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INTRODUCTION giens du moyen âge : le diable pouvait obéir aux invocations de l’homme ; doit-on s’étonner alors si l’homme l’invoquait?
Ces doctrines, commentées, prêchées dans toute l'Europe ; retentissant dans es cathédrales, comme dans les églises des moindres villages, descendant du haut de la chaire de vérité dans des aines simples et pleines de foi, ne pouvaient manquer d’exercer une forte influence, et bien souvent de dépasser le but, lorsquelles frappaient sur des organisations faibles et déjà prédisposées aux affections mentales. Une saurait d’ailleurs y avoir ici aucun doute: les preuves surabondent pour établir que les possédés, les démonomaniaques , n’étaient que de pauvres fous, que les inquisiteurs de la foi, un Martin Del Rio, un Jacques Spranger, traînaient dans les cachots, livraient à la torture, poursuivaient devant les tribunaux, et jetaient dans les bûchers au milieu de la foule, toujours avide de cruels spectacles. Sur quelles preuves, en effet, sur quelles présomptions admettait-on le crime de sorcellerie? Le j urisconsulte Bodin (i) va nous l’apprendre.
« Il y a preuve de sorcellerie : d’après la contenance des sorciers, qui baissent ordinairement la vue contre terre ;
« Si le sorcier est descendu de père et mère sorciers : cette règle est presque infaillible, que si la mère est sorcière, sorcière est aussi la fille;
(1) Démonomanie des sorciers , page 21 1 > au verso,
HISTORIQUE ET STATISTIQUE* CXV
« Si la sorcière ne pleure point : c9est une des plus fortes preuves que Paul Grilland (i) et les inquisiteurs ont remarquées, pour en avoir fait exécuter un grand nombre ;
« La confession du sorcier, obtenue ordinaire» ment au moment même de l’arrestation; car plus tard le diable sait lui donner la force de tout celer. »
Dans ces prétendues preuves de sorcellerie, qui pourrait méconnaître les signes de l’aliénation mentale? La contenance du mélancolique, la suspension des sécrétions lacrymales, l’hérédité de la folie, ne s’y retrouvent-elles pas? Cet aveu obtenu au moment de l’arrestation n’est-il pas le résultat de l’impression vive et forte qui, comme le remarque M. Esquirol, suspend toujours le délire pour quelques instants, délire qui reprend tout son pouvoir, dès que le premier effet de cette commotion morale a cessé?
11 serait facile de pousser plus loin ce parallèle des prétendues preuves de la sorcellerie avec les symptômes de la lypémanie ; mais ce n’est pas le lieu d’étendre cet examen. Nous renvoyons à l’article Dèmonomanie de l’ouvrage de M. Esquirol, où cette même question est complètement résolue (2).
Les juges, les bourreaux, le peuple, croyaient à la culpabilité des malheureux condamnés. Mais
(1) Toujours d’après Bodin, Démon., 1. c.
(2) Esquirol, Maladies mentales , t, II, et Dictionn. des sciences médicales art. Dèmonomanie.
INTRODUCTION
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au moins ? pensera-t-on peut-être , ces infortunés, tout en partageant, à l’égard des autres, l’opinion commune sur la possibilité de semblables communications démoniaques, se regardaient, à l’heure du supplice, comme victimes d’une erreur de la justice? si tout le monde se trompait sur leur culpabilité, ils avaient au moins, eux, la conscience de leur innocence; levant vers le ciel des membres à demi-brisés par la torture, et des jeux mouillés de larmes, ils en appelaient à la justice divine des erreurs de la justice des hommes? Hélas non! plus fortement convaincus, s’il se peut, de la réalité de leur crime, que les juges et les bourreaux euxmêmes, non-seulement ils l’avouaient devant le sanglant tribunal, mais encore, librement et d’eux-mêmes , ils venaient s’accuser dans le secret du confessionnal.
La confession d’un de ces malheureux aliénés, conservée dans un monastère , et que M. Guerry a trouvée par hasard à la Bibliothèque royale, cà la fin d’un recueil de sermons de Jean Gerson , dans un manuscrit provenant de l’abbaye Saint-Victor , confirme ce qu’on vient d'avancer. Nous reproduisons textuellement cette pièce dans Y Appendice.
Cette confession contient des révélations curieuses sur les pratiques et les divers moyens employés vers le xve siècle par les sorciers ou les possédés pour entrer en communication avec les démons.
HISTORIQUE ÉfT STATISTIQUE. XCVlj
D’apres le titre même de la pièce, maistre Jean de Bar, dont la qualité et la profession ne sont point indiquées, fut brûlé à Paris comme sorcier.
o Par plusieurs fois et par longtemps, dit-il dans son vieux langage, depuis dix-huit ans et par especial deux ans, j’ai fait invocations de diables par arts mauvais et défendus de Dieu et de l’Eglise, pour venir à estât et richesses, bien que je susse que je fisse mal, et que plusieurs fois m’en fusse confessé.
« Je m’en repens, et les renie, et abjure, et ai ferme volonté de ne jamais y rechoir, et confesse qu’en ce faisant, j’ai été idolâtre.
« Item . J’ai voulu faire et fait plusieurs fois sacrifices à l’ennemi, tant par thurifications , subfumigations ou enchantements, composés de diverses matières, et conjurés, comme eau bénite, etc J’ai conjuré une pierre de cristal pour
y enclore un diable, et disait un petit enfant qu’il voyait une figure d’évêque qui faisait le signe de la
croix sur les choses que je voulais consacrer
J’ai usé de vêtements conjurés, tandis qu’on chantait messe, et fait employer prêtres en invoquant diables, et là étaient plusieurs figures et caractères et étranges paroles.
« Item, Je faisais jeûnes très durs, et souvent je revêtais la haire, et recevais le corps de Notre- Seigneur, et me baignais souvent.
u Item, J’ai fait plusieurs fois convention expresse à l’ennemi ; je lui ai offert deux images de
INTRODUCTION
scViij
cire, l’une blanche et vierge et l’autre rouge, et une image de cuivre toute baptisée et consacrée par conjuration de diables.
« J’ai fait des rôles d’écritures pleins d’invocations de diables, où je demandais d’avoir puissance pour lier et délier les paroles ou les enchantements des gens, les mauvaises fortunes du roi et de M. le dauphin. J’ai fait une spéciale image pour M. de Bourgogne , afin qu’il fût tellement lié à moi et à faire ma volonté, qu’il n’eût puissance de me rien refuser,
« Je m’en repens et renie, etc. »
Le bon moine entre les mains de qui se trouvait cette pièce, recommande de 11e point donner trop de publicité à des détails de ce genre, à cause de la mauvaise disposition des esprits, et de peur qu’on ne tire de cet écrit de fâcheuses interprétations.
Parmi les possédés et les loups-garous de cette époque, nous retrouvons les mono mânes homicides et incendiaires de notre siècle.
Bodin rapporte le procès fait à Besançon , par l’inquisiteur Jean Boin, au mois de décembre i52i? où deux accusés, Pierre Burgot et Michel Verdun, confessèrent avoir renoncé à Dieu, et juré de servir le diable.
