‹ Traité de l'aliénation mentale ou de la nature, des causes, des symptômes et du traitement de la folie comprenant des observations sur les établissements d'aliénésChapitre 24 sur 54 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DISTINCTION A ÉTABLIR ENTRE LA CONDUITE RE- SULTANT DU MAUVAIS NATUREL ET CELLE QUI PROVIENT DE LA FOLIE.

Après avoir essayé de démontrer que la folie est une maladie du cerveau ou du système nerveux qui apporte une altération funeste dans les manifestations intellectuelles ou dans la conduite , il est nécessaire d’étudier les conditions morales que peut offrir l’homme dans son état physiologique et indépendamment de toute maladie physique , pour ne pas prendre les résultats d’un mauvais naturel pour une maladie, et rapporter au désordre de l’esprit des actes qui appartiennent réellement à des penchants vicieux.

Quelle que soit la cause du mauvais naturel , on le retrouve à la fois chez les hommes sains d’esprit et chez les fous. Il se montre sous diverses formes, d’après le caractère individuel. L’éducation et les usages de la société contribuent beaucoup à l’empêcher de devenir nuisible au point de rendre la réclusion nécessaire. Le plus souvent, les suites pénibles qui succèdent immédiatement à un premier abandon

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des mauvais penchants, les retiennent dans de certaines limites; mais quand les passions sont violentes, que l’éducation et la religion n’en compriment pas l’élan f elles deviennent de plus en plus intenses, et sans être malade physiquement, l’homme s’abandonne à des actes si contraires à tout sentiment d’humanité et d’honneur, qu’av des intentions bonnes, mais erronées, on les attribue à la folie. Il y a une grande différence entre ces actes et ceux qui proviennent d’un dérangement de l’intelligence ; ils ne sont le résultat ni d’une lésion fonctionnelle du cerveau ou du système nerveux , ni d’une organisation vicieuse de ces organes; ils dépendent complètement de l’individu.

Ce fait seul, que l’avantage passager de la satisfaction d’une passion n’est acquis qu’au prix de la plus amère douleur, n’est pas une preuve de l’existence de la folie. Pour l’homme pieux, qui se sait constamment dans la présence de Dieu , qui a horreur de l’iniquité, toute violation volontaire des lois divines, jugée avec sang-froid , paraît contraire à la saine raison. Mais il serait véritablement absurde de caractériser tout acte vicieux comme un acte de folie. Nous ne sommes que trop portés à juger d’après notre propre manière de voir les actions des autres, et à penser qu’il faut attribuer à la folie tout ce qui dépasse de beaucoup les bornes auxquelles doit atteindre le vice pour ne pas rester impuni. O est cependant évident

qu’une mesure qui varie non seulement d’honîmeà' homme, mais encore de nalion à nation , ne peut servir d’une manière utile à tracer la ligne de démarcation qui sépare les mauvais penchants naturels d’avec le dérangement mental. C’est une erreur analogue et qui provient de la même cause, que celle qui considère une conduite bizarre ( eccentric ) comme le résultat de la folie. Nous sommes habitués à nous en rapporter , pour nos actions, au témoignage de notre conscience ; et quand nous sentons que les actes sont entièrement contraires à nos propres dispositions, qu’ils nous occasionneraient une véritable souffrance , ne pouvant nous en rendre compte d’après les principes de la raison^ nous les expliquons en disant quils appartiens nent à la folie . Il y a des gens, et avec plus de raison, qui vont jusqu'à dire que tous les hommes sont plus ou moins fous , ce qui n’est cependant qu’un jeu de mots. Les personnes qui s’expriment ainsi savent qu’il est absolument impossible de partir de ce principe dans la pratique , et ils admettent la nécessité de faire une distinction entre les actes de folie, pour savoir ceux qui doivent être punis comme criminels et ceux que l’état mental peut faire excuser. Je crois qu’on ne doit considérer comme appartenant à la folie un acte, quelque vicieux et excentrique qu’il soit, que lorsqu’il est involontaire , et provient d’une maladie du cerveau ou du système nerveux. On remarque chez la plupart des fous que les sentiments et les

penchants sont excités au point de dominer entièrement Ja conduite. Chez les uns, cet état dure pendant toute l'attaque, chez d’autres, il ne se montre que dans certains moments.

Dans ces deux cas, les malades ne peuvent plus régler leurs actions ; ils ne sont plus, comme de juste, moralement responsables. Les actes sont souvent opposés aux habitudes ordinaires du malade, ce qui est dû naturellement à la grande surexcitation de quelques uns des penchants, tandis que les autres, qui, à l’état de santé, les règlent et les conîre-balancent,sontcomparativement assoupis. Mais bien souvent, les malades qui ne sont réellement aliénés que sur quelques sujets (les monomaniaques) sont aussi capables que les personnes saines, d'esprit de distinguer ce qui est bien de ce qui est mal. Je me rappelle un malade, qui travaillait avec un instrument tranchant, et qui me disait, dans un accès de rage, que, « s’il me tuait, il ne serait pas exécuté, parce qu’il était fou. » D’après ma connaissance des dispositions naturelles de cet homme, je n’avais pas à craindre le moins du monde une telle catastrophe : mais si un crime est comme dans de semblables circonstances, est-on fondé à dire, avec raison, que l’individu doit être considéré comme non responsable de sa conduite, parce qu’il aura, par exemple, des. notions erronées sur la propriété, et qu’il s’imaginera avoir des droits à un bien qui appartient à un autre? Quand l’acte est le produit de la maladie, le cas est tout différent. Martin, dont

DISTINCTION DANS LA CONDUITE. /|33 l’esprit était dominé par cette idée maladive qu’il était de son devoir de brûler lork-Minster , fut, avec justice, acquitté comme fou.

Chez beaucoup d’aliénés, les mauvais penchants naturels sont fortement combinés avec le désordre cérébral, et il est très difficile de reconnaître ce qui appartient au vice et à la perversité du caractère, et ce qui est le résultat de la folie. Quand il est évident qu’une action inconvenante est due uniquement à la perversité, on doit agir envers le malade comme envers un individu bien portant, et l’empêcher de commettre de nouveau la meme faute en lui faisant comprendre que s’il la renouvelle, elle sera accompagnée pour loi de désagréments ou de la privation de quelque jouissance. Mais rappelons- nous toujours, qu’avec les fous comme avec les personnes saines d’esprit, bien que la crainte des punitions, la discipline morale, les récompenses de la bonne conduite, contribuent beaucoup à dompter la tendance des penchants vicieux, la religion et la grâce du Seigneur peuvent seules détruire les mauvaises inclinations de l’homme.

Voici deux exemples qui feront comprendre la distinction que je cherche à établir entre les actions vicieuses et celles qui résultent de la folie.

Unj eu ne homme, bien élevé, faisant le commerce des vins, se trouvait, par état, fortement exposé à l’intempérance. Il s’abandonna malheureusement à la boisson au point d’être attaqué d’un léger delirium tremens . Tandis qu’il était sous Fin-

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fluence de ceüe maladie, il acheta un pistolet, sans aucune mauvaise intention, ainsi qu’on le reconnut par la suite, mais simplement par folie. Le malade alla voir une jeune femme qu’il connaissait ; on lui refusa l’entrée de la maison. S’abandonnant alors à l’excitation causée par la maladie du cerveau, il tira sur la personne qui vint lui ouvrir. Heureusement, il manqua son coup, et on trouva la balle logée dans la porte. Il fut mis en jugement; et bien qu’a près s’être remis de son delirium tremens il n’ait plus fait paraître aucun indice cle folie , il fut, avec beaucoup de justice, si la distinction que j’ai fait connaître est fondée, acquitté comme fou. Dans ce cas, l’acte était du uniquement à l’irritabilité morbide du cerveau, produite par la folie. Si cet acte eût été le résultat de l’intoxication, d’après la distinction que j’ai fait connaître dans le second chapitre, comme la cause immédiate aurait été alors au pouvoir de l’individu , on l’aurait considéré comme responsable. Le delirium tremens fut la cause immédiate de cette action, mais cette cause était permanente, et, soustraite au contrôle du malade; bien que cette cause permanente eût pu, il est vrai, être évitée si le malade ne se fût pas livré à des excès. Après son acquittement, il fut renfermé ; je crois qu’il l’est encore à présent.

L’autre cas est d’une tout autre nature.

Un individu eut une querelle avec celui qui le faisait travailler; il se crut offensé, et ne pouvait

obtenir réparation. Cet homme se procura aussi un pistolet, qu’il conserva avec soin sur lui pendant quelques jours. Il rencontra celui qui l’avait offensé, fit feu sur lui, et le blessa, mais non mortellement. Il fut aussitôt conduit en prison et ensuite mis en jugement, il montrait beaucoup de cette insouciance qui accompagne ordinairement la vengeance satisfaite. Mais si Ton peut s’en rapporter aux journaux qui ont rendu compte de l’affaire, on ne remarqua en lui aucun des symptômes d’une lésion fonctionnelle du cerveau. Comme cet homme fut acquitté pour cause de folie, j’ose espérer que le cours des débats révéla au jury des circonstances qui ne sont pas venues à ma connaissance ; les relations des journaux n’ont fait connaître aucun fait matériel susceptible de prouver l’existence d’une lésion fonctionnelle du cerveau. La conduite de cet homme, dans cet exemple, doit, d’après ma manière de voir, être attribuée au mauvais naturel ( moral evil), et non à la folie.

Est-il permis d’avancer que, dans cette circonstance^ le jury a jugé, d’après sa conviction ; que l’offense, quand même elle serait très réelle, ne pouvait amener à commettre un crime aussi odieux; et que tout homme qui, pour une cause aussi légère, se livrait à une action aussi coupable, devait être fou? J’ai déjà fait connaître la fausseté de ce raisonnement.

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