CHAPITRE X
CONCLUSION
D’aprcâ ce que nous avons dit sur fa folie, ou voit qu’on peut rapporter cette maladie à trois ordres de causes : i° à des lésions physiques et directes du cerveau; 2° à la surexcitation produite parles causes morales; 3° au trouble fonctionnel de cet organe , causé par ses sympathies avec une partie du corps malade. Il est important de rechercher jusqu’à quel point les circonstances qui déterminent la folie dépendent de nous-même, soit d’une manière directe, soit indirectement.
L’aversion instinctive pour la douleur que l’homme partage avec tous les autres êtres, suffit pour assurer qu’il apportera tous ses soins à éviter les accidents provenant des causes rangées dans la' première classe, qui pourraientproduirela maladie. Mais pour que l’homme s’exposât moins à ces causes, ül faudrait lui faire connaître les effets qu’elles produisent sur le système nerveux, afin de l’engager à éviter leur funeste action. Ainsi, dans l’observa-
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tion que j’ai rapportée (i), si i’individu qui courait sans chapeau, exposé à un soleil brûlant, avait été assez instruit du mécanisme de Inorganisation pour savoir qu’il s’exposait à une attaque de frénésie ou de folie, il aurait préféré le désagrément de manquer la voiture, et eut conservé la raison. On pourrait aussi chercher à s’habituer à garder ce qu’on nomme ordinairement la présence d’esprit. Avec du sang-froid, on éviterait bien des accidents qui occasion lient la mort, ou de graves blessures; ce sang-froid ne s’acquiert, eu grande partie, que par l’éducation. Qu’est-ce qui fait, sous ce rapport, la différence qu’on remarque entre le marin et le marchand? le dernier n’a pas appris dans les dangers à n’avoir d’espérance que dans ses propres efforts; le premier, au contraire, obligé dès l’enfance de recourir constamment au sang-froid pour parer aux circonstances imprévues, finit par avoir un tel empire sur lui— meme et une telle confiance en ses forces, qu’il peut relativement, sans grands risques pour lui— meme, être exposé à des dangers que ne supporterait pas le pauvre marchand. Mais la folie qui provient de lésions physiques directes est comparativement rare , il n’est guère en notre pouvoir de l’éviter; les causes de la folie qui tirent leur origine de l’influence morale sont, au contraire, bien
(j ) Observation 10, page 82.
moins nombreuses et heureusement plus faciles à prévenir, notre trop haute estime des choses de ce monde en est la source la plus féconde.
Nous allons exposer en quelques mots l'influence qu’exerce sur l’esprit un revers soudain de fortune, une des causes morales les plus ordinaires de la folie. Supposons que ce malheur arrive à un homme tout à fait indépendamment de sa volonté, bien qu’en approfondissant la cause on en trouvera souvent l’origine dans la transgression du commandement qui nous défend de nous hâter de nous enrichir : si Fame est forte et religieuse, la richesse qu’on vient de perdre n est pas bobjet d’une aveugle affection ; on s’est habitué à la considérer comme un don entraînant dans son emploi une grande responsabilité, et qu’on peut perdre sans trop se laisser abattre. Si cette perte afflige ceux qui nous sont le plus chers, on se soumet encore à cette épreuve avec la confiance qu'elle vient d’une Providence sage et miséricordieuse qui fait tout pour le bien de sa créature. Dans ces conditions, l’homme n’éprouvera pas une anxiété capable d’empêcher le sommeil, et de produire dans ie cerveau une suractivité circulatoire, et par suite la folie; l’esprit restera calme. Mais supposons maintenant qu’un semblable revers de fortune frappe un homme habitué à considérer les richesses et les plaisirs qu’elles procurent comme le principal bien, et qui a employé sa vie intellectuelle et ses forces physiques à les acquérir : pour un tel
ALIENATION MENTALE.
CONCLUSION
homme (et malheureusement il y en a beaucoup de cette trempe), la possibilité seule de perdre ce sur quoi il a concentré toutes ses affections le livre à une agitation et à une inquiétude qui affaiblissent le système nerveux, et le rendent incapable de supporter le choc qu'il redoute quand le malheur veut que ce qu’il estimait le plus lui soit soudainement enlevé. Il n’y a donc rien d’étonnant alors si l’esprit, ne sachant où trouver de consolation, succombe, et si la folie éclate.