« Michel Verdun mena Burgot au bord du Chastel Gharlon, où chacun avait une chandelle de cire verte, qui faisait la flamme bleue et obscure, et faisaient les danses et sacrifices au dia-
HISTORIQUE ET STATISTIQUE. XOXIX
bîe. Puis après, s'estant omets , furent tournés en loups, courant d’une légèreté incroyable î puis qu’ils étaient changez en hommes, et souvent rechangez en loups et couplez aux louves. Ils confessèrent aussi, à savoir Burgot, avoir tué un jeune garçon avec ses pattes et dents de loup, et qu’il voulait manger, n’eût été que les paysans lui donnèrent la chasse. Et MichelVerdun confessa avoir tué une jeune fille : et que tous deux avaient encore mangé quatre filles (i). Il me souvient, continue Fauteur de la Démonomanie 9 que M. le procureur Bourdin m’en a récité un autre qu’on lui avait envoyé du bas pays, avec tout le procès signé du juge et des greffiers, d’un loup qui fut frappé d’un trait en la cuisse ; et depuis se trouva en son lit avec le trait qui lui fut arraché, estant rechange en forme d'homme (2). »
« Robert Olive, bruslé vif à Falaize, en i456, confessa s’être donné au diable, et avoir été transporté de lieu en autre plus de quarante fois , et toujours rapporté au mesnie lieu, mes me endroit, mesme place que le diable l’avait pris , à savoir de Falaize à La Guibray, ou le diable lui fit brûler une maison et puis le rapporta, et puis encore de Fa™ laize audit lieu de La Guibrav, où il brusla une
(0 Bodin, Démonomame des sorciers , liv. Iï? chap. fi. Paris,
(2) Bodin, Démon, y id|
INTRODUCTION
antre maison ; et puis de la ville de Sablé , il fut transporté à la Coust des bons Puez de Falaize, où il fit encore brusler une autre maison par un garçon : et une autre fois il fut transporté de Lyon à La Guibray, où le diable lui bailla des poudres pour bailler audit garçon pour brusler une autre maison (i). »
Si l’on fait attention à ces deux observations, indépendamment des deux faits capitaux, la monomanie homicide et la monomanie incendiaire , masqués sous les préjugés et les croyances de l’époque, favorables au développement de la lycantropie, on y remarque un fait physique curieux: c’est que, dans la première observation , les deux accusés s’estaient oints . Il paraît, en effet, que les possédés se servaient souvent de pommades composées de plantes narcotiques, médicaments qui, comme on le sait, sont propres à faire naître, pendant le sommeil, des conceptions délirantes, lesquelles se trouvant en rapport avec les idées dominantes, en imposaient non-seulement à l’esprit de ceux qui en faisaient usage, mais encore trouvaient créance au dehors. Ces pommades étaient, il paraît, composées d’aloès , d’opium , de graine de chanvre. Au Malabar, la même composition , suivant Kempfer, est employée par des prê-
(i) Bodin , Démonomanie , réfutation des opinions de Jean Wier, à la fin du volume.
HISTORIQUE ET STATISTIQUE. CJ
très pour inspirer un délire sacré aux vierges chargées de conjurer, aux yeux du peuple, la colère des dénions (i).
Au xvie siècle, les folies religieuses prirent un développement effrayant. Une des causes qui contribuèrent le plus à les étendre, fut les discussions auxquelles donna lieu la réforme. Luther luimême, le fougueux adversaire du catholicisme, argumentait avec le diable, qui lui opposait les objections les plus pressantes, et il lui trouvait la voix forte et grave. « Nous ne pouvons jamais être, dit Luther, que des théologiens spéculatifs, si nous n’avons pas le diable pendu au cou. Pour moi , je connais le diable aussi bien que l’on puisse le connaître, intus et in cute , car j’ai mangé avec lui plus d’un boisseau de sel: il se promène dans ma chambre, il se pend à mon cou, couche avec moi plus souvent et propiùs que ma Catherine (2). Quand le chef et l’apôtre de Sa réforme était ainsi en communication avec le diable, comment, dans l’ardeur de la lutte, d’autres catholiques et réformés, ceux dont les imaginations étaient trop excitables, 11’auraient-iis pas reçu le contrecoup de rébranlement des croyances? Aussi des milliers de victimes payèrent de leur vie la terrible accusation de sorcellerie. Mais enfin,
(1) Encyclop. méthodique , part, méd., art. Délire.
(2) Leuret } Fragtn. psjrchoL D’après Luther , De missel private? .
Cl] INTRODUCTION
les réclamations de Wier d’abord (l), celles de Cardan, de Joseph Duchêne, de Bayle, de Mallebranclie , furent enfin entendues. Des arrêts qui condamnaient les sorciers furent annulés, et bientôt on put se convaincre que, pour faire cesser la sorcellerie, il fallait cesser d’en parler, et renvoyer sans bruit les sorciers aux médecins.
Ces résultats ne furent pas l’œuvre d’un jour: l’affaire des Ursulines de Loudun (2), les extatiques des Cévennes, les miracles du diacre Paris, attestent qu’en France même , ce ne fut qu’avec le temps que la raison publique fit enfin justice de tontes ces folies. Les diableries de Gassner, en Allemagne, sont encore d’une date plus récente.
Mais tous ces préjugés, dira-t-on peut-être, ont diparu devant le progrès des lumières ; ces croyances, bonnes pour nos devanciers, ne sauraient se retrouver aujourd’hui parmi nous, si ce n’est au fond de quelques hameaux, dans ces provinces de l’ouest ou du centre que la statistique a couvertes de ses teintes les plus sombres. Hélas ! il est loin d’en être ainsi. Combien de fois les journaux judiciaires ne viennent-ils pas encore nous révéler des accusations de coups et
(1) J. Wier. De prestigiis demonwn.
(2) L'affaire des possédées de Loudun est une des dernières dans laquelle on ait cherché scientifiquement à donner de la maladie une explication surnaturelle. On peut consulter, à cet égard, de La Ménardière , Traité de la mélancholie , sçavoir si elle est la cause des effets <fue Von remarque dans les possédées de Loudun, La Flèche, t635.
HISTORIQUE ET STATISTIQUE. 011
blessures, de meurtres et d’assassinats, qui n’ont été commis que par des malheureuses dupes de la sorcellerie î Le livre de M. Ellis prouve que, sous ce rapport, l’Angleterre n’est pas plus avancée que la France ; elle a également ses sorciers (i).
En Angleterre, la folie religieuse est très commune, particulièrement chez les méthodistes, qui se piquent d’observer avec la plus rigoureuse exactitude toutes les prescriptions qu’ils croient trouver dans l’évangile. Chez les protestants , le méthodisme, comme on sait, est particulièrement embrassé par les imaginations ardentes et les consciences timorées , qui , chez les catholiques , se seraient réfugiées dans le mysticisme, et dans les pratiques les plus sévères de la vie monastique.
L’Angleterre, pays protestant, au sein duquel s’agitent un nombre infini de sectes religieuses, toutes animées d’un vif esprit de prosélytisme (2), voit dominer dans la folie un caractère spécial. L’aliénation mentale y prend en général une teinte religieuse. La France , comme on le sait , est loin
(1) Voye7; les obs. 5/j, 55, pag. i52»
(2) En i834 , à Londres , des hommes vêtus d’un domino vert qui les couvrait de la têteaux pieds, promenaient par les rues des bannières d’une grandeur de'mesure'e , sur lesquelles étaient écrits en caractères gigantesques des sortes de maximes relatives ô l'interprétation du Nouveau Testament. Rien de plus commun que de voir distribuer aux passants et jeter dans les boutiques de petites brochures religieuses [Tracts). De belles dames, en passant dans les villages, en jettent parfois de leur voiture aux paysans qui se trouvent sur leur passage.
