que souvent il est la conséquence de ia maladie : il le signale encore comme en étant souvent le prélude. J’ai connu un aliéné, époux d’une femme jeune et jolie , âgé d’environ 5o ans , d’une profession honorable, qui se mit tout à coup à courir les mauvais lieux de la capitale. Ce fut le premier symptôme d'une aliénation mentale incurable , dont les autres signes ne tardèrent pas à se développer. M. Esquirol cite des faits analogues. Le même observateur signale également l’obstacle que la masturbation oppose à la guérison des aliénés qui s'y livrent fréquemment pendant le cours de la maladie. On voit les aliénés en démence , les crétins, les imbéciles, les idiots, s'y abandonner surtout avec fureur.
Il est vraiment extraordinaire de voir ce vice à peine signalé comme cause dans les relevés de plusieurs médecins d’asiles. M. Guislain ( ouvr . eittf) ne le signale qu’une seule fois sur un chiffre de i5o aliénés
qnente de folie sympathique. Dans tous les cas
d’ivrognerie, il existe un état morbide du cerveau.
(hommes) ; o chez les femmes. M. Parchappe , 6 fois sur 474 aliénés des deux sexes. Dans le rapport de M. Desportes , Compte rendu sur le service des aliénas, de 1825 à 1 83 3 , l’onanisme est porté 5g fois comme cause sur l’énorme chiffre de 8,272 malades des deux sexes. M. Esquirol , au contraire, a noté la même cause 5g fois chez 1,375 aliénés (hommes et femmes) entrés à Charenton de 1826 à i833. Pour reconnaître cette cause, il ne faut pas toujours s’en rapporter aux renseignements fournis par les malades ou les parents des malades; les premiers, quand ils conservent assez d’intelligence pour répondre aux questions du médecin , cachent très souvent avec adresse une habitude qu’ils savent honteuse, et les seconds bien souvent s’abusent sur la moralité du malade. J’ai donné des soins à un jeune malade chez lequel M. Esquirol soupçonnait l’influence d’habitudes secrètes. Ce jeune homme, âgé de 20 ans environ, appartenait à la classe la plus élevée delà société; il avait e'té élevé très religieusement : son éducation, confiée aux soins d’un précepteur, s’était faite dans la maison paternelle. Le père avait voulu préserver son fils des habitudes de masturbation ordinairement si communes dans les collèges • aussi l’avail-ii constamment garde' sous ses yeux. Le malade n’avait montré aucun de ces goûts dissipés qui sont le partage de la jeunesse; il fuyait la société des jeunes gens de son âge , se plaisait davantage dans celle des personnes âgées, et avait toujours montré du penchant pour la retraite. Il évitait la société des femmes, vis-à-vis desquelles il se montrait extrêmement timide et réservé; cependant il ne pouvait se dispenser d’accompagner son père dans quelques salons. Une monomanie érotique et religieuse éclata. M. Esquirol, consulté pour cette maladie , soupçonna de suite , d’après les renseignements fournis sur les goûts et la conduite antérieurs du malade, qu’il devait exister des habitudes de masturbation. Le père rejetta bien loin l’existence d’une pareille cause ; l’éducation religieuse qu’avait reçue son fils , les pratiques de dévotion qu’il avait conservées, l’instruction particulière qui lui avait été donnée, la surveillance constante dont il était entouré, ne lui permettaient même pas d’en soupçonner la possibilité. M. Esquirol , qu’éclairait une longue expérience, et qui avait souvent vu, dans les mêmes circonstances , les mêmes habitudes vicieuses s’allier
DES CAUSES DE LA FOLÏE. ï 35
En général , cet état cesse et le cerveau recouvre sa tonicité après quelques heures. Mais, dans certaines constitutions ? si le stimulant est répété plusieurs fois de suite, Firritation et Fexcitation du cerveau continuent après la cessation de la causey et l’homme devient aliéné,
Obs. 5o. J. T., lorsqu’il fut admis, avait déjà été fou quelques années auparavant : c’était sa troisième attaque. Il avait été sommelier chez une famille distinguée, où il était resté neuf ans. La première attaque fut la suite d’un excès de boisson : il était allé dans le pays de Galles faire une visite à des amis, et dans son voyage, il s’était trop aban-
avec une manière d’être semblable et en imposer à la confiance des parents abusés, persistait dans ses soupçons. Quinze jours n’étaient pas écoules , que' j’avais arraché au malade l’aveu des pratiques solitaires auxquelles il s abandonnait. Ce fut au bain, dans un moment d’accablement physique , qu il livra son secret. Jour et nuit le malade fut surveillé, et chez lui la masturbation avait eu une telle influence , qu’une ou deux fois dans le cours du traitement, à la suite d’un peu de négligence de la part des surveillants , il y eutrechute par le fait du retour à celte funeste pratique. Mais enfin j après quatre mois et demi de soins et d’une surveillance active, 1 habitude vicieuse fut rompue et la guérison obtenue. Un voyage à 1 étranger, plus de liberté, et une autre direction imprimée aux penchants, ont consolidé le retour à la santé.
