CHAPITRE V
DE L’IDIOTIE ET DE LA DÉMENCE
Nous n’appellerons idiotie que les cas seulement où le défaut d’intelligence est congenial. J’établis cette distinction (1), parce que beaucoup de malades, dans l’aliénation mentale, présentent une apparence si analogue à l’idiotie, qu’on les considère souvent comme incurables, et qu’on les laisse succomber sans essayer de traitement. Mais dans aucune circonstance on ne doit négliger d’avoir recours aux moyens les plus énergiques,
(1 ) Ce n’est pas M. Ellis qui le premier a établi cette distinction , c’est M. Esquirol. Pinel, dans son immortel Traité de C aliénation mentale, rattache encore l’idiotie à la démence, en faisant de la première comme un degré plus avancé de la seconde. Pour lui la démence est l’abolition de la pensée, et l’idiotie, ou, comme il l’appelle, l’idiotisme , une oblitération des facultés intellectuelles et affectives. Le premier, M. Esquirol sépara complètement ces deux états différents, qui n'ont entre eux rien de commun : dans la démence, l’insensé déraisonne, parce que ses organes ont perdu leur énergie et la force nécessaire pour remplir leurs fonctions. Dans l idiotie (celte expression a été également proposée par M. Esquirol pour remplacer le mot idiotisme , déjà pris dans une autre acception), les organes n’ont jamais été asseï bien conformée > our que les idiots puissent raisonner juste. A*
DE L’iDIOTIE ET DE LA. DEMENCE I fpj
quand bien même la maladie, à moins d’être innée, paraîtrait incurable. J’ai soigné plusieurs fois des malades qui , à l’époque de l’admission , offraient une abolition totale des facultés mentales; ils étaient envoyés à l’asile uniquement à cause de leurs habitudes, qui s’étaient tellement dégradées, qu’elles ne pouvaient plus être supportées dans les hôpitaux où ces malades avaient été placés d’abord.
L’observation suivante est un exemple remarquable de démence qui semblait incurable, paraissait ne réclamer aucune espèce de traitement, et où cependant la guérison eut lieu.
Obs. 69. J. P., âgé d’environ 24 ans, aliéné depuis un an à peu près avant l’époque de l’admission , avait eu une attaque précédente de folie, dont les circonstances me sont inconnues. Lors de son entrée, le malade semblait devoir tomber très promptement dans la démence. Il était silencieux et mélancolique, passant les journées entières assis à la même place et dans la même attitude , si on ne le forçait à en changer. 11 paraissait étranger aux objets extérieurs ; c’est à peine si on parvenait à le faire remuer et à lui arracher quelques paroles. Cet état persista plusieurs mois, quelques efforts que l’on fît pour engager le malade à travailler. Cependant, grâce à une persévérance assidue, on parvint à lui faire nettoyer un peu le quartier. Avec cette légère occupation, commença une amélioration dans les facultés mentales : la physionomie
A L 1 EN AT i 0 N Aï E N T ALE .
prit nn aspect phis gai ; l’esprit devint phis actif et les manières plus affectueuses. Sept mois après qu’il eut commencé à s’occuper, le malade fut renvoyé guéri, à l’étonnement de tout le monde (i).
(i) Ï1 est bien évident que ce malade n’était pas dans la de'rnence. Il n’en présentait même aucun des caractères. De ce qu’un malade ne parle pas, reste sans mouvement, est-ce à dire pour cela qu’il y a affaiblissement ou abolition de ses facultés intellectuelles et morales? Le fait suivant, que j’emprunte à l’ouvrage de M. Esquiroî, répondra à cette question plus victorieusement que ne le feraient tous les raisonnements possibles. « Un jeune homme de 27 ans, trompé par une femme et n’ayant pu obtenir une place qu’il désirait, après un accès de manie , tomba dans un état apparent d’idiotie. Ce malade avait la face colorée, les yeux fixes ou très incertains; il fallait l’habiller , le déshabiller et le mettre dans son lit ; il ne mangeait que lorsqu’on lui portait les aliments à la bouche ; ses bras étaient pendants, ses mains enflées ; toujours debout 7 il ne marchait, que lorsqu’on U y forçait. 11 paraissa't n’avoir ni sentiment , ni pensée. Des sangsues appliquées aux tempes , des bains tièdes , des douches froides sur la tète , et surtout une éruption générale sur ia peau , le guérirent. » Après sa guérison , ce jeune homme a dit à M, Esquiroî qu’une voix intérieure lui répétait ; Ae bouge pas, ou tues perdu • la crainte le rendait immobile. On trouve encore dans l’ouvrage de M. Esquiroî l’observation d’une malade de la Salpêtrière qui paraissait être dans la stupeur la plus profonde et dans l'insensibilité la plus complète Elle restait immobile auprès de son lit, et «('parlait jamais. « Plusieurs fois, dit M. Esquiroî, je l’ai pincée, piquée, sans qu’elle témoignât la moindre douleur. Je fis poser un séton à la nuque , plusieurs vésicatoires furent appliqués sur différentes régions de la peau, et toujours avec même insensibilité, même obstination à garder le silence, même refus de marcher. Un jour cette demoiselle ne paraît point à la visite, et rien depuis ne peut la faire rester dans le dortoir àl’heure delà clinique. (M. Esquiroî faisait à cette époque ses cours sur l’étude des maladies mentales. ) Lorsqu’elle fut guérie , elle me
DE l’iDIOT iE ET DE LA DÉMENCE .
70 .Où s. T. T. , âgé d’environ 5o ans, fut trouvé errant dans îa rue et envoyé comme vagabonde! la maison de correction. Il restait entièrement étranger à ce qui se passait autour de lui , et semblait idiot. C’est dans cet état qu’il entra dans l’asile. Malg ré ses cheveux blancs et quoiqu’il parût plus âgé qu’il ne l’était réellement , il conservait encore quelque chose d’un bel homme : il avait une taille de six pieds, une physionomie et une forme de tête qui contrastaient d’une manière frappante avec son état d'oblitération des facultés céré~ braies. La santé physique était bonne, à l’exception d*un petit ulcère à la jambe. T. T. fut placé parmi les malades idiots, et il paraissait voisin du dernier degré de la démence ; tout ce qu’on pouvait savoir de lui, c’est qu’il avait été
déclara qu’un élève l’avait pincée; elle avait été blessée de cette impertinence ; que ce qui m’était permis ne l’était pas aux élèves, et qu’elle avait pris la résolution de ne plus reparaître.