CIV INTRODUCTION
aujourd’hui de ressembler sous ce rapport à l’Angleterre. Aussi, chez nous, la folie religieuse estelle beaucoup plus rare. Toutefois, dans les provinces de l’ouest, où la religion a moins perdu de son empire, nous la retrouvons dominant l’alienation mentale, et lui conservant parfois le caractère particulier qu’elle avait aux temps des Bodin, des Del Rio et des Jacques Spranger. Le médecin en chef de l’asile des aliénés de l’un de nos départements de l’ouest a remarqué que presque tousles malades de son établissement sont atteints de folie religieuse , soit qu’en effet l’esprit de dévotion ait été la cause delà maladie, soit qu’il n’ait fait que lui donner son caractère.
Ce n’est pas dans le fond des campagnes seulement que l’intervention des mauvais exprits est encore sollicitée par de mystérieuses et bizarres pratiques; ce n'est pas seulement dans le fond des campagnes que règne la croyance aux sorts, aux amulettes, aux horoscopes, que, pour connaître l’avenir, on s’adresse aux sorciers, aux devins, à tous ceux en un mot qui font métier de deviner et pronostiquer, ou d’expliquer les songes (i). Eh ! mon Dieu, sans parler des somnambules, pauvres patientes du magnétisme, et sans parler non plus d’autres adeptes des sciences occultes, de ceux qui, bien supérieurs à leurs devanciers, au lieu decher-
(1) Code penal , art. 479»
HISTORIQUE ET STATISTIQUE. CV
cher les dispositions morales et l’avenir de chacun dans les lignes de la main, les reconnaissent aux formes de la tête, et deviennent les fondateurs de 3a craniomancie (i) ; nous trouverions peut-être, à Paris même, au centre de la civilisation, non loin de l’Institut de France, une sybille, rendant ses oracles dans un salon où se font admettre
des personnages que leur fortune et leur position sociale devraient mettre à l’abri de semblables mystifications, et qui s’étant tenus systématiquement en dehors du mouvement de la société, par leurs idées et leurs croyances, se trouvent encore, pour ainsi dire, les contemporains de Catherine de Médicis.
Il ne faudrait pas croire que, dans la longue période que nous avons parcourue, l’aliénation mentale ait présenté constamment la forme religieuse. Cette forme, sans aucun doute, avait prédominé, du moins en France, jusqu’à l’époque de la révolution ; peut-être même, envisagée d’une manière générale, la retrouve-t-on toujours compliquant les autres formes, mais elle n’était pas la seule.
C’est ainsi que l’érotomanie, dont Cervantes nous a fourni un tableau assez fidèle dans son Don Quichotte j et qui fut presque épidémique au xive
(i) Il esl inutile de faire observer que ceci ne s’applique nullement aux savants distingués qui s’occupent avec critique et réserve de la physiologie du système nerveux , et qui sont les premiers à déplorer les abus que l’on fait d’un pjgtit nombre de faits contradictoires et souvent mal constatés.
CVj INTRODUCTION
siècle, porte le caractère des mœurs chevaleresques et religieuses de cette époque. Le Poitou était parcouru alors par une société d’enthousiastes, connus sous le nom de Gallois et de Galloises . Ils mettaient leur gloire à devenir les martyrs de l’amour, à faire des vœux en son intention Dans
la canicule, ils couraient vêtus de fourures faites de toisons d’agneaux , et, à dater de la Toussaint, ils erraient presque nus, sur les montagnes couvertes de neige et sur le bord des étangs glacés. Chaque matin , le chariot du seigneur de la contrée en ramassait quelques-uns morts de froid, de fatigue et de faim.
Dom Vaisette , dans son Histoire clu Langue doc{ i), et Lacurne de Sainte-Palaye, dans ses Mémoires sur F ancienne chevalerie , donnent quelques détails sur cette espèce de folie épidémique. Un auteur du temps en parle en ces termes :
« Si dura cette vie et les amourettes grant pièce, jusques à tant que le plus de eux en furent mors etperitz de froit. Car plusieurs transissoient du pur froit, et mouroient tout roides près de leurs amyes, et aussi leurs amyes près de eulx, en parlant de leurs amourettes, et en eulx mocquant et bousdant de ceulx qui estoientbien vestus. Etaux aultres, il falîoit desserer les dents de cousteaux, et les frotter au feu, comme roides et engelez.....
(1) Tome IV, p. i 84*
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Si ne doubte point que ces Gallois et Galloises qui moururent en cest état* ne soient martyrs d’amour, etc, »
L’alchimie, à laquelle se vouèrent de nombreux adeptes, au xvie et au xvne siècle, fut également l’occasion de plus d’une monomanie. L’histoire de Bernard Trévisan, qui dépense une fortune énorme à rechercher la pierre philosophale, qui, dans son délire, s’adresse à Dieu pour être aidé à transmuer en or de vils métaux, est encore un fou dont le désordre mental porte l’empreinte de l’une des opinions dominantes de ce temps. Les médecins eux-mêmes échappèrent-ils du moins aux superstitions de leur siècle? pas davantage. Paracelse, ce Luther delà médecine, qui brûla Galien et Avicenne pour n’avoir aucun contact avec la science antique , avait dans la poignée de son sabre un esprit qui lui révélait les secrets de l’art de guérir. Van Helmont, après avoir appris par cœur les écrits d’Hippocrate et des autres princes de la médecine, confus de son ignorance, se met en prière, invoque Dieu, et le supplie de lui révéler la véritable médecine. Une vision lui commande de se faire médecin , et Van Helmont devient Fauteur d’un système qui va modifier puissamment la marche des sciences médicales.
Chose remarquable! desbalîucinésavaient changé le sort des peuples, ils avaient imposé de nouvelles croyances, de nouvelles institutions; ce sont des hallucinés qui transforment aussi Fart de gué-
INTRODUCTION
cviij
rir : c’est Paracelse, c’est Van Helmont, qui ébranlent et brisent, après quatorze siècles de durée, la médecine de Galien!
Du reste, quant à l’analyse scientifique des travaux des médecins dans la longue période qui suivit Galien, qu’en pouvons-nous dire? Tous, jusqu’à Pinel , se bornent à commenter les théories galéniques sur l’influence de la bile noire et de la pituite, ou se contentent d’y substituer d’autres hypothèses, pour le moins aussi subtiles. On trouve cependant des remarques utiles dans l’ouvrage d’Alexandre de Tralles. Il insiste sur l’indi-
cation à tirer de la suppression des évacuations habituelles, des hémorroïdes chez les hommes, de la menstruation, chez la femme (1).
Marcellus de Sida, dont Aëtius (2) nous a conservé quelques fragments, décrit les caractères de la lycantropie, appelée aussi maladie canine. Elle est plus commune au mois de février. Les malades sortent la nuit et rôdent autour des monuments jusqu’au jour : ils sont pales, abattus, ont les yeux secs, caves , la langue aride ; leurs jambes sont déch irées, blessées par les morsures des animaux et par d’autres accidents.
