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marier et de devenir mères, ce qui les délivrerait plus sûrement de leur maladie (i). Platon luimême, le philosophe Platon, n’admettait-il pas aussi deux espèces de folies (2), l’une dépendante du corps, l’autre produite par un dieu, par les Furies, les Euménides?
Dans le T raitê de F ép ilepsie, les fonctions du cer~ veau sont déterminées avec une précision vraiment extraordinaire, c< Les hommes n’ont de la joie, du plaisir, de la gaieté, de la prudence, que par le cerveau. Par lui nous viennent aussi les peines, la tristesse, le chagrin, la perte de la raison. Nous lui devons l’intelligence , la sagesse, la vue, l’ouïe, la pudeur, la connaissance de ce qui est bon ou mauvais, de ce qui est agréable ou désagréable; il nous apprend à juger de tout, d’après l’usage et d’après l’utilité qui nous en revient dans les diverses circonstances, car les mêmes choses ne nous plaisent pas constamment. C'est par le cerveau (pie nous tombons dans le délire , dans la manie , cpie nous recevons la peur, les frayeurs , tantôt la nuit, tantôt le jour, les rêves et les erreurs de toute espèce, les soucis déplacés . Nous tombons dans ces divers états quand le cerveau est malade, quand sa nature est plus chaude que de coutume, ou plus froide, ou plus humide, ou
(1) OE uvres d’IIipp., Des maladies des fdles} trad, de Gardcil.
(a) Dans le Phèdre ,
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plus sèche. Quand il est humide , il doit nécessairement s’agiter. Or, 1’ agitation du cerveau fait que l’ouïe et la vue ne sont pas assurées. L’on voit et l’on entend une chose pour l’autre , et la langue s’énonce suivant que l’on est affecté par la vue ou par l’ouïe. Tant que le cerveau reste fixe , la raison persiste (i). »
Après ce passage * qu’on croirait écrit de nos jours, si on retranchait quelques mots qui expriment des idées théoriques qui ont vieilli, l’auteur ajoute que le cerveau est susceptible d’altération dans sa consistance, ou par la pituite, ou par la bile; qu’on peut aller jusqu’à distinguer par laquelle des deux il se trouve vicié. Ceux que la pituite jette dans la manie sont tranquilles; ils ne crient point et ne causent pas de trouble. Lorsque c’est la bile, ils sont emportés, toujours en mouvement, et font tout à contre temps. Toutes les fois que la manie est continuelle, c’est nécessairement ou la pituite ou la bile qui la produisent. Quand la peur ou les frayeurs s’v joignent, c’est à raison des changements qui surviennent dans le cerveau, cet organe devenant chaud par la bile qui y est portée par les veines; les frayeurs cessent quand la bile en est ramenée. On tombe également dans des inquiétudes et des tristesses sans cause quand le cerveau est refroidi et resserré par
(i) Traité de l’épilepsie , ch. vu, Irad. de Gardçil.
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la présence de la pituile. Le mal ne cesse que lorsque le cerveau et la pituite sont réchauffés par le sang qui arrive par les veines.
À la bile , la théorie ajoute donc ici une seconde cause organique de la folie, la pituite (i) ; dans le même chapitre, on trouve aussi les premieres traces d’une doctrine que les philosophes avaient déjà discutée (2), mais qui ne faisait point encore partie des dogmes médicaux de la collection hippocratique : c’est celle du souffle, des esprits, qui plus tard, avec Galien, constituera la théorie des esprits animaux, et qui régnera presque jusqu’à nos jours.
(( Le cerveau exerce le plus grand empire sur Fhomnie; il nous avertit, tandis qu’il est sain, des changements qui arrivent à F air. Il en reçoit la sagesse» Tandis qu’il communique librement avec l’air, tout le reste du corps participe à l’intelligence, C’est dans le cerveau que réside la prudence ; car le souffle , aussitôt que l’homme le prend, se rend d’abord au cerveau» J près y avoir laissé sa fleur , ce qu’il contient d’’ intelligence et d’esprit, il se répand dans tout le reste du corps. » Un peu plus loin , Fauteur hippocratique ajoute
(1) Traité de l’epilepsie , cil. yln.
(2) Anaximène de Miîet et Diogène d’ApolIonie , l’un et l’autre antérieurs à Hippocrate, avaient placé l’origine de toutes choses dans l’air. Diogène même attribuait la cause de l’intelligence chez l’homme, à l’air qui se répandait dans le sang par les veines de tout le corps.
HISTORIQUE ET STATISTIQUE. XXX IX
que le diaphragme et le cœur ne sont pas, comme on le croit, le siège des sentiments moraux ; que si, dans les passions, ils sont agités, ce n’est que sympathiquement.
Les successeurs d’Hippocrate paraissent avoir connu la mélancolie suicide . « Dans les cas où la tristesse rend malade jusqu’à vouloir quelquefois abandonner la vie, on fait prendre le matin de la racine de mandragore en boisson , à une dose qui ne puisse point jeter dans la fureur (i). »
Dans le Traité des songes , Fauteur écrit que « traverser des fleuves, se battre avec des ennemis, voir des gens armés, se trouver en présence d’objets hideux, effrayants, sont des avant-coureurs de la manie (2). » On trouve aussi dans la Collection quelques observations particulières, mais trop peu étendues pour qu’il soit possible de saisir les caractères que présentait l’aliénation mentale. Cependant il en est une qui offre un exemple de lypémanie assez singulier. « Nicanor présentait quelque chose d’assez remarquable quand il allait au festin : il avait peur des flûteuses; il ne pouvait soutenir les sons de la flûte, qui l’effrayaient aussitôt que l’on commençait à jouer de l’instrument. Le malade éprouvait cet effet seulement la nuit ; le
(1) OEuvres d’Hipp., Des régions dans l’homme , ch. xni, traJ. franç. de Gardeii.
(2) Id., Des songes, ch. ym ? id.
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jour il n éprouvait rien. Cette affection dura longtemps.
« Un ami de Nicanor , Damocles , avait peur des precipices; ils lui donnaient des éblouissements, il marchait en tremblant; il disait qu’il n’avait pas la force de passer sur un pont, ni sur les bords d’un fossé. Cela lui dura également longtemps (1). »
Une remarque bien singulière, et tout à fait en opposition avec l’observation, est celle que la manie guérit l’épi lepsie devenue habituelle (2). Dans un autre endroit , l’écrivain hippocratique dit avec plus de raison que les épileptiques sont en général mélancoliques (3).
Nous venons de parcourir les opinions comprises dans la Collection hippocratique, le plus ancien monument que nous possédions sur la médecine considérée comme science. CetteCollection, due à Hippocrate et aux médecins grecs scs disciples et ses successeurs, renferme, sur la question qui nous occupe, comme sur le reste de la pathologie, des notions qui sont loin de former un ensemble uniforme et systématique. Ces notions, qui sont les plus anciennes et forment le point de départ des travaux ultérieurs, peuvent être résumées ainsi : aucune description particulière et détaillée
(1) Epidémies j liv. V, trad de Gardeil. (•>) Id, liv. II , s. 5.
(P) Ibid., liv. V.
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de l’aliénation mentale, dont quelques-uns des symptômes sont exposés , mais ralliés, quant au pronostic, à l’étiologie et aux indications thérapeutiques , aux principes généraux de la pathologie, telle que cette science était alors comprise. Trois causes physiologiques sont attribuées à l’aliénation mentale: d’abord et principalement labile,, ensuite la pituite et le souffle (les esprits). Le traitement est à peu prés purement physique; il repose presque uniquement sur la purgation. Si on ajoute à ce résumé, les notions physiologiques exactes sur les fonctions du cerveau, que nous avons exposées, on aura l’ensemble des connaissances sur la folie léguées par les anciens Grecs à leurs successeurs: parmi ceux-ci, les plus immédiats sont les médecins grecs d’Alexandrie.
Le canon hippocratique, indépendamment des précieuses notions médicales qu’il renfermait , portait avec lui le germe précieux de toutes les découvertes, pour quiconque saurait le faire fructifier. 11 transmettait la médecine arrachée au joug théocratique , les maladies soustraites à toute espece d’influence surnaturelle; et par quelques-uns de ses écrits, ceux d’Hippocrate , il enseignait la seule bonne méthode scientifique, la méthode de l’observation fécondée par l’induction. Initiés à ces saines doctrines, cherchant: avec ardeur dans la dépouille mortelle de l’homme les conditions de son existence, les anatomistes d’Alexandrie firent sur l’organisation du cerveau et du système ner-
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veux de brillantes découvertes, qui un jour porteraient leurs fruits. L'un de ces anatomistes, Erasistrate, qui avançait que les nerfs sont à la fois les organes du sentiment et du mouvement, est le même qui fit à la cour de Seleucus une cure célèbre dans les fastes de la médecine mentale.
« Àntiochus, fais de Seleucus, était devenu amoureux de sa belle-mère Stratonice : il ne voulait révéler sa passion à personne, et finit par tomber" dans la mélancolie. Ce prince gardait le lit , il Réprouvait aucune douleur, et néanmoins il perdait son embonpoint sans qu’il fût possible d’en découvrir la cause, Erasistrate ayant remarqué rabattement de ses yeux , la faiblesse de sa voix, la pâleur de son teint et les larmes qu’il répandait sans sujet, vit dans cet ensemble de symptômes la preuve d’un amour concentré. Pour éclaircir ses soupçons, et découvrir l’objet d’une passion si violente, il plaça la main sur le cœur du malade, dans la chambre duquel il fît venir toutes les femmes du palais. Ântiochus n’éprouva aucune agitation ; mais à l’approche de Stratonice, il changea aussitôt de couleur; son cœur battit avec * violence , il fut inondé de sueur et saisi d’un tremblement général (i). » Le malade fut guéri par le dévouement du père, qui abandonna Stratonice à son fils. La perspicacité du médecin de Seleucus,
(i) Sprengel . Hist, de la médecine } t. I.
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dans ce cas d’érotomanie, a été attribuée à différents médecins de l’antiquité, entre autres à Galien, qui découvrit, d’une manière à peu près semblable, îa passion d’une dame romaine pour le comédien Pylade.