C’est encore à un trop grand amour des choses de ce monde que nous pouvons rapporter la folie qui résulte de la perte des enfants, ou de l’ambition désappointée , ou de toute autre cause morale. La folie provient donc des habitudes et delà conduite antérieures ; mais, pour en faire mieux comprendre la raison, il ne sera pas inutile de porter nos recherches un peu plus loin , et d’essayer de remonter à i’orieine de ces habitudes. Nous trou-
verons que, de l’enfance à la virilité, l’éducation, telle qu’elle a iieu ordinairement, contribue à développer en nous cette fausse estime des choses temporelles, cause de la folie par influence morale, qu’elle affaiblit et prédispose le corps à cette maladie. Malheureusement le meme système d’éducation est appliqué aux deux sexes. Dans les hautes classes de la société, les enfants sont, dès leur premier âge, abandonnés en grande partie aux soins de domestiques ignorants, qui, avec les premières lueurs de la raison , gravent très souvent dans
J’ame de l’enfant des impressions fausses et superstitieuses qui font son tourment pendant des années; plus lard, quand il est sous les yeux et sous la direction plus immédiate de ses parents, la première leçon qu’il reçoit, c’est de regarder Fassouvissement des passions comme le premier bien. Sans doute ce principe ne lui est pas inculqué de la manière précise et formelle avec laquelle plus tard, quand ce principe a germé, on s’efforce de lui communiquer d’importantes vérités; mais la morale se développe par la pratique et l’exemple, La vanité est, chez les femmes, la corde que, d’après le même système , on s’efforce de luire vibrer. Â peine la jeune fille peut-elle parler et commence-t-elle à comprendre , qu’on lui apprend à s’occuper de toilette : son attention est fixée sur ce but , et dès la première enfance , cette occupation absorbe une partie considérable de son temps et de sa pensée. Ce n’est qu’après avoir ainsi développé et nourri chez l’homme des penchants sensuels, et chez la femme la vanité, qu’on essaie de développer l’intelligence par-* l’éducation. La crainte et l’émulation sont les sentiments auxquels on s’adresse : chez beaucoup d’enfants, le premier fait naître une excessive timidité, delà dissimulation, et tous les autres vices qui résultent de la suractivité des organes de la prudence et de la ruse ( organs of caution and secretiveness ) ; et la dernière (l’émulation) alimente inévitablement l’égoïsme. La récompense du succès est un plaisir
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personnel proportionné à la supériorité qu’on a sur les autres , et qui donne naissance à un trop grand désir de louanges et de la bonne opinion d’autrui, désir qui est la source la plus féconde des souffrances morales que l’homme peut éprouver, et l’un des obstacles les plus puissants pour empêcher de faire ce que la conscience nous porte à regarder comme juste. De cette cause résulte encore une trop grande activité de quelques penchants dont le développement finit souvent par aboutir à la folie. Ainsi, en favorisant les penchants, l’éducation peut être nuisible dès l’enfance: elle tend à entretenir le désir naturel de satisfaire nos passions, elle nous entraîne à une ambition déréglée et à une trop grande estime des richesses et des ch oses de ce monde, et par tous ces points favorise directement la production delà folie. Elle est encore nuisible physiquement, parce qu’elle détermine dès l’enfance un excès d’activité circulatoire dans le cerveau: la crainte des insuccès et l’espoir de réussir suraclivent d’une manière fâcheuse les facultés ; le cerveau et le système nerveux absorbent le sang qui, dans la jeunesse, devraitjêtre employé à l’entretien convenable du système musculaire. Sous ce rapport , les femmes souffrent plus que les hommes : chez elles, en effet, le manque d’exercice musculaire et l’activité imprimée aux facultés mentales , affaiblissent l’organisme au point qu’on trouve à peine, dans les pensions dirigées d'après les principes ordinaires, une femme
dont l’épine dorsale ne soit plus ou moins contrefaite.
Dans cet ouvrage, je n’ai pas à rechercher si, pour favoriser le développement de l’intelligence, il est bien judicieux d’affaiblir ainsi les forces physiques, et si c’est même le meilleur moyen d’arriver au but. Quand même il en serait ainsi , il est bien évident qu’en négligeant entièrement ce qui devrait être son premier objet , c’est-à-dire d’imprimer à l’intelligence une bonne direction et une juste appréciation de la valeur réelle des choses de cette vie, ce système d’éducation expose l’esprit à une telle anxiété aux moindres revers, que la folie peut éclater.
Comme on considère peu le bonheur réel dans le choix d’une carrière! Une combinaison de circonstances qui fait espérer la fortune est ordinairement le seul guide pour les deux sexes ; cet unique principe fait souvent rompre ou contracter les mariages. Mais ce serait la matière d’un second volume, que d’exposer l’influence de l'éducation et des habitudes de la société dans la production de la folie. L’obéissance aux préceptes de l’Evangile suffirait pour prévenir le mal.
Souvent la folie sympathique résulte delà mauvaise direction donnée à la constitution. Indépendamment des cas où la maladie estle résultat d’excès antérieurs, elle est fréquemment occasionnée par une légère cause morale qui agit sur un système nerveux très irritable, et trop excité par l’habitude
CONCLUSION
tics stimulants. Comme je l’ai déjà fait observer, ceux qui ont une prédisposition à la folie doivent, autant que possible, éviter l’usage des excitants ; en un mot, ils doivent fuir tout ce qui tend à nuire à l’organisme. La folie deviendrait plus rare si, dans l’éducation des deux sexes, on faisait entrer la connaissance pratique de la structure du corps et des influences qu’il reçoit des circonstances extérieures. Et je suis convaincu que, si l’esprit recevait une éducation morale et religieuse convenable, si on apportait plus cle soin et de jugement dans le choix des professions, et si l'organisme était soumis à un bon régime, les hommes, à quelques exceptions près, seraient à l’abri de cette déplorable et douloureuse maladie.