Mais quels progrès la médecine des aliénés doit-
(1) Alexandre de Tralles, De arte medica , lib. XII ; édition de Haller, Inarle medic, principes. Lausanne, 1772.
(2) Aetius, Tetra bibli 11 , serin. 2 , cap. xi. De insanicî lupind aut caninâ , trad, latine de J. Gornario, t. II. Lyon, î5Go»
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elle aux Arabes, aux médecins traducteurs et hippocratiques du xve, du xvie et du xviie siècle? La plupart d’entre eux se livrent à des discussions de théorie, jusqu’au moment où l’anatomie pathologique , fécondée par le génie de Morgagni, et principalement appliquée à l’étude de la folie par Greding, Meckel et d’autres encore, arrache enfin cette maladie aux vaines discussions et aux subtilités.
Cependant Sylvaticus avait fait la remarque fort juste que l’onanisme est quelquefois dû à une irritation physique, ou à des congestions atrabilaires , c’est-à-dire à la folie (1). Forestus publie des observations de manie, et observe la lycantropie telle que Marcellus de Sida l’a décrite ; la maladie paraissait de même au printemps , et les malades erraient sans cesse dans les cimetières (2).
Jacob Sylvius donne le conseil de ne jamais s’approcher seul des mélancoliques, et sans examiner
attentivement leurs mains et leur visaue ; car ils
peuvent paraître tranquilles un instant et frapper ensuite tout à coup le médecin et les autres assistants. Les uns doivent être querellés, les autres frappés ou attachés; ils doivent constamment être entourés de gardiens robustes (3).
François Sylvius (Le Boë) écrit que celui qui ne sait pas traiter les maladies de l’esprit n’est pas
(1) J.-B. Sylvaticus, Conirov. médic 67. Francfort, 1601.
(2) P, Forestus, Observât lib. X, 26.
(3) Jac, Sylvius, Melanch» morb. curaùo. Genève., *63o.
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médecin j qu’il a traité plusieurs malades de ce genre, et qu’il en a plus guéri par des impressions morales et le raisonnement, que par les médicaments (i). Il établit la distinction entre l’imbécillité native (idiotie) et la démence. La première est incurable; la seconde guérit très rarement. Les malades dominés par des idées de grandeur , de vanité, sont, ajoute-t-il, incurables. L’observation moderne a en effet confirmé, non pas l’incurabilité, mais l’extrême gravité de cette forme de l’aliénation, si souvent compliquée de paralysie. Le même observateur signale aussi l’hérédité de la mélancolie.
Félix Plater a laissé sur la mélancolie de nombreuses observations , d’autant plus remarquables qu’elles sont complètes, c’est-à-dire que les symptômes, leur marche, le traitement, sont exposés avec soin. Il s’est longuement étendu sur les différences d’intelligence, de mémoire, que présentent les hommes, et qu’il attribue à des différences d’organisation. Plater est le premier qui ait essayé d’établir line classification pathologique. Dans sa méthode, il divise les maladies de l’esprit en quatre groupes : Mentis imb ec illilcis , mentis consternation mentis defatigalio , mentis alienation qu’il subdivise ensuite en espèces. On voit dans les observations de Plater (2) qg^de son temps les malheureux
(1) Fr, Sylvius, Mëdec. pratic. opéra. Venise, 1736.
(2) Fél. Flater, Praxeos medicœ, Bale, tG5G. Observ,, id., x64c
HISTORIQUE ET STATISTIQUE. CXJ
aliénés étaient chargés de chaînes, renfermés dans les prisons : il rapporte qu’un maniaque fut trouvé gelé dans son cachot; qu’un autre, renfermé depuis quarante ans, cessa d’être agité et reprit une partie de sa raison dès qu’il fut devenu libre.
Après Plater, Sydenham, Scnnert, Highmore, Willis, firent quelques observations utiles. Ce der« nier s’était occupé avec succès de l’anatomie du cerveau. Nous ne parlons pas de sa théorie chemiatrique et de l’effervescence des esprits animaux. Cet écrivain divise l’aliénation mentale en mélancolie, en manie et en stupidité ou morosis. La mélancolie est une affection sans fièvre ni fureur, accompagnée de crainte ou de tristesse. Malgré le nombre et la variété apparente des symptômes de la mélancolie, ils peuvent se réduire à trois principaux : i° l’idée délirante occupe sans repos et sans relâche l’esprit; 2° l’attention, exclusivement fixée sur des choses qui paraissaient peu importantes avant la maladie, ne peut être attirée par celles qui devraient le plus intéresser le malade; 3° enfin, les conceptions, les idées apparaissent tout autres à l’imagination ; les plus simples, les plus faciles à exécuter, semblent difficiles, les plus difficiles paraissent d’une exécution très simple. Willis conseille dans la mélancolie, pour éloigner la crainte, la haine, le chagrin et toutes les autres passions tristes, et distraire l’esprit, d’avoir recours aux conversations gaies, aux réunions, au chant, à la musique, à la peinture, à la danse, à la chasse, à la pêche.
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Si on ne réussit pas par ces distractions, il faut forcer le malade à s’occuper d’études mathématiques ou chimiques ; le faire voyager, souvent le changement de lieu a guéri ; d’autres fois il faut le forcer à s’occuper de ses affaires, de soins domestiques, de travaux agricoles. Le mélancolique ne doit point être laissé seul ni livré à luimême; dans l’isolement, son esprit s’abandonne aux chimêresjqu’enfante l’imagination (x). Dans la manie, qui souvent précède ou suit la mélancolie, l’auteur, malheureusement, ne connaît pas d'autre régime moral que les chaînes et les coups; les supplices (supplicia) sont plus utiles que les médicaments!! ! Cependant, WiHis recommande de placer ces insensés dans des établissements construits exprès (2). La troisième forme de l’aliénation mentale, la stupidité, dépend le plus souvent d’un vice de conformation du cerveau : dans un petit cerveau, les esprits vitaux sont engendrés et circulent en trop petit nombre (3).
Baglivi rappelle le procédé de la submersion sous l’eau pour guérir les insensés, employé, dit-il, avec succès en Angleterre (4). VanHelmont avait vanté ce moyen pour combattre la fureur de l’archée, dont l’agitation occasionne la manie.
(1) Th. Willis, Opera omnia, t. 2, cap, xt. Amsterdam, 1682*
(2) Willis, id., cap. ill.
(3) Willis, id., cap. xm.
(4) Baglivi, Opera medica. Lyon, 170^, in-4°*
HISTORIQUE ET STATISTIQUE. CXlfJ
Sauvages classa et divisa ies formes de la folie, comme il avait divisé et classé ies autres maladies. Dans sa .Nosologie, la classe des aliénations mentales est divisée en quatre ordres : les hallucinations, ies morosités, les délires, les folies irrégulières (i), subdivisés ensuite en une multitude d'espèces.
Valsalva, le maître de Morgagni, conseilla de traiter avec plus de douceur les aliénés. Cullen, qui nous a laissé l’un des meilleurs livres sur la médecine pratique (2), a traité également de l’aliénation mentale; il eut le bon esprit de se prémunir contre les divisions et les subdivisions inutiles; mais il semble avoir trop négligé le traitement, sur lequel il n’apporte aucune lumière nouvelle, pour s’étendre sur des recherches relatives à la cause prochaine. A l’époque de Cullen, c’est-à-dire dans le siècle dernier, il parut en Angleterre un nombre considérable d’écrits sur l’aliénation mentale; aucun de ces ouvrages n’eut d’influence marquée sur les progrès de l’étude de l’aliénation mentale, et nul ne pouvait en avoir, car dans tous on voit dominer des vues théoriques.