Pour trouver de nouvelles notions sur l’aliénation mentale, il faut arriver à une époque beaucoup plus rapprochée , aux premières années de notre ère, et se transporter à Rome, alors la capitale du monde.
Ce! se, qui vivait sous l’empire de Tibère, dans son livre De Medic â , traite assez longuement de l’aliénation mentale ; sans doute il ne sépare pas avec îa netteté convenable la manie de la frénésie, en sorte qu’on rencontre encore un peu de cette confusion qu’on a vue dans les écrits des anciens Grecs ; mais on aperçoit néanmoins les progrès de l’observation; et si les matériaux manquent pour faire l’histoire de la médecine mentale, du moins cette branche de îa science n’était-elle pas restée stationnaire. Asclépiade, cité par Celse, et qui brillait à Rome environ 80 ans avant J.-C. , paraît avoir laissé quelques préceptes utiles. On doit à son école, celle des méthodistes , d’avoir enrichi la thérapeutique de l’usage médical des frictions, des lotions, des bains, des exercices gymnastiques, du choix de la lumière et des ténèbres, etc., moyens sinon inconnus, du moins négligés auparavant dans la pratique de la médecine. Quoi qu’il en soit, Celse établit trois genres de délire, insania: l’un, aigu, accom-
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pagne de fièvre, est la frénésie des Grecs. Indépendamment de la frénésie, qui n’est en quelque sorte que le symptôme d’une violente fièvre, cesse avec elle et ne demande pas d’autres remèdes que ceux de la fièvre elle-même, Celse regarde comme une vraie frénésie celle dans laquelle le malade extravague continuellement ou se livre à des idées {imagines) vaines et chimériques, tout en gardant sa raison ; la maladie est complète dès que l’esprit du malade est dominé par elles. Evidemment, Fauteur latin appelle ici frénésie la manie des modernes, d’autant plus qu’il ajoute immédiatement : « Cette maladie présente plusieurs variétés : on voit des frénétiques (des maniaques) qui sont gais, d’autres qui sont tristes, d’autres qu’il est plus aisé de contenir et qui n’extravaguent que dans leurs discours, d’autres qui sont furieux et vont jusqu’à frapper: parmi ceux-ci , il y en a qui ne font rien qu’avec emportement, d’autres qui emploient la ruse et mettent tout le bon sens possible à venir à bout; de leurs mauvais desseins , que des tentatives d’exécution font seules découvrir. Quant à ceux dont la folie se borne à des paroles, ou qui ne sont que peu agités , on ne doit pas leur imposer une contrainte inutile ; mais il faut lier avec soin ceux qui sont furieux, de crainte qu’ils ne fassent mal à eux-mêmes et aux autres. » Celse donne le conseil de se tenir en garde contre la ruse des aliénés , qui feignent d'être calmes et devenus raisonnables pour être détachés ; de placer dans un
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appartement éclairé le malade que les ténèbres épouvantent et dans l’obscurité celui cpie le jour agite.
« Pour agir sur l’esprit des aliénés, il faut employer des moyens différents, selon la nature du délire. On bannira les vaines terreurs, comme on le fit chez un aliéné fort riche qui avait peur de mourir de faim, et auquel on annonçait de temps en temps de fausses successions ; on réprimera l’audace des malades en ayant recours meme aux coups pour les contenir, si c’est nécessaire. Il faut arrêter les ris insensés de quelques-uns par les réprimandes et les menaces, charmer la tristesse de quelques autres par la symphonie, le son des cymbales et autres instruments bruyants. On doit cependant se prêter plus souvent à leurs idées qu’on ne doit y résister, et il faut ramener peu à peu, non pas brusquement, l’esprit à la raison. Quelquefois aussi d faut exciter leur attention (l). Si c’est un homme instruit, par exemple, on lui lira quelque ouvrage, correctement si cela lui fait plaisir, ou bien on lui lira mal si cela le choque ; le malade alors est obligé de réfléchir pour corriger. On force même ces sortes de malades à réciter par cœur, s’ils se souviennent de quelque chose.
<t On a guéri des malades qui ne voulaient pas manger en les mettant à table avec d’autres con- (*)
(*) Intcrdum ctiam elicienda ipsuis altentio , Celse, lit», TII, cli xvm,
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vives. Les aliénés ne dorment que fort difficilement; cependant le sommeil leur est nécessaire; la plupart ne guérissent que par là . » Pour provoquer le sommeil, Ceîse, qui paraît peu partisan des différents médicaments somnifères en usage de son temps (i), indique comme plus convenables, le bruit de Peau qui tombe d’un tuyau placé à côté du malade, le balancement dans un lit suspendu, qui semblent avoir quelquefois contribué à favoriser le retour du sommeil. Si ces moyens sont sans action, les ventouses scarifiées, quand le malade n’a pas été saigné, peuvent être utiles. Celse conseille de nourrir légèrement le malade; il faut , dit-il, tenir un juste milieu entre une nourriture trop substantielle, qui aggraverait le mal, et Tabslicence, qui jetterait dans la faiblesse.
L’auteur latin admet une seconde espèce d’aliénation mentale, caractérisée par de la tristesse; il la rattache à la présence de l’atrabile: il veut sans doute parier ici de la mélancolie. Suivant lui, la saignée est utile dans cette forme de la maladie, si rien ne contre-indique son emploi ; après la saignée , il recommande de purger avec l’ellébore blanc , et de tenir le ventre libre. L’auteur insiste ici sur les moyens moraux : bannir la crainte de
(i) Parmi ces remèdes , l’auteur note les pommes de mandragore placées sous l’oreiller des malades. Une méthode assez analogue est, il paraît , employée en Angleterre, où l’on fait usage d’oreillers de houblon. (Voyei page 25(h)
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l’esprit du malade, lui inspirer de l’espérance, l’amuser par des contes et des jeux qui lui étaient agréables autrefois, louer ses ouvrages s’il en a fait quelques-uns, les lui remettre devant les yeux, lui reprocher doucement sa tristesse lorsqu’il a plutôt des motifs de se réjouir que de se lamenter.
Enfin la troisième espèce d’aliénation mentale, d’après Celse, est fort longue et ne compromet pas l’existence. Elle se présente sous deux aspects: dans Tune, le malade est trompé par de vains fantômes(i), sans avoir l’esprit aliéné, imaginibus , non mente falluntur. Telle était, au rapport des poètes, la folie d’Âjax et d’Oreste. Dans l’autre, il y a délire de l’intelligence, animo desipiunU Celse veut qu’on s’informe d’abord si les fantômes qui frappent l’esprit des malades sont tristes ou gais. Il donne le singulier conseil de purger avec l’ellébore noir dans le premier cas , avec l’ellébore blanc dans le second. Mais il rentre aussitôt dans la véritable observation, en faisant remarquer que la folie accompagnée de gaieté est moins dangereuse que celle qui porte un caractère de tristesse, il ajoute, « Si l’esprit du malade est aliéné, on emploie avec raison certaines corrections , s’il lui arrive de dire ou de faire quelque chose mal à propos , fame j vinculis , plagis coercendus est . On le force d’être attentif, d’apprendre par cœur cer-
(1) C’est- -dire par des hallucinations*
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taines choses et de les réciter. C’est ainsi qu’on l’oblige peu à peu, par la crainte, à réfléchir sur ce qu’il fait. Les terreurs, les craintes subites, en un mot, tout ce qui peut troubler considérablement l’esprit, est utile dans cette maladie; car il. peut se faire un changement en mieux, lorsqu’on retire Tame de la situation où. elle était auparavant. Il est important aussi d’examiner si le malade rit sans sujet, ou s'il est triste et abattu. Dans le premier cas , il est à propos de le traiter parla crainte ; dans le second, on lui fait de douces frictions, que l’on continue longtemps; on lui répand sur la tête de l’eau froide et on le plonge dans un bain d’eau et d’huile. Il faut faire faire beaucoup d’exercice aux insensés, employer les frictions, et ne donner, après les purgations, que de légers aliments. On ne doit point laisser les aliénés seuls ou avec des gens qu’ils méprisent ou qui leur sont indifférents; il faut les faire changer de climat, et si la raison revient, les faire voyager tous les ans.
« Le délire naît quelquefois de la crainte : ce genre de folie se traite comme les autres; c’est la seule espèce d’aliénation mentale dans laquelle ou puisse donner du vin (i). »
La description de Celse laisse beaucoup à désirer sous le rapport de l’exposé des symptômes et de la
(î) Celse, De la médecine, chap, xvin, trad, de ÎNinnin,, Encycl , des sc, médicales, Paris , 1837.
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marche de la maladie ; mais celui qui est un peu au courant de la médecine des aliénés reconnaîtra avec quelle précision , quelle netteté, quelle profondeur de vues le traitement moral est ici indiqué : exercices de l’intelligence et de la mémoire du malade; et moyens variés deles provoquer; exercices du corps, répression des écarts des aliénés, concessions à faire à leurs vues erronées; conseils salutaires sur la conduite à tenir à l’égard des malades , la surveillance à exercer sur eux, le choix des gardiens, sur la nécessité des voyages pour assurer la guérison : telles sont les indications thérapeutiques qui démontrent les progrès qu’avait faits la médecine mentale, et que rien jusqu’ici ne permettait de soupçonner. Pourquoi faut-il qu’un précepte, contraire à l’humanité, qui doit toujours servir de guide dans l’exercice de la médecine, précepte que nous avons souligné, et qui prescrit d’exercer la contrainte sur le malade par la faim , les chaînes, les coups, fame , vinculis , p la gis coercendus est , vienne déparer d’aussi précieux; conseils et navrer le cœur, quand on pense qu’il a servi de fondement à la pratique barbare qui s’est maintenue en Europe jusqu’à l’époque de Pinel, malgré les sages remontrances de Cœlius Aurelianus, médecin dont nous aurons à parler après Arétée !
ArétéedeCappadoce, sur l’époque delà naissance duquellesbiographes sont restés dans la plus grande incertitude, mais qui florissait, suivant toute ap-
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parente, vers la fin du premier siècle de notre ère, donne une excellente description de l’aliénation mentale, qu’il divise en mélancolie et en manie. ;La mélancolie estdueàla bile noire qui, remontant vers l’orifice de l’estomac, engendre des flatulences, des éructations fétides, d’une odeur de poisson pourri, en même temps qu’elle affecte l’esprit. C’est la raison pour laquelle les anciens appelaient indifféremment mélancoliques ou venteux les malades atteints de cette maladie. Arétée remarque qu’il y a des mélancoliques qui sont irascibles, tristes , chez lesquels la fureur succède souvent à l’abattement. La description que fait Homère du courroux mélancolique d’Agamernnon donne l’idée de cet état : « Le plus puissant des rois est plongé dans la tristesse, son cœur est oppressé sous le poids d’une noire foreur, ses yeux ont l’éclat du feu le plus ardent.» La mélancolie est une affection sans fièvre dans laquelle l’esprit reste fixé sur la même idée et s’y attache opiniâtrement ; elle paraît être le commencement ou une modification de la manie. Il y a celte différence néanmoins que, dans la manie , l’esprit est tantôt gai, tantôt triste; tandis que, dans la mélancolie, l’esprit reste constamment triste, abattu.
Le délire des maniaques est presque toujours le même, leur folie ne varie pas ; tous sont portés à la fureur, à la violence. Dans la mélancolie, au contraire, les formes du délire diffèrent: quelques malades s’imaginent qu’on veut les ern-
HISTORIQUE ET STATISTIQUE. Ij
poisonner, d’autres fuient la société des hommes et recherchent la solitude; les uns se livrent à des pratiques superstitieuses ; ceux-ci prennent la lumière et même la vie en aversion. Quand les idées tristes se dissipent, souvent la manie succède. Arétée cherche à expliquer cette transformation delà mélancolie en manie, par l’aggravation de la maladie due à Faction sympathique qu’exerce sur le cerveau la bile noire retenue dans l’estomac et les hypochondres. La mélancolie est commune aux deux sexes : elle attaque dans la vigueur de l’âge ; l’été et l’automne la produisent; elle se juge au printemps. Les symptômes de la mélancolie sont faciles à reconnaître : « La maladie commence souvent sans cause connue; les malades restent taciturnes, tristes, abattus, apathiques , et cela sans raison; ils sont d’un caractère difficile, entrent facilement en colère ; ils dorment mal, se réveillent en sursaut poursuivis par des songes effrayants, et leurs terreurs augmentent à mesure que la maladie fait des progrès. Ils sont changeants, inquiets, avares, dissimulés, ou tout à coup prodigues, généreux, de la plus grande libéralité, non par caractère, mais par mobilité d’esprit. Avec les progrès de la maladie ils deviennent tout à fait misanthropes , fuient la société, se plaignent de maux imaginaires , maudissent la vie et désirent la mort. Quelques-uns tombent dans une telle dégradation, qu’ils paraissent réduits à l’état de la brute. L’habitude du corps se détériore, le teint devient li-
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vide. Malgré leur voracité, les malades maigrissent, exténués par l’absence d’un sommeil réparateur. Le ventre est serré, et ne laisse échapper que des matières dures, rondes, noirâtres ; les urines sont également peu abondantes et âcres. Le pouls est petit, faible et languissant.
« La manie peut varier de mille manières , en apparence , mais c’est toujours la même maladie. Elle consiste dans l’aliénation continue de l’es prit, sans fièvre ; si la fièvre l’accompagne, ce n’est qu’accidentellement. Le vin et d’autres substances, la mandragore, la jusquiame, troublent la raison, occasionnent une espèce d’aliénation , mais qui est passagère ; au lieu que la manie est stable et permanente.
« La démence des vieillards, sans intermittence, incurable, consistant dans l’affaiblissement et la torpeur des sens et de l’esprit, est bien différente de la manie, qui est intermittente, curable, et qui consiste dans un excès d’activité et le trouble des fonctions. La cessation des accidents dans la manie n’est pas toujours sincère; souvent ils renaissent quand ils n’ont point disparu sous l’influence d’un traitement convenable ou d’une température et d’une saison favorables. Il a suffi d’une erreur de régime, d’un accès de colère, ou de toute autre cause excitante pour amener une rechute quand la guérison semblait assurée. Les personnes les plus sujettes à la manie sont, en général, irritables, violentes, actives, légères, gaies, enfantines; tandis
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que celles qui ont, au contraire, un tempérament opposé,un esprit pesant, le caractère sombre et apathique, qui apprennent difficilement et oublient promptement, sont plus disposées à la mélancolie. C’est dans l’âge où le sang et la chaleur abondent, dans la jeunesse et la virilité, que la manie éclate ; quand le tempérament est sec et bilieux, la mélancolie est plus à craindre. Les excès de table, de boisson, l’abus des plaisirs vénériens, les viFs désirs qu’ils peuvent provoquer, sont des causes fréquentes de la manie. Il en est de même de la suppression des évacuations habituelles, de celle des règles, de la sueur, etc.
« Parmi les maniaques, les uns sont gais ; ils rient, chantent, dansent jour et nuit, se montrent en public, et marchent la tête couronnée de fleurs comme s’ils revenaient vainqueurs des jeux; les autres, plongés dans un délire furieux, déchirent leurs vêtements, s’irritent de la moindre contrainte, sont disposés à tuer leurs surveillants et à porter leurs coups sur eux-mêmes. Les premiers ne font de mal à personne, tandis que l’approche des derniers est dangereuse. Chez quelques-uns de ceux qui ont reçu de l’instruction , les facultés acquièrent une telle activité , que les souvenirs qui n’étaient qu’imparfaits se réveillent avec la plus grande lucidité : ils parlent alors d’astronomie, de philosophie, sans paraître les avoir apprises; de poésie, comme s’ils étaient inspirés par les muses:
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tant il est vrai qu’une bonne éducation manifeste son influence jusque dans l’état de maladie.
« Des hommes grossiers et sans éducation peuvent, dans un accès de manie, porter des poids énormes; on en voit qui, sans apprentissage, se livrent à des travaux matériels, et deviennent d’excellents potiers, maçons, charpentiers. La folie roule d’autres fois sur certaines idées extravagantes qu’on ne peut détruire : l’un, croyant être une bouteille, craint à chaque instant d’être brisé par une chute ; l’autre, s’imaginant que son corps est d’argile, refuse de boire de peur de se ramollir.» Àrétée constata l’influence que certains lieux exercent sur l’état des malades. « Un charpentier, habile ouvrier, tant qu’il restait chez lui, mesurait très bien son bois, le taillait, l’aplanissait, l’assemblait parfaitement, traitait fort raisonnablement de ses ouvrages et de leur prix avec les architectes, enfin avait toute son intelligence tant qu’il restait sur le lieu et dans le cercle de ses occupations; mais s’il allait sur la place publique, au bain, ou partout ailleurs, il soupirait d’abord profondément en déposant ses instruments, puis, en sortant de chez lui, rapprochait ses épaules avec une sorte de frissonnement, et enfin commençait à déraisonner et même à éprouver les transports d’une agitation plus ou moins vive, quand il avait perdu de vue son atelier et ses ouvriers. S’il y retournait vivement, il revenait à lui avec la même prompti-
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tude; tant il y avait de connexion et de sorte de parenté entre l’esprit de cet homme et le lieu dans lequel il exerçait sa profession.
« Quand l’accès de manie commence, les malades deviennent tout à coup extrêmement sensibles , actifs, soupçonneux, irascibles, et de mauvaise humeur, sans motif, si le délire est triste ; gais et de bonne humeur, dans le cas contraire : la tête est douloureuse ou du moins très pesante; l’ouïe est extrêmement fine, mais l’intelligence fort lente. Quelques-uns ont des erreurs de sens : un bourdonnement continuel frappe leurs oreilles ; ils croient entendre un concert de flûtes. À mesure que la maladie fait des progrès, ils deviennent voraces, ont le ventre gonflé et ballonné après le repas. Cependant ils maigrissent moins que les aliénés mélancoliques, à moins de quelque inflammation dans les viscères qui occasionne un dégoût complet pour la nourriture, et empêche la digestion. Les yeux se creusent, le regard devient fixe. Des images bleuâtres ou noires, si la maladie tend à la mélancolie, rouges au contraire et de couleur pourpre, si elle tend à la fureur, semblent se présenter à la vue des malades. Quelques-uns voient comme une lumière vive, semblable à un éclair, et se croient menacés de la foudre,* d’autres ont les yeux rouges et comme pleins de sang. Au plus fort de l’accès, ils sont tourmentés des désirs vénériens les plus intenses, et ne craignent pas de satisfaire publiquement leurs besoins effrénés ; ils n’cnten-
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dent aucun avis, et s’irritent de la moindre observation , au point d’entrer même en fureur. Les uns courent avec une extrême vitesse sans savoir où ils vont, puis reviennent sur leurs pas; les autres suivent et accompagnent la première personne qu’ils rencontrent. D’autres poussent des cris de toutes leurs forces, et se plaignent qu’on veut les voler ou les égorger. Quelques-uns fuient dans la solitude et s’entretiennent avec eux-mêmes. Plus tard , à la fin de l’accès , les malades sont abattus, tristes, taciturnes; et le souvenir que conservent de leur misérable position quelques-uns d’entre eux les rend honteux et confus.
« Il y a encore une autre forme de la manie, dans laquelle les malades déchirent leurs propres membres, par esprit de religion et dans la pieuse pensée que les dieux exigent ce sacrifice. Ce genre de délire est la conséquence d’une conviction tellement profonde, que ceux qui en sont atteints se montrent gais, malgré les douleurs qu’ils se font, exempts de peine et comme en communication avec les divinités. Leur imagination est facilement excitée par la musique , par l’ivresse ou par les exhortations. Cette maladie est une espèce de fureur divine, ce qui n’empêche pas les malades d’être en général pâles, maigres et affaiblis par les blessures qu’ils se font. » (i)
(1) Arétée, De cousis et signis morb. diuturn., traduction française de Renaud. Paris, i838. Lir. Ier, chap, vi et vu ; chapitres traduits ega»
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Àrétée avait encore observé que l’épilepsie jette souvent les malades dans la folie 5 il plaçait le siège de la manie dans la tête et les hypochondres, et plus particulièrement dans ces derniers; il établissait comme symptôme différentiel de la frénésie et de l’aliénation mentale, que, dans cette dernière, les malades voient les choses comme elles sont et comme on doit les voir, et qu’ils se trompent en ce qu’ils raisonnent mal, et en jugent autrement que l’on doit en juger; tandis que, dans la frénésie, ils ne voient ni ne reconnaissent les choses qui sont devant leurs yeux.
Cette belle description de l’aliénation mentale, qui porte le cachet d’un observateur exact et profond^ laisse fortement regretter que l’ouvrage d’Àrétée ne nous soit parvenu que mutilé, et que la parlie qui comprenait le traitement de la folie soit perdue. Un fragment sur la curation de la mélancolie a seul échappé. Le médecin de Cappadoce recommande de ne saigner qu’avec réserve les mélancoliques ; cependant, s’il y a phélhore, la saignée pourra être répétée plusieurs fois, pourvu que ce ne soit pas le même jour. « On doit porter son attention sur l’état de l’estomac, qui est très souffrant dans la mélancolie; la présence de la bile dans cet organe nécessite l’administration de
lemenl par M. Trélat. Journal des progrès et inst. médicales, t. Y, page 164 à 169. Paris, *827.
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l’ellébore noir; après la purgation , le malade sera mis au bain. »
Ârétée recommande ensuite les applications locales, embrocations, cataplasmes sur la région abdominale. Des ventouses scarifiées sur l’épigastre, dans le dos, sont souvent plus utiles que la saignée générale. Comme la cause prochaine du délire est dans le cerveau, il faut d’autres fois raser la tête et appliquer les ventouses sur le cuir chevelu. On remplit les indications fournies par la suppression du flux menstruel ou hémorroïdal , en cherchant à les rétablir par des irritants portés sur les organes qui président à ces évacuations. Il signale la gravité des complications qui surviennent, les convulsions, la paralysie, d’autant plus incurables elles-mêmes, qu’elles tirent leur source de la mélancolie. Arétée conseille un régime substantiel, et, quand la maladie se montre rebelle, il envoie les malades aux eaux thermales : celles qui sont chargées de bitume, de soufre, d’alun et d’autres substances médicinales, sont préférables. Indépendemment de l’action des eaux, les distractions du voyage sont très favorables aux aliénés. Il préconise en outre les exercices gymnastiques, les promenades, les frictions (i).
Ce que l’injure du temps nous a ravi du trai-
(1) Arétée, De la cure des maladies chroniques , ch. v, Irad. de Renaud, 1. c.
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tement d’Arétée dans l’aliénation mentale, il l’a respecté pour l’ouvrage- d’un autre médecin, postérieur de près de deux siècles au praticien de la Cappadoce. Nous voulons parler de Cœlius Aurelianus, qui nous a transmis un tableau, sinon aussi brillant, peut-être plus complet que celui d’Arétée (i). Comme le livre de Cœlius nous est parvenu intact, nous pourrons y trouver l’indication entière des principes thérapeutiques auxquels était arrivée la science antique sur l’aliénation mentale.
Cœlius Aurelianus commence par établir nettement les caractères distinctifs de la folie et de la frénésie : « L’absence de fièvre constitue la première différence, ainsi qu’on Fa déjà avancé ; mais, comme il est vrai de dire que quelques maniaques ont de la fièvre, cette distinction est donc quelquefois insuffisante. Mais chez les frénétiques , la fièvre précède le délire; chez les aliénés, au contraire, c’est le trouble des facultés qui précède
(i) Cœlius Aurelianus a, comme il le dit lui-même, traduit en latin l’ouvrage de Soranus • mais on aurait tort de considérer son livre comme une simple traduction. Ce n’est que plus de cent ans après Soranus, que Cœlius Aurelianus a traduit l’ouvrage du médecin grec; la science, et surtout la pratique avaient dû faire quelques progrès dont le traducteur a enrichi son travail , ainsi qu’il résulte de la lecture même du livre. Du reste, l'œuvre de Soranus a péri , il est donc impossible de faire la part qui lui revient ; mais il serait injuste de ne pas faire partager à cet auteur la gloire que son œuvre a contribué à faire obtenir à Cœlius Au* relianus. Soranus e'crivait environ vingt an» après Arétée; il peut être considère', du point de vue de l’bistoire, comme ayant continué et étendu ses travaux.
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la fièvre. Comme cette succession peut ne pas être saisie à temps ou ne pas être racontée fidèlement, on a un autre signe qu’il ne faut pas négliger : dans la frénésie, le pouls est petit et fréquent; il est grand dans la manie. Si, ce qui est très rare, il conserve une petitesse et une concentration égales dans les deux affections, au moins ne voit-on jamais survenir chez les maniaques ni le crocidisme (mouvement par lequel le malade semble vouloir arracher les fils de sa couverture), ni la carphologie, qui consiste dans l’agitation des doigts comme pour saisir des corps voltigeant dans l’air ou en serrer d’autres qui seraient dans les mains. Ces signes sont caractéristiques de la frénésie, et s’ils surviennent chez des malades réputés maniaques, on ne doit pas hésiter à reconnaître que la frénésie a succédé «à la manie, de même que réciproquement on voit la manie succéder à la frénésie. » (i)
Le même auteur parle également, dans un chapitre à part (2), de l’incube, ce symptôme singulier qui complique souvent la mélancolie, et devient pour les démonomaniaques le sujet de si bizarres illusions.
(1) Cœlius Aurelianus , Acut. morborum , 1. I, c. v.Frag. trad, par M. Trelat, Rech. hist sur Valiên . ment , dans le Journal des progrès , t. V et VI, 1827.
(a) Cœlius Aurelianus , Chronic, morb.j Hr. I, ch. 111. Deincubonc, Lyon» 1567.
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Cœlius le rapporte à un sentiment d’oppression assez commun pendant le sommeil chez ceux qui ont Testomac chargé, et le donne comme étant souvent un symptôme avant-coureur de l’épilepsie. Il remarque que Soranus a parfaitement démontré, dans son livre des Causes des maladies , que l’incube n’était ni Cupidon, ni tout autre dieu ou demi-dieu; ce qui, en passant, nous met au courant des opinions ridicules qu’on s’était déjà formées sur la nature de ce phénomène. Les malades sentent comme un engourdissement, une pesanteur, qui les menacent de suffocation ; ils s’imaginent que quelqu’un vient se placer sur eux pour leur enlever la vie et les empêcher de crier. Aussi se précipitent-ils hors du lit, saisis de terreur, et en se plaignant d’une voix inarticulée. Quelques malades sont tellement effrayés, qu’ils croient voir ou entendre un spectre qui se jette sur eux et les sollicite aux jouissances des sens ; spectre qui s’échappe chaque fois qu’ils vont pour le saisir. Au réveil, le visage est couvert de sueur, les yeux sont remplis de larmes, et tous les autres organes sécréteurs sont également inondés d’une humidité abondante. La maladie n’est pas toujours sans danger. L’auteur latin rapporte, d’après Silimaque , le partisan des doctrines hippocratiques , que l’incube s était montré d’une manière contagieuse à Rome, et que beaucoup de personnes en moururent.
Cœlius Aurelianus ne nous a pas laissé sur la
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manie une description animée, vive et saisissante, comme celle d’Âretée. Néanmoins, après avoir énuméré les causes excitantes les plus fréquentes de la maladie , les excès de table , l’ivresse répétée , les veilles prolongées, l’amour, la colère, le chagrin, la crainte, la superstition, l’ambition, les blessures à la tête, l’usage de certaines substances médicamenteuses, la suppression des hémorroïdes, des règles , etc. ; après avoir signalé l’invasion tantôt brusque, tantôt lente de la manie, il expose les principaux symptômes. Il note la perte de la mémoire dans certains cas, il rapporte même une observation à l’appui, et n'oublie pas non plus le don de prophétie que l’on accordait à certains maniaques, mais sur la réalité duquel il paraît se montrer quelque peu incrédule. Il a bien observé la marche, tantôt continue, tantôt intermittente de la manie ; fait remarquer que dans l’intervalle des accès , des malades conservent le souvenir de l’agitation à laquelle ils se sont livrés , tandis que d’autres l’oublient complètement; enfin il décrit Tetat physique des maniaques pendant les accès.
Cœlius Àurelianus a donné aussi une description de la mélancolie (1), mais il ne dit rien de plus que ce que nous avons vu dans le tableau laissé par Arétée; il insiste particulièrement sur les symp-
(1) Cœlius Aurelianus, Chron. morb lib. I, ch, yi.
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tomes physiques, ceux surtout qui se montrent du côté des voies digestives.
Mais c’est dans l’exposition du traitement de la manie que Cœlius Aurelianus s’est particulière* ment étendu, et qu’il s’est montré parfait praticien. Fuen n’égale la supériorité avec laquelle ce sujet est traité. Je crois devoir le transcrire ici, dans son entier, telle que l’a donné M. Trelat (i). C’est certainement, pour le fond, l’un des plus beaux morceaux de la médecine antique.
« Les maniaques doivent être placés dans un lieu médiocrement clair, d’une température modérée , et dont la tranquillité ne soit troublée par aucun bruit. Aucune peinture n’ornera les murs de leur habitation : l’air y pénétrera par des ouvertures élevées. On les placera au rez-de-chaussée plutôt que dans les étages supérieurs, car la plupart sont disposés dans leurs accès à se précipiter. Leurs lits doivent être très solidement assujettis et opposés à l’entrée des chambres , afin que les malades ne voient pas les personnes qui entrent, et ne soient pas irrités par la variété des figures. S’ils sont dans une agitation telle qu’on ne puisse leur donner d’autre coucher que la paille, elle doit être bien choisie, préparée, dépouillée de tout ce qu’elle contient de dur, afin que son contact soit doux et inoffensif.
(i) Journal des progrès , etc,, t. Y. i8aÿ.
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« Si quelque partie du corps a souffert des mouvements du malade, il faut y faire des applications tièdes, en le contenant pendant ce temps par des tissus mous et d’une grande propreté , passés circulairement autour de la tête, des épaules et de la poitrine. Il faut employer des fomentations d’huile chaude mélangée, à cause de ses propriétés émollientes , à une légère décoction de fenugrec , ou de mauve, ou de graine de lin; on interdira les allées et venues fréquentes, principalement de la part des étrangers, et on recommandera rigoureusement aux surveillants de réprimer les écarts des malades, de telle sorte qu’ils ne les exaspèrent jamais par trop de vivacité, et qu’ils ne les mettent cependant pas dans le cas d’augmenter leurs excès par trop de condescendance; mais qu’au contraire ils leur laissent toujours voir que leurs fautes ont été reconnues, et usent tantôt avec eus d’une indulgence motivée, et tantôt d une répri-* mande peu amère, avec l’explication de l’avantage qu’il y aurait eu à mieux faire.
« S’ils s’agitent et se laissent difficilement contenir, ou sont irrités par la solitude, il faut recourir à un certain nombre de surveillants, et leur ordonner de se rendre maîtres des malades, poor ainsi dire, sans qu’ils s'en aperçoivent, en s’approchant d’eux comme pour leur faire des frictions, afin de ne jamais les provoquer. Si la vue des hommes les irrite, et seulement dans des cas très rares, on emploiera les ligatures, mais avec les
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plus grandes précautions , sans aucune secousse, en recouvrant attentivement toutes les articulations , et avec le soin cle ne se servir que de liens d’une texture molle et délicate, car les moyens de répression, employés sans ménagement , augmentent et même font naître la fureur au lieu de l’apaiser. S’ils ont de la crainte et du respect pour une personne , il ne faut pas quails la voient souvent : les fréquentes entrevues compromettent un pareil ascendant. Mais, en cas d’utilité, et lorsqu’ils résistent aux volontés de ceux qui les entourent, il faut recourir à cette autorité de la crainte ou du respect. Si on remarque que la lumière les excite, il faut tâcher d’en priver leurs yeux sans soustraire le reste de leur corps à son action. Il convient d’user d’abord de l’abstinence, et de recourir à la saignée si les forces le permettent. S’il ne se présente aucune contre-indication, elle doit être répétée de temps en temps. L’un des meilleurs moyens d’appréciation du degré de force se tire de l’état du pouls : il faut bien faire attention s’il est fort ou faible.
* «On ne doit commencer à donner des aliments qu’avec les plus grandes précautions, et n’en permettre, lorsque le temps sera venu, que de légers, ténus, d’une très facile digestion , comme du pain bouilli ou un léger potage de farine d’épeautre, ou toute autre préparation analogue. Le malade doit être nourri de cette manière tous les deux jours, pendant le déclin de l’affection. Il ne faut pas
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négliger de lui donner des lavements, si ses évacuations ne sont pas régulières ; dans un grand nombre de cas, le ventre doit être couvert de cataplasmes émollients qui descendent jusqu’au pubis et à la région de la vessie, afin qu’aucun organe n’éprouve la moindre gêne , s’il est possible , car, pour peu qu’il y en ait, elle ne manque pas, dans un pareil état, de se faire sentir à la tête. On doit observer avec grand soin la forme du délire, et recourir à l’influence salutaire des impressions morales, des idées gaies, des nouvelles capables de donner quelque relâche à Fesprit,
« Si la maladie demeure stationnaire, la tête doit être rasée. On applique et on promène des ventouses scarifiées, d’abord à la poitrine, entre les épaules, car les régions supérieures ont d’étroites connexions avec la tête; puis à l’occiput , au vertex et aux tempes. Mais ces applications à la tête ne doivent être ni trop rapprochées, ni trop largement faites , car leur trop vive excitation, au lieu de n’agir que sur les téguments, appellerait le sang des autres parties du corps sur celle qui est déjà malade, et augmenterait conséquemment l’aliénation. Les sangsues pourront être aussi apposées au front et aux tempes , en ayant soin de favoriser ensuite l’écoulement du sang par des cataplasmes de pain ou de toute autre substance adoucissante, ou par des éponges imbibées d’eau chaude. Si les symptômes persistent, on remettra ce même moyen en usage, le
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second ou le troisième jour, et plusieurs fois au besoin. Si les régions couvertes de ventouses et les piqûres de sangsues sont douloureuses, on les humectera, soit avec de l’huile, soit avec une décoction d’eau de mauve, ou on y fera des onctions de cérat.
« S’il survient des veilles fatigantes, il faut recourir à la gestation sur un lit suspendu ou sur une chaise à porteurs, ou même sur les mains enlacées. On peut mettre aussi en usage le bruit de la chute continuelle d’un filet d’eau d’une certaine hauteur ; ce son monotone endort souvent les malades. L’application d’éponges chaudes sur les paupières relâche les duretés dont elles deviennent le siège à la suite d une longue privation de sommeil, et étend peut-être son action émolliente jusqu’aux membranes cérébrales.
« Lorsque l’accès décline , que le délire se dissipe et que le sommeil reparaît, il faut donner des aliments plus variés, médiocrement réparateurs. Quand les malades ont repris des forces, il faut les obliger à la promenade et aux exercices du corps, toujours utiles pour la conservation de la santé, mais bienfaisants surtout en pareille situation. Il faut aussi les engager à exercer leur voix : on leur fera lire des écrits contenant quelques fautes, ce qui offrira en même temps l’avantage d’exercer leur esprit à la constatation des imperfections de style qu’ils ont sous les yeux. Les lectures qu’on leur permettra seront tou-
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jouis simples, et d’une intelligence facile. On conversera avec eux, on leur fera beaucoup de questions, sans cependant les fatiguer jamais • car cette sorte de travail et celui d’une lecture assidue causent une aussi grande lassitude que les mouvements immodérés du corps. On aura recours, après la lecture, aux jeux de la scène, dont la récréation dissipera une tristesse prête à se faire ressentir, ou des craintes frivoles sur le point de se réveiller.
« A une époque plus avancée du traitement, on occupera les malades de méditations et de discussions plus graves , pour rendre à leur esprit toute sa capacité, mais avec la précaution que le début des sujets traités soit sans chaleur , que la narration, au contraire, et la démonstration soient claires, complètes, sollicitent un débit animé, et que l’épilogue soit bref et négligé. Il ne doit se trouver parmi les auditeurs que des personnes de la connaissance des malades, qui donnent de temps à autre quelque relâche à l’esprit de l'orateur par leurs approbations bienveillantes. Après cet exercice, on s'empressera de les conduire à la promenade, ou de leur faire des frictions sur le corps.
« Quant à ceux qui sont illettrés, on ne traitera avec eux que des questions de leur état. On parlera au laboureur de la culture des champs , au marin de la navigation. Si on a affaire à un homme ignorant de tout, on ne lui présentera que des sujets
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très généraux ou des séries de nombres. On peut , en effet, trouver des aliments convenables à tout genre d’esprit, mais il s’agit surtout de flatter agréablement celui qu’on traite.
« La nourriture doit devenir , ainsi qu’on l’a dit, de plus en plus substantielle. Après avoir donné des légumes, des herbages, on peut arriver aux poissons, à la cervelle de différents animaux, qui est un aliment de très facile digestion, puis aux petits oiseaux. On n’accordera que plus tard les oiseaux plus volumineux , les grives , les jeunes pigeons, et on sera encore beaucoup plus réservé à l’égard du lièvre et du chevreuil. On permettra un peu de vin faible et léger, d'abord tous les cinq jours, puis quatre, trois, deux, jusqu’à ce qu’on soit arrivé ainsi par degrés à pouvoir en donner chaque jour.
« Lorsque le malade n’éprouvera plus aucun symptôme et sera devenu moins impressionnable, le changement d’air lui sera d’un grand avantage. Les voyages de terre et de mer, les distractions de toute espèce , les récréations d’esprit , les conversations agréables, affectueuses, produiront un excellent effet; car l’ennui et les passions tristes reprennent facilement les personnes qu’ils ont affectées : et si des hommes sains et bien portants peuvent tomber tout à coup dans différents états morbides sous l’influence du chagrin, ces effets sont bien plus à craindre pour ceux qui sont à peine guéris, et qui se trouvent pour ainsi dire
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encore dans l’atmosphère de leur maladie. On pourra permettre au convalescent, s’il le désire, d’aller entendre les leçons des philosophes : elles dissipent souvent la tristesse, la crainte, les emportements , et peuvent ainsi contribuer puissamment au rétablissement de la santé. »
Cœlius Aurelianus combat les conseils de quelques-uns de ses devanciers et de ses contemporains. «Ils prescrivent, dit-il, deles placer, dans tous les cas, dans l’obscurité, sans examiner si fréquemment l’absence de la lumière ne les irrite pas, sans s’assurer si cette condition ne peut souvent contribuer à embarrasser la tête plus qu’elle ne l’est. Ils conseillent aussi une abstinence immodérée , sans aucune exception , oubliant que c’est un moyen sûr de jeter quelquefois le malade dans une faiblesse mortelle, et de le soustraire à l’action des moyens qui pourraient être mis en usage s’il était moins épuisé. Ils semblent plutôt délirer eux-mêmes qu’être disposés à guérir leurs malades, lorsqu’ils les comparent à des bêtes féroces qu’on adoucit par 3a privation des aliments et par les tourments de la soif. Séduits sans doute encore par la même erreur, ils veulent qu’on les enchaîne cruellement, sans penser que leurs membres peuvent être meurtris ou fracassés, et qu’il est plus convenable et plus facile de les contenir par la main des hommes que par le poids souvent inutile des fers. Ils vont jusqu’à conseiller les violences corporelles, le fouet, comme pour forcer le retour de leur raison par une
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pareille provocation : traitement déplorable qui ne fait qu’aggraver leur état, ensanglanter leurs membres, et leur offrir le triste spectacle de leurs douleurs au moment où ils reprennent l’usage de leur intelligence. Ils veulent qu’on les endorme par l’action des médicaments, du pavot, et provoquent un assoupissement, une torpeur morbide , au lieu d’un bon sommeil. Ils frictionnent la tête avec de Thuile de rose, du serpolet ou du castoreum, et excitent ainsi des organes qui ont besoin de relâchement. Ils font un usage peu judicieux de l’application du froid, ignorant combien cette action thérapeutique est souvent excitante. Ils recourent avec aussi peu de mesure aux lavements irritants, et ne retirent souvent de ces injections plus ou moins âcres d’autres résultats que la dyssenterie.
« Ils conseillent l’ivresse , comme si la manie n’était pas fréquemment causée par les excès de vin. Ils usent sans discernement de l’excitation de la musique, qui peut produire de bons effets lorsqu’on en fait une juste application, et faire au contraire beaucoup de mal dans un grand nombre de cas. On a dit que le rhythme phrygien, plein de douceur et de vivacité à la fois, convenait assez à ceux qui sont tour à tour accablés de chagrin et transportés de fureur, et le dorien belliqueux à ceux qui se livrent à des niaiseries et à des éclats de rire puérils : mais il arrive souvent que de pareils accords déterminent chez les maladesjune agitation furieuse ; ce qui fait dire qu’ils sont possédés
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de l’esprit divin» On a conseillé aussi de tâcher de rendre les aliénés accessibles à l'amour ; mais cette passion est souvent la cause de leur maladie : il est absurde de penser que l’amour, qui est souvent une fureur, puisse réprimer une agitation furieuse. »
Ce morceau renferme, comme on le voit, les plus sages conseils. Avec quelle saine raison, avec quelle humanité, l’auteur s’élève contre la méthode barbare, probablement déjà vulgaire de son temps, de tenir les aliénés dans une contrainte cruelle, chargés de chaînes, en butte à des violences corporelles de toutes sortes, même au fouet! « Ils délirent eux-mêmes, dit-il , ceux qui, comparant les malades à des bêtes féroces qu’on adoucit par la privation des aliments, ou par la soif, espèrent guérir les aliénés par cesmêmesmoyens. » Etquand on réfléchit que , pendant seize siècles encore , malgré les chaleureuses protestations de Cœlius Aurelianus, les malheureux aliénés resteront victimes des préjugés et de l’ignorance des médecins ; que pendant seize siècles ils devront, au fond de loges sales et humides, les membres meurtris par le poids des fers, subir les indignes traitements contre lesquels s’élevait le sage médecin de Sicca , Fame est attristée, et du sort des infortunés malades, et de l’aveuglement des hommes qui, pendant si longtemps, restèrent sourds aux conseils de la raison et de l’expérience. Un médecin moderne, Fodéré, dans son Traité dit délire , croit devoir
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s’étendre sur les préceptes donnés par Cœlius Aurelianns dans le traitement delà folie, « quand ce ne serait, écrit-il ^ que par reconnaissance pour le soulagement que j’ai procuré à plusieurs malades en suivant ses conseils. » (i)
La description de l’aliénation mentale par Arétée et le traitement de cette maladie par Cœlius An relia nus , sont bien certainement le dernier mot de l'ancienne médecine sur les affections de l’esprit. Galien, qui résuma dans un vaste système tout l’ensemble des connaissances médicales, ne s’occupa point d’une manière spéciale de la folie et n’ajouta rien aux observations faites par ses prédécesseurs ; mais, s’appropriant les travaux de ses devanciers, il chercha à les rattacher à ses théories sur la qualité des humeurs. Suivant lui, le transport de la pituite dans la substance cérébrale détermine la mélancolie ; quand c’est la bile noire qui abonde dans la tête, elle donne lieu à la fureur, au délire maniaque, compliqué ou non de fièvre(a). Les beaux travaux anatomiques de Galien sur le système nerveux auraient pu néanmoins exercer, bien que d’une manière indirecte, la plus heureuse influence sur les progrès de la pathologie mentale; mais les successeurs de Galien s’attachèrent malheureusement de préférence à ses vues
( 1) Fodéré . Traité du délire , t. I. Paris , 1817.
(2) De locis afftcüs , 1. Ill , ch. 111. In epitome Galeni operum } in quatuor parles digesta ,• auctore Lacuna. Lyon, i6{3.
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théoriques, et négligèrent les faits pratiques contenus dans ses livres. Pendant quatorze siècles, le galénisme , c’est-à-dire le code systématique dans lequel le médecin de Perga me avait renfermé la science des maladies, pesa sur les espritsjj, sans que nul n’osât s’élever contre un seul de ses dogmes. tNous verrons bientôt que c’est en quelque sorte d’hier que l’étude de l’aliénation mentale, ramenée dans la voie tracée par Arétée et Cœlius Âurelianus , a été reprise , et que les successeurs immédiats de ces deux médecins sont, sous le point de vue des progrès de la science , malgré le nombre de siècles qui les séparent, Pinel et M. Esquirol.
A côté des travaux des médecins de l’antiquité, d’Hippocrate, de Celse , d’Ârétée et de Cœlius Aurelianus , pour ne parler que de ceux qui ont eu une véritable influence sur l’étude de l’aliénation mentale, les discussions philosophiques avaient embrassé, quoique d’une manière indirecte, le même sujet. Platon , antérieur ou tout au moins contemporain d’Hippocrate, admettait une fureur ou manie divine. Suivant lui, l’ame concupiscide , ou plutôt cette partie de Fame qu’il faisait siéger dans les intestins, et surtout dans le foie, pouvait dans certaines conditions, dans le sommeil, dans l’aliénation mentale, avoir connaissance des choses futures (i). Cette opinion de
(i) Platon, « Quod autem dementiæ humanæ Deus divinandi vim
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Platon sur la faculté prophétique ou divinatoire de certains aliénés , paraît avoir été partagée également par Aristote, qui supposait quelque chose d’analogue chez ces malades; seulement ce dernier n’a pas recours, comme le premier, à l’intervention d’un agent spirituel; pour lui le phénomène dépend de la maladie ; et l’explication purement physiologique donnée par lui de l’affection mentale et meme de l’exaltation des sybilles, laissent préj uger le cas qu’il faisait de la divination . D’après Aristote (i) , ceux chez qui surabonde la bile noire et froide, sont bornés et engourdis; ceux au contraire chez qui l’humeur mélancolique est chaude et provient de la présence d’une bile brûlée, se montrent agiles, spirituels, passionnés, enclins à toute espèce d’effervescence et de désirs ; quelquesuns meme sont très communicatifs ( loquaciores ). Et quandla chaleur est voisine des parties où siègent les facultés morales, on voit survenir les maladies mentales (la folie), ou cette exaltation instinctive propre aux sybilles , aux bacchantes, et à tous ceux qu’on croit inspirés du souffle divin; exaltation qui , lorsqu’on ne peut la rapporter à une action maladive, dépend d’un tempérament particulier.
dederit, illud argumente esse nobis potest, quod nemo dum sanæ mentis est divinum et verum vaticinium ullum assequitur; sed cum vel somno prudentiæ vis propedita est, vel oppressa morbo, vel divino aliquo raptu è suo statu dimota , fieri divinatio solet. » Timoeus , edit. Henrici Slephani , cum interpret. Marsili Ficini , vol. IX. Deux-Ponls. (i) Aristote, Probhm . 3o. Opera , t. II. Paris, 1619.
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Aristote rappelle F observation d’un poète syracusain, de Marascos, qui excellait dans ses compositions quand il était dans un accès de manie (t), et dont les compositions étaient de la dernière médiocrité, une fois le paroxysme passé (2). La divination chez les maniaques était admise par les stoïciens. Suivant eux, à quoi servirait aux hommes la divinité, si elle ne leur révélait l’avenir? Voici ce que Cicéron , dans son traité De la divination , fait dire à son frère Quintus : « Il est donc des hommes dont Fame, dédaignant le corps, s’envole et s’élance au dehors; enflammée, poussée par je ne sais quelle ardeur, elle voit clairement ce qu’ils nous annoncent dans leur vaticination. Or ces âmes qui ne tiennent pas au corps s’enflamment par beaucoup de moyens : il en est qui s’inspirent du son de la voix et du mode phrygien , d’autres qui s’émeuvent à la vue des bosquets , des forêts, des fleuves, des mers; emportées par une sorte de fureur, elles prédisent de loin l’avenir. » (3) Mais Cicéron combat et repousse toute espèce de divination, la divination naturelle comme la divination artificielle. Pour ne parler que de la première : «Quelle est donc, s’écrie-t-il, l’autorité de cette fureur que vous appelez divine ?
(1) Dum me,nte alienelur , Aristote, Id., t. II.
(2) Aristote , /. c.
(3) Cicéron, De la divination , liv. I, s. 5 o, trad, de M. de Golbcry , édit. Panckoucke. Paris, 1837.
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Quoi! ce que ne voit pas le sage, l’insensé le verra! et celui qui a perdu le sens humain sera doué de celui des dieux ! (i) »
La philosophie avait donc enfin fait justice de l’une des conceptions les plus étranges qui aient régné dans le monde, et que l’autorité des philo— losophes, il faut bien le dire, avait d’abord confirmée. Au temps de Cicéron, l’oracle de Delphes avait perdu son crédit :« Rien n’était tombé si bas», écrit en propres mots l’orateur latin (2). Les idées chrétiennes, en se propageant, allaient achever de détruire entièrement les opinions populaires rela-» tives à ces sortes de prodiges.
À côté du double mouvement scientifique et philosophique., une transformation complète se faisait dans les croyances, les idées morales, et par suite dans les mœurs et les préjugés de la société. Le christianisme consacra les opinions platoniciennes relatives aux démons et aux anges, et les propagea dans l’esprit des peuples. Le bon et le mauvais principe , Dieu et le diable, remplacèrent toute l'ancienne mythologie : au sensualisme de la religion grecque et romaine, succédèrent les principes austères de la religion chrétienne; l’austérité de ces principes fut encore exagérée par l’ardente imagination des premiers néophytes.
(1) Cicéron , De divinaüone , lib. Il, s. 54 , édit. cil.
(2) « Jam ut nihil possit esse contemtius. » Cicero, De divinatione , lib. II, s. 58, édit. cit.
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La doctrine de l’expiation enseignée par l’évangile, la lutte des mauvaises passions contre le devoir, de la chair contre l’esprit, personnifiée dans une espèce de combat entre le bon et le mauvais principe , donnent naissance à des pratiques religieuses dont l’âpre rigorisme fut porté jusqu’à l’extravagance. Le jeune, les macérations, des privations de toutes sortes, étaient les moyens à l’aide desquels on espérait obtenir les hautes faveurs de la divinité et prévenir les appétits charnels, que réveillait néanmoins toujours l’astucieuse malice du démon dans des organisations physiques rendues par l’abstinence plus irritables encore. Il suffît de jeter les yeux sur la vie de quelques pieux personnages admis par l'église au rang de ses élus, pour retrouver la double influence des opinions générales, et de l’atteinte portée aux lois de notre nature organique, sur la production et la forme des illusions de l’esprit. La vie de saint Antoine, de ce pieux solitaire, qui vécutjusqu’àl age de cent-cinq ans, qui passa plus de quatre-vingts ans dans le désert, va nous montrer un exemple frappant de l’action que les circonstances dont nous parlons exerçaient sur les imaginations dans les premiers siècles de notre ère. Je l’ai extraite textuellement, mais en l’abrégeant, des pries des saints pères des déserts , écrites par des pères de l’église, et traduites par Arnauld d’Andilly.
« Saint Antoine , né en Egypte de parents riches et nobles, élevé dans la maison paternelle,
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ne voulut point être instruit aux lettres de peur que cela ne rengageât d’avoir communication avec les autres enfants. A l’église, il ne s’amusait point à badiner comme les autres jeunes gens de son âge ; il était très obéissant, et ne cherchait point les plaisirs. Resté orphelin à dix-huit ans, il distribua tout ce qu’il possédait, donna son argent aux pauvres , et embrassa la vie solitaire. Fortifiant son esprit de telle sorte, dans le dessein de servir Dieu, qu’il ne se souvenait plus ni de ses parents, ni de ses alliés 5 il ne pensait qu’à acquérir la perfection de la vie qu’il voulait mener. Il priait très souvent.
« Mais le diable, ne pouvant souffrir de voir une personne de cet âge se porter avec tant d’ardeur dans un tel dessein, résolut d’user contre lui de tous les efforts qui seraient en sa puissance. La première tentation qu’il employa fut de lui remettre sous les yeux tous les biens qu’il avait quittés , et pour tâcher de le détourner de la sainte résolution qu’il avait prise, il éleva dans son esprit comme une poussière et un nuage épais de diverses pensées.
« Le démon, voyant ses attaques échouer et An* toine lui opposer une foi inébranlable, eut recours aux premières embûches qu’il emploie d’ordinaire contre les jeunes gens. Il s’en servit pour l’attaquer, le troublant la nuit, et le tourmentant le jour, de telle sorte que ceux qui se trouvaient présents voyaient le combat qui se passait entre eux»
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(( Le démon présentait à son esprit des pensées d’impureté, mais Antoine le repoussait par ses prières : le démon chatouillait ses sens, mais Antoine, rougissant de honte, comme s’il y eût eu de sa faute, fortifiait son corps par la foi, par l’oraison et par les veilles. Le démon , se voyant ainsi surmonté, prit de nuit la figure d’une femme, et en imita toutes les actions, afin de le tromper; mais Antoine éteignit les charbons dont il voulait par cette tromperie embraser son cœur. Le démon lui remit encore devant les yeux les douceurs de la volupté; mais Antoine, comme entrant en colère et s’en affligeant, se représente les gehennes éternelles dont les impudiques sont menacés.
« Le dragon infernal vit qu’il ne pouvait en cette manière surmonter Antoine; alors, en grinçant les dents et tout transporté de fureur, il se présenta à lui sous la figure d’un enfant aussi noir qu’est son esprit, et comme se confessant vaincu, il ne V aborda plus avec de simples raisonnements ; mais y prenant une voix humaine , lui dit : J’en ai trompé plusieurs, etc. Antoine lui demanda: Qui es-tu, qui me parles de la sorte? Il répondit d’une voix lamentable : Je me nomme l’esprit de fornication, et c’est moi qui chatouille les sens des jeunes gens, etc. Antoine, prenant de nouvelles forces, lui dit : Tu es bien méprisable, puisque tu as l’esprit si noir, et la faiblesse d’un enfant; ainsi je ne te crains plus, « car le Seigneur estma force, et je mépriserai tous mes ennemis. » L’esprit de
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ténèbres, étonné par ces paroles, s’enfuit à l’instant, et craignait après de l’approcher (i).
« Après ces tentations, saint Antoine augmente ses austérités. Ayant appris de l’écriture que le démon a différents moyens de dresser des embûches, il travaille avec plus de soin que jamais à s’avancer dans la perfection de la vie solitaire. Il mata son corps de plus en plus, et le réduisit en servitude. Ses austérités lui semblaient douces. Ses veilles étaient telles, que souvent il passait la nuit entière sans fermer l’œil, et cela non pas une seule fois, mais si souvent, que c’était chose admirable. Il ne mangeait jamais qu’une seule fois le jour, après que le soleil était couché, ou de deux jours en deux jours, et souvent il passait trois jours entiers sans manger. Il n’avait pour toute nourriture que du pain et du sel, et pour breuvage que de l’eau. Couvert d’un cilice, il couchait sur le jonc, et plus souvent sur la terre nue (2).
« Saint-Antoine prie un ami de lui apporter chaque jour du pain, et va se renfermer dans un sépulcre, dont il a soin de fermer sur lui toutes les entrées. Le diable vint la nuit, avec une grande troupe de ses compagnons, et battit Antoine de telle sorte , qu’il le laissa par terre tout couvert de plaies et sans pouvoir proférer une seule parole, à cause de l’excès des douleurs qu’il ressentait, et
(1) Vie de saint Antoine , chap. m.
^2) Id ,, chap, 2Y .
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qu’il assurait depuis avoir été telles, qu’elles ne peuvent être égalées par tous les tourments que les hommes nous sauraient faire endurer (i).
« Sonami vint le lendemain pour lui apporter du pain, et l’ayant trouvé étendu par terre comme mort, il le porta sur ses épaules dans l’église du bourg, où tous les assistants le considérèrent comme mort. Vers minuit, Antoine revint à lui, pria son ami de le reporter dans le sépulcre où il l’avait pris. Il s’y renferma de nouveau, en criant au démon : « Me voici ; Antoine n’appréhende pas les maux que vous lui pouvez faire. » Mais le démon, après avoir rassemblé sa troupe infernale, excita un si grand bruit, que la demeure d’Antoine en fut ébranlée 5 et les quatre murailles de sa cellule étant entr’ouvertes , les démons y entrèrent en foule , et prenant la forme de bêtes farouches et de serpents, emplirent incontinent ce lieu de diverses figures de lions, d’ours, de léopards, de taureaux, de loups, d’aspics, de scorpions et d’autres serpents, chacun desquels jetait des cris conformes à sa nature : les lions rugissaient comme le voulant dévorer, les taureaux semblaient être prêts à le percer de leurs cornes, et les loups à se jeter sur lui avec furie 5 les serpents , se traînant contre terre, s’élançaient vers lui, et il n’y avait un seul de ces animaux dont le regard ne fût
(1) Ici, ch, v.
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aussi cruel que farouche, et dont le sifflement ou les cris ne fussent horribles à entendre.
« Antoine étant ainsi accablé par eux et percé de coups , sentait bien augmenter en son corps le nombre de ses blessures; mais son esprit, incapable d’étonnement, résistait à tous ces efforts; et, bien que ses gémissements témoignassent l’excessive douleur que son corps ressentait de tant de plaies, son esprit demeurait toujours le même. Il disait aux démons, comme en se moquant d eux : « Si vous aviez quelque force, » etc., etc. Mais Antoine ne fut point abandonné du ciel dans un si grand combat. En levant les yeux , il vit le comble du bâtiment s’entr’ouvrir, et un rayon resplendissant dissiper les ténèbres et l’environner de lumière. Soudain tous les démons disparurent, toutes les douleurs cessèrent , et le bâtiment fut rétabli en son premier état. Antoine adressa aussitôt une prière à la lumière divine; alors il ouït une voix qui lui répondit : « Antoine j’étais ici , mais je voulais être spectateur de ton combat; maintenant que je vois que tu as résisté courageusement, je t’assisterai toujours et rendrai ton nom célèbre par toute la terre . »
« Antoine était alors âgé de 35 ans.
« Ayant plus d’ardeur que jamais à s’avancer dans la piété, il partit pour aller seul sur la montagne, dans le désert. Pour l’en empêcher, le diable jette sur son chemin un grand plat d’argent. Antoine reconnaît la fourberie du démon : « Garde ton
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argent,lui dit-il, et qu’il périsse avec toi. » Aussitôt le plat s’évanouit comme la fumée (i).
« Plus loin Antoine aperçut, non plus par illusion, comme auparavant, mais bien réellement , une grande masse d’or; il assurait bien depuis que cet or éi ait véritable. Il passa par-dessus, comme il aurait passé par-dessus un feu, et quitta ce lieu pour n’y revenir jamais. Antoine persiste clans sa résolution; il trouve un château abandonné, y entre et s'y renferme. A son approche, les serpents qui l’encombraient s’enfuirent. Le saint vécut longtemps dans cette demeure, recevant tous les six mois sa provision de pain, qu’on lui îetait par-dessus le toit. Ses amis qui venaient pour le visiter, ne pouvaient obtenir de pénétrer dans sa demeure. Du dehors ils entendaient comme des troupes de gens qui murmuraient, qui faisaient là un grand bruit, et qui criaient d’une voix lamentable: « Retire-toi d'un lieu quinousappartient ? qu’as-tu à faire dans le désert? » Comme on n’apercevait rien dans l’intérieur, ou jugea que c’était des démons. On appela Antoine, qui parut, ne montrant aucune émotion, et paraissant plein de mépris pour ceux qui cherchaient à l’effrayer (2).
« Après vingt années passées dans ce château, Antoine en sortit, et fit un long discours à ses
(1) Id chap. vi.
(2) ld.7 chap. vi.
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disciples (i). Dans ce discours, Antoine raconte que les dénions s’efforcent de jeter la terreur dans notre esprit par des fantômes qu’ils nous font voir, en se transformant et prenant des figures de femmes, de bêtes farouches, de serpents, de géants et d’une grande troupe de soldats (2). Il ajoute que les diables se vantent d’avoir la science de prédire ; qu’ils se font voir d’une grandeur si prodigieuse, qu’ils touchent de leur tête le haut du toit, et sont d’une grosseur excessive; qu’ils amènent parfois leur malheureux prince, qui paraît souvent en la même sorte que Dieu le dépeignait à Job. « Ses yeux sont étincelants comme l’étoile du jour, ii sort de sa bouche des flambeaux ardents et des tourbillons de flammes, et les narines jettent une fumée aussi épaisse que serait celle d’une fournaise. » Antoine rappelle tous les discours que tiennent les diables , leur artifice cà se transfigurer en diverses manières, ce qui fait que sans les voir on les entend souvent chanter les psaumes, ou alléguer des passages de l’écriture; souvent aussi ils répètent comme un écho nos dernières paroles, nous réveillent la nuit, quand nous dormons, pour nous avertir de prier, recommençant cela tant de fois, qu’à peine nous permettent-ils de prendre un peu de repos. Quelquefois , ils paraissent sous les habits d’un solitaire, et tiennent des discours
(1) Ll. j chap. vin.
^2) chap. ix.
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de piété pour mieux tromper par les fausses apparences*
« Il n’y a rien que les démons ne fassent pour tromper les simples : ils excitent de grands bruits, ils éclatent de rire, ils sifflent, et si on ne s’arrête pas à tout cela, ils pleurent et se plaignent, comme se reconnaissant vaincus.
« Le moyen de les chasser est de se mettre en oraison, et s’ils résistent avec impudence , en sautant et en se présentant à vous en plusieurs formes différentes (i), ne vous en étonnez pas, et n’ayez aucune créance en eux comme si c’étaient de bons anges.
«Or, il est facile de discerner les uns d’avec les autres, car la vue des bons anges n’apporte aucun trouble : ils ne contestent ni ne crient, et on n’entend point leurs voix ; mais leur présence est si douce et si tranquille, qu’elle remplit soudain Fame de joie. Ils illuminent de telle sorte ceux à qui ils apparaissent, qu’ils peuvent sans peine considérer ces bienheureux esprits ; et leur donnent un tel amour pour les choses divines et futures , qu’ils voudraient s’unir entièrement à eux , et souhaiteraient de les pouvoir suivre dans le ciel ; et, comme il y a des hommes qui appréhendent même la vue des bons anges, leur charité est telle, qu’ils les délivrent aussitôt de cette crainte, comme Gabriel délivra Zacharie.
(i) Id., chap, xii , pag. 61 .
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«Âti contraire, la surprise et l’aspect des ma avais anges remplit, l’esprit de trouble. Ils viennent avec bruit et avec cris, ce qui jette la crainte dans Fame, remplit les pensées de confusion et de trouble, abat le visage de tristesse, donne du dégoût pour la vie monastique , porte l’esprit dans le découragement, dans la tristesse, dans la crainte de la mort, lui fait désirer les choses mauvaises, mépriser les vertus, etc. (i).
« Antoine termine son discours en ayant soin de faire en sorte de ne pas laisser croire qu’il parle de choses qui lui sont seulement venues à l’esprit, mais de choses étant véritables, qu’il connaît par expérience* «Dieu, dit-il, connaît à cet égard ma sincérité.
« Combien de fois les démons, me disant que j’étais un saint, les ai-je maudit au nom du Seigneur! Combien de fois, me prédisant le débordement du Nil,] eur ai-je répondu : « De quoi vous mêlezvous ? » Quelquefois, venant avec menaces, ils ni environnaient de tous côtés , comme des troupes de soldats armés, tant de pied que de cheval; et quelquefois ils remplissaient de serpents et de bêtes sauvages les lieux que j’habitais (2).
« Une autre fois, m’abordant de nuit avec une grande lumière qui n’était que feinte, ils me dirent: «Nous venons, Antoine, pour t’éclairer.» Quelques
(1) Id., chap, xi 1.
(2) Id., chap, xiii.
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mois après, ils vinrent en chantant des psaumes et parlant de l’Ecriture sainte. Une autre fois iis ébranlèrent tout mon monastère. Us revinrent à quelque temps de là, en battant des mains, en sifflant et en sautant. Un jour, le démon m’apparut d’une grandeur démesurée, et eut l’impudence de me dire : «Je suis la force et la providence de Dieu. » Alors je lui crachai au visage, et m’efforçant de le frapper, il sembla que j’en étais venu à bout; ce grand fantôme et sa suite de démons, s’estant esvanouis aussitôt (i). »
Est-il besoin d’analyser cette observation ? qui n’y reconnaît les illusions d’une imagination exaltée, donnant un corps à la foule des conceptions qu^enfantaient les facultés intellectuelles uniquement concentrées dansla prière? Toutes lespensées, toutes les passions, tous les sentiments, jusqu’aux besoins physiquesqui viennent interrompre les méditations du pieux solitaire , sont autant d’embûches dressées par le diable en personne. Antoine le voit, l’entend, converse avec lui, le chasse par la prière ; Antoine même est battu , blessé par l’ange des ténèbres; tout ce qui environne le pauvre reclus lui représente autant de démons venus pour le tourmenter. Mais il n’est aucun deces faits que nous n’observions chaque jour, aucune de ces hallucinations, de ces illusions, qui n’en imposent à l’esprit. Dans la note ajoutée dans cet ouvrage, au
(i) Id.j chap. xm.
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chapitre des symptômes (i),j’ai rapporté l’observation de malades qui voient, entendent, conversent avec des êtres surnaturels, avec des personnes absentes ; d’antres qui se plaignent d’avoir été attaqués la nuit par des esprits, par des ennemis, et montrent le matin les blessures qu’ils ont reçues. Dans les observations de M . Ellis, on voit les malades discuter, se battre la nuit avec des sorcières, et prétendre avoir été pincés, piqués et frappés par elles (2).
Quelle différence entre les illusions et les craintes enfantées par l’imagination exaltée des chrétiens , et celles qu’enfantait le délire des aliénés de la religion payenne ! Dans le paganisme, on avait vu des mélancoliques descendre dans les enfers par amour pour Proserpine (3) 5 se jeter dans la mer, entraînés par une forte passion pour la nymphe Amphitrite (4) ; un autre craindre qu’Allas , fatigué de soutenir le ciel, ne le laissât tomber (5). Les siècles changent les mœurs et les croyances : au moral comme au physique, les misères de l’homme restent toujours les mêmes.
Nous ne dirons rien maintenant d’une foule de pieux solitaires, de cénobites, d’anachorètes, qui souvent ont donné l’exemple des plus hautes vertus, en exerçant sur eux-mêmes un empire qu’on
(1) Pages 180 à 196.
(2) Voyez observation 54 , page i52 , el observation 55 , page iS1 2 3].
(3) Cœlius Aurelianus , Chron. morborum , lib. — (4) dd,
(5) Galien, De locis ajfect., ch. ivs
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pouvait croire au-dessus des forces de l’homme. Nous ne dirons rien de saint Hilarion, qui, pour échapper aux aiguillons de la chair, aux illusions voluptueuses dont il était obsédé , avait recours aux jeûnes et aux macérations, à tel point que sa peau tenait à ses os (i); nous ne parlerons pas non plus de saint Pacôme, marchant avecjoiesurdes épines aiguës(2), voyant sans cesse unlac devant lui, combattant de gros bataillons de diables (3), etc. On ferait des volumes si on voulait extraire de la vie des saints et des bienheureux tous les signes évidents d’affections nerveuses, qui ne faisaient que s’accroître et se développer par les moyens mis en usage pour échapper aux lois de notre nature. Les jeûnes , les macérations , les veilles prolongées , la retraite sur un sol brûlant, l’absence de relations avec ses semblables, la vie contemplative dans laquelle toutes les idées, tous les sentiments, toutes les facultés de l’intelligence, en un mot, restent invariablement concentrées sur un même sujet : quoi de plus propre, en effet, à faire naître dans le cerveau ces bizarres conceptions, réalisées bientôt après par lessens, et que tous les jours nous voyons encore se renouveler sons nos yeux , chez les personnes dont l’exaltation morale dépend d’un état particulier du système nerveux ?
(s) Vie de saint H dation , chap. u. Vies des saints pères des déserts, traduites en français par Arnauld d’Andilly. Paris, i638.
(2) Arnauld d’Andilly , ouvr. cit, , chap. y. Vie de saint Pacôme.
(3) Id. } chap. vin.
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L’église, dans les préoccupations d’un zèle pieux, a souvent déploré l’affaiblissement progressif de cette faculté si précieuse pour les fidèles, de pouvoir se trouver en communication directe avec Dieu, d’obtenir, comme on disait alors, la faveur des visions. L’humanité, la science et la vraie philosophie partageront-elles ces regrets ? Non sans doute; elles se félicitent au contraire d’un pareil résultat. Ne concevons pas cependant de trop hautes espérances : les changements dans les mœurs et dans les croyances, qui ont fait disparaître peu à peu les visions particulières aux premiers siècles du christianisme, y ont substitué d’autres illusions, moins élevées, moins pures dans leurs principes. Alors est venue l’époque de la sorcellerie, des possessions, des loups-garous, des charmes, des amulettes, etc. Alors on s’est adressé à Satan pour obtenir de l’or, des honneurs, des richesses; et, durant plusieurs siècles, des milliers d’infortunés ont péri dans les flammes , victimes à la fois de leur cupidité, de leurs hallucinations, de l’ignorance et des préjugés de leur temps.
Mais ce n’était pas le peuple seulement qui se laissait entraîner à ces idées sur l’intervention directe et matérielle du mauvais esprit dans les affaires de ce monde : les hommes dont la parole et la position sociale avaient le plus d’autorité, partagaient sur ce point les opinions de la foule, et souvent encore en poussaient plus loin l’étrangeté. Appuyés qu’ils étaient de tout l’appareil des formes
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