Cette observation montre combien il peut être -difficile de s’assurer de la cause de l’aliénation mentale , surtout lorsqtie le malade a intérêt à la cacher, et que les parents croient avoir tout fait pour la prévenir. J’ai entendu faire à M. Esquirol une remarque qui trouve sa place ici : chaque fois que la folie éclate chez un jeune homme qui ne montre pas les goûts et cette dissipation qui sont l’attribut de la jeunesse, je soupçonne des habitudes de masturbation } et cela malgré des pratiques de dévotion et une sagesse apparente, A.
donné à l’usage des liqueurs spiritueuses. Elles déterminèrent une irritation nerveuse du cerveau, de mauvaises nuits et la perte du sommeil ; peu de temps après la folie éclata. Le malade fut envoyé dans un asile; il y resta quelque temps et fut renvoyé, Se trouvant sans emploi, et dans l’impossibilité de recouvrer sa première place, il tomba dans le découragement et l’inquiétude. Pour adoucir ses chagrins , il eut de nouveau recours aux boissons spiritueuses, qui bientôt déterminèrent une nouvelle attaque. Il en fut encore guéri ; mais tel est aujourd’hui l’excitation cérébrale du malade, qu’au moindre excès une rechute a lieu. Quand il ne boit pas, il est très raisonnable, et capable de remplir des travaux divers dans l’établissement : il s’est mis dernièrement à faire des balais de crin.
Obs. 5i, R. W., âgé de 18 ans, était fou depuis environ trois mois avant son admission. 11 était resté orphelin bien jeune, et confié aux soins d’un tuteur ; son père lui avait laissé quelque bien, mais qui n’était pas suffisant pour vivre sans rien faire. Après être sorti de l’école , il se plaça comme apprenti chez un fabricant de brosses. Bientôt il se lia avec des débauchés, se livra à l’intempérance, finit par se dégoûter de son métier, et sachant qu’il possédait quelques ressources, il devint difficile à diriger et abandonna sa place. Il crut qu’il aimerait l’état de cordonnier : son tuteur le plaça chez un maître; mais, comme on devait s’y attendre, il retomba bientôt dans ses anciennes habitudes
DES CAUSES DE LA EOLlE. l3y
vicieuses, et il quitta encore ce métier. Il obtint ensuite l’emploi de garçon de taverne : là il trouva de fréquentes occasions de satisfaire librement son penchant pour la boisson. Il s’y livrait presque sans contrainte, quand il fut pris d’un violent accès de manie. J’ignore les remèdes qui furent administrés pendant les trois premiers mois de l’attaque, mais le malade était dans un état extrême de fureur lorsqu’il fut admis à l’asile, et malgré tous les efforts pour maîtriser la maladie , il resta dans cet état pendant huit mois. Ensuite sa santé se rétablit, et il put reprendre sa profession de cordon nier.
Mais ce n’est pas seulement d’une manière immédiate et directe que l’usage immodéré des liqueurs fermentées produit la folie. Il est bien prouvé que leur abus détermine une congestion veineuse du foie et un dérangement des fonctions digestives en général. Quand dans la constitution il y a une tendance à l'aliénation mentale , soit par suite d’une disposition héréditaire, soit par tout autre cause, la congestion hépatique et les désordres des viscères digestifs occasionnent souvent une lésion des fonctions du cerveau qui , dans certains tempéraments, si elle n’est pas prévenue, engendrera la folie, comme on le voit arriver par les effets de l’ivresse répétée tous les jours: et ce résultat arrive plus spécialement encore si, tandis que la personne est sous l’influence de ce désordre des organes digestifs, il survient une cause morale,
même très légère , qui fasse naître dans l’esprit beaucoup d'anxiété.
Le delirium tremens qui résulte de l’abus des boissons spiritueuses les plus fortes , est bien souvent l’avant-coureur de la folie (i).
L’usage immodéré de l’opium produit sur le cerveau et le système nerveux des effets qui ressemblent beaucoup à ceux qui proviennent de l’abus des liqueurs fortes. Mais l’usage de l’opium est fort rare dans le peuple de l’Yorkshire ou du Middlesex ; aussi ai-je eu bien peu d’occasions d’observer la folie à la suite de cette cause.
L’inanition est aussi une cause de la folie (2). Quand des hommes sont pendant un temps assez long privés de nourriture, comme des matelots, par exemple, qui restent sans provisions des jours et même des semaines entières sur un bateau sans pont , souvent alors la folie éclate avant que la mort lYait mis fin à leur misère. Et même, sans que la privation d’aliments ait été aussi longue, une nourriture insuffisante détermine peu à peu une
(1) "Le delirium Iremens n’est pas î’avant-coureur ou prélude delà
folie, mais bien une variété, une espèce particulière de celle maladie. Son caractère spécial lient au tremblement des membres, ainsi que l’indique le nom sous lequel on la désigne. A.
(2) M. Esquirol dit avoir souvent vu entrer à la Salpétrière de vieilles
femmes aliénées dont il rétablissait la santé et la raison en les mettant à un régime fortifiant. A.
faiblesse générale de la constitution, et, par suite, du cerveau, et la folie alors en est la conséquence. Mais dans les cas de ce genre qui se sont offerts à mon observation , l’insuffisance de nourriture se trouvait combinée avec d’autres circonstances, de sorte qu’il ne m’est pas rigoureusement possible de dire que la maladie ait été le résultat de l’inanition. Cependant une nourriture plus substantielle aidée du traitement moral a souvent suffi, sans médicaments, pour rétablir la santé,
La goutte, qui a été donnée par plusieurs écrivains comme une cause de la folie, est si rare parmi les pauvres , que je n’ai pas eu l’occasion d’observer d’exemple d’aliénation mentale produite par cette cause. Mais je ne doute pas que si cette maladie, ou tout autre affection, était subitement répercutée, elle ne pût se porter aussitôt sur le cerveau chez les sujets doués d’une constitution particulière.
L’hydropisie est encore une maladie que mon expérience personnelle me porte à ne pas considérer comme une cause de la folie. Les hydropisies se développent sur un grand nombre de malades , tant à Wakefield qu’à Hanwel, je ne saurais le nier; mais elles ne surviennent que chez ceux qui sont déjà aliénés, et elles sont le symptôme de la détérioration graduelle delà constitution, plutôt que la cause du délire. Elles sont, le plus souvent, suivies de la mort.
1 40 ALIEN ATiO N M E l\ T A L E .
Nous avons énuméré la plupart des causes de la folie, et en se reportant à la division que j’ai établie, on voit que la première classe comprend les causes quiaffectent directement le cerveau : cescausessont, ou des lésions physiques ; ou une surexcitation de l’encéphale ou de quelques-unes de ses parties, due à des influences morales. La deuxième classe comprend les cas où la folie a été le résultat des sympathies du cerveau avec d’autres organes lésés. Dans la plupart des autopsies d’aliénés , chez lesquels la maladie a duré un certain temps, l’état du cerveau révèle une inflammation loneue
et continue , c’est-à-dire une plus grande quantité de sang que dans l’état de santé; et, à part les cas de compression que j’ai déjà mentionnés, les progrès de la maladie peuvent être rapportés à cette cause. Au commencement de la maladie, le cerveau, ou plus ordinairement quelqu’une de ses parties seule, est surexcité ou irrité sympathiquement par la souffrance d’une autre partie du corps. L’organe cérébral appelle et reçoit une plus grande quantité de sang; l’augmentation de la circulation continue si la cause n’est pas écartée; la force du cerveau s’affaiblit graduellement, et une lésion organique se développe non seulement dans la partie premièrement atteinte, mais elle s’étend successivement à la totalité de l’organe, et à ses membranes. L’épanchement de sérosité dans les ventricules et au-dessous des méninges , est la conséquence de cette accélération pathologique de la
DES CAUSES DE LA FOLIE. l4*
circulation dans le cerveau; l'épanchement séreux augmente en raison des progrès de la lésion cérébrale. L'absence de céphalalgie partielle n’est pas une objection à cette manière de voir, puisque les autopsies ont fait découvrir des lésions organiques du cerveau très étendues , sans que les malades aient jamais accusé de douleur dans cette partie. Si dans la manie, d'abondantes saignées ont rarement amené un soulagement durable , ce fait n'est pas non plus une objection : car, dans tous les cas où la folie ne provient pas de causes physiques directes, le résultat des saignées excessives, suivant moi? est d’affaiblir le malade et non de détruire nécessairement la cause de la maladie fonctionnelle du cerveau (1). En effet, si cette cause est purement morale, la saignée ne saurait avoir aucune action sur elle, et la cause continuera donc à surexciter 3e cerveau ou l’une de ses parties. Malgré la diminution de la masse du sang >
(i) Pinel a signalé, dès la première édition de son outrage, Traité de V aliénation mentale , § 6, page 262, les dangers des saignées dans le traitement de la folie. Elles sont quelquefois prodiguées avec si peu de discernement, dit-il, qu’on peut presque mettre en doute lequel des deux est le plus insensé , celui sur lequel on la pratique ou celui qui l'ordonne. M. Esquirol , depuis bien longtemps, insiste sur l’abus de la saignée. « J’ai vu, écrit-il , plusieurs fois la folie augmenter après des règles abondantes, après des hémorrhagies , après une , deux et trois saignées. J’ai vu l’état de tristesse passer à la manie, à la fureur, aussitôt après la saignée, et réciproquement, la démence remplacer la manie. » ( Malad . ment t» I.) M. Ellis est donc bien loin d’avoir le premier constaté ce résultat de la saignée® A*
l’encéphale reçoit toujours une quantité proportionnelle trop considérable du liquide qui reste dans le système, et l’aliénation mentale qui résulte de cette action maladive persiste. Si la sympathie du cerveau est la cause de la maladie, la saignée est utile, suivant qu’elle peut agir sur la lésion de l’organe avec lequel le cerveau sympathise. Je développerai davantage ce point de thérapeutique dans le chapitre du traitement de la folie*