Du reste , tous les écrivains qui , depuis Galien^ traitèrent de la médecine, rattachèrent la folie aux opinions systématiques qui ont régné succes-
(1) Sauvages, Nosologie méthodique, t. II. Paris, *771.
(2) Cullen, Eléments de médecine pratique, trad, de Bosquillon. Paris, 1797.
ex iv
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sivement dans la science. Après l’ébranlement des doctrines galéniques par les attaques de Paracelse et de Van Helmont, on fit dépendre l’aliénation mentale des différentes causes auxquelles on crut de* voir ramener les maladies. A la gêne que pouvieant éprouver les esprits animaux par l’abord de la pituite et de la bile noire dans le cerveau, on substitua les effervescences, les spasmes, les obs-tructions.
L’anatomie pathologique, née des travaux des observateurs du xvie et du xvne siècle, élevée à l’état de science d’observation par Morgagni, et cultivée depuis avec ardeur (i), en révélant des altérations organiques dans le cerveau de beaucoup d aliénés, fit rapporter le déiire à l’inflammation de cet organe, à la congestion sanguine qui se faisait vers la tête. Après avoir longtemps purgé les malades, pour les débarrasser de la bile noire et de la pituite, on se mita les saigner pour combattre la congestion cérébrale. Pendant une période assez longue aussi, on avait exorcisé les aliénés pour chasser les démons du corps, et les médecins ne devaient pas procéder à la cure des nié® lancoliques, que préalablement le malade n’eut été soumis aux prières de l’église (2) car, écrit sérieusement Zacchias (3), médecindu pape Innocent X,
( 1 ) Voir la note de la page 5 1 .
(2) Le rituel contient encore aujourd hui , je crois, des prières pour exorciser.
(3) Zacchias, Questions médico-légales, Lyon, 1674,
HISTORIQUE ET STATISTIQUE. CXV
Gaudet humore melancholico dœmonl Tant nous sommes dominés à notre insu, dans l’appréciation des faits particuliers, par l’influence des théories qui, dans le moment, peuvent s’appliquer à ces faits !
Dans une foule de lieux, pendant le moyen âge, on vit les aliénés accourir^ et demander à Fin— tercession des saints la guérison de leurs maux. Les Trembleurs allaient se faire guérir dans les chapelles consacrées à saint Guy. Le nom du saint guérisseur est devenu celui de la maladie, la danse de saint Guy (i). Saint Mathurin, patron d’un
(1) On peut voir sur l’épidémie des Trembleurs, el sur les cérémonies religieuses mises en usage pour la guérir, dans le cours des 13e, 1 4e et 1 5e siècles, un Mémoire du docteur S. F. C. Hecktr, sur la chorée épidémique du moyen dge, traduit dans les Annales d'hygiène publique et de médecine légale , t. 12, Paris, 1832. Le mode d’invasion, de développement et de propagation de ces danses épidémiques, ne permet pas de mettre en doute l’influence de l'aliénation mentale dans la production de ces maladies, auxquelles se rattachent l'histoire du corybantisme , du tarentisme. L'imagination a joué un grand rôle dans le développement de ces affections. A une représentation de {'Andromède d’Euripide, les spectateurs, saisis de vertige, se mirent à danser et à chanter, à rimitation de Persée. Au rapport de Vincent de Beauvais, un prêtre, indigné de voir ses paroissiens se livrer à la danse dans le cimetière de son village, excommunie les délinquants, qui depuis restent condamnés à danser constamment, Dans le siècle dernier, au rapport de Sauvages (I\osul. method t. 2}, tous les ans, aux fêtes publiques, aux processions delà fête Dieu, àTarascon, à Aix en Provence, on voyait encore de ces exemples de tarentisme. Aujourd’hui, on ne rencontre plus, du moms chez nous, la chorée épidémique; due à une contagion toute morale, elle disparut avec les conditions qui favorisaient son développement, l’ignorance, le fanatisme et la crédulité des populations.
CXVJ INTRODUCTION
couvent de Paris, était très renommé pour la cure des aliénés. Les curés d’un petit village des Vosges et d’une petite ville du Languedoc jouissaient du privilège de guérir l’aliénation ; peut-être ne l’ontils pas perdu? La pa trône du village de Gheel avait acquis une grande célébrité : les prêtres de ben droit, confiants dans la puissance de sainte Nympna, exorcisaient avec succès une multitude de démoniaques. Aujourd’hui encore ce village renferme un grand nombre d’aliénés, qui y sont envoyés des provinces de la Belgique , et qui demeurent chez les habitants du village ; aussi, de temps immémorial, ce village est-il appelé le village des fous (i). il n'y a pas longtemps encore, en Bretagne, les aliénés étaient conduits à une chapelle de Saint-Golomban , renommée pour la cure des maladies mentales; pendant neuf jours les malades y restaient couchés dans une caisse de bois, appelée crèche de saint Colomb an. Les pèlerinages à Saint-Maur, près Paris, étaient également célébrés pour la guérison des malades ; on s’y portait en foule; iis n’ont cessé que dans le siècle dernier, en 1735, sur une défense formelle de l’archevêque de Paris. « Pendant quatre heures que duraient les Matines, on entendait dans l’église, écrit Pabbé Lebœuf, qui tenait ces détails d’un chanoine de Saint-Maur, que des cris et des hurlements continus de malades ou de gens préten-
(i) Esquirol, Notice sur le village de Gheel, Malad. mentales , t. Il
HISTORIQUE ET STATISTIQUE. CXvij
dus tels, que six ou huit hommes promenaient autour de la chapelle de saint Mau r.
« Les malades criaient de toutes leur s forces : Saint M aur, envoyez-moi santé et guérison s’il vous plait ! Les porteurs faisaienteneoreplusde bruit en criant: Du veut! du vent l etdes gens charitables éventaient les malades avec leurs chapeaux. D’autres criaient :
Place aux malades! Gare le rouge! parce qu’on prétend que cette couleur est contraire aux épileptiques. (C’est aux possédés et non aux épileptiques q u e cette coulcu r passait pou r et r e con traire . ) Q uan d un malade avait répété trois fois de suite sa prière, on le croyait guéri, et l’on criait à haute voix : Miracle! miracle! Enfin, c’était un vacarme si grand? que l’on n’entendait, point le clergé chanter, et qu’il se formait trois ou quatre différents chants dans les différentes parties de l’église (i). »
Ces superstitions devaient enfin s’affaiblir avec les écrits des philosophes et les progrès de la raison publique. Déjà, dans le 16e siècle, lesceptique Mon-
taigne émettait des doutes sur la réalité <
sions démoniaques. De pauvres possédés qu’il avait visités dans leur cachot lui avaient paru plus malades que coupables - il rapportait, avec raison , au pouvoir de l’imagination le singulier phénomène des aiguillettes nouées , dont la cause, attribuée aux
suiv.
L/übbé Lebœuf, Histoire du diocèse de Pans , t. p 129 et
INTRODUCTION
maléfices des sorciers, fat l’occasion du supplice de plusieurs de ces malheureux. Après Montaigne, le libre penseur, la philosophie cartésienne, se substituant aux discussions scolastiques, les sensations et les autres phénomènes psychologiques furent ramenés aux états divers que subissent les parties organiques. Comme Fame, d’après Descartes et ses partisans, siégeait particulièrement dans la glande pinéale, que cette glande lui servait d’intermédiaire avec le reste du corps, on chercha la cause des maladies de l’esprit dans les altérations de ce petit organe, ainsi quon le voit par les investigations des médecins anatomistes du 17e siècle. Les principes philosophiques enseignés par Bacon , et qui présidèrent aux recherches de Galilée, de Newton, l’excellente direction que les académies imprimèrent aux travaux des naturalistes et des anatomistes, ne furent pas sans influence sur la direction des sciences médicales, depuis environ deux siècles. Le traitement de l’aliénation mentale tomba naturellement dans le domaine exclusif des médecins, et par suite subit toutes les variations de l’art de guérir.
Les opinions des médecins eux-mêmes confirmaient fort souvent et autorisaient en quelque sorte ces superstitions. L’un des médecins les plus distingués du commencement du siècle dernier, F. Hoffmann, admettait encore des maladies démoniaques; il leur donnait pour caractères : l’apparition subite des convulsions chez un homme bien portant, l’aug-
CXJX
HISTORIQUE ET STATISTIQUE
mentation des forces musculaires au delà de celles des autres hommes, la faculté de parler les langues étrangères, les visions, les prédictions, la profanation du nom de Dieu , et surtout l'expulsion du corps de choses étrangères et monstrueuses, vomissements d’ongles, de cheveux, de clous, de cire, de verre (i).
Quelque fût du reste le traitement physique qu’on appliqua aux aliénés, d’après le système dominant en médecine, ces malheureux n'en étaient pas moins soumis au traitement barbare contre lequel s’était élevé Cœlius Aurelianus, que malheureusement Celse avait autorisé, et que Cullen encore semble défendre quand, en parlant de la terreur à imprimer aux aliénés, il dit que, pour la leur inspirer, il sera nécessaire de recourir quelquefois au fouet et aux autres châtiments corporels (2). Quel fut, durant toute cette période de Cœlius Aurelianus à Pinel, le sort des aliénés? Dans toute l’Europe, ils étaient misérablement abandonnes aux soins de gardiens grossiers et ignorants, et relégués dans les quartiers éloignés des hôpitaux, le plus souvent dans les prisons, où les médecins n’étaient appelés à visiter les aliénés que lorsqu’ils
(1) Frederic Hoffmann, Opera omnia , t. v, De polentid diaboli in corpora. D’après Sprengel, Hist, de la Médecine , t. vi, sect. 16, ch.iv, trad, franç.
(2) Cullen, Traité de médec, pratique, t. 11. Paris, 1797, trad, française de Eosquillon.
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étaient malades . Pour les aliénés tranquilles, ils erraient dans les villes et les campagnes, comme cela a lieu encore aujourd’hui dans tout l’Orient. Les choses ne se passaient pas autrement en Angleterre : quelques cures remarquables obtenues dans ce pays, dans le cours du siècle dernier, avaient contribué à répandre, il est vrai, la réputation des médecins anglais pour le traitement de l’aliénation mentale, jusqu’à l’époque où parut Pinel 5 mais, en i8i5, les enquêtes du Parlement britannique ont révélé le sort affreux des aliénés dans ce pays.
Nommé médecin de Bîcêtre en 1792, au commencement de la révolution française, Pinel abolit l’usage des chaînes dont étaient chargés les aliénés, et déposant, comme il le dit lui-même son bonnet de docteur, il étudia l’aliénation mentale en dehors de toute idée théorique , et revint au traitement établi quinze cents ans auparavant par Cœlius Aurelianus. Le livre du médecin français est le point de départ d’une ère nouvelle pour l’aliénation mentale. Sans doute, avant Pinel, des médecins, entre autres Lorry, Daquin, Chiarugi, avaient: déjà publié des ouvrages remarquables ; mais Lorry, asservi aux opinions anciennes, ne sut pas s’élever au-dessus d’elles et s’affranchir de leur joug. Dans son Traité delà mélancolie (1), il vante
t) Lorry, de Melancholia et morbis mclancholicis, Paris, i?65.
HISTORIQUE ET STATISTIQUE. CXxj
presque exclusivement l’emploi de l’ellébore. Daquin donna de meilleurs conseils, il s’éleva contre l’abus des saignées répétées pour combattre l’aliénation mentale, et surtout contre la coutume barbare de maltraiter les (bus (1). Chiarugi, dans un Traité de la folie, suivit les routes battues ; cependant, il rapporte une centaine d’observations particulières (2). Mais nul ne sut conquérir l’autorité de Pinel.
Ce grand médecin, nourri des principes de la philosophie moderne, sut apporter dans l’appréciation des symptômes de la folie, des causes qui développent la maladie, l’esprit analytique et sévère qui brille dans les ouvrages de Lock, de Condillac, d’Helvétius, de Crighton (3), en un mot, de l’école du dix-huitième siècle. D’un autre côté , le livre de Pinel est écrit avec une verve et un charme qui rappellent, en le dépassant, le brillant tableau d’Arétée. Ces qualités favorisèrent la propagation des saines doctrines philosophiques et médicales de Louvrage. Les mauvais traitements, les violences corporelles, à jamais bannis de la thérapeutique mentale; l’influence salutaire du régime moral pour la guérison complète de l’aliénation men-
(1) Daquin , Philosophie de la folie . Chambéry, i 7 9 î .
(2) Y. Chiarugi , Traite medico-analytic/ ue delà Folie, en italien. Florence, 1794.
(3) Crighton, Recherches sur la nature et l'origine des derangements de i esprit (en anglais). Londres, 1798-
CXX1J INTRODUCTION
tale substitué avec bonheur à l'abus des saignées répétées; l’art de varier ce régi me d’une manière judicieuse, en employant tour à tour la douceur et la fermeté pour dompter les mélancoliques et les maniaques, vaincre leurs passions, fortifier leur ame, développé et confirmé par des exemples ; enfin l’exposé des avantages et de la nécessité du classement et de la distribution des aliénés par quartiers séparés, dans les hospices, d’après le genre et l’espèce de délire, ainsi que de Futilité du travail , appliqué en grand pour les malades: tels sont les principes généraux qui dominent dans l’ouvrage de Pinel ( i ). Mais l’étude de l’aliénation mentale, qui n’avait rempli cpi’un épisode de la vie de Pinel , allait devenir l’objet constant des recherches de celui qui fut son disciple et son successeur. Avec M. Esquirol, cette étude devint plus pratique. C’est aux travaux de ce médecin, à l’impulsion qu’ils ont imprimée, que la science doit ses progrès depuis trente ans, qu’elle doit son état actuel. Ce sont également les vives réclamations de M. Esquirol (A) qui, de tous côtés, ont provoqué les changements apportés au sort des aliénés.
Depuis quarante ans, une foule de médecins ont pris part au mouvement qui s’est fait dans
(1) Pinel , Traité de la manie. Paris , an IX. 2e édition sous ce titre, Traité médico-philosophique de V aliénation mentale. Paris , 1809.
(2) Des établissements consacrés aux aliénés , et des moy ens de les améliorer ' mémoire présenté au ministre de l’intérieur en iSiS. — Malad. mentales , t. II. Paris, 1 8 3 8 .
HISTORIQUE ET STATISTIQUE. CXXI1J
l’étude des affections mentales. Les uns sont morts : Gall (1), Fodéré (2), Georget (3), Franck (4)? Broussais (5), Marc (6), Iïauffbauer^). Leuis opi~ nions se trouveront exposées et discutées avec celles des autres médecins contemporains, dans le cours de cet ouvrage et dans les notes, La classification des maladies mentales établie par M. Esquirol , étant généralement admise aujourd’hui, nous croyons devoir la placer ici, comme marquant une époque de la science.
CLASSIFICATION DE l’àLIÉNATION MENTALE, DAPRÈS M. ESQUIROL.
1° Lypémanie (mélancolie des anciens), délire sur un objet ou un petit nombre d’objets, avec prédominance d’une passion triste et dépressive.
20 Monomanie, délire borné à un seul objet ou à un petit nombre d’objets, avec prédominance d’une passion gaie et expansive.
(1) Cal!, Sur les Jonctions du ce/veau. Paris, i82Ô.
(2) Fodéré, Traité du délire. Paris, 1817.
(3) Georget, Diet, de méd ., articles relatifs à l'aliénation mentale. * — Physiologie du système nerveux. Paris , 1821 .
(4) J. Franck, Praxeos rnedic. ( traduit en français dans X Encyclop. des Scienc. médicales) chap. De la manie , t. III. Paris, 1840.
(5) Broussais, De l'irritation et de la folie. Paris, 1828. Nouvelle édit. Paris , 1839.
(6) Marc, Traité médico-légal de la folie. Paris, 1840.
(7) Ilauffbauer, Médecine légale relative aux aliénés, etc., en ail. , tr. par Chambeyron , avec des notes de MM. Esquirol et Itard. Paris, 1827,
INTRODUCTION
3° Manie, délire sur toutes sortes d'objets , accompagné d’excitation.
4° Démence, délire avec affaiblissement des facultés intellectuelles et morales. Les insensés déraisonnent, parce que les organes de la pensée ont perdu leur énergie et la force nécessaire pour remplir leurs fonctions.
5° Imbécillité ou Idiotie. Etat dans lequel les facultés intellectuelles ne se sont jamais manifestées, ou n’ont pu atteindre qu’un très faible degré de développement. Dans î idiotie , les organes ne sont pas assez bien conformés pour que ceux qui en sont atteints puissent raisonner juste.
Les idées religieuses, en s’affaiblissant, principalement en France, depuis la révolution, et par conséquent depuis l’apparition du livre de Pinel, devinrent dès lors impuissantes pour arrêter le développement et l’action de toutes les passions. D’un autre côté, l’effervescence révolutionnaire, la gravité et la multitude des événements qui , chaque jour, venaient déplacer violemment les conditions sociales, frappaient les imaginations, et faisaient vivre chacun dans des alternatives de crainte et d’espérance. La folie éclata, et perdit de plus en plus le caractère religieux qu’elle avait affecté depuis l’établissement du christianisme. Au milieu des réformes politiques et sociales on vit , sur plusieurs points du royaume , s’ouvrir différents établissements destinés aux aliénés. Ils se peuplèrent de malades dont la folie ne manquait presque ja~
HISTORIQUE ET STATISTIQUE. CXXV
niais de rappeler quelques-uns des événements dont l’opinion publique s’était le plus vivement préoccupée. C’est ainsi qu’on a vu successivement arriver dans tes hospices des démagogues célèbres , de simples militaires, des officiers devenus tout à coup princes et généraux 5 c’est ainsi que, plus tard, des fils de Napoléon, des Louis XVII, et même, pendant les missions religieuses de la restauration , quelques inspirés, quelques damnés, et plus récemment encore des réformateurs de toute sorte, des mélancoliques pôui suivis par la crainte de la police, ou tourmentés par les opérations mystérieuses des magnétiseurs et des physiciens, sont venus prendre la place occupée autrefois presque exclusivement par les aliénés atteints de folie religieuse.
Lne cause d’aliénation mentale, plus énergique et plus commune que les autres, semble aujourd’hui exercer sa funeste influence particulièrement dans la capitale et sur une certaine classe de la population. Aux malades dont nous venons de parler viennent se joindre, dans une proportion considérable, des aliénés dont la folie roule principalement sur des idées de fortune et de spéculations gigantesques. Dans ce genre de folie, qui laisse peu d’espoir de guérison , à mesure que [’intelligence décline, on voit ces malheureux, dont les jambes mal assurées supportent à peine un corps chancelant, et dont la langue, déjà frappée de paralysie, bégaie difficilement quelques
cxxvj INTRODUCTION
mots, s'occuper uniquement de leurs idées favorites. Au milieu de phrases incohérentes, on saisit çà et là les mots de million, de milliard, etc. Dès le matin, on aperçoit ces pauvres aliénés occupés à tracer sur les murs des séries incommensurables de chiffres et de zéros , qui s’étendent de toutes parts aussi loin que peut atteindre le bras du malade.
Ces formes nouvelles de l’aliénation mentale ont fait supposer naturellement que le nombre des aliénés s’était accru depuis un demi-siècle dans une proportion peut-être égale à celle des malades chez qui elles se rencontraient, tandis que, dans le fait, il y avait eu, en grande partie, substitution d’une forme à une autre. Pour nous, nous sommes portés à croire que le nombre proportionnel des aliénés s est accru en apparence plutôt qu’en réalité, comme on le verra dans une note de cet ouvrage. Plusieurs personnes pensent néanmoins que cette augmentation n’est que trop positive, et elles n’hésitent pas à la regarder comme un des effets de la civilisation.
Du reste, si l’on peut regarder comme encore douteuse l'influence delà civilisation sur l’accroissement du nombre des aliénés, on ne saurait se re fuser à admettre qu’elle n’en ait une bien marquée sur l’accroissement du nombre des suicides et d’une certaine variété d’attentats, de ceux , par exemple, qui tiennent aux mœurs et aux intérêts pécuniaires. La statistique, dans ces dernières an-
HISTORIQUE ET STATISTIQUE» CXXVIJ
nées, est venue répandre beaucoup de lumière sur ces importantes questions d’économie sociale si longtemps débattues, et qui probablement seraient restées à jamais sans solution , si, comme par le passé , on se fût borné à les discuter philosophiquement, sans recourir à la méthode sévère de l’observation.
A l’appui de ces considérations, il suffira de faire remarquer la singulière coïncidence qui existe en France entre le développement de la civilisation et le nombre des suicides; le développement de la civilisation étant ici représenté à la fois par l’agglomération de la population et le mouvement de l’industrie.
En rangeant les départements dans leur ordre de population et d’activité industrielle, considéré surtout dans les grandes villes, on voit en général que ces départements , classés d’après le nombre proportionnel des suicides, se présentent presque dans le même ordres coïncidence qui ne permet pas de douter que ces deux faits ne soient liés entre eux, et qu’ils ne tiennent à des causes communes. Cette coïncidence devient frappante lorsqu’on remarque la d istribution géographique des suicides.
A l’inspection de la carte des suicides, planche YI de la Statistique morale de M. Guerry (i), on voit
(1) Essai sur la statistique morale de la France , etc. ; ouvrage couronné par f Académie des sciences? par M, Guerry, avocat à la Cour royale. Paris, 1 833 , i vol, in»/*0*
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les teintes correspondant au nombre proportion» nel des suicides devenir de plus en pins obscures à mesure qu’on se rapproche de Paris,
« Le département de la Seine, qui entre chaque année pour un sixième dans la production des naissances illégitimes , voit commettre également le sixième du nombre total des suicides.
« En général, de quelque point de la France que l’on parte, le nombre des suicides s’accroît régulièrement à mesure que l’on s’avance vers la capitale. Cette progression est surtout frappante pour les départements que traversent les routes de Paris à Lyon, à Strasbourg, à Nantes ou à Bordeaux. On en trouve successivement , en partant de cette dernière ville : dans le département de la Charente, un sur 28,000 habitants ; dans celui de la Vienne, un sur 25,ooo ; d’Indre-et-Loire, un sur 18,000 ; de Loir-et-Cher, un sur i4,ooo; du Loiret, un sur 10,000 ; puis enfin un sur 5, 000 dans le département de Seine-et-Oise , et un sur 3,ooo dans celui de la Seine.
« Ces six départements, dont les teintes deviennent de plus en plus obscures, selon qu ils se rapprochent davantage du département de la Seine, présentent successivement les numéros ci-après ( a ):
(a) Les numéros de chaque departement indiquent l’ordre clans lequel ils se présentent, lorsqu’ils sont classés d’après le plus grand nombre proportionnel des suicides. Ainsi, le departement de la Seine, qui a ici le N° 1, est celui où se trouve le plus grand nombre de suicides,
HJSTGIUQÜE ET STATISTIQUE. CX
4 \9 34 ? 20. 18, 9 et 2, De Lyon à Paris , on trouve ensuite les numéros 35, 23, 8, 4 ct 2. De Strasbourg; à Paris, les numéros 28 , 22, i4>
6, 4 et 2. Enfin, de Nantes à Paris on trouve, toujours avec la même progression , les numéros 5o, 45 , 19 et 2,
« Ainsi quels que soient, clans chacun des départements que l’on traverse, l’agglomération de la population, l’état de l’instruction, du commerce et de l’industrie, la distribution du clergé catholique, ou ceile des divers attentats contre les personnes et contre les propriétés, on voit le nombre des suicides augmenter régulièrement et dans toutes les directions, à mesure que i’011 s’approche de sa capitale; parmi les cartes que nous avons dressées, il n’en est aucune qui présente d’une manière plus remarquable l’influence du voisinage de Paris («). »
Voici, du reste, quels sont, proportionnellement à la population , les dix départements où les suicides sont le plus fréquents, et les dix départements où ils sont le plus rares. Le nombre moyen pour tout le royaume, est de un suicide sur 18,820 habitants, et tombe dans la liste des départements, au N° 28, entre le département du Gard et celui du Bas-Rhin.
relativement à la population ; le département de la Haute-Loire, qui a le 86 , est celui qui en offre le moins grand nombre.
(a) Guerry , ouvrage cité.
qe&grapfoiqwe c Me 9 suicides eu jPrauee.
c xxx
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HISTORIQUE ET STATISTIQUE. CXXXJ
Malheureusement nous ne possédons pas chez nous les documents nécessaires pour faire sur les autres formes de l’aliénation mentale un travail du même genre. Toutefois il est un moyen d’y suppléer en partie, c’est de recourir aux recherches statistiques faites dans les pays voisins.
M. Guerry, qui depuis plusieurs années s’occupe de la statistique morale de l’Angleterre, m’a communiqué les différentes cartes qui composeront son important ouvrage, et a bien voulu me permettre de publier les inductions auxquelles elles me semblent pouvoir conduire, relativement à l’étude des affections mentales.
L'auteur a représenté les divers degrés de fréquence d’un très grand nombre de faits de l’ordre moral, dans les cinquante-deux comtés de l’Angleterre, par des teintes plus ou moins foncées, de manière que la plus grande fréquence relative des faits coïncide avec les teintes les plus obscures , et leur moins grande fréquence avec les teintes les plus claires. Un chiffre placé sur chaque comté indique en outre le rang qu’occupe ce comté pour l’espèce de faits représentés, et renvoie à un tableau placé en regard, faisant connaître les rapports numériques qui déterminent le rang de chaque comté. Une carte spéciale est consacrée à chaque ordre de faits. Outre la distribution par comté, M. Guerry, pour obtenir des moyennes déduites d’observations plus nombreuses, présente quelquefois, dans des résumés, les résultats par
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cxxxij
régions. Pour cela , il a divisé l’Angleterre en cinq régions :Nord, Sud, Est, Ouest, Centre. Chacune de ces régions comprend dix comtés ; la région de l’Ouest seulement;, formée du pays de Galles, en comprend douze. En un mot, l’auteur, pour faciliîer les comparaisons entre notre pays et l’Angleterre, s’est rapproché, autant que possible, de la méthode suivie par lui dans la Statistique morale de la France (1).
On ne devra pas perdre de vue que presque jamais on ne rencontre, dans les faits ainsi distribués géographiquement, une coïncidence ou une opposition parfaite, qui ne se rencontrent guère, il faut le dire, que dans des faits arrangés . Pour le véritable statisticien, que les théories n’entraînent pas, il n’obtient, en général, que des tendances plus ou moins prononcées, qui toutes font soupçonner la loi dont les faits sont l’expression.
Du reste, M. Guerry ne se dissimule pas luimême que les éléments dont on peut se servir aujourd’hui pour un travail statistique sur l’aliénation mentale en Angleterre, laissent encore beaucoup à désirer. Ils sont malheureusement, sous tous les rapports, bien inférieurs aux excellents documents recueillis maintenant au ministère de l’intérieur, sur la statistique criminelle, depuis l’administration de lord John Russell.
(1) Ouvrage cité.
HISTORIQUE ET STATISTIQUE. CXXXüj
Eti effet, la statistique médicale, à laquelle se livrent individuellement en France tant de savants distingués j MM. Esquirol, Louis, Leuret, Andral , etc., ne fait que commencer en Angleterre. D’un autre côté, dans ce pays, la statistique médicale administrative, nous devons le reconnaître, a, depuis ces dernières années, sous l’influence de ia Société statistique de Londres, produit déjà des travaux d’un grand intérêt. Il suffit de citer
ici les excellents Tableaux de population , en 5 volumes in-folio, publiés par M. Rickmann, chargé du dernier recensement officiel, tandis que, chez nous, nous en sommes toujours réduits aux trois tables invariables de Y Annuaire du bureau des longitudes. On peut encore citer les Recherches officielles sur la mortalité dans Vannée anglaise , et V Analyse des actes de V état civil pour toute i Angleterre , centralisés aujourd’hui à Londres dans une administration spéciale. Cette analyse indique, pour chaque comté, la proportion des décès avec distinction de sexe, d’âge, de profession et de maladie. Le collège des chirurgiens de Londres, reconnaissant l’importance d’un pareil travail, en a favorisé l’exécution, autant qu’il était en son pouvoir. Il a invité , par des lettres pressantes , tous les praticiens à fournