CHAPITRE IV
Je me suis tellement étendu sur la description de la folie dans le premier chapitre, que dans celuici j'aurai beaucoup moins à m’en occuper, au moins pour ce qui regarde les généralités. D’ailleurs, les modifications diverses de la maladie sont si nombreuses , qu’il me serait impossible de m’étendre sur chacune d’elles sans dépasser les limites que je me suis imposées.
I/utilité est mon principal objet; jen’aurai donc absolument besoin que d’exposer les formes les plus fréquentes et vraiment importantes de la folie.
La maladie, qu’on pourrait prévenir si on étudiait avec soin et si on connaissait ses symptômes précurseurs, justifiera complètement les développements que je vais donner à mes recherches sur ce sujet.
Lorsque la lésion organique du cerveau existe, un des premiers symptômes que l’on observe, est une confusion de plus en plus marquée des idées: lessens sont comme engourdis; il y a de lem-
barras dans la parole , et une difficulté générale d’articuler , comme si la langue était paralysée (1). Dans ces cas, lorsqu’on stimule le malade, il répond quelquefois juste , si on lui fait des questions ordinaires.
A mesure que la lésion organique augmente, on voit survenir de l’engourdissement dans les membres, et une paresse de plus en plus grande pour tout exercice musculaire. La circulation s’affaiblit; les extrémités, particulièrement les pieds et les jambes, s’engorgent, sont froids, livides et sou-
(i)M. Ellis signale lui-même ici des symptômes appartenant aux le'sions organiques qu’on rencontre si fréquemment dans le cerveau des aliénés. Engourdissement des sens, embarras dans la parole, difficulté d’articuler : tous ces phénomènes sont des symptômes de compression du cerveau , et nullement des symptômes de l’aliénation mentale ; ils compliquent cette maladie, et ne la caractérisent pas, ne lui appartiennent pas. C'est pour les avoir confondus avec les caractères propres de la folie, que M. Ellis a rattaché les uns et les autres aux lésions encéphaliques qu’il rencontrait dans ses autopsies. Encore aujourd’hui, beaucoup de médecins, en France, font la même confusion. Ils écartent les signes de compression, mais ramènent ax symptômes de l’aliénatipn d’autres phénomènes organiques qui, tels que l’insomnie, l’agitation , etc. , ne peuvent constituer le délire , et n’ont de commun avec lui que de le compliquer souvent. A quelles lésions des méninges et du cerveau les rattacher? et cette part faite, quelles altérations, quelles modifications de la pulpe nerveuse appréciables et connues , restent pour expliquer le délire? Quel désordre constant trouve-t-on dans l’encéphale de l’aliéné mort sans avoir présenté de symptômes , soit de paralysie , soit d'excitation du côté des organes de la motilité? Sans doute il existe dans la pulpe nerveuse une modification qui donne lieu à la folie ; mais quelle est cette modification? on l’ignore. L’erreur est de croire l’avoir trouvée dans les lésions organiques signalées jusqu’à ce jour. A.
qu'à ce qu enfin la mort vienne terminer cette existence automatique.
Lorsque la folie provient d’une action lente , spontanée et inflammatoire du cerveau ou de ses membranes, elle est souvent, mais non toujours, précédée d’une douleur interne et continue de quelque partie de l’encéphale, douleur que tout exercice intellectuel tend à accroître. Une multitude d’idées flottent dans l’esprit, sans laisser la moindre impression durable; le malade a la conscience du désordre de son esprit , sans avoir la force de régler ses actions. Les sens deviennent parfois très actifs, surtout celui de l’ouïe. Quand Faction inflammatoire spontanée est portée au point de causer la folie, les symptômes sont les mêmes que lorsque la folie résulte d’une lésion produite par des causes morales. Nous allons nous en occuper maintenant.
La concentration de l’esprit en lui-même ( abstraction) est le premier symptôme qu’on observe chez le plus grand nombre des malades qui deviennent aliénés à la suite de causes morales (i). Les devoirs ordinaires de la vie sont complètement négligés, ou bien ils ne sont remplis que sur les plus pressantes sollicitations. Bientôt il devient nécessaire, si l’on veut fixer l’attention du ma-
(l) Cette proposition est contraire à ce qu’on observe tous les jours. Très-frequemment les causes morales provoquent l’explosion subite d’un accès de manie. Esquirol.
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lade, de lui parler à haute voix et de répéter les questions ; et quand enfin il paraît entendre ce qu’on lui dit, il semble qu'il s’éveille et qu’il sorte d’un rêve ; il retombe dans l’état d’oubli aussitôt que le son de la voix a cessé de vibrer à ses oreilles : son air et ses manières indiquent évidemment que ses pensées demeurent attachées sur un sujet tout différent de celui dont on cherche à l’entretenir. L’aliéné a perdu le désir de plaire : la physionomie et les regards abattus , les vêtements en désordre, n’attestent que trop combien l’esprit est absorbé dans ses propres réflexions.
Cette période de la maladie est celle où Ton doit se hâter de prendre les mesures les plus actives; c’est celle où l’avis du médecin est vraiment urgent. On peut encore, avec succès , essayer de prévenir l’existence de la maladie, dont le traitement est toujours difficile, et qui, lorsqu’elle est négligée dans le commencement, entraîne les résultats les plus funestes, et finit même trop souvent par devenir incurable. Yoici un cas que j’ai observé et qui prouve d’une manière frappante, d’un côté, les suites d’une négligence, et de l’autre, la nécessité de s’y prendre à temps.
Obs . 52. Sarah C., âgée de 28 ans, mariée, mère de plusieurs enfants, fut admise à l’asile de Wakefield au mois d’aout 1824. Elle était folle depuis environ cinq mois. Elle avait une tante folle, mais ses père et mère n’avaient jamais été
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aliénés. L’accès avait éclaté à la suite d’un grand chagrin , causé par un de ses enfants qui était devenu boiteux. Son mari et ses parents ne se décidèrent à la faire entrer à l’asile qu’après qu’elle eût essayé, dans son désespoir, de se couper la gorge : elle se fit une blessure très grave, et perdit une grande quantité de sang. Après son admission, si on excepte des purgatifs, pour remédier à la constipation , et une application de quelques sangsues aux tempes , dans le mois d’octobre, pour combattre les douleurs de tête, on n’administra à la malade aucun médicament ; elle se rétablit graduellement et fut renvoyée le io décembre. Sarah G. fut bien portante jusqu’au mois de juillet i83o, époque à laquelle elle devint distraite : elle éprouvait des maux de tête continuels, passait les nuits sans dormir, et se plaignait d’être presque dans le même état qu’au commencement de sa première attaque. Elle était fort triste , et avait de vives inquiétudes sur le retour de sa maladie; les fonctions digestives étaient dérangées, la tête était chaude, le pouls fréquent. Je fis appliquer douze sangsues aux tempes; j’ordonnai de raser la tête, de la tenir constamment fraîche avec des compresses trempées dans l’eau froide, et de faire prendre des bains de pieds; la malade fut fortement purgée avec le calomel et l’extrait de coloquinte. Bientôt la tête fut soulagée; et après avoir été mise pendant quinze jours à l’usage de la rhubarbe , du soda et du gingembre, administrés à
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petite dose, trois fois par jour, Sarah C. recouvra sa sauté physique et morale, et il ne restait pas le plus léger symptôme. Comme il n’existait, dans l’intérieur delà famille, aucune cause morale capable d’entretenir l'excitation, je ne jugeai pas nécessaire d’isoler la malade ; elle resta chez elle.
Pour avoir négligé de soigner cette femme au début du premier accès , on voit combien l’existence fut gravement compromise, et comment, dans le dernier accès , des soins attentifs et administrés à propos prévinrent le développement de la maladie*
L’esprit concentré et silencieux s’observe le plus ordinairement dans l’aliénation mentale produite par des chagrins et des peines. Les symptômes de la folie causée par la joie ou par des succès inattendus, prennent un caractère différent (1). Dans ces cas, l’activité et la vivacité toujours croissantes des idées et des mouvements du malade, un bavardage continuel, et des expressions extravagantes pour peindre l’espérance, sont les signes du désordre du cerveau et du système nerveux. Ces symptômes exigent, dès le moment de leur apparition, une surveillance et des soins aussi prompts que
(i) La folie cause'e par la joie ou des succès inattendus est si rare, que l’on regrette que l’auteur n’ait pas donné plus de détails , et qu’il n’ail pas fait connaître la fréquence de cette cause. Esquirol.
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les symptômes d’abattement et de concentration que nous avons exposés. Pour rendre les précautions nécessaires, il ne faut pas attendre que l’incohérence des idées existe, ou que Tesprit ait perdu son activité ordinaire : ces symptômes sont les derniers résultats, et les plus graves, de Paction maladive du cerveau , action maladive qui peut exister un espace de temps assez considérable sans les produire. Mais de même que tout homme prudent, quand il ressent une douleur de côté accompagnée de toux et de fièvre , qui indique une inflammation dans les poumons, n’attend pas que l’expectoration du pus dénote le passage de la maladie à la phthisie, pour faire appeler le médecin ; de même nous devons considérer les symptômes précurseurs que nous avons énuméré comme indiquant une lésion commençante du cerveau , dont la conséquence sera la folie. Comme nous sommes plus effrayés de l’aliénation mentale que de la phthisie, nous devons nous appliquer encore avec plus de soin à prévenir son explosion.
Je connais l’observation d’un homme qui devint fou à la suite d’une prospérité soudaine. On n’avait remarqué aucun changement dans ses actions jusqu’au moment où il ordonna qu’un équipage à quatre chevaux partît pour Londres et l’emmenât acquitter la dette nationale. Ses amis virent alors la nécessité de le confier aux soins des méde-
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cins; mais il était trop tard : la maladie avait fait des progrès et était devenue incurable.
Lorsque la folie provient des sympathies du cerveau avec les viscères abdominaux , ses symptômes précurseurs sont la dyspepsie et des symptômes d’hypochondrie dont il est inutile de faire ici la description. Quand Faction maladive du cerveau est devenue assez grave pour produire la folie, les symptômes, quelle que soit la cause originaire de ia maladie, dépendent beaucoup du caractère naturel du malade (i), excepté "dans les cas de lésion organique du cerveau dont nous avons déjà parlé. Un des symptômes les plus fréquents de l’aliénation mentale, c’est le soupçon continuel que montre le malade : il s’imagine constamment que tout le monde conspire contre son bonheur; ses parents et ses amis les plus intimes, probablement parce qu’ils sont plus immédiatement en contact avec lui, sont le plus souvent ceux qu’il soupçonne, et sont principalement les sujets de son aversion (2). Dans ces cas, comme dans tous les
(1) N’est-il pas, au contraire, plus frequent d’observer le changement
de caractère des individus atteints de folie? Si M. Ellis avait dit que les symptômes dépendent beaucoup des habitudes intellectuelles et morales du malade avant la maladie, cette proposition serait plus conforme à l’observation. EsQumor,.
(2) L’auteur semble confondre le soupçon symptomatique de la folie,
symptôme conse'cutif, avec la défiance, le soupçon, l’aversion, qui caractérisent une variété de la lypémanie , et qui comprennent gens et choses, en un mol tout ce qui impressionne le malade. Esquirol.
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autres d’illusions mentales, il est plus nuisible qu’utile de vouloir convaincre les malades par le raisonnement de l’extravagance de leurs idées.
Obs. 53. T. P., âgé d’environ 60 ans, homme gros et court, à face rouge , grand buveur , entra à l’asile seulement après quelques semaines de maladie. Le premier symptôme que l’on avait observé était un changement dans sa manière d’être envers sa femme, avec laquelle il avait toujours vécu fort heureusement. 11 la soupçonnait de vouloir lui ôter la vie; il était convaincu qu’elle était dans l’intention de l’empoisonner en mêlant de l’arsenic avec le sucre qu’il mettait dans son thé. Sur tout antre sujet, T. P. ne paraissait pas le moins du monde déraisonnable; mais cette erreur le poursuivait au point qu’il ne pouvait se livrer à aucune occupation. Il allait continuellement d’un endroit à l’autre, buvant des quantités considérabîesd’ea ude- vie , et même d’eau pure. A la fin il devint nécessaire de Fenvoyer à Fasiie. L’abstinence des spiritueux et un régime sobre produisirent une amélioration remarquable dans sa santé: mais il conserve toujours l’idée que sa femme veut l’empoisonner.
Les illusions religieuses, ainsi qu’on peut facilement Je comprendre d’après ce que j’ai dit précédemment sur Feffet de trop fortes préoccupations sur ces matières , sont encore un symptôme très fréquent dans la folie. L’unique objet des pensées et de la croyance des malades, dans ce cas, est
l’éternelle perdition qu’ils croient leur être inévitablement réservée. De vives inquiétudes sur des sujets religieux s’observent souvent chez les personnes qui ont mené la vie la plus vertueuse et la plus morale. Le sentiment de crainte qui produit des alarmes pour l’avenir est le même qui a servi d’abord, lorsqu’il n’était pas trop exagéré, à préserver du vice. Beaucoup de malades^ surtout des femmes, s’imaginent qu’elles sont ensorcelées (i).
Obs. 54. Marie W., âgée de 43 ans, très belle, à manières douces et agréables , mais d’un caractère enclin à la coquetterie, était folie depuis plusieurs a n n ées . Les se u 1s sy mp tomes de déra 11 ge m e n t m enta 1 qu’elle ait montrés, c’est de s’imaginer être entourée de sorcières. Lorsqu’elle était chez elle et qu’elle s’occupait dans son intérieur , elle était tranquille et fort adroite; mais dans d’autres moments, elle parcourait la maison avec une chandelle allumée, menaçant de mettre le feu. Je l’ai souvent vue, dans la plus violente agitation , parcourir les galeries et se battre avec les sorciers, avec lesquels elle tenait sans cesse de longues conversations ; ses rapports avec eux avaient lieu principalement la
(1) Ce symptôme s’observe rarement en France, même dans la classe inférieure de la société. La raison de cette différence n’est pas due au despotisme du prêtre catholique , comme l’a dit plus haut M. Ellis , mais parce que les croyances religieuses sont plus positives , plus arrêtées chez nous, tandis que dans le protestantisme chacun se livre à toute l’exaltation de son imagination; d’où les innombrables sectes qui engendrent des fanatiques. Esquxrol.
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nuit. Il est rare qu’elle ne se plaigne le matin des mauvais traitements qu’ils lui ont fait subir. Ils l’avaient pincée , lui avaient contusionné tout le corps, et ne lui avaient pas laissé un instant de sommeil. La surveillante l’entendait souvent se battre avec eux pendant une grande partie de îa nuit. Cette malade resta plusieurs années dans l’asile, et, si l’on excepte ses manières coquettes, elle se conduisait bien ; elle était fort adroite, d’un bon naturel et obligeante; mais, jusqu’à sa mort, elle conserva l’idée qu’elle était sous l’influence des sortilèges.
Obs . 55. S. W.j âgée d’environ 3o ans, folle depuis quatre ans , ne présente pas d’autres symptômes de maladie qu’une idée fixe de sorcellerie. Elle s’imagine être sous l’influence de trois sorcières. Tune de sang, une autre d’esprit, et une troisième de la mort; et chacune d’elles, à son tour, en prend possession. S. W. est quelquefois pleine du sang des autres personnes, le sien propre ayant été enlevé d’abord; et si un malade de la maison vient à mourir, elle s’imagine que l’esprit sorcier transporte le corps du mort dans le sien, ce qui la fait souffrir horriblement. Rien ne peut lui arracher l’idée que la sorcière de la mort vient souvent la trouver, arrêter l’action de son cœur pendant tout une saison, et la quitte subitement.
Une autre malade s’imagine que des sorcières ont le pouvoir de jeter du gaz sur elle, de manière à la suffoquer. Elle raconte qu’elle ressentit un
matin les premiers effets de ce genre : en se regardant dans un miroir, elle vit tout à coup quelque chose qu’elle ne put définir, et resta sujette à des vertiges ; elle s’aperçut ensuite que c’était une grande sorcière. Indépendamment du gaz qu’elles lui jetaient, les sorcières avaient le pouvoir de remplir d’électricité toutes les parties de son corps. Elle affirme être toujours heureuse quand elle travaille, parce qu’alors les sorcières se tiennent éloignées d’elle. L’expérience de cette malade lui a appris que ses illusions mentales sont moins puissantes pendant le temps d’une occupation active ; c’est un fait qui n’est pas particulier seulement aux cas de sorcellerie.
Je dois faire observer que parmi lesaliénés admis dans les institutions publiques, très peu se sont complètement rétablis quand la maladie provenait de faux soupçons et de sorcellerie. J’attribue ce résultat à la cause suivante : l’action maladive du cerveau se développe si lentement, ses conséquences sont en apparence si peu nuisibles pour le malade et pour les autres, qu’on laisse, sans y faire attention , la maladie faire des progrès jusqu’à ce qu’elle ait duré longtemps , qu’elle soit devenue une habitude de la constitution, et, jusqu’à ce qu’en fin les idées devenant en opposition avec les habitudes ordinaires de la vie, elles empêchent les rapports du malade avec la société.
Il arrive très souvent que des malades se figurent être atteints de maladies vénériennes. Cette suppo-
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sition hypochondria que est un des symptômes les plus curieux de l’alienation mentale.
L’illusion est quelquefois si forte, que dans un cas, bien qu’il n’y eût pas possibilité que la maladie eût existé, la malade s’imagina qu’elle avait été infectée ; seulement elle ne pouvait se rendre compte comment la chose avait pu se faire. Son esprit ne se tranquillisa que lorsqu’elle eut été mise à un traitement prétendu antivénérien ; et après avoir pris des pilules dites mercurielles , qui n’étaient autres que des pilules de mie de pain, la malade, convaincue que les remèdes devaient provoquer la salivation, rendit en effet une telle quantité de salive, qu’on fut obligé de placer, à demeure, un vase à côté d’elle. Après que le traitement eut été continué pendant un certain temps, la malade pensa que les médicaments devaient avoir produit leur effet. On cessa par conséquent les pilules de mie de pain, et la salivation s’arrêta.
Un symptôme fréquent de l’aliénation mentale, est la conviction intime que possèdent les malades de leur importance et de leur habileté. Je n’en finirais pas si je voulais donner l’histoire de tous les prétendus empereurs, rois, reines et nobles que nous avons eus à l’asile: le Tout-Puissant, lui -même y avait son représentant.
Nous avons constaté dans la première partie de cet ouvrage que, lorsqu’il existe une disposition héréditaire, la folie a une grande tendance à repa-
raître, d’une génération à l’autre, précisément avec les mêmes caractères, ce qu’on observe surtout pour le cas de suicide. Mais ce n’est pas seulement lorsqu’il y a des circonstances d’hérédité que la folie suicide se développe ; elle se montre encore malheureusement très commune sans cette condition.
Quelques personnes ont une disposition naturellement si triste et si mélancolique, que par suite de l’influence qu’exerce le caractère habituel sur la forme du délire, les émotions morales dues à des circonstances frivoles, qui sur des personnes d’un autre tempéremment auraient passé presque inaperçues; augmentent chez les premières les sentiments naturels de tristesse et de découragement au point de les conduire au suicide. Le suicide n’est cependant qu’un simple symptôme de folie, que l’on peut faire disparaître aussi promptement que bien d’autres formes de la même maladie. Mais les conséquences ici sont tellement cruelles, que la vigilance la plus prompte et la plus assidue est de toute nécessité. La folie suicide présente des périodes de convalescence et d’exacerbation précisément analogues à celles qu’on remarque dans les autres formes de l’aliénation ; on observe des intervalles lucides et des paroxysmes. J’ai vu des malades rester plusieurs semaines sans montrer la plus légère disposition à se faire le moindre mal. Du reste, chez ces malades, ainsi que chez ceux qui sont sujets à des accès de fureur et poussés à commettre des
actes dangereux , le penchant maladif semble disparaître entièrement pour un temps, pendant lequel la contrainte n’est plus nécessaire. Dans la majeure partie des malades de cette classe admis dans les établissements d’Hanwel et de Wakefield, le suicide est plutôt le résultat d’une intention préméditée que d’une impulsion soudaine. Cette impulsion se montre surtout chez les individus d’un tempérament mélancolique , devenus aliénés uniquement à la suite de prédispositions héréditaires , sans qu’on puisse assigner d’autre cause à la maladie.
Il serait fort peu utile d’énumérer les causes morales qui développent ce funeste penchant chez les malades naturellement mélancoliques. Le penchant au suicide résulte quelquefois de la crainte d’une disgrâce ou d’une punition. Dans l’établissement d’Hanwel,, quelques uns des malades, par une contradiction dont on ne peut se rendre compte, ont été entraînés à commettre cet acte désespéré par la conviction qu’ils étaient réservés à un rigoureux et éternel châtiment, dont le supplice paraissait à leur imagination déréglée plus supportable encore que la simple appréhension.
On a considéré la retraite des affaires et d’une vie active comme capable de produire le sentiment d’ennui qui mène au suicide; mais dans un établissement destiné aux pauvres on ne voit jamais de maladie produite par une cause semblable. Je ne me souviens pas non plus d’en avoir observé
clans la pratique particulière, sans rencontrer en même temps des habitudes d’ivrognerie capables de produire une maladie organique. Dans ce cas, le moyen auquel les malades ont eu ordinairement recours pour s’ôter la vie, a été de prendre une grande quantité de laudanum. Je n’ai jamais observé de ces suicides indirects, ou de ces meurtres que commettent des malades qui veulent se faire condamner à mort. Ces malades, d’après quelques médecins, commettent ces meurtres, pensant s’assurer ainsi la félicité éternelle. Cependant je ne doute nullement de Inexistence de ces faits.
Beaucoup de suicides, chez des personnes qui ont une prédisposition naturelle à cette maladie, proviennent des sympathies du cerveau avec le foie : fait qui ne saurait surprendre ceux qui ont ressenti Faffaissement d’esprit qui accompagne les maladies hépatiques. On voit tant d’exemples decettecause, que plusieurs auteurs ne trouvant point à l’autopsie de lésion organique du cerveau, rapportent la maladie à une simple lésion des viscères ; mais de ce que nous savons que la folie cesse avec la maladie du foie, pourquoi supposer qu’elle soit dans ces cas autre chose qu’une affection sympathique du cerveau ?
Obs. 56. J.C., âgé d’environ 5o ans, fou depuis environ deux ans, était autrefois dans une position sociale assez belle. Il était employé comme écrivain dans un bureau. Il avait essayé plusieurs fois d’attenter à ses jours, et faisait un fréquent usage des spiritueux» Il a une maladie de foie qui paraît
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être ancienne. Au moment de l’admission, il était dans le plus grand état de maigreur. Ses jambes pouvaient à peine le supporter; la figure et le corps étaient couverts d’une éruption- la langue était épaisse , la matière des selles d’une couleur très foncée. Il était fort triste, et il poussait tou» jours des gémissements à faire pitié; il se plaignait de chaleur et d’engourdissement dans la tête, et de douleurs dans tous les membres. Des sangsues et des lotions froides furent appliquées à la tête. On entretint la liberté du ventre à l’aide du calomel et de la coloquinte. Le malade prenait des bains chauds de deux jours l’un. Ces moyens apportèrent un grand soulagement dans son état. Il continuait cependant encore à gémir comme par le passé; la langue res» tait épaisse, et les selles étaient encore mauvaises. Il prit, chaque soir, pendant quelque temps, des pilules mercurielles de 25 centigrammes (5 grains), après quoi il cessa. Il n’y eut pas de mieux. On recommença l’usage des pilules; elles furent continuées pendant deux mois avec un mieux visible : la langue se nettoie, le malade est moins triste, plus fort, et prend de l’embonpoint. Les sécrétions biliaires sont meilleures. Aujourd’hui J. C. s’occupe dans les bureaux, et chaque jour, avec l’amélioration de l’état du foie, s’améliore l’intelligence.
Nous avons déjà vu que la phthisie et la folie alternaient l’une Fautre. Il est souvent arrivé de voir le penchant au suicide, quand il était l’unique symptôme de l’aliénation mentale, ne
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se manifester que dans la dernière période de la consomption. Bien des malades ont hâté le terme de leur carrière , qui, peu de jours plus tard, auraient dû la fin de leurs souffrances au cours ordinaire de la phthisie.
J’avais, il y a plusieurs années, à Hull, un malade au dernier degré de la phthisie, et qui n’avait, selon toute apparence, que quelques jours à vivre. Sa femme le laissa seul un instant, et il profita de ce moment pour se couper la gorge. Quand elle revint, elle le trouva mort, appuyé sur le dos de la chaise et au milieu d’une mare de sang. Elle crut d’abord que ce sang venait des poumons, parce que le malade avait eu de fréquentes hémoptysies, mais elle découvrit bientôt la triste vérité.
Une expression singulière de la physionomie, et surtout des yeux, est signalée par plusieurs auteurs comme un signe constant de l’impulsion au suicide. Cette expression, ainsi que l’odeur forte particulière dont j’ai parlé, existe en effet dans beaucoup de cas. Lorsque des sentiments puissants, ou des passions, surgissent avec énergie chez les aliénés comme chez ceux qui sont sains d’esprit, ils contractent d’une manière spéciale les muscles de la face; et si ces contractions persistent longtemps avec la même force, elles impriment à la physionomie une apparence qui révèle le caractère de l’affection qui domine. C’est un fait connu de tout le monde, et qui dirige la conduite dans les rapports ordinaires de la vie, Une
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bonne physionomie est une lettre de recommandation, et nous éprouvons, malgré nous, un sentiment défavorable pour l’étranger chez lequel il en est autrement. Or, dans les cas de suicide, en général, les sentiments de découragement sont si opiniâtres et si profonds, qu’ils impriment ordinairement à la contenance du malade une expression sombre et mélancolique. Ce phénomène n’est le résultat d’aucune cause mystérieuse et particulière à la folie; il est très facile de s’en rendre compte d’après les simples principes de la physio** gnomonie. Néanmoins on voit de nombreux exemples dans lesquels le médecin le plus expérimenté ne pourrait soupçonner uniquement à la physionomie le plus léger indice d’une disposition au suicide ou à la folie. On ne doit donc pas conclure de l’absence de toute expression du visage que cette disposition n’existe pas. La manière ordinaire de se détruire des malades qui sont amenés dans les asiles de Wakefield et d’Hamvel, est de se pendre. Dans quelques cas le penchant au suicide était si prononcé, que, même après l’admission à l’asile, des malades ont essavé de se détruire dans des positions où le point de suspension était si peu élevé, qu’ils étaient forcés de s’asseoir ou de s’agenouiller pour accomplir leur dessein; ils auraient probablement réussi si les gardiens ne les avaient pas découverts.
La manière dont certains malades qui veulent se suicider désirent accomplir leur projet, paraît
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être pour eux le sujet de réflexions et de méditations profondes. Dès que leur plan est une fois arrêté, ils négligent tous les autres moyens de destruction qui peuvent s’offrir, jusqu’à ce qu’ils trouvent l’occasion de mettre à exécution celui qu’ils ont adopté.
Obs. 57. Un vieillard, âgé de plus de 70 ans, qui avait un jardin près de l’asile de Wakefield, vint me consulter sur le meilleur moyen de se suicider. Il s’était mis dans l’esprit qu’il ne devait pas vivre plus longtemps, et il songeait à se pendre, si je ne pouvais lui enseigner un genre de mort plus facile. Je le sermonnai pendant quelques temps sur l’énormité de l’action qu’il allait commettre, et je m’efforçai de lui démontrer que la corde était un supplice des plus horribles, à cause de la suffocation qu’on devait ressentir ; mais je n’obtins que bien peu de succès. Voyant, néanmoins, que les viscères de la digestion étaient dérangés, je lui fis une ordonnance, et je fis prévenir sa femme pour qu’on ne le laissât jamais seul. Les remèdes rétablirent les digestions, et le -malade se trouva mieux. Je n’entendis plus parler de lui pendant quelque temps, lorsque je fus enfin informé qu’on l’avait trouvé mort dans son jardin, sous un petit hangar, où il avait l’habitude de mettre ses instruments aratoires. Il avait arrêté le moyen de se donner la mort ; car, bien que le hangar fût si peu élevé qu’on ne pouvait pas même s’y tenir debout, et que le vieillard n’eût ni corde ni même de cordon avec
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lequel il pût se pendre, il imagina de prendre une jeune branche de saule, de l’attacher à un des chevrons et d’y faire un nœud coulant. Il dut se baisser pour y passer la tête; et retirant ensuite ses pieds, il resta suspendu, et succomba. Si cet homme ne s’était pas mis dans la tête de se détruire de cette manière, il pouvait le faire avec une bien plus grande facilité, soit en se noyant dans l’étang de son jardin, soit en se coupant la gorge avec son couteau de jardinage quhl portait toujours sur lui; mais il ne voulait avoir recours à aucun de ces moyens.
Ce fait peut avoir son utilité dans la pratique* Si l’on s’aperçoit que des malades suicides ont arrêté un plan particulier pour se donner la mort, il faut avoir soin d’éloigner de leur portée tout moyen qui puisse favoriser l’exécution de ce plan, et les empêcher de trouver l’occasion de le réaliser.
Obs, 58. J’avais un malade, il y a quelques années, qui avait essayé de se pendre, et qui en avait encore Tintention lorsqu’il fut admis à l’asile. Il se rétablit heureusement, et m’avoua que longtemps encore après son admission, il cherchait constamment l’occasion de se pendre; mais qu’il était si strictement surveillé, qu’il ne put y réussir. Pendant tout ce temps, cet homme était sans cesse occupé comme charpentier; il maniait des outils tranchants, mais il n’avait jamais eu l’idée de les employer pour se détruire.
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Obs . 5q. Une femme ôte un drap de son lit, en attache un bout autour des pieds, passe l’autre extrémité par dessus le lit, fait alors un nœud coulant dans lequel elle passe la tête, et s’asseyant, elle fait effort, cherche, mais sans succès, à s’étrangler.
Lorsque la résolution de se suicider est fortement arrêtée, l’art que les malades mettent à arriver à l’accomplissement de leur dessein paraît vraiment incroyable à ceux qui n’en ont pas été les
témoins.
Obs. 60. Une femme avait essayé plusieurs fois de se pendre pendant son séjour à l’asile de Wakefield ; mais on l’avait si bien surveillée, qu’elle ne put y parvenir. Un soir, la surveillante enlevait, ainsi qu'il est de règle générale, tous les vêtements de sa chambre; elle crut apercevoir quelque chose de brillant sur sa chemise, et, en examinant de plus près, elle trouva une épingle. La malade avait eu l’idée d’ôter sa jarretière avant l’heure du coucher; sachant bien qu’on lui enlèverait ses poches et ses vêtements, elle avait imaginé d’attacher la jarretière avec une épingle par-dessous sa chemise, et si haut, qu’elle ne pouvait paraître par en bas. Fort heureusement le brillant du métal fit tout découvrir, et cette femme fut encore dans l’impossibilité d’accomplir son dessein. La tendance au suicide disparut peu à peu , et après un séjour de 18 ans dans l’asile, je l’y ai revue il y a quelques mois, âgée de
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plus de 8o ans : elle paraît tranquille et semble attendre une mort naturelle.
Quand les malades s’aperçoivent qu’ils sont l’objet d’une surveillance constante, et si sévère, qu’ils n’ont aucun moyen de mettre leurs projets à exécution, ils affectent un air gai, pendant des jours et même pendant des semaines entières, pour éloigner tous les soupçons, et lorsqu’ils trouvent une occasion favorable, ils la saisissent pour mettre à exécution leurs projets.
Obs. 61. Un malade depuis longtemps dans la tristesse, avait tenté plusieurs fois de se pendre , mais en avait été toujours empêché : il parut être tout à coup beaucoup mieux. Il affecta de la gaieté et témoigna le désir d’être occupé. On l’envoya , avec d’autres malades , travailler dans la prairie, ce qu’il fit pendant quelque temps- il se livrait encore à d’autres occupations hors des murs de l’établissement, et la santé paraissait se rétablir peu à peu. Un soir, en revenant des champs avec les autres travailleurs pour prendre le thé ( on donnait du thé à ceux qui travaillaient à la récolte des foins) , le malade dit au gardien qu’il n’avait besoin de rien , et comme il faisait très chaud , qu’il préférait plutôt rester à la porte. On l’y laissa : peu de temps après , le surveillant descend pourvoir ce qu’il devient. Lorsqu’on lui apprend l’endroit où on l’a laissé, il s’écrie aussitôt : « Alors il s’est pendu! » Et comme il avait la pensée que ce devait être en dehors même de la maison qu’il
l66 ALIÉNATION MENTALE»
avait accompli son dessein, on y alla et on trouva le malade pendu. Il était mort quand on arriva.
Les principaux symptômes qu’on observe dans la folie suicide , sont un grand accablement et une extrême contention d’esprit, qui viennent en général de ce que le malade est toujours occupé des moyens les plus propres à accomplir son dessein. Quand, après un certain temps, les malades n’ont pu trouver l’occasion de faire quelques tentatives de suicide, ils affectent parfois un air gai Mais avec de l’attention, on s’aperçoit bientôt que cette gaieté n’existe que lorsque le malade est en société , et qu’aussitôt qu’il se retrouve seul , il reprend la même expression d’abattement et de tristesse qu’auparavant.
Il est rare que des tentatives de suicide arrivent en présence d’autres personnes; cependant une de mes malades, lorsqu’elle était libre une minute, nouait, malgré la présence de la gardienne, son mouchoir de poche ou les cordons de son tablier autour de son cou, et cherchait ainsi à s’étrangler.
Le suicide paraît quelquefois arriver à la suite d’une impulsion soudaine sans qu’aucune disposition à se détruire ne se soit montrée antérieurement et n’ait même été soupçonnée.
Ohs . 62. Une jeune femme, d’environ 20 ans, aliénée depuis peu de temps, paraissait en voie de guérison . Ap rès avoir aidé la gardienne à éponger et à nettoyer le quartier, elle était restee assise le soir à prendre du thé avec celle-ci et plusieurs au-
1res malades. Elle profila d'un moment où îa gardienne était ailée au buffet prendre du sucre, pour saisir le couteau qui avait servi à couper le pain ; aussitôt, en présence de tout le monde, sans qu’on put arrêter sa main, cette femme se fit à la gorge une blessure si graves qu’elle mourut presque sur le coup.
Parmi les autres symptômes que des écrivains ont signalés comme assez fréquents dans la folie, il faut noter l’opposition qu’on observe dans les passions et dans les penchants. On voit souvent des personnes d’un caractère aimable et doux se montrer, dans l’aliénation mentale, très dangereuses et très violentes. Des femmes modestes et réservées se servent d’un langage tout à fait opposé à celui que l’on devrait attendre de leurs habitudes et de leur éducation.
Obs. 63. Une malade de l’asile de Wakefield, femme d’un laboureur, d’un bon caractère et fort entendue, montrait une telle tendance à se détruire, qu’on était presque toujours obligé de la tenir enfermée. Lorsqu’elle était en liberté, elle ne pouvait résister au plaisir de briser tout ce qu’elle voyait. Une fois, par exemple, elle trouva quelques tasses à thé sur une table; pendant quelques instants elle se promena autour et réprima son impulsion ; mais bientôt, ne pouvant résister à la tentation trop forte, elle lança d’un seul coup toutes les tasses sur le plancher. Elle témoigna ensuite des
l68 ALIÉNATION MENTALE.
regrets de cet acte déraisonnable , mais rimpulsioü était trop puissante. Que d’observations semblables et d’exemples de l’opposition qu’on remarque dans la conversation et dans la maniéré d’être des femmes les plus vertueuses! Je préfère essayer de rendre compte de cette anomalie, à rapporter simplement des faits de ce genre.
Dans l’état de santé, les sentiments et les penchants sont soumis à une espèce de frein, par l’influence mutuelle des facultés instinctives les unes sur les autres, par l’action des sentiments moraux et par la retenue qu’impose la société. Quand l’éducation et la religion ont fait de ce frein une règle de conduite ordinaire , il peut exister au fond de Fame de fortes impulsions qui restent inconnues et ne sont pas même soupçonnées au dehors. La maladie n’engendre donc aucun ordre nouveau de sentiments et de penchants. L’opinion qui veut que la folie donne à beaucoup d’aliénés de nouvelles facultés, et surtout de la ruse, est, je le sais, très répandue; mais c’est une erreur. Sans doute on trouve chez des aliénés cette faculté (la ruse) très développée et très active, mais quand il en est ainsi, cette faculté faisait partie du caractère antérieurement à l’apparition de la maladie. Un grand nombre de malades, dans les asiles publics, sont si éloignés d’être fins et rusés , qu’ils ne montrent ni adresse ni supercherie d’aucun genre; le résultat de la folie est de produire une altération dans les manifestations intellectuelles etmorales, en excitant
les unes au delà de toute mesurent en ne laissant pas aux autres leur part d’action. Lorsque les passions se trouvent ainsi surexcitées, et que le jugement a perdu de son empire, nous observons nécessairement les résultats dont nous avons parlé, et nous ne devons pas en être étonnés, même quand nous le remarquons chez le malade le plus vertueux et le mieux élevé.
Un autre résultat, mais très affligeant et très fréquent de la folie, et dont on n’a pas, je crois, jusqu’ici cherché à rendre compte (1), c’est le chan-r gement qui a lieu dans les affections du malade pour ceux auxquels il était autrefois le plus attaché. Ce changement arrive en général quand le malade ne se doute même pas de l’existence de la maladie, et quand l’aliénation mentale s’est montrée lentement et par degrés, et qu’elle est partielle.
Cette ignorance complète de leur état, je dois le faire observer , n’est nullement générale chez les aliénés; dans bien des cas, les malades n’ignorent point intérieurement qu’il y a chez eux quelque chose de dérangé.
Quand le désordre produit par la folie est devenu si évident aux yeux des parents qu’ils ne peuvent se refuser plus longtemps à reconnaître la présence de l’affection mentale, les personnes
(1) Il y a plus de vingt-cinq ans que j’ai signalé cette perversion des affections. J’en ai indiqué les causes , car il y en a plusieurs; et j’ai apprécié la valeur de ce symptôme comme signe de guérison. Esquiroi,.
I 7O ALIENATION MENTALE.
que le malade avait 1 habitude de commander sont forcées,, pour sa sûreté et la leur, d’employer des moyens de contrainte physiques et moraux, et de l’éloigner de chez lui. Incapable de comprendre la nécessité de ces mesures, l’aliéné les regarde comme dures et injustes, les rapporte à un changement d’affection de la part des personnes qui l’entourent, il se persuade qu’elles ont cessé de l’aimer. Les sentiments de haine qui naissent alors dans l’esprit du malade proviennent de ces causes, car on remarque qu’ils s’étendent rarement sur les membres de la famille qui se sont trouvés éloignés de lui; le malade ne les associe pas, dans ses souvenirs, aux personnes qui Font d’abord contrarié pour des motifs purement domestiques, et qui ensuite Font éloigné de sa maison et isolé. Tant que persiste cette aversion du malade envers les personnes qu’il chérissait autrefois, et qui n’ont point cessé de lui donner des preuves réelles d’affection, on peut regarder le malade comme n’étant pas complètement guéri, et la rechute comme imminente, malgré la disparition de tous les autres symptômes.
Cette aversion n’existe pas quand l’attaque de manie est soudaine, et que le maniaque est isolé sans qu’il puisse à peine en avoir le sentiment.
Les symptômes physiques les plus fréquents, et qui peuvent être considérés comme caractéristiques de la folie, sont très peu nombreux. Ce sont plutôt les désordres des facultés mentales que des
désordres physiques constants , qui permettent de reconnaître la lésion du cerveau et de ses membranes. La première période de la maladie est ordinairement marquée par des changements dans les sécrétions. D’autres fois, cependant, les sécrétions restent régulières, le pouls est normal, ce qui arrive surtout quand les symptômes indiquent simplement une lésion partielle du cerveau, et que la maladie s’est développée lentement; il semble que le système nerveux éprouve ce changement, sans que l'irritation soit portée au point de troubler les autres organes. Quand la folie est passée à l’état chronique, beaucoup de malades jouissent, pendant des années entières, d’une santé physique parfaite, et des illusions mentales sont les seuls symptômes qu’on observe. C’est à cette circonstance, sans doute, qu’il faut attribuer l’opinion erronée que l’intervention de la médecine est inutile dans tous les cas de folie. Il est à remarquer qu’on ne retrouve cet état constant de santé physique que dans les cas où les hallucinations du malade portent sur un seul sujet. Si la lésion fonctionnelle du cerveau et du système ner-» veux est assez grave pour donner lieu au désordre des facultés mentales, on rencontre un affaiblisse— sement physique considérable avec complication de diverses maladies. L’état de la tête est la première chose à examiner : on y observe ordinairement des symptômes marqués. Presque toujours la chaleur de cette partie est augmentée, et souvent
beaucoup plus élevée que celle des autres régions du corps recouvertes de vêtements. Quand cette chaleur de la tête existe , le pouls se montre ordinairement fréquent, phénomène qui manque quelquefois malgré Félévation de la chaleur frontale; mais le plus souvent le pouls n’offre aucun changement quand la chaleur de la tête n’est pas aussi élevée. Ces faits sont constants, que la maladie soit aiguë ou chronique.
Obs . 64* S. M. devint folle, et fut renfermée plusieurs années. Elle était en général très violente. Elle est à Hanwei depuis onze mois et demi. Peu de temps après son admission, cette malade prit intérêt aux travaux du jardin , et demanda à y être employée. Pendant six mois elle avait travaillé très tranquillement, quand elle désira apprendre à faire des balais, ce qu’elle fit avec zèle pendant cinq semaines. Alors elle devint inquiète, quitta l’atelier, et se montra excessivement irritée. On fut obligé de la retenir au quartier, et d’interrompre son travail. Elle fut offensée de ces mesures , et s’irrita encore davantage. Je soupçonnai alors l’existence d’une surexcitation cérébrale, provenant, soit de l’excitation mentale, soit des sympathies du cerveau avec les viscères digestifs. La malade examinée attentivement, je trouvai la lan® gue très épaisse , la tête très chaude, et le pouls à ioo pulsations (son pouls était ordinairement à 8o). L’estomac et les intestins n’offrirent rien de particulier. J’ordonnai de raser la tête, et d’y faire
des applications froides. Cette prescription irrita violemment la malade, comme tout ce qui pouvait la contrarier, mais la prescription n’en fut pas moins exécutée. Le lendemain, la tête était fraîche, le pouls à 70, et le paroxysme avait disparu.
Obs . 65. J. L. , âgé de 3o ans environ, était fou seulement depuis quelque temps. La langue était recouverte d’un enduit blanc; il y avait de la constipation; la tête était chaude, douloureuse au sommet, le pouls plein et à 96 pulsations. Un vomitif fut ordonné, et des gouttes diurétiques furent administrées de quatre heures en quatre heures. La tête fut rasée, et on y fit des applications froides. Trois jours après, le pouls était descendu à 60 pulsations, et l’état du malade amélioré sous tous les rapports.
Obs . 66. W. P., âgé de 21 ans, est resté aliéné pendant environ six mois. Le malade attribue la maladie à ce fait : il était allé dans une église pour se moquer du prédicateur. Une fois entré, sa conscience s’alarma au point qu’à son retour chez lui, au rapport de sa mère, il était dans une violente agitation, ne put dormir, et l’aliénation éclata. A l’époque de l’admission, la tête était très chaude, le pouls à 86 pulsations , la langue sèche, et le ventre resserré. La tête rasée, on y fit des applications froides; on entretint la liberté du ventre, ce qui amena un mieux qui dura trois jours. Après quoi, sans cause apparente , l’état maniaque s’exaspéra;
et en deux jours le pouls s’éleva à ioo pulsations.
Les deux observations suivantes sont des cas de folie chronique.
Obs . 67. P. T. a été folle pendant quelques années; elle est sujette à des accès périodiques de manie pour lesquels on Fa plusieurs fois ramenée à l’asile. Elle était depuis quelques semaines raisonnable et assidue au travail , quand , sans cause apparente, si on excepte quelques désordres du côté des voies digestives, qui, sans doute, étaient restés inaperçus, elle fut prise d’agitation, pariait seule, et était constamment en mouvement. La tête était très chaude, le pouls naturel, avec 70 pulsations; les nuits étaient sans sommeil. On lui donna un vomi-purgatif. La tête fut rasée, et des lotions froides furent faites. Il y eut un soulagement marqué en peu de jours.
Obs . 68. F. G. a été plusieurs années sujet à des accès de manie. Après un de ces accès, le malade fut assez bien pour aller travailler quelques semaines, mais l’agitation revint de nouveau. La tête était chaude, et le pouls restait à 60. La tête fut rasée et soumise à des applications froides. On administra des laxatifs, et le malade fut bientôt rétabli.
A ces exemples, je pourrais ajouter une longue liste d’observations pour prouver que l’état aigu de la folie et, les exacerbations de cette maladie,
SYMPTÔMES DE LA FOLIE. Ij5
quand elle reste chronique, s’accompagnent presque invariablement, pour ne pas dire toujours, d’une augmentation de chaleur à la tête, mais que les changements du pouls ne sont pas constants. Du reste, je suis convaincu qu’on ne peut tirer aucune indication de la fréquence seule du pouls. Dans beaucoup de cas, cette fréquence parait dépendre uniquement de l’influence nerveuse. J’ai vu , chez le même malade , le pouls varier dans la proportion de 4° pulsations, se réduire de 120 à 80 pulsations, pendant la durée d’une seule visite.
Ordinairement, la chaleur de la tête est uniforme* d’autres fois, cependant, certaines parties du crâne paraissent plus chaudes les unes que les autres (cz).
(a) Quand au début de ^aliénation mentale, ou dans des exacerbations de la folie chronique, on observe une grande activité des désirs vénériens , ce symptôme est presque pathognomonique. Le cervelet est alors la partie de la tête la plus chaude: pendant que la température du reste du crâne ne paraît pas plus élevée, celle de la région occipitale seule présente une chaleur si intense, qu’elle est sensible au toucher.
Nous avons maintenant à l’asile un jeune homme, âgé d’environ 28 ans, aliéné depuis plusieurs années. Il est naturellement très lascif, mais il éprouve des exacerbations périodiques dans ses idées amoureuses. Ce malade travaille habituellement à son état de cordonnier, dans lequel il se montre fort adroit. Les symptômes précurseurs des paroxysmes sont un malaise particulier et de l’aversion pour le travail. Il se livre alors à des gestes lascifs, et cherche
La chaleur de la tête est souvent accompagnée du refroidissement des extrémités. Nous avons déjà
à prendre des libertés avec les femmes qui traversent par hasard le quartier.
Dernièrement, mon collègue le docteur Button et moi, en traversant les cours, nous examinâmes avec soin la tête de ce malade. Les régions occipitale et postérieure du cou nous parurent beaucoup plus chaudes, non seulement que la tête, mais encore que la partie de la poitrine recouverte de vêtements.
Une application de ventouses et des lotions froides après que la tête eut été rasée, et l’administration à petites doses de nitrate de potasse et de tartre émétique, ont favorisé la diminution de l’accès, et je 11e doute pas que dans quelques jours le malade ne soit ramené à son état de santé habituel (1).
te
(1) M. Ellis voit dans la suractivité des désirs vénériens, en un mot, dans l'érotomanie, un symptôme pathognomonique ; ce symptôme indiquerait une irritation du cervelet, qui, suivant M. Ellis , se révélerait par une chaleur externe intense, sensible au toucher, et circonscrite dans la région du crâne qui recouvre le cervelet. En France, on a cherché, et on a cru même avoir trouvé dans le cerveau, après la mort, des altérations partielles en rapport avec les circonvolutions affectées aux facultés dont les désordres constituent chaque espèce de monomanie; mais je ne sache pas que, la découverte faite, on ait été jusqu'à avoir la pensée e l’espoir de reconnaître pendant la vie le siège des altérations organiques du délire partiel , avec les inégalités de répartition de la température du crâne pour guides? Puisse ce nouveau mode d’exploration suppléer à l’absence trop fréquente des proéminences crâniennes! pour moi, ce que dit M. Ellis sur celte chaleur occipitale, sensible au toucher , dans les cas d’érotomanie, me semble accuser une bien forte préoccupation , et montrer à quel degré d’erreur peut se laisser entraîner un esprit systématique, même dans l’étude des objets purement matériels. Il est bien évi-
S Y M P T 6 M a S Dfi U FÔtiK. 17 ’i
noté l’insomnie. Une perspiration froide et visqueuse, d une odeur particulière, souvent signalée
dent ici que M. Ellis s’est appuyé des inductions de Gall, inductions fondées sur un petit nombre de faits , si toutefois elles étaient même fondées sur des faits, mais non vérifiées depuis. Désirant savoir à quoi s’en tenir sur les localisations phrénologiques, M. Leuret a repris par l'observation anatomique les assertions de Gai! sur l’influence du développement du cervelet sur l'intensité des désirs vénériens. Contrairement à l’opinion de Gall, qui établissait que la castration ['revient l’entier déroulement du cervelet, que dans le sexe féminin eet organe était , toute proportion gardée, moins volumineux , moins développé que dans le sexe opposé, voici quels ont été les résultats des pesées comparatives du cerveau et du cervelet d’un certain nombre de chevaux entiers, de juments et de che-
vaux hongres :
io étalons. Poids moyen du cerveau, 4 3 3 grammes.
Poids moyen du cervelet , 61
*2 juments. Poids moyen du cerveau , 4 0*3
Poids moyen du cervelet, 61
chevaux hongres. Poids moyen du cerveau, 419
Poids moyen du cervelet , no
Le cervelet des chevaux hongres, qui pèse 70 grammes , l’emporte donc pour le poids sur celui des chevaux entiers et des juments, qui ne pèse que 6t grammes. Ce résultat, comme on le voit, est tout à fait opposé aux assertions de Gall et aux données des phrénologistes.
Si l’on compare le poids du cervelet à celui du cerveau de ces mêmes animaux, on trouve les rapports suivants :
Le cervelet est au cerveau comme 1 est à 6,97 chez les chevaux
hongres.
chez les juments.
7>°7 chez les étalons.
(Leuret , Anatomie du Système nen>eux , t. T®1’.)
Ainsi, ce sont les étalons qui ont comparativement le cervelet le moins développé; les juments sont mieux favorisées ; mais les chevaux bon-
ALIENATION MENTALE.
par les auteurs, se retrouve constamment chez presque tous les malades; cette perspiration, qui
grès, ceux qui devraient avoir le cervelet atrophié, si la nature suivait les lois delà phrénologie, sont précisément ceux qui ont cet organe [dus volumineux.
Que penser maintenant de cette autre assertion de Gall, qui dit avoir plusieurs fois constaté l'hypertrophie du cervelet sur des individus atteints de monomanie érotique? ( Physiol des fond, du Cere., t. 3, in-8, 1 8^5.) Cet observateur avait-il , clans ces cas, de meilleurs yeux que lorsqu’il appréciait le volume du cervelet des chevaux entiers , comparé à celui des chevaux hongres; ou plutôt n’interrogeait-il pas les ouvertures de cadavres des aliénés morts érotiques avec l’idée et la volonté de trouver «les cervelets hvperlrophies ? A cet égard» Gall n ’aurait pas été le premier à qui l’anatomie pathologique aurait constamment donné des réponses positives, quand à d’autres elle s’obstinait à en donner de négatives.
Depuis Gall, M. Parchappe ( liech . sur i Enceph., p. 1 1 6 à 1 i 8) a bien trouvé au -si , sur une aliénée érotique, morte suicide., le cervelet très développé et, dit-il, hypertrophié. Le poids de ce cervelet fut trouvé, comparé à celui du cerveau, dans le rapport de 1 à 6, poids supérieur au poids moyen du cervelet de la femme. Mais, pour dire que cette hypertrophie fût la cause organique de l’érotomanie, on peut objecter avec raison , comme l’a fait M. Leuret, qu’il resterait à determiner que, chez les femmes non érotiques , on n’a pas trouvé de cervelet pesant la sixième partie du cerveau , ce qui n’a pas été fait ; ensuite, que le cervelet a augmenté de volume à l’époque où la rnonomanie érotique s’esl déclarée , et que , pour que le cervelet eût augmenté de volume, il aurait fallu que les fosses occipitales se fussent distendues, et cela n’est pas possible. ( Leuret, Du Traitement moral de la folie , in-8’, 1 B j o . )
Pour en finir avec le fait qu’avance M. Ellis, ce médecin ne l’appuie d’ailleurs que sur la sensation , qu’il dit avoir perçue avec le docteur Button, son collègue. Mais ces deux médecins n’ont fait aucune expérience pour constater l’élévation delà tempéra'ure des bosses occipitales ; et chacun sait combien de fois le thermomètre s’est trouvé en opposition avec les impressions perçu***, quand ü s’est agi de déterminer avec pré. cision le degré de la température du corps, soit sur un point, soit sur un autre.
donne à ]a peau une apparence telle, qu’elle paraît comme avoir été frottée avec une substance grasse, varie chez le meme malade, et devient presque visible dans les paroxysmes intenses. Cependant cette exhalation particulière ne s’observe pas toujours dans l'aliénation mentale; beaucoup de malades, soit guéris, soit morts, n’ont jamais offert ce symptôme; mais quand il existe, il indique avec certitude une lésion organique du cerveau. Je ne me rappelle pas un seul exemple de guérison avec un pareil symptôme, et à la dissection, j’ai toujours trouvé les ventricules gorgés de sérum. L'odeur fétide de la transpiration peut être prévenue par l’usage des bains tièdes.
L’insensibilité du système nerveux est un autre symptôme très fréquent de l’aliénation mentale. Cette insensibilité est telle, que des maladies excessivement douloureuses, comme des inflammations abdominales, dans lesquelles tous les viscères sont plus ou moins affectés, sont, à l’autopsie, découvertes, sans qu’on pût s’y attendre, chez des aliénés qui ne se sont jamais plaints et n ont pas paru souffrir dans le cours de la maladie: l’absence de sensibilité leur a permis de supporter, sans les ressentir, des lésions qui, dans l’état normal du système nerveux, auraient été accompagnées des douleurs les plus vives.
Dans la folie qui éclate tout à coup, accompagnée d’un grand désordre des facultés cérébrales, si on abandonne la maladie à elle-même, et si on
n'a pas recours a un traitement énergique immédiat, presque toujours avant la mort, il survient une lésion organique t elle, que les nerfs des organes des sensations et les parties cérébrales affectées à la
JL
manifestation des facultés mentales perdent leurs fonctions; les malades deviennent insensibles à Faction du froid et du chaud; le sens du goût est perverti au point que le malade mange ses excréments, boit son urine sans aucune répugnance.
Une sensibilité excessive opposée des nerfs des sens est aussi un symptôme fréquent de folie. Les nerfs optiques et auditifs, et ceux du toucher, paraissent souvent doués d’une activité morbide aiguë qui donne naissance à des sensations extravagantes, qui, je crois, sont réellement éprouvées parle malade, mais qui restent incompréhensibles aux personnes qui l’entourent (i).
(i) Bien que l’auteur n’ait pas eu l’intention de faire un expose' complet des symptômes de l’aliénation mentale, cet alinéa semble prouver qu’il n’a pas une idée bien nette des hallucinations et des illusions , qui sont si souvent les éléments principaux du délire chez les aliénés. Il semble même que M. Ellis confonde cos phénomènes, non seulement ensemble, mais encore avec les conceptions délirantes, les idées ou convictions fausses qu’engendrent et forment les malades. C’est du moins ce qui ressort de la lecture de ses observations, dans lesquelles les mots hallucination , delusion , sont employés pour désigner tout autre chose que des sensations perçues sans la présence actuelle d'objets extérieurs propres à l’exciter, tout autre chose que des impressions sensoriales réelles , niais exagérées , perverties , transformées même par la raison des malades. A ret égard , du veste, M. Ellis n’est pas plus avancé que Derwin et les autres médecins pour qui le mot hallucination a servi à
SYMPTÔMES DE LA FOLIE. i 8 !
Souvent, claïis la folie, on observe une faim vorace,
désigner le délire partiel et même général. Les progrès faits dans l’étude de l’aliénation mentale ne permettent plus aujourd’hui une pareille confusion ; et depuis les deux beaux mémoires de M. Esquirol sur les hallucinations et les illusions des sens, déjà publiés depuis longtemps , le premier en 1817, le second en i83a, on ne saurait toucher à l’exposition des symptômes de l'aliénation mentale sans indiquer au moins deux phénomènes aussi capitaux et qui jettent de si vives lumières sur la source et la ténacité des idées erronées de l’aliéné, et les motifs secrets d’une foule de ses déterminations. L’omission de M. Eilis et la confusion que nous venons de lui reprocher prouvent combien les médecins anglais sont loin , aujourd’hui , de cette suprématie qu’avant les travaux de Pinel et de M, Esquirol l’Europe leur accordait dans la connaissance des maladies mentales, eux qui ignorent même , ou ne savent pas apprécier du moins , les découvertes de leurs contemporains. Je vais essayer de suppléer au silence de M. Ellis, et de, compléter son article de l’exposé de ces deux symptômes capitaux de l’aliénation mentale
Hallucinations. J’ai déjà défini (note de ia page 60) ce qu’il fallait entendre par une hallucination. Un homme voit un parent, des êtres supérieurs, des sorcières, entend, des voix, a’ors qu’aucun son, aucun objet extérieur, personne, rien en u a mot, ne frappe actuellement su vue ni son ouïe : cet homme est halluciné. Cet homme ne croit pas entendre ou voir , mais il entend et voit réellement: pour lui la sensation existe , bien que les sens ne soient point actuellement excités. On trouve dans l’ouvrage de M. Esquirol l’observation d’un ancien préfet dont la tète fut bouleversée par suite des événements militaires de l’empire. Ce malheureux se croyait accusé de trahison , deshonoré ; dans cet état, il se coupe la gorge avec un rasoir : dès qu’il a repris ses sens , ü entend des voix qui l’accusent. Guéri de sa blessure , il entend les mêmes voix : elles lui rappellent nuit et jour qu’il a trahi son devoir, qu’il est déshonoré, qu’il n’a rien de mieux à faire qu’à se tuer. Ces voix se servent tour à tour de toutes les langues de l’Europe qui sont familières au malade; une seule des voix est entendue moins distinctement, parce qu’elle emprunte l’idiome russe, que M. N. parle moins facilement que les autres. Au travers de ces voix , le malade distingue très bien celle d'une dame
qui constitue un sy mptôme frappant ; elie provient
qui lui répète de prendre courage et d’avoir confiance. Souvent M. N • se met à l’écart pour mieux écouter et pour mieux entendre ; il questionne,, il répond , il provoque, il défie , il se met en colère, s’adressant aux personnes qu'il croit lui parler. Il est convaincu que ses ennemis, à l’aide de moyens divers, peuvent deviner ses plus intimes pensées et faire arriver jusqu’à lui les reproches, les menaces, les avis sinistres dont ils l’accablent Du reste, il raisonne parfaitement juste ; toutes ses facultés intellectuelles sont d’une intégrité' parfaite» Il suit la conversation sur divers sujets avec le même esprit, le même savoir, la même facilité qu’avant sa maladie. Quand la conversation intéresse le malade, il n’entend plus les voix; si elle languit, il les entend imparfaitement , et quitte la société, se met à l’écart pour mieux entendre ce qu’elles disent. M. N. vient à Paris 5 en route les voix lui répètent ;
« Tue-toi ! tu ne peux pas survivre a ton déshonneur. — Non , non ! répond le malade, je saurai terminer mon existence lorsque j’aurai été justifié. Je ne léguerai pas une mémoire déshonorée à ma fille. » Il se rend chez le ministre de la police, qui cherche à le rassurer; mais à peine dans la rue, les voix l'obsèdent de nouveau.
Ce malade entre chez M. Esquirol : inquiet, soucieux, il ne voulait pas sortir de son appartement, ne dormait pas, et ne vou’ait recevoir personne. Aux remèdes qui lui étaient proposés , il répondait avec un sourire ironique. Mais enfin , peu à peu, M. E«quirol s’insinua dans
la confiance du malade, dont les conversations suivies, spirituelles, et même gaies, étaient interrompues pour écouter et répondre aux prétendues voix. M . Esquirol appelle ces voix importunes des bavardes; par la suite le malade les désigne sous la même expression. Il veut bien parler de sa maladie, discuter les objections du médecin ; « La physique, dit-il , a fait tant de progrès , qu’à l’aide de machines, elle peut transmettre la voix très au loin. » Ce malade finit enfin par croire à la sincérité des paroles de son médecin , de la profession réelle duquel il doutait; des livres de la bibliothèque de M. Esquirol y avaient été placés pour lui imposer. Les événements de 18/4 dont on lui parle, sont des moyens pour connaître ses opinions*, les journaux qui annoncent le gouvernement des Bombons sont imprimés exprès pour lui. M E quirol lui propose une promenade dans Paris: il refuse; deux jours
SYMPTOMES ME LA FOLIE, loA
d’une grande activité mentale, qui dure souvent
après: « Sortons-nous, » dit* il brusquement au médecin, et sans y être provoqué. A l’instant M. Esquirol et M. N. se rendent au Jardindes- Plantes . où se trouvent un grand nombre de soldats étrangers. A peine avaient-ils fait cent pas , que le malade serre vivement le bras du médecin , en lui disant : « Rentrons, j’en ai assez vu • vous ne m’aves pas trompé ; j’étais malade , je suis guéri. » Dès lors les voix ne se font plus entendre que le matin Le moindre entretien, une courte promenade, enlèvent le convalescent à leur importunité; mais alors il juge ce symptôme comme un phénomène nerveux , et exprime sa surprise d’en avoir été la dupe aussi longtemps. Deux mois après, M. N. était parlaifoment guéri de ses hallucinations et du délire auquel elles donnaient lieu.
J’ai rapporté longuement celte observation de M. Esquirol, parce que, dans cet exemple , l'hallucination est patfailement détachée des autres •symptômes ; elle prédomine comme élément principal du délire, c’est •elle qui entretient et motive l’inquiétude et les soupçons du malade. Cho'-e remarquable, ce n’est pas en combattant directement la cause même de la folie , c’est-à-dire l’hallucination, que le médecin a guéri son malade, mais en perséve'rant dans le but de s’emparer de sa confiance, en prenant à tâche de ne lui transmettre que les réalités du monde extérieur, des faits dont la ve'racité pouvait à l’instant même être constatée Une fois desabusé , le malade n’atlache plus aux voix qui l’obsèdent d’autre importance que celle que leur attache le médecin : c’est un phénomène nerveux qui ne saurait plus avoir à l’avenir d’influence sur ses jugements et ses déterminations morales. Pendant quelque temps encore, M. N. est halluciné , mais il n’est plus aliéné. L’hallucination, en effet, n’est pas le déliré, mais un phénomène qui complique souvent cet état , et lui donne naissance. C’est un élément nouveau , ce sont de nouveaux matériaux pour l'intelligence de l'homme. Si celle-ci les met à profit , l’individu est aliéné ; il raisonne, juge et se conduit d’après un ordre d 'impressions qui n’existent pas pour les autres hommes. Je me sers du mot impression . parce que , comme le fait obseiver M. Leuret ( Fragm . psych, sur la folie J, l’hallucination n’est pas pour le malade une croyance, mais une sensation, une impression, comme s’il sentait et était impressionné réellement. On doit juger de suite de l'influence d’un pareil phénomène , et de la ténacité du déliré lorsqu’il repose sur
des jours et des semaines entières; et lorsqu’elle
des sensations ■ aussi chaque fois que des hallucinations compliquent l’aliénation mentale, la maladie est-elle plus grave. Comment, en effet, prouver à un homme qui entend , voit, touche r perçoit des odeurs , des saveurs; comment lui prouver, dis-je, qu’il n’entend, ne voit, ne touche rien, qu’il ne perçoit ni odeur, ni saveur? Comment le persuader quand, dans le moment, même où il est en proie aux hallucinations d’un ou de plusieurs sens, il perçoit et juge, à l’aide de ces mêmes sens , les objets réels du monde extérieur avec la même rectitude que les personnes raisonnables ? Le plus souvent les raisonnements du médecin ne prouveront rien à un pareil malade, aux yeux de qui la physique, les influences électriques, la police même, sont assez puissants pour envoyer ainsi des sensations importunes. D’ailleurs le fou qui juge, et raisonne d’après ses hallucinations, juge-t-il et raisonne-t-il autrement que l’homme raisonnable d’après ses sensalions? Ne soyons donc point étonné si les malades aujourd’hui montrent la même ténacité, la même foi que montraient autrefois les possédés, qui allaient la nuit au sabbat, y voyaient des légions de diables avec lesquels ils dansaient, conversaient, et auxquels ils prenaient l’engagement de se livrer entièrement. La crainte des bourreaux, la vue de la torture, des bûchers, la mortellemême, ne pouvaient leur arracher un désaveu.
Plusieurs des observations de M. Eiüs sont des exemples d’hallucinations bien manifestes.
D ans Yobs, n° •>. , le malade recouvre la santé ; et la seule illusion, dit l’auteur, qui lui restât, c’était que des voix lui parlaient sans cesse. Après un temps d’épreuve, comme il paraissait en état de rentrer dans la société, il fut renvoyé de l’asile.
Dans Yobs. 36, des esprits invisibles entretiennent le malade des inüdéliks de su. femme.
Et dans les obs. 5/j et 55, les malades sont entourées de sorcières. L’une discute et se bat avec elles; elle se plaint même d’avoir été pincée, frappée par elles.
Voilà bien des hallucinations de l'ouïe, de la vue et du toucher.
Les hallucinations du goût sont rares ; les illusions fournies par ce sens sont, au contraire, très fréquentes, comme nous le verrons plus î oin. On trouve, dans les Fragments psychologiques de M, Leuret, une
est accompagnée d’une grande volubilité de paro-
observation qui semblerait être un exemple d’hallucination du goût. La malade, renfermée dans un hospice, interrogée si elle est bien nourrie, répond : « Oh ! oui ; des volailles, des poulets. » Mais comme cette réponse se trouve mêlée à une foule d’autres idées folles, l’auteur n’est pas sur qu’elle n'appartienne pas aux conceptions délirantes de la malade.
Les hallucinations de l’odorat sont également fort rares. M. Leuret ( loc . cit.) a rapporté l’observation d’une femme de la Salpêtrière, qu non seulement entendait les cris des victimes qu’on égorgeait dans des souterrains situés sous l'hôpital, mais sentait chaque jour une odeur affreuse provenant de la putréfaction des cadavres enfouis sous la terre.
Hallucinations de tous les sens , Non seulement on a observé des hallucinations d’un seul ou de plusieurs sens, mais encore de tous les sens à la fois. M. Leuret rapporte (/oc. cit.) une observation publiée parM» Lélut, d’un malade deBicêlre, qui la nuit entendait des voix menaçantes, voyait , en totalité ou en partie, les personnes qui les prononçaient; ces personnes étaient très légères, Lûtes de carton et remplies de vent. Le malade lutte facilement avec elles, les repousse du pied ou de la main ; ses persécuteurs le touchent , le poussent ; leur haleine sent mauvais, elle lui infecte le nez et la bouche. Dans le même ouvrage, on trouve une autre observation d’un malade qui vint consulter M. Leuret, et qui avait également des hallucinations de tous les sens.
J’ai déjà dit que les malades en proie aux hallucinations jugeaient avec la rectitude d’esprit des personnes raisonnables les objets extérieurs qui frappaient leurs sens. Ce fait n’est pas le moins remarquable du chapitre des hallucinations ; il n’a pas peu contribué à voiler le caractère morbide de ces singuliers phénomènes. Aussi, quel rôle ne jouent pas ies hallucinations dans la vie des peuples! il suffit de parcourir l'histoire pour s'en convaincre. Les hallucinations de la vue étaient depuis longtemps connues sous le nom de visions; mais, jusqu’à M. Esquirol , elles n’avaient point été parfaitement analysées ; elles étaient restées confondues avec des phénomènes différents, ou séparées de ceux qui leur sont analogues. M. Esquirol, en étudiant les aliénés, en cherchant à saisir les différents éléments du délire, observa chez les malades, non seulement des visions de la vue, mais encore des visions [si l’on peut s’exprimer ainsi) de l’ouïe et des autres sens. Un esprit aussi logique ne pouvait sé-
î 86 aliénation mentale.
les, comme il arrive très souvent, le malade est
parer des phénomènes aussi rapprochés, et qui ne diffèrent pas plus que ne diffèrent les sensations elles-mêmes. Le mot vision , spécial aux hallucinations d'un seul sens, ne pouvait convenir à celles de15 autres; détournée de son acception primitive, l’expression nouvelle aurait trop juré avec l'étymologie pour servir de terme générique. M. Esquiro! proposa le mot hallucination , qui maintenant est reçu dans la science avec l’acception déterminée qu’il lui a donnée.
Les hallucinations, qu’on observe aussi quelquefois chez des personnes qui n’ont jamais déliré, sont un des éléments du délire que l’on retrouve très fréquemment, comme M . Esquiro! l’a signalé, dans la manie, la mélancolie, la monomanie, l’extase, la catalepsie, 3 hystérie et le délire fébrile. Ce phénomène précède souvent l’explosion des autres signes de l'aliénation; longtemps les malades luttent contre les hallucinations ayant d’en parler, avant d’agir d’après ces nouvelles sources de déterminations, et par conséquent d’erreurs. Nous avons vu dans l'observation de M. Esquirot que j’ai rapportée, et dans l 'obs. 2 de U. Eilis, que les hallucinations pouvaient persister après la lisparition ou délire , et le malade raisonner et se conduire en dehors de celle influence insolite. Dans l’aliénation mentale, les hallucinations sont quelquefois tellement dominantes, que le malade est arraché à la conversation la plus attrayante et aux occupations les plus actives ; mais d’autres fois aussi , ce sont les hallucinations qui sont vaincues et qui cèdent la place dans les mêmes circonstances. Nous avons vu le préfet de l’empire, revenu de ses inquiétudes et de se* frayeurs, échapper, par la distraction la plus légère, aux voix importunes qui le poursuivent; et une malade de M. Eilis (pag. i 53 et id^) apprendre de l’expérience à se soustraire, par le travail, aux tourments que lui font subir des sorciers qui lui jettent des gaz. Ici se trouve peut-être le secret du traitement moral à appliquer à certains hallucinés. Vouloir, avec le temps, gagner la confiance du malade pour le désabuser, comme l'a fait si habilement et si heureusement M. Esquiro! dans l’exemple que j’ai cité, ou vouloir s’en remettre à l’expérience des malades qui leur apprendrait à trouver dans des occupations actives le moyen d’échapper à d’importunes chimères, serait s’exposer non seulement à attendre longtemps f mais s’exposer le plus souvent à attendre toujours. 11 suffit de réfléchir aux habitudes intellectuelles et morales des aliénés pou prévoir un sera-
en proie à la faim et à la soif. D’autres fois, le con-
blable résultat; ces malades, en effet, ne se complaisent que trop dans leurs idées délirantes, et manquent d’ailleurs, en général, pour s’en arracher, de l’attention et de l’énergie nécessaires. C’est cette attention, cette énergie qui leur manquent, que cherche à leur donner M. Leuret par la direction du traitement moral, soit en donnant le change à l’esprit, en forçant le malade à s’occuper et à fixer son attention sur un travail manuel ou intellectuel, soit encore en combattant directement l’hallucination, et en obligeant l'halluciné à agir et parler comme s'il en était debarrassé.
L’esprit, dirigé et contenu dans une voie, tout autre que celle où l’égaraient de bizarres hallucinations, s’habitue peu à peu à y marcher en dehors de leur pernicieuse influence ; et comme le malade dont nous avons vu l’histoire, et qui une fois éclairé sur les erreurs où l'entraînaient ses hallucinations, juge, et se conduit comme si elles n'existaient plus, l’halluciné non convaincu, mais retenu par la crainte d’un remède qu’il redoute, raisonne et agit, ostensiblement du moins , comme si les hallucinations étaient absentes. Et dans ce dernier cas, on voit, comme dans le premier, des phénomènes singuliers, qui engendraient le délire, s’affaiblir d’abord, pour disparaître ensuite, dès que l’attention du malade ne s’y arrête plus, et est contrainte de se porter ailleurs. Dans le chapitre sur le traitement de l’aliénation mentale, nous aurons occasion de revenir sur ce sujet,
Illusions. Nous avons vu que dans les hallucinations tout se passe dans le cerveau; dans les illusions, au contraire , la sensibilité des extrémités nerveuses qui plongent dans les sens est augmentée, affaiblie ou pervertie. Dans les hallucinations, les sens sont passifs, le cerveau seul est actif; dans les illusions, c’est l’activité des sens, leurs impressions actuelles, qui sollicitent la réaction du cerveau. Et comme ’es effets de celte réaction, ajoute M Esquirol, qui le premier a également analysé le phénomène dont nous parlons, et l’a différencié des hallucinations avec lesquelles des médecins le confondent encore , sont soumis à l’influence des idées et des passions qui dominent la raison des aliénés, ces malades se trompent sur la nature et sur ia cause de leurs sensations actuelles. (Fsq.. Mémoire sur les illusions des aliénés , Arch, de médecine, 2e série, t. I, i833; et Malad. ment. , t. I, )
L’homme en santé est sujet à des illusions des sens, mais la raison
i 88 À L I É NATION M E N T A L E .
traire a lieu* et le malade parait n’avoir besoin ni
rectifie l’erreur. Chez l'aliéné, il n’en peut être ainsi ; et si l’on réfléchit que pour la perception d’une sensation trois conditions sont nécessaires, intégrité du sens qui reçoit l’impression, intégrité du nerf qui la transmet , et intégrité du cerveau qui la reçoit , on ne sera pas étonné alors de la fréquence des illusions des sens chez les aliénés, où toujours une et souvent deux de ces conditions n’existent pas. Ces malades approprient à leur délite les impressions transmises par les sens Les bruits qu’entend un maniaque sont souvent la voix d’un ami qui vient à son secours; tandis que pour le mélancolique, ce sont les cris de ses ennemis, des agents de police qui sont à sa poursuite : le bruit de la machine à vapeur entendu par la malade qui fait l'objet de t’o£j. 30 ( page 109) , sont les hurlements de l’ours qui vient pour la dévorer. Ces phénomènes sont des illusions de l'ouïe.
Les illusions de La vue ne sont pas moins fréquentes que les hallucinations de ce sens. Elles donnent lieu à des ressemblances qui provoquent l’exaltation, la crainte, l'indignation, la fureur, et augmentent presque toujours le délire, d’après M. Esquiiol. Dans Lois. 3b (page 1 1 4 ) ? la malade, qui trouvait à madame Eîiisde lu ressemblance avec sa rivale et la prenait pour elle, qui, chaque fois que cette dame passait, entrait dans un accès de rage, et qui se jeta un jour sur elle avec férocité, est une illusion de ce genre, et confirme la remarque de M. Esquirol. Lejeune malade dont j’ai parlé dans la note de la page t 34. et qui était, dans son délire amoureux, passionné pour notre célèbre tragédienne,, aperçut un jour, à une fenêtre, en face la maison qu’il occupait, une femme assez jeune, mais d’une mise commune et dont rien 11e rappelait l'objet de sa passion. Il n’en fut pas moins persuadé qu'il voyait mademoiselle Hachel. La contenance, les gestes, l'expression de sa figure exprimèrent aussitôt le bonheur qu’il éprouvait. Mais l’agitation augmentait aussi ; on fit rentrer deforce le malade, qu’on eut assez de mal à désabuser de son illusion. Un des domestiques qui le soignait, était pour lui Foliaire ; il l’injuriait, le repoussait : Fa-t'en , infâme Foliaire ! retire-toi, lui disait-il souvent. La présence de ce domestique semblait l’irriter. Ce malade était non seulement érotomaniaque, mais encore monomaniaque religieux. M. Esquirol rapporte l’histoire d’une jeune dame de 23 ans, maniaque et hystérique, qui restait constamment à sa fenêtre. Chaque fois qu’elle apercevait un
de boire j ni de manger, et; peut refuser obstiné-
beau nuage isolé dans l’air, elle appelait à grands cris : « Garnerin , Garnerin , viens me chercher . » Elle prenait les nuages pour des ballons montés par Garnerin.
On rencontre, dans tous les asiles, des aliénés qui ramassent des pierres, des cailloux, des fragments de verre, qu’ils considèrent comme des diamants , des objets d histoire naturelle , des anliquite's , etc., qu’ils gardent précieusement.
C’est aux illusions de la vue qu’il faut rapporter un phénomène curieux et assez fréquent chez les aliénés. Beaucoup de ces malades ne peuvent ni lire, ni écrire : pour eux, les lettres semblent chevaucher les unes sur les autres, se mouvoir et se mêler. J'ai vu ce phénomène persister plusieurs jours chez un malade.
Les Musions de L'odo.aL et du goût sont très communes chez les aliénés. A cet égard , elles différent des hallucinations de ces sens , que nous savons être fort rares. Un grand nombre d’aliénés , surtout au début de leur maladie, refusent de prendre des aliments, auxquels ils trouvent un mauvais goût, et souvent une odeur particulière. De là, des préventions contre les personnes qui les servent et les soignent, et qu’ils accusent de vouloir les empoisonner. M. Esquirol rattache la fréquence de ces illusions, surtout eeiies du goût, à l'état des fonctions digestives, qui , surtout au début de l’aliénation mentale, sont souvent plus ou moins troublées. Quelques jours de diète, ou quelques évacuations, lorsqu’il y a irritation de l’estomac ou embarras gastrique , sulfisent pour faire disparaître cette crainte et cette répulsion pour les aliments. Ce symptôme, ajoute le même observateur, si inquiétant pour ceux qui n’ont pas l’habitude d’observer des aliénés, n’a rien de grave. Il n’est point alarmant comme le refus des monomaniaques , qui ne mangent point, soit pour obéir à une idée fixe qui les domine , soit pour terminer leur existence.
L’érotomane dont je viens de parler, et qui présenta une foule d’illusions, en offrit une parfaitement caractérisée du sens du goût. Comme il était sujet à des palpitations du cœur, on lui avait fait prendre , pendant quelque temps, le soir, une infusion de digitale. Dans le cours de sa maladie, il accusa le domestique, le même qu il appelait Voltaire, de lui avoir fait boire de l’urine, et je découvris que l’infusion de digitale avait été l’origine de celte singulière illusion.
I go ALIÉjS1 AT ION MENTALE.
ment Fun et Fautre pendant des jours entiers. Ce
Les illusions du sens du toucher ont également été signalées. La peau des aliénés est quelquefois sèche, et comme terreuse; elle est d’autres fois tellement sensible, qu’on ne peut !a toucher sans provoquer de fortes et douloureuses impressions. M. Esquirol parle d’une malade de Charenton qui pousse les hauts cris dès qidors la touche du bout du doigt : « Vous me faites du mal 1 ne me frappez pas 1 » s’écrie-t-elle. J’ai vu un cas semblable il y a une douzaine d’années, dans le service de Dupuylren.à THôtel-Dieu. M Esquirol cite encore un malade, qui, dans un violent accès de manie, brisait et déchirait tout, vètemencs, linge, literie; force avait été de le laisser coucher sur la paille; se sentant pique', le malade disposait la paille en rond , laissant au centre un espace vide, dans lequel il se plaçait; U agitait la tête dans toutes les directions, soufflant sans cesse sur la paille qui l’entourait, et poussant de temps en temps des cris. On sut depuis que le malade prenait chaque brin de paille pour autant de becs d’oiseaux de proie qui le blessaient; il soufflait dessus, et poussait des cris pour épouvanter et eloigner ces animaux malfaisants.
Les aliénés ne sont pas sujets seulement aux illusions des sens externes [illusions sensorielles) , les changements de la sensibilité des organes internes provoquent également très souvent des illusions ( Illusions ganglionaires , Esquirol) .
Ces illusions sont encore plus importantes, comme symptômes de l’aliénation mentale, que les illusions des sens ; c’est à elles, en effet, que se rapportent les erreurs des hypochondriaques, le délire, qui succèdent si gouvent aux exagérations de ces malades ; elles sont la source et la p:euve de beauc wp de folies sympathiques, especes de folies qidon a assayé eu vain de mettre en doute. Enfin, les illusions expliquent ces phénomènes singuliers connus sous les noms d ’incubes et de succubes ,• elles sont, de plus, l’origine d’une multitude d’idées délirantes dans la manie et la mélancolie.
Cabanis , dans son beau chapitre de l’histoire des sensations [Happons du physique et du moral de l’homme), a démontré que le cerveau, indépendamment des impressions que lui envoient les cinq sens externes, en reçoit des organes internes, des poumons du cœur, des organes digèstlfs et de ceux de la génération, et que ces impressions influent sur les déterminations de l’intelligence. L’étude des illusions internes des aliénés confirme et vérifie cette importante donnée. Chez
SYMPTÔMES DE LÀ FOLIE. igi
qui résuhe, à mon avis, du vice des sécrétions.
l’homme, les impressions des appareils intérieurs qui arrivent au cerveau sont, comme celles des sens externes, susceptibles d’être faussement appréciées, d’être dénaturées, et appropriées au déliré de l’intelligence et des passions Quand ces mêmes impressions internes insolites sont seulement exagérées, que les malades se trompent sur leur intensité, sur les souffrances qu’elles déterminent, sur leur extrême danger, ces malades, ne les attribuant pas à des causes précisément contraires à la raison, ne sont pas aliénés, ils sont hypochondriaques ; mais dès que ces impressions donnent occasion au malade de déraisonner sur la nature, la cause, les symptômes de sa maladie, le malade est aliéné.
Chez les fous , les douleurs ressenties dans les appareils abdominaux » les troubles divers des functions digestives , sont souvent l’occasion d'illusions singulières A l’ouverture du corps d’une lypém miaque , laquelle avait cru, pendant plusieurs années, avoir un animal dans l’estoea-aç , M Esquifol trouva un cancer de l’estomac. Une autre femme, sujette à des douleurs intestinales, assure qu’elle a dans le ventre tout un régiment; quand les douleurs s’exaspèrent, elle s’irrite, crie, et répète qu’elle sent les coups que se portent les militaires en se battant, et qu'ils la blfsseut avec leurs armes.
Une aliénée de la Salpêtrière, dont l’histoire est rapportée par M. Esquirol , se plaignait de douleurs à l’épigastre, qui était sensible au toucher; elle rendait beaucoup de gaz par la bouche; elle était habituel, lement calme, et travaillait dans l’hospice On l’appelait la mère de C Eglise , parce qu’elle parlait toujours de sujets religieux. Ponce filate la fait horriblement souffrir, il s’est établ» dans son ventre, elle l’y voit ; chaque fois qu’elle rencontre M. Esquirol , elle le prie de le chasser. Ce te malade croit avoir dans le ven’re tous les personnages du nouveau et de l’ancien Testament; elle répète souvent : « Je n’y puis plus tenir j quand fera-t-on la paix de l’Église ? » Si les douleurs s’exaspèrent, elle dit avec un sang-froid inexprimable : « Aujourd’hui , l’on fait le crucifiement de Jésus-Christ, jVntends les coups de marteau qu’on donne pour enfoncer les cous; «elle croit que les papes tiennent un concile dans son ventre. L’autopsie montra que chez eetle malade les viscères abdominaux adhéraient entre eux, et avec la paroi abdominale , par le péritoine , qui était très épais; il fut impossible de séparer les intestins les uns des an-
A Li EN ATIOjN ME N TA LE .
carles intestins et les reins semblent rester alors dans l’inaclion.
très, tant les adhérences étaient fortes; ils formaient une masse solide , inextricable. (Esq., Malad. ment., t. I.)
Le point de départ des illusions n'est pas toujours dans les organes des cavités splanchniques ; les douleurs des autres appareils peuvent leur donner naissance. Un généra! de division, pris d’une attaque de manie avec fureur, cité par M. Esquirol, avait contracté des rhumatismes; ses dents étaient mauvaises, il en souffrait souvent, il accusait le soleil des maux qu’il éprouvait; et lorsque ses douleurs étaient trop vives, il adressait des injures au soleil et le menaçait d’aller l’exterminer avec sa brave division. Quelquefois, les douleurs se portaient sur un genou , alors le malade saisissait avec la main la partie douloureuse, et avec Cautre main fermée il frappait à grands coups son genou, en répétant : « Ah 1 scélérat, tu ne t’en iras pas! ah î scélérat! » Il croyait avoir un voleur dans le genou.
Les douleurs vagues des membres sont pour les aliénés le sujet d’illusions pénibles. On trouve, dans le Traité des Maladies mentales , l’histoire d un monomaniaque de Charenlon , qui est persuadé que toutes les nuits on le conduit dans les souterrains de l’Opéra, et là , on lui enfonce des couteaux, des poignards dans le dos, dans la poitrine, on lui enlève tantôt un bras, tantôt la cuisse ; on lui coupe même la tête ; quand on lui fait observer qu’il a sa tête sur les épaules, qu’il conserve ses membres , qu’il ne présente aucune cicatrice, il répond avec vivacité : « Ce sont des scélérats , des magnétiseurs, des francs-maçons , qui ont le secret de raccommoder les membres sans qu’il y paraisse. » Si on insiste : « Vous vous entendez avec ces monstres , réplique-t-il, ees brigands ! tuez-moi, tuez-moi 1 je ne peux résider aux souffrances qu’ils me font endurer , ni à leur cruauté. »
Les illusions les plus extraordinaires des aliénés sont celles fournies par les organes génitaux. Les aliénées érotiques éprouvent toutes les sensations et tous les phénomènes de l’union des sexes ; elles se croient dans les bras d’un amani , d’un ravisseur. Une démonomaniaque hystérique croyait que le diable, des serpents, des animaux, s’introduisaient dans son corps par les organes extérieurs de la reproduction. Chez ces malades, ajoute M. Esquirol, les cancers, les ulcères de l’utérus ne sont pas rares.
Dans les illusions des organes générateurs se trouve la source de ces
SYMPTÔMES DE LA ÏFüLlE. I q3
On remarquera que la plupart des symptômes
phénomènes mystérieux qui ont de tout temps excité l’étonnement des uus, la crédulité superstitieuse des autres, et le sourire ironique de quelques incrédules; je veux parler des incubes et des succubes.
Une malade de la Salpêtrière, la pauvre Marguerite, dont l’histoire est rapportée par M. Leuret (Frag. psychologiques), éprouve un sujet de tourment bien au-dessus de tous les autres. Pendant qu’elle dormait, elle a senti quelqu'un venir se coucher près d’elle, afin de la tenter. C'est à l’hospice, au milieu d’une salle de malades, que cela s’est passé. Elle n'a consenti à l ien , elle a horreur de ce qu’on a voulu faire ; mais on diqu’elle a consenti, qu’elle a recherché, et l’on a d’elle l'opinion la plus déshonorante. Elle mériterait le mépris si cela était vrai, mais elle a tou-» jours été sage , et ce n’est pas à soixante-huit ans qu’elle tomberait dans une si grande faute. On a beau vouloir la rassurer, lui faire comprendre que personne n’est venu, que personne ne l’accuse, on ne réussit à rien ; son idée domine et résiste à tout.
Qu’on transporte la femme de la Salpêtrière à quelques siècles en arrière, à une époque où le monde extérieur était peuplé d’esprits , de satyres et de diables; qu’on compare son observation aux histoires des légendes, à celles des livres des Bodin , des Del Rio , etc. , où l’on voit de pauvres filles recevoir les embrassements impurs du démon, le sentir les épuiser par le plus infâme libertinage ; qu’on débarrasse en même temps des rêveries des commentateurs de toute espèce l’histoire des incubes, et les différences qui semblent les distinguer des illusions de Marguerite disparaîtront entièrement. Les mystères du phénomène ne tiennent qu’au voile brodé dont il est entouré.
Les organes de la génération produisent de semblables illusions chez les hommes. On a vu des aliénés se plaindre, le matin, de l’abominable lascivité de femmes qui venaient la nuit les visiter et les énerver, en provoquant des pertes irréparables de semence. Dans ces phénomènes se retrouvent l’histoire des succubes , comme dans les illusions génératrices des femmes celle des incubes. Un pauvre sorcier, au dire de Bodin , qui le rapporte d’après Spranger , se croyait , même auprès de sa femme uni à un diable, que personne autre que lui ne pouvait apercevoir, et qui, en présence de tout le monde, exécutait les mouvements du coït : chez cet h omme, l’état des organes génitaux prouvait que l’illusion était complète.
ÎQ4 ALIENATION MENTALE.
que je viens d’énumérer ont été rattachés à îa
Que de malheureux l’atroce législation du moyen-âge n’a-t-elie pas fait périr, qui se croyaient unis conjugalement avec des diables transformés en femmes ! D’après Pic de la Mirandole, Bodin ( Démonomanie des sorciers , chap. 7, liv. 2) raconte qu’un prêtre, âgé de 80 ans, confessa avoir eu copulation plus de 4° ans avec un démon déguisé en femme, qui l’accompagnait sans que personne l’aperçût. Un autre prêtre , âgé de 70 ans, confessa aussi avoir eu semblable copulation plus de Ôo ans avec un démon en guise de femme. A;uès de nom ) euses histoires de copulations démoniaques, le fanatique et ignare ecr vain termine son chapitre 7, intitulé : Si les sorcurs ont copulation avec les démons , par ces mots : « Je meitrois infinis autres exunples, mais il semble qu’il suffit pour démonstrer que tt lies copulations ne sont pas illusions ni maladies. » La conclusion était qu’il fallait abandonner les malheureux possédés aux tortures des bourreaux.
Les sensations diverses qui naissent dans les organes internes peuvent réveiller ou exciter quelquefois des idées délirantes, sans pour cela donner lieu à des illusions. J'ai donné des soins à un malade suicide, occupant une position sociale distinguée, ayant un esprit cultivé , et pouvant par conséquent analyser les phénomènes divers qui se passaient en lui , et en rendre compte. Le suicide chez ce malade n’était lerésultat ni du délire de l’intelligence, ni du délire des passions, mais plutôt un penchant, une impulsion irrésistible. Cette impulsion paraissait renaître avec des impressions parlant du ventre. Quand je sens, disait-il, quelque chose du côté du ventre , comme un vent qui se déplace , aussitôt une idée bizarre passe dans ma tête. Gelle idée bizarre était l’impulsion au suicide, à laquelle ce malade céda à la fin. Il s’ouvrit les jugulaire^ avec de tout petits ciseaux, et succomba.
Au chapitre des illusions il faut rapporter ces histoires de guérisons si célèbres dans les fastes de l’art ; guérisons obtenues à l’aide de subterfuges, ou même d’opérations chirurgicales, pour arracher du corps des malades les causes singulières qui, comme des animaux, par exemple, pouvaient occasionner leurs souffrances. Ambroise Paré guérit un hypochondriaque qui avait des grenouilles dans l’estomac, en lui faisant prendre un purgatif qui procura des selles abondantes : on avait tu soin d’introduire de petites grenouilles dans le vase qui recevait les matières.
SYMPTÔMES DE LA FOLIE. l95
folie sans que j'aie pris en considération îes causes
M. Esquirol, qui rappelle ce fait, rapporte l’histoire d’une jeune demoiselle qui devint sujette à une douleur fixe du sommet de la tète. Cette douleur devient bientôt pour la malade un ver renfermé dans le crâne , qui dévore le cerveau. Cette illusion fut la source d’autres idées délirantes. Tout traitement étant infructueux, M. Esquirol fut appelé. Ce médecin s’attache à gagner la confiance de la malade, l’assure qu’il la délivrera du ver rongeur, cause de tous ses maux, pourvu qu'elle consente à se laisser faire une opération douloureuse. Cette opération est instamment demandée, M. Esquirol se laisse longtemps prier , et fait faire, sur le sommet douloureux de la tête, une incision cruciale de plus de deux pouces d’étendue. Le sang coule ; on montre à la malade un fragment de fibrine, que M. Esquirol et le chirurgien assurent être le ver qui la faisait si horriblement souffrir depuis longtemps. Un cautère fut établi au centre de l'incision et maintenu pendant trois mois : la douleur fixe, les illusions et les autres idées délirantes disparurent aussitôt.
Une autre opération analogue, faite dans des circonstances semblables, sur une aliénée de la Salpêtrière, allait être couronnée du même succès moral , quand, trente-six heures après l’opération , la malade montrant, dans sa joie, à ses compagnes, l’animal dont on l’avait délivrée, celles-ci se moquèrent de sa crédulité, et réveillèrent ainsi et la douleur et les illusions auxquelles elle donnait lieu.
Pour peu qu’on réfléchisse sur les hallucinations et les illusions, on voit qu’elles sont des faits du même ordre, des faits psychiques. Elles diffèrent seulement en ce que les premières, les hallucinations, sont un phénomène purement psychique , se produisant en dehors de toute intervention actuelle des organes des sens ; et les secondes, les illusions, un phénomène également psychique, mais dont les conditions de production reposent sur des impressions sensoriales actuelles , impressions qui ne sont pas modifiées ou perverties dans les organes mêmes dés sens, mais, au contraire, dénaturées par l’esprit. Les illusions ganglionnaires sont dans le même cas : une lésion organique ou fonctionnelle existe, une impression douloureuse est ressentie ; mais l’impression , à son point de départ, n’est qu’une impression de douleur; c’est l’esprit du malade qui fait le reste , qui fait l’illusion.
Indépendamment des indications thérapeutiques que fournit nécessairement chaque malade , le traitement de ces deux ordres de symptô-
diverses de la maladie ; car> quelle que soit la cause, l’effet immédiat de l’aliénation est une accumulation de sang dans une partie ou la totalité du cerveau et de ses membranes (i), excepté dans les cas
mes devra donc reposer, en général, sur les mêmes bases; symptômes psychiques d'une part , traitement psychique, c’est-à-dire traitement moral, de l’autre. Dens les deux exemples d’illusions cités plus haut, Ambroise Paré et M. Esquirol n’ont pas guéri leurs malades autrement que par l’action morale qu’ils ont exercée sur l’esprit.
Cependant le traitement des illusions peut nécessiter l’intervention des remèdes physiques, pour calmer et faire disparaître les lésions diverses d’où naissent les impressions douloureuses qui donnent lieu aux illusions des malades. Il a quelquefois suffi également de suspendre momentanément l’action de l’organe des sens qui donne lieu aux illusions, pour paire cesser le délire. Reil rapporte l’observation d’une aliénée sujette à des accès d'agitation et de fureur. En voulant la contenir, la femme de chambre pose, par hasard, la main sur les yeux de la malade; aussitôt elle redevient parfaitement calme , assurant qu’elle ne voyait plus rien. Reil constata le même phénomène, et acquit la certitude que l’agitation et la fureur de la malade étaient produites par le trouble de la vue, qui représentait des objets effrayants. M. Esquirol a donné des soins à un militaire de la famille de Napoléon , qui voyait dans toutes le3 personnes qui Fentouraient des membres de la famille impériale. Il s'agitait et s’irritait quand il voyait les domestiques remplir des devoirs serviles; il se prosternait aux pieds de l’un d’eux, qu’il prenait pour l’empereur. M. Esquirol a l’idée de bander les yeux du malade , qui dès cet instant devint calme et parla raisonnablement de ses illusions. M. Esquirol répéta la même expérience plusieurs fois ; il laissa même le bandeau pendant douze heures sur les yeux du malade , qui ne déraisonna pas un instant pendant tout ce temps. Mais aussitôt qu’il put voir, le délire recommença.
Dans le chapitre du traitement, j’aurai occasion de parler des données que les hallucinations et les illusions peuvent fournir dans la direction du traitement à imprimer à la folie. A,
(Q Que d’erreurs dans cet alinéa ! Quelle manière de voir dans l’élio-
où la maladie a été produite par une hémorragie, ou une faiblesse physique excessive; mais ces cas s’observent rarement, et se distinguent facilement de ceux dont nous venons d’exposer les symptômes généraux (b).
logie de la folie et sur la cause immédiate de celte maladie ! Quoi ! il y a accumulation de sang dans le crâne , et il n’y a pas de signes de compression ! mais cela est contraire aux plus simples notions de pathologie : il valait mieux avouer son ignorance. Esquirol,
(b) Les cas de folie provenant de la masturbation sont très faciles à reconnaître à la physionomie du malade, pour le médecin qui a fait une longue observation des maladies mentales. Mais en essayant de décrire les symptômes de cette forme de la maladie , on courrait le risque d’induire en erreur, plutôt que d’être utile dans la pratique. Il est très probable que dans la folie causée par l’onanisme , le cerveau estaffaibli, parce que le sang, détourné vers d’autres parties du corps , n’est plus porté en quantité nécessaire du côté de cet organe. Probablement aussi que, dans ces cas , le cervelet prend un accroissement démesuré.
aliénation mentale.