Ces faits prouvent, ainsi que le remarque le médecin qui les rapporte, que la sensibilité, l’intelligence, ne sont point éteintes; que la manifestation de ces facultés est seulement empêchée par divers motifs , dont les malades rendent compte lorsqu’ils sont guéris. Les deux obs , 69 et 70 de M. Elüs confirment cette observation. J’ai vu à Bicêîre, dans le service de M. le docteur Leuret , des malades dont on ne pouvait, en apparence, rien tirer, qui étaient apathiques , engourdis, sortir de leur état de torpeur quand une fois on les avait conduits à la douche. La crainte 3eule du remède suffisait ensuite pour les entraîner au travail, donner de l’activité à leurs facultés ; seulement il faut savoir persister dans l’art de les stimuler , de les exciter , pour les empêcher de retomber dans leur engourdissement primitif, jusqu’au moment où ils auront repris d’autres habitudes. A.
soldat. Chaque jour j’essayais , mais en vain, de le faire causer; toutes les paroles qu'on pouvait en obtenir se bornaient à celles-ci : « J'ai été soldat. » Il resta plusieurs semaines dans cet état, sans qu’il survînt aucune amélioration ; et l’on désespérait de pouvoir jamais guérir ce malade, quand un changement favorable se fit soudainement. Sans avoir auparavant parlé avec personne, il demanda au gardien une feuille de papier, pour écrire la lettre suivante :
u Madame,
«Je ne sais comment faire pour justifier la liberté que je prends ; ne vous étant pas personnellement connu, je sens tout rembarras de m’adresser à vous, surtout en pétitionnaire,
« Je ne sais si je puis mieux faire que de constater les circonstances qui m’ont amené à adopter cette mesure.
«Il y a quelque temps , contraint par la détresse la plus affreuse, je m'adressai à votre mari, espérant qu’en considération de notre première intimité il m’aurait procuré des secours. Je suis resté quinze jours à Londres sans recevoir de réponse, et je n’ai, du reste, aucun moyen de savoir si ma lettre lui est parvenue. Depuis lors, je suis resté un misérable vagabond , errant dans le pays, sans refuge et sans amis. Tel fut l’horrible état de mes souffrances, que mon esprit sortit de ses limites;
BE L’jDlOTlE ET DE LA DÉMENCE. 2o3
et je suis redevable à la charité de cet établissement de la prolongation de mes jours infortunés, et d’être encore une fois capable de rentrer dans la société. Sont~ce deux bienfaits pour moi? j’ai lieu d’en douter. Quand je serai renvoyé de cette maison, je n’aurai en perspective qu’une vie errante , sans ressources et sans amis : avenir vraiment déplorable, mais qui dans peu sera le mien!
« Telles sont, Madame, les tristes circonstances qui m’ont engagé à solliciter votre intérêt , ce que je n’eus jamais fait si je n’avais eu 3a crainte qu’une seconde lettre adressée à votre mari n’eût le même sort que la première.
« Je ne veux pas abuser davantage de votre temps, sinon pour vous demander pardon de la liberté que je prends , et vous assurer que le désespoir et la détresse la plus profonde ont pu seuls me forcer à vous écrire. Si dans votre bonté vous pouviez vous intéresser à mon sort et m’envoyer quelques secours , croyez que je les recevrai avec la plus vive reconnaissance et les remerciements les plus sincères. »
N’ayant pas reçu de réponse à cette lettre, T. T. adressa la suivante à une personne qui vint généreusement à son secours.
« Mon cher Monsieur,
« Je ne sais comment vous exposer ma triste et
204 ALIÉNATIONS ViEMALE.
malheureuse position . Cependant votre abord bienveillant et vos manières plus bienveillantes encore, sont, depuis que je ne vous ai vu, si fortement gravés dans mes souvenirs, que je ne puis m’empêcher d’espérer que vous ne serez pas offensé de la requête que je vous adresse. Il ne paraît pourtant pas juste que si vous vous êtes montré une fois mon ami, je doive encore vous importuner du récit de mes infortunes, et solliciter de nouveau vos bontés pour moi , auxquelles, je le sens bien, je n’ai de droits que ceux que la bienveillance de votre a me vous inspire pour les malheureux que vous avez connus autrefois dans une meilleure position.
« Le souvenir de vos bontés passées en ma
faveur, quand à , m’enhardit à une démarche
que je ne pourrais justifier, à moins que vous ne veuilliez admettre comme excuse la situation réellement misérable dans laquelle je me trouve maintenant. Quand j’ai quitté , j’ai fait plusieurs
essais dans...... et ensuite à Londres et ses environs, pour obtenir un emploi qui pût me donner les moyens de supporter une existence qui , chaque jour, me devenait déplus en plus à charge. Je ne veux pas vous importuner par les tristes détails des malheurs que j’ai supportés dans ces recherches inutiles. Qu’il me suffise de vous dire, qu’après plusieurs jours de la plus grande misère, passés sans abri et sans pain , je fus retiré de la rivière Serpentine et amené à hôpital. Là , je fus dé-
DE L’iDiOTlE ET DE LA DEMENCE. 2o5
couvert par un ancien camarade de college, qui me donna généreusement des habits et de l’argent, qui me permirent, d’après ses avis, de me mettre en route pour le nord de l’Angleterre. J’espérais y trouver, parmi mes anciennes connaissances, un emploi qui me procurât de quoi
vivre. A , dans je tombai malade, et restai
si longtemps au lit, que mon peu d’argent fut presque tout dépensé. A peine rétabli, et quoique très faible, je me dirigeai de nouveau vers le nord, et je me souviens d’avoir été à Newark, Retford et Doncaster ; mais quant aux mois suivants, je ne puis rien me rappeler de mon existence. J ai appris
depuis que vers , je fus trouvé errant dans les
rues de , complètement aliéné , et envoyé par
les magistrats à , où depuis j’ai été soigné avec
la plus grande bienveillance, et aujourd’hui les médecins déclarent que je suis tout à fait rétabli. Et je le sens bien, les facultés mentales me sont entièrement rendues, car je suis de nouveau capable de contempler et de sentir avec toute la puissance de Fame mon isolement et mon affreuse position. Il faut pourtant faire quelque chose, et mon intention est de me rendre dans le nord, où je ferai en sorte d’obtenir un emploi qui puisse, malgrésa modicité, m’empêcher de jeûner; mais je suis presque sans habits et sans argent! Pouvez-vous, voulez-vous, cher *** , m assister? Je sens le rouge de la hont e brûler mon visage pendant que je vous fais cette demande; mais la nécessité la plus ur-
‘ioO ALIÉNATION MENTALE.
gente et la pins affreuse m’y contraignent. Pardonnez à votre ami malheureux et sans ressources. »
J’ai inséré ces lettres pour faire voir combien de talent peut exister encore quand toutes les facultés semblent éteintes : elles sont propres à encourager les efforts du médecin pour ranimer la faible étin-
■éL.
celle qui peut briller encore dans l’esprit du malade. Dans cette observation , sous les dehors d’une démence (i) sans espoir, restait cachée une puissance mentale des plus élevées.
Il est à peine nécessaire d’ajouter qu’on s’informa immédiatement de ce qui pouvait concerner ce malade. On apprit qu’il avait reçu une éducation libérale 9 qu’il avait été élevé dans l’espérance d’une grande fortune, mais que le parent qui en prenait soin était mort pauvre, en lui laissant cependant assez d’argent pour acheter une commission dans l’armée, et qu’il avait été dans l’Inde. T. T. était autrefois un jeune homme élégant, de bonnes manières, mais malheureusement il manquait de ces princi es religieux sans lesquels les talents les plus brillants ne tendent qu’à nuire à la société et à ceux qui les possèdent.
(î) Ce malade , observé avec soin , eut été jugé non comme aliéné en démence, mais comme aliéné accablé par des idées tristes qui absorbaient toutes ses facultés. Esquirol.
DE L’iDîOTIE ET DE LA DÉMENCE» 20^
Il quitta l'asile bien portant, et obtint une place qu’il conserva quelques années.
L’idiotie provient du manque de grandeur et de force du cerveau. Chez l’idiot , les manifestations mentales sont restées imparfaites, et les fonctions sont bornées à celles de la vie organique. L’idiotie peut provenir, en outre, d’une maladie organique ou de la mauvaise conformation du cerveau qui a conservé ses proportions ordinaires. Dans ces cas, quelques unes des facultés sont très actives, mais si peu contre-balancées, qu’elles rendent l’individu incapable de vivre dans la société.
Les idiots sont très fréquemment sujets à Fépilepsie, et beaucoup se montrent très méchants, furieux et obcènes. Leur vie est en général courte, autant que j’ai pu l’observer.
Il n’est pas vrai de dire que dans les cas d’idiotie les remèdes soient inutiles \ car, par un traitement moral convenable, on peut obtenir, proportionnellement aux facultés du malade, la répression de quelques mauvais penchants et le développement des bons. Les facultés de l’idiot peuvarier depuis la capacité unique d’avaler la nourriture jusqu’à celle de se conduire avec décence dans les usages ordinaires de la vie.
La démence qui résulte de la folie est, dans ses symptômes et ses conséquences, la même maladie que l’idiotie (i). La seule différence c’est que,
(i) Celle proposition est très fausse. L'idiotie a des symptômes spe'ciaux qui ne permettent pas de la confondre avec la démence, maladie
ALIENATION MENTALE.
chez l’idiot, les facultés sont imparfaites dès la naissance, et que, chez l’individu en démence, il a existé une période où les facultés intellectuelles étaient régulières (1). La démence provient quel-
consécutive. Si M. EU i s eût étudié comparativement l'idiotie et la démence , il n’eût pas tiré cette conclusion , savoir, que ces maladies ne diffèrent que par i’époqne de leur invasion. Esquirol.
(i)M. Ellis n’ayant fait que signaler la démence et l’idiotie, mais sans présenter les signes de ces deux maladies , qu’il paraît même ne distinguer que par leur époque d’invasion , j’ai cru devoir exposer ici les caractères généraux de ce qu’on entend , en France , par démence et idiotie.
Démence. La démence consiste essentiellement dans l’affaiblissement des facultés intellectuelles, ainsi que l’avait dit Pinel. M. Esquirol la définit : une affection cérébrale, ordinairement sans fièvre, et chronique, caractérisée par l’affaiblissement de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté.
Chez l’aliéné en démence, les idées sont incohérentes; l’homme intérieur ne se révèle plus que lorsqu'il est excité; il réagit encore , du moins dans les premiers degrés de la maladie , mais il n’a plus de spontanéité. S’approche -t-on du malade, lui parle-t-on, il répond; mais s’éloigne-t-on , il cesse aussitôt.
La démence est aiguë ou chronique,
La première est fort rare. Elle survient à la suite d’une fièvre, d’une hémorrhagie, de la suppression d’une évacuation habituelle, d’un traitement trop débilitant de la manie. Elle éclate brusquement , est sans complication , et guérit par le régime. (Esquirol.)
La démence chronique (celle dont il va être question) est simple ou compliquée. •
La démence simple guérit excessivement rarement; la démence compliquée, surtout de paralysie, ne guérit presque jamais. On peut dire, d’ailleurs d’une manière générale et à peu d’exceptions près , que la démence est incurable.
lia démence peut être continue , rémittente et intermittente.
On a appelé démence sénile , la démence qui vient naturellement par les progrès de lïige.
DE L’iDIOTlE ET DE LA DÉMENCE,
De même que la démence sénile, la démence proprement dite se montre souvent graduellement; l’aliéné tombe peu à peu dans l’oblitération la plus complète des facultés morales et même physiques.
D’autres fois, la démence survient beaucoup plus subitement. On la voit alors succéder rapidement à quelques symptômes d’agitation; des malades sont pendant plusieurs mois dans un état d’excitation physique et morale : ils ont des désirs vénériens insolites , prennent des habitudes de masturbation , d’ivrognerie, tout opposées à leur conduite précédente, et après un temps plus ou moins long, pendant lequel ces symptômes ont persisté , la démence éclate. Une femme âgée de 60 ans, de mœurs jusque là irréprochables, se prend de passion pour un jeune homme, veut, malgré toutes les représentations possibles , l’épouser. Cette dame présente des symptômes d’érotisme, et tombe bientôt après dans la démence. (Leuret, Leçons orales .) Dans la note de la page 1 3 3, j’ai parlé d’un fait de ce genre.
Dans la démence , le malade a perdu la mémoire ; il oublie d’abord les faits récents , bientôt après le souvenir du passé s’efface. L’incohérence dans les idées est la conséquence de celte perte de la mémoire; plus celle-ci a été riche et heureuse, plus l'homme peut perdre sous ce rapport, sans que pour cela l’incohérence des idées se montre; mais aussi moins sa mémoire sera meublée , si elle ne possède que juste ce qu’il faut de notions acquises pour se conduire convenablement , la moindre altération dans la mémoire sufGra pour rendre les pensées et par suite les actions bizarres et sans suite. La perte de la mémoire peut subsister comme symptôme unique ; elle peut ne porter que sur les faits , les mots . ainsi, à la suite d’une attaque d’apoplexie, on a vu des malades perdre la mémoire des substantifs, conserver celle des adjectifs, ne conserver des verbes que l’infinitif , etc.
Dans la démence , on peut établir plusieurs degrés d’après l’abolition successive des facultés de l’homme.
L’abolition de la faculté de raisonner résulte du défaut de mémoire : le malade ne reconnaît plus ses parents, ses amis, ne peut plus remplir aucun des devoirs de la vie. Il ne sait plus comment s’habiller , se déshabiller; il s’arrange de mille manières, toutes plus grotesques les unes que les autres, et sans y mettre aucune intention; bien différent du monomaniaque qui , lorsqu’il revêt un habillement ridicule, y attache toujours une idée, une pensée. Encore un degré de plus, l’homme en démence
ignore comment se lever , se coucher , ne sait plus où aller déposer ses ordures , et finit enfin par perdre Tinstinctd’aller chercher sa nourriture.
Dans la démence, la faculté de la parole est conservée, mais les mots se succèdent sanssuite. Souventils se suivent, non plus d’après la liaison des idées, qui n’existent plus, mais par une simple consonnance. La désinence d’un mot rappelle un autre mot; d'autres fois, dans un degré plus avancé de la maladie , les mots prononcés sont eux-mêmes inintelligibles; non seulement la phrase n’exprime rien, mais les expressions n’ont pas de sens. C’est une langue inconnue, qui est prononcée parles malades avec une certaine inflexion, une certaine action , qui ferait croire qu’ils parlent une langue étrangère. (Leuret , Leçons orales.)
L’écriture fournit un symptôme important pour juger de l’état mental des malades: ils passent des mots dans les phrases, des lettres dans les mots; souvent le sens de la phrase reste suspendu ; la fin est oubliée.
Un autre caractère de la démence , c’est la désharmonie qui existe entre les pensées et les gestes. Ainsi tel aliéné en démence chantera une chanson gaie avec l’air, la contenance d’un homme accablé. Dans la monomanie, l’expression extérieure est en harmonie avec les idées et les passions.
La démence est souvent partielle : on voit des aliénés dans eet état qui travaillent, jouent aux cartes, aux échecs, et qui sont incapables de lier deux idées de suite, pour peu qu’elles soient étrangères à rhabilude quhls conservent encore.
La démence se complique bien souvent , du moins à Paris , de paralysie. C’est celte paralysie des aliénés qui a été le sujet de travaux modernes. Le premier, M. Esquirol signala la gravité de ce symptôme dans l’aliénation mentale ; depuis , MM. Délayé , Bayle , Calmeil , en ont fait îe sujet de travaux spéciaux. Cette espèce de paralysie n’était point absolument inconnue d’Hippocrate , de Celse , de Galien. Quoi qu'il en soit , sa présence comme complication de la folie mérite une extrême attention. Quand un aliéné a des idées de richesses , de grandeurs, qu’il parle beaucoup et avec volubilité , qu’il semble entraîné par le besoin de marcher , il faut craindre une paralysie générale , paralysie que dénote le moindre embarras de la langue , le moindre affaiblissement des membres. Ce. symptôme une fois déclaré, le malade est incurable ; il tombe ùans la démence compliquée.
Voici une observation de démence compliquée de paralysie générale >
DE L?ID10TÏE ET DE LA DEMENCE
dans laquelle les symptômes ont marché avec une rapidité effrayante ; la maladie dura à peine trois mois.
Le général ***, âgé de Ô9 ans, tempérament nerveux, sec, caractère ardent, emporté, a été longtemps sujet à un flux hémorrhoïdaire, auquel succéda une fistule. Cette fistule guérit spontanément environ dix-huit mois avant l’explosion des symptômes de l’aliénation mentale. Comme il s’était développé après la guérison de cette fistule des coliques et autres symptômes du côté du ventre, un cautère avait été appliqué, et entretenu depuis six mois. Le général *** avait éprouvé de violents chagrins domestiques, et quelques contrariétés politiques. A la suite d'une entrevue qui n'avait pas été sans une forte émotion , le général était resté fort agité - une lettre de cette époque (i3 août) porte des ti'aces de quelque altération de l’intelligence 5 elle est écrite avec emphase, exagération, et toute différente du style habituel du malade. Les lettres qui se succèdent et qui sont adressées pour affaires de services, dévoilent les désordres progressifs de l’intelligence. Avec ces lettres coïncident dans les habitudes et la conduite du malade, des changements remarquables , une absence de mémoire, et des actes irréfléchis qui nécessitèrent son retour à Paris. Arrivé dans la capitale, le malade court les ministères, veut se rendre à la cour, pénètre au palais, où il tient au roi les discours les plus incohérents. L’isolement devient absolument nécessaire; M. Esquirol le conseille. Le malade m’est confié (octobre). Le général présente les symptômes suivants : idées de grandeur, principalement de richesses; le général passe son temps à écrire, et dans les mots, des lettres sont omises; le sens des phrases est souvent suspendu ; le malade se croit très bien portant ; il se plaint vivement de sa séquestration, réclame sa liberté, s'irrite, s’empoite; mais c’est la colère d’un enfant, elle est sans durée; il n'oppose presque aucune résistance aux surveillants chargés de prévenir son évasion ; il y a un commencement d’embarras dans la langue ; le général bégaie, surtout quand la conversation est animée. Le bégaiement datait des premiers jours d’août; il a paru en quelque sorte avec les premiers symptômes qui annonçaient le dérangement intellectuel et la perte de la mémoire; il y avait plusieurs selles par jour, non liquides; le malade se salissait constamment. L’incohérence des idées augmenta de jour en jour, l’écriture devint méconnaissable, la paralysie ne parut pas faire de progrès l’appétit se conserva. Quelques moyens physiques étaient employés, mais sans espoir, pour combattre les symptômes deparalysie, lorsque le
malade fut emporté tout à coup par une congestion cérébrale. Quand le surveillant qui était de garde la nuit dans sa chambre s'aperçut de la mort, le cadavre était déjà froid, le général avait été frappé dans son sommeil ( premiers jours de novembre ),
L’autopsie seule de la tête eut lieu: on trouva les os du crâne généralement peu épais ; la dure-mère adhérente à la voûte du crâne ; l’arachnoïde adhérente également à la dure-mère et, dans toute l’étendue de la partie supérieure des deux hémisphères du cerveau, épaissie, d’un aspect blanc jaunâtre , adhérente à la pie-mère. Sur les côtés des deux hémisphères, on observe encore queiquespoints jaunâtres et épais, avec des adhérences. Les vaisseaux péri-encéphaliques sont généralement dilatés , presque variqueux, et énormément gorgés de sang noir, surtout le réseau qui enveloppe le bulbe rachidien. La substance grise du cerveau est ramollie; en enlevant les méninges, on entraîne une portion de cette substance qui reste attachée aux membranes ; la substance blanche paraît également ramollie ; toute la masse cérébrale est fortement injectée , chaque coupe de substance blanche paraît comme criblée, sablée de points rouges; la substance du bulbe rachidien présente le même aspect; le cervelet est moins injecté que le cerveau ; au centre du lobe moyen gauche du cerveau, on observe un ramollissement de quelques lignes d’étendue de la substance encéphalique, avec épanchement de sang noir en petite quantité au centre de l’altération. Dans les ventricules se trouvent quelques onces de sérosité sanguinolent.
Cette observation est un exemple de démence compliquée de paralysie, marchant avec rapidité vers une terminaison funeste. La maladie avait présenté un symptôme bien grave et qui annonçait d’ailleurs que la vie ne se serait pas prolongée longtemps, quand bien même une congestion cérébrale n'aurait pas emporté le malade; ce symptôme était le relâchement des sphincters, qui laissaient passer les matières fécales; aussi les selles sont-elles notées non liquides, et au nombre de trois par jour. Quand, dans la paralysie générale, les intestins perdent de leur ressort, la nutrition ne se faisant plus , ou se faisant d’une manière imparfaite, c'est une nouvelle cause de destruction dont les ravages se joignent à ceux déjà si nombreux qui résultent de la maladie.
La paralysie comme complication de la démence est très fréquemment observée à Paris; elle est notée une fois sur six à Charenton , une fois sur onze à Saint-Yon; mais elie est beaucoup plus rare dans le
DE L’iDIOTIE ET DE LA DÉMENCE.
midi de la France : une fois sur vingt-quatre (asile de Toulouse), une fois sur deux cents à Naples. En Allemagne, les aliénés paralysés sont placés dans des hôpitaux particuliers, et en Angleterre, on les met dans des divisions qu’on a soin de ne pas laisser voir. On comprend maintenant comment les maisons d’aliénés en Allemagne, en Angleterre, passent pour ne pas avoir d’aliénés paralytiques. M. Esquirol présume avec raison que lorsque les médecins britanniques sauront soupçonner les premiers désordres de la paralysie générale, ils rencontreront plus fréquemment cette complication. On a vu par quelques observations de M. Ellis et quelques passages de son livre, qu’il ne soupçonnait pas la gravité du symptôme qu’il indique, quand il passe légèrement sur un commencement d’embarras de la langue (obs, 9), phénomène qui , pour le praticien français, aurait été l’indice d’une clémence incurable.
D'ailleurs, si on prend en considération les causes de la paralysie générale, qui dépend probablement des écarts de régime, de l’abus des facultés intellectuelles et morales, des excès vénériens, delà masturbation, de l’ivrognerie, on voit que tontes ces causes agissent également sur nos voisins d’outre-mer. L’ivrognerie particulièrement est bien plus fréquente chez eux. M. Guerry m’a assuré que 38, 000 personnes dans un élat complet d’ivresse sont annuellement ramassées par la police dans {es rues de Londres.
La considération des causes explique jusqu’à un certain point la rareté relative de la paralysie générale chez la femme; le climat expliquerait-il aussi pourquoi ce symptôme est moins fréquent chez les hommes aliénés des provinces méridionales?
On observe souvent de l'agitation dans le cours de la démence ; on doit rapporter ce symptôme à l’acuité que prend la méningite chronique qui existe presque constamment dans la démence compliquée. Dans la démence, l’insensibilité des malades peut exister au point qu’ils ne se plaignent d’aucune des douleurs physiques qu’ils peuvent ressentir , même des brûlures. Le pouls des personnes en demence est, d’après les observations de M. Leuret, beaucoup moins fréquent que chez les hallucinés t les maniaques et les monomaniaques , ce qu’il attribue au défaut d’intelligence, d’activité de la pensée. La constipation est parfois opiniâtre. J’ai parlé d’un symptôme opposé et encore plus grave , le relâchement des intestins. Un phénomène curieux , et bien digne de l’attention du médecin , c’est le sommeil profond et le retour de l’embonpoint, qui marquent le
ai4
début de la démence quand elle survient à la suite de la folie. Ces deux phénomènes, favorables quand l’intelligence se rétablit en même temps , sont d’un bien mauvais augure quand, avec leur apparition, le délire persiste. Ils annoncent , dit M, Esquirol , le passage de la maladie à Eclat de démence.
Dans la de'mence, on a trouvé presque constamment des altérations pathologiques du cerveau et de ses enveloppes , altérations qui ne donnent pas l’explication du délire , mais bien des complications que présente la maladie. On a trouve' le crâne éburné, mince, injecté , épaissi et irrégulier, les me'ninges épaissies, la densité du cerveau augmentée ou diminuée, la dure-mère adhérente au crâne, l’atrophie des circonvolutions, des cicatrices, des kystes dans la substance cére'brale, les me'ninges adhérentes à la substance grise ramollie , des épanchements séreux , etc. Mais aucune de ces lésions n’est spéciale au délire 5 toutes ont été observées sans que la folie en ait été la suite 5 et si Ton réfléchit que la démence est l’aboutissant commun de la folie , qu’elle est le plus souvent compliquée d’autres maladies, on ne s’étonnera plus de retrouver dans la tête une foule de modifications organiques qui attestent les ravages qui ont eu lieu. Les aliénés, en effet, sont sujets aux coups de sang, aux apoplexies, à la paralysie ; il faut donc faire la part de ce s accidents et de leurs causes organiques, ainsi que de la cause de la mort (pages 5 à 5/j, note ).
Je ne parle pas du poids du cerveau ; comme je l’ai déjà dit , les expériences n’ont point été assez multipliées, et d’ailleurs Ses résultats sont variables non seulement d’auteur à auteur, mais encore dans les recherches du même expérimentateur. Les dernières recherches faites sur !a tète des individus en démence sont celles de M. Leuret ( Leçons orales ). Ce médecin a mesuré, de concert avec M. Guerry, plus de 2,000 télés. Il a trouvé les moyennes suivantes.
Moyennes de la circonférence de la tête.
mèire.
Chez les individus sains,
aliénés en démence ( Charenton ) , — «— ( Bicêtre ) ,
moyenne o,56i
DE L’iDiOTiE ET DE LA. DÉMENCE.
Moyennes du diamètre antéro-postérieur de la tête.
mèlre.
Chez les individus sains, 0,190
— en démence (Charenton) , 0,190
— — (Bicêtre), 0,186
Moyennes du diamètre transverse de la tête.
mètre.
Chez les individus sains, 0,167
— ■ en démence ( Charenton ) , o, 1 56
— « — - (Bicêtre), 0,1 5i
Les expériences faites sur les aliénés en demence ont été trop peu nombreuses pour que l’auteur y attachât de l’importance ; d’un autre côté, il observe , avec raison, que le volume moindre de la tête des malades de Bicêtre ne prouve rien , puisqu’il faudrait tenir compte des variation5 de l.i taille, qui est moins développée chez les habitants de la campagne que chez ceux des villes; moins chez le pauvre mal nourri , mal habillé , que chez le riche , dont les conditions hygiéniques sont plus favorables.
luira ie. Elle est sporadique on endémique. L’idiotie sporadique est celle que l’on a appelée amentia (Sauvage), imbecillitas ingenii (Sagar), fciiuitas (Vogel), morosis (Linné), démence innée (Cullen et Fodéré) , idiotisme (Dufour et Pinel). C’est de celle-là dont il sera principalement quest i un.
L’idiotie endémique est celle qui constitue le crétinisme , et qui se développe sous l’influence cle conditions géologiques et atmosphériques particulières. On sait que les crétins , appelés encore cagots , chrétiens , etc., sont très communs dans certaines vallées basses, profondes et étroites : telles sont surtout les conditions que présente le Valais. Celle province forme une longue vallée étroite , d’une demi-lieue à trois quarts de lieue de large tout au plus; au centre, coule le Rhône; de chaque côté , s’élèvent de hautes montagnes alpiennes , recouvertes de neiges. L’été, Pair est chaud et humide. Cette gorge resserrée 11e saurait être balayée par les vents. À cette cause faudrait-il rapporter le crétinisme? Dans la Norvège, par suite d’influences analogues, l’idiotie paraît extrêmement fréquente. Nous avons vu que c’était à elle qu’il fallait rapporte1’ le nombre élevé des fous dans cette contrée, comparé à celui des habC
tants : î aliéné sur 55 1 habitants (voyez la note de la page g ). Dans ce royaume , les idiots forment le tiers du chiffre total des aliénés. L’Ecosse, dans laquelle l’idiotie est également endémique, doit offrir quelque chose de semblable. À Paris, au contraire, où l’idiotie est purement sporadique, on trouve dans les hôpitaux i idiot sur 29 aliénés à peu près (Esquirol); sur 3g, d’après M. Calmed (art .Idiotisme, Diet, de Mdd. en 25 vol.). Indépendamment de la cause , qui est endémique , le crétin présente en outre un caractère organique spécial : le plus souvent il est goitreux.
L’idiotie offre des symptômes physiques, intellectuels et moraux.
Suivant que l’idiotie est congéniale, ou qu’elle est due à des causes qui ont agi à une époque de l’enfance plus ou moins rapprochée de la naissance, les facultés physiques, intellectuelles et morales sont plus ou moins oblitérées.
Les faculté1} physiques se développent chez l’enfant à des périodes déterminées ; chez les idiots , elles sont plus tardives , restent faibles et parfois nulles. L’idiot tettemal, et quand plus tard l’enfant commence à manger, triture naturellement ses aliments; souvent l’idiot, dans la bouche duquel on introduit des substances alimentaires solides, ne sait pas les mâcher , ne peut apprendre à les avaler ; il faut les lui engloutir, sous forme de bouillie, jusque dans l'arrière-bouche. J’ai vu un idiot, âgé de quinze ans, qui était dans ce cas ; il y en a dont l’instinct de la faim n’est même réveillé que par la vue des aliments. Les idiots qui parviennent à articuler quelques sons, n’y arrivent qu’à une époque beaucoup plus tardive que les enfants; beaucoup d’idiots ne peuvent atteindre à cette faculté; quelques uns poussent des sons rauques, confus , ils semblent beugler ; loin d’avoir l’agilité , l’alacrité de l’enfance, ils sont endormis , accablés, apathiques ; insensibles au froid , ils périraient si on ne prenait soin de les préserver contre l’abaissement de la température. Un symptôme particulier chez eux , est une espèce de balancement continuel du corps , soit latéralement, soit d’avant en arrière. Chez les idiots, on observe très fréquemment la paralysie, l’atrophie et la contracture de un ou plusieurs membres; ceux qui peuvent marcher, le font lourdement, par saccades, et se meuvent d’ailleurs sans but: la plupart restent à la place où on les met; chez eux, les selles et l’écoulement de l'urine sont quelquefois involontaires.
Le sens de la vue manque assez rarement, mais leur défaut d’intelli-
DE L?IDîOTIE ET DE LA DÉMENCE.
gence les empêche d’en tirer des comparaisons et des inductions; ils n’ont en quelque sorte qu’une première vue.
Le sens de l’ouïe manque plus souvent que celui de la vue; peut-être cela tient-il à la difficulté de s’assurer si réellement l’idiot n’entend pas. Pour la vue, en portant rapidement le doigt sur l’œil, les paupières s’abaissent, plus lentement à la ve'rité, mais enfin elles s’abaissent , chez l’idiot. Nous n’avons pas de moyen de vérification de ce genre pour l’ouïe; il faut que l’idiot réponde, soit par un son, soit par un geste; dans le cas contraire , cependant , rien ne prouve qu’il n’ait pas entendu.
L’odorat est nul ou perverti. Les idiots ne semblent pas être péniblement affectés par des odeurs repoussantes; il en est de même pour le sens du goût, car on les voit dévorer les matières les plus dégoûtantes.
Le toucher est grossier, la peau rugueuse, épaisse et insensible ; sou * vent leurs doigts , contractés, atrophiés ou paralysés, ne peuvent saisir et palper convenablement les objets.
Les impressions internes sont excessivement obtuses; souvent ils ne perçoivent pas la douleur, ou du moins la ressentent beaucoup moins vivement. Un idiot, à Bicêtre , a le bras cassé; on rapproche les fragments. on applique un appareil; le blessé défait les bandages; nouvelle application de moyens contentifs, sans que dans tout le cours de ces opérations aucune douleur soit accusée. M. Esquirol parle d’une idiote, devenue enceinte, qui accouche sans se douter de ce qui lui arrive, et voulant quitter son lit , parce qu’elle n’est, pas malade. Lorsque les idiots sont malades, écrit le meme médecin, ils ne se plaignent point, ils restent couchés, roulés sur eux-mêmes, sans témoigner la moindre souffrance, sans qu’on puisse deviner les causes et le siège du mal, et succombent sans qu’on ait pu les secourir.
Les facultés intellectuelles des idiots sont dans un état d’abrutissement en rapport avec le peu de développement des sens.
L’attention peut être portée au dernier degré de nullité. Une idiote avait le plus grand désir de se laisser mouler le visage; quelque attention qu’elle y apportât, op ne put réussir; elle essayait en vain de conserver la pose qu’on lui donnait , elle ne pouvait fermer les yeux plus d’une ou deux minutes. Ce défaut d’attention rend les idiots incapables de recevoir la moindre éducation.
La mémoire paraît s’exercer encore sur quelques actes qu’accomplissent certains idiots; on a vu cette faculté, assez développée chez de
ALIÉNATION mentale .
jeunes imbéciles, disparaître plus lard , après la puberté. Après celte perte de la mémoire , on ne pouvait pas dire que ces imbéciles étaient tombés en démence, car, n’ayant jamais eu de jugement, ils n’avaient pas pu le perdre ; aussi la mémoire dont ils avaient été doués pendant un certain temps ne leur servait-elle à rien, n’ayant de capacité ni pour comparer, ni pour juger les faits.
Le jugement est nul ; chez les imbéciles, néanmoins, il s’exerce encore sur des choses simples. L’imbécile distinguera une pièce de métal d’une autre, non d’après sa valeur réelle, mais par son apparence physique ; la plus grosse sera la plus appréciée, le cuivre plus que l’argent.
Il est inutile de dire que la raison ne saurait être l’apanage de l’idiotie ; les idiots sont tout à fait incapables de suivre un raisonnement.
Quelques idiots ont offert des facultés spéciales : M. Esquirol cite l’exemple d’une idiote qui ne savait ni s’habiller, ni parler ; seulement elle fait entendre une espèce de grognement articulé qu’elle répétait jusqu’à ce qu’on l’ait comprise. Son unique occupation était de rester constamment à l’air, en toutes saisons et en tout temps, et de tendre la main pour recevoir une pièce de monnaie. Cette idiote avait le sens musical très développé : voyait-elle danser, elle sautait en mesure ; entendaile'ie chanter , elle répétait d’une voix rauque, non les paroles , mais les airs; elle en savait un grand nombre. Un grand artiste touche un jour du piano devant Quesneau (.c’est le 110m de fl idiote); elle est immobile, les yeux attentifs sur les doigts de M. Litz; ou bien elle entre dans une sorte de mouvement convulsif, se tord en divers sens, mord ses poings, frappe du pied , lève les yeux au ciel, et fait des efforts pour se mettre à l’unisson. Le passage des sons aigus provoque une coniraetion soudaine de tous les muscles de Quesneau, comme si elle était atteinte par une décharge électrique. Celte dernière expérience, répétée plus de vingt fois, a eu toujours le même résultat. Malgré cette singulière capacité musicale, le crâne n’offre point le renflement que Gall a signalé comme indicateur de l’organe de la musique. (Esq. Malacl. ment , t. Il, p. 3o4 à 3o6.)
Un idiot, à Bieêtre , paraît avoir du goût pour la littérature , et même la poésie , et essaie à chercher des rimes.
Facultés morales. Les passions , chez les idiots, se ressentent de leur nullité physique ; en général, i!s n’ont , comme l’écrit M. Esquirol, ni douleur, ni plaisir, ni haine, ni amour. Cependant quelques passions mauvaises, plutôt que de bons instincts, semblent prévaloir chez ceux
DE L’IDIOTIE ET DE LA DÉMENCE
qui ne sont pas dans un entier abrutissement, ils sont rusés, voleurs, enclins à l’avarice. Un idiot de Bicètre est parvenu, en quelques années, à ramasser une somme de plus 5oo fr. , à faire des commissions dans l’intérieur de l’hospice. Des passions vives peuvent quelquefois surgir chez ces malheureux. M. Esquirol parle d’une idiote se laissant mourir de faim pour avoir été frappée.
Un vice constant chez les idiots, c’est l’habitude de la masturbation, à laquelle ilsselivrentsans frein, sanspudeur, et en présence detoutlemonde.
L’idiotie se complique souvent d’agitation , de fureur , enfin d’un véritable état maniaque; seulement le nombre des idées délirantes, dans ce cas, est fort limité : elles sont circonscrites dans le cercle excessivement étroit des idées et des passions particulières à chaque idiot.
Tous les caractères énumérés comme appartenant à l’idiotie se rencontrent rarement réunis chez le même individu ; dans ce cas, l’idiot est réduit au plus bas degré d’abrutissement physique et moral. Mais entre cet être dégradé jusqu’à l’abjection et l’homme raisonnable , il existe des degrés intermédiaires. On a donc établi dans l’idiotie deux grandes divisions : Y imbécillité et Y idiotie proprement dite. Quand l’organisme est plus ou moins développé , que les sens existent, que les membres ne sont ni contractés ni paralysés , ne sont pas dans l’impossibilité d’agir, que seulement il existe une limite que ne peut dépasser l’intelligence de l’individu, limite au-dessous de celle qu’atteignent généralement les hommes qui remplissent les devoirs sociaux; ces caractères constituent l’imbécillité. Les imbéciles, dit M. Esquirol, ont les facultés intellectuelles et sensitives peu développées : des sensations, des idées, de la mémoire, des affections, des passions, et même des penchants, mais à un faible degré. Ils sentent, ils pensent, ils parlent, et sont susceptibles de quelque éducation.
Dans la seconde division , dans l’idiotie , l’organisation est tout à fait incomplète; à peine, les sens sont-ils ébauchés; les idées , la mémoire, l’attention , les passions , sont nulles ou presque nulles. Les idiots ont à peine quelques idées, quelques passions, limitées aux besoins instinctifs, qu’ils manifestent par des gestes et des cris inarticulés. La répétition de leurs actes est due à l’habitude, a Limitation , nullement à la raison.
Voici deux observations puisées dans l’ouvrage de M. Esquirol ; elles feront mieux comprendre l’espace qui sépare l’imbécile de l’idiot.
Imbécillité. — « R est peureuse , elle s’effraie du moindre bruit;
elle est timide et douce; porte-t-elle des habits plus élégants, elle est enchante'e, se montre à tout le monde. Pleine de vanité , elle est très sensible à la flatterie, et sourit avec bonheur lorsqu’on vante sa figure. Elle est rusée et entêtée; il lui arrive parfois de pisser au lit : elle s’en défend, et accuse les filles de service. Elle déteste sa compagne de chambre, qui est muette et mal vêtue ; on l’a surprise plantant des e'pingles dans la plaie d’un vésicatoire que porte sa malheureuse compagne. Cette imbécile connaît les lettres, et peut lire quelques mots; voyant écrire devant elle , elle prend des plumes comme si elle voulait s’essayer. Jamais sa mère n’a pu lui bien apprendre à coudre , à tricoter, à soigner l’intérieur du ménage, encore moins à lire de suite et à écrire. Quoiqu’elle s’habille seule , elle demande l’assistance d’une fille de service pour se rajuster. Elle se plaît auprès des hommes; elle sourit à leur vue et court après eux. Quoique âgée de 19 ans , elle n’est point encore menstruée. La mère de cette fille , étant enceinte , avait été très effrayée: Y enfant naquit faible; ne'anmoins elle grandit jusqu’à l’âge de 1 ans, mais alors il y eut arrêt dans le développement des organes. Elle ne marcha qu’à i\ ans ; son intelligence se développa plus lentement encore : elle ne parla que vers l’âge de 7 ans. Cette imbecile ressemble pour la raison à un enfant de 7 à 8 ans. »
Idiotie. — <c Andry, âgée de 2 B ans , est d’une taille moyenne. La tête est volumineuse , l’occipital développé , le front étroit et aplati. Les yeux sont très noirs , quelquefois louches; les paupières sont souvent et fortement fermées ; elle les cache souvent. Les cheveux sont très noirs et crépus. La peau de la face est olivâtre, tandis que celle du corps est. brune; seulement le nez est gros et épaté. Les lèvres sont volumineuses, les dents très belles, les oreilles très grandes, les pieds grands et plats, les mamelles fortes La physionomie est stupide. Les membres sont bien développés. Andry 11e marche point, reste toujours assise sur ses talons , tantôt par terre, tantôt sur un fauteuil, se balançant d’avant en arrière, exposée à toutes les variations de température, sans autre vêtement qu'une chemise, regardant à droite et à gauche, sans qu elle entende ce qu’on lui demande, et sans rien comprendre vraisemblablement à ce qui se passe autour d’elle; elle est neanmoins très occupée à regarder ses mains, qu’elle porte tout près de ses yeux. L’instinct de celte idiote est presque nul. Elle ne connaît que la personne qui a l’habitude de lui donner des soins, ou de lui donner du tabac. Non seulement elle ne parle pas, mais elle ne prononce
DE L’IDIOTIE ET DE LA DEMENCE
que la syllabe suivante , qu’elle répète sans cesse, et avec plus de vivacité lorsque quelque chose l’impressionne d’une manière agréable ou pénible : Brou brou , est son unique langage, qu’elle bourdonne presque continuellement, ce qui lui a fait donner, dans l’hospice, le nom de Bourdon. Il faut la vêtir, le coucher comme un enfant, et lui porter les aliments, qu’elle dévore avec voracité apres les avoir flairés. Elle est très peureuse, le moindre bruit l’effraie ; elle exprime son effroi en ramassant , pour ainsi dire, tout son corps sur lui-même ; l’effroi passé, elle s’essaie à rire. Elle n’a nulle affection pour personne , ni l’instinct de se défendre si elle est frappée. Elle a un goût excessif pour le tabac. Elle présente non la main , mais son bras , à toutes les personnes qui passent auprès d’elle, et lorsqu'on a mis du tabac sur son bras, elle le porte avec une sorte d’avidité et de sensualité au nez d’abord et puis à la bouche ; elle lèche sa chemise , le siège sur lequel elle est assise, lorsqu’il y reste attaché quelques grains de tabac. Lorsqu’elle n’en a plus, elle fait sortir de son nez celui qu’elle vient de priser pour l’avaler ensuite. On est parvenu à lui faire comprendre qu’il fallait danser pour avoir du tabac; alors, à la moindre parole, et surtout lorsqu’on lui montre du tabac ou une tabatière, elle saule sur
elle-même, les pieds en dedans, les bras en l’air Elle n’a nul
sentiment de pudeur; je l’ai vue plusieurs fois accroupie sur un fauteuil , jouer avec ses mamelles, dont elle tortillait les bouts avec ses doigts. Je l’ai vue aussi uriner, et regarder avec une sorte de curiosité son urine couler sur le carreau. Elle satisfait aux autres besoins involontairement et partout où elle se trouve. Andry, d’ailleurs, se porte très bien, les menstrues sont très régulières et très abondantes. Elle se livre à l’onanisme d’une manière effrénée, en plein jour et en présence de tout le monde. Plusieurs fois , en ma présence et en celle du dessinateur ( M. Esquirol a donné le dessin de celte idiote) , elle a essayé de satisfaire à ce penchant sans paraître soupçonner qu’elle fût en présence de quelqu’un. Son insensibilité physique est telle, qu’en la pinçant, qu’en promenant les barbes d’une plume sur ses lèvres , sur ses paupières, il m’a été impossible de produire le moindre signe de sensibilité. Depuis son admission, il y a 6 ans, à la Salpêtrière, Audry a fait quelques progrès, elle sait avertir par signes qu’on ne lui a pas servi ses aliments ,• elle souffre des vêtements, aide à ce qu’on l’habille, elle met elle-même un bonnet sur sa tête; elle va prendre la même chaise qui est percée, la traîne à la même place , pose dessous un vase de nuit, et s’accroupit sur le siège. Lorsqu'elle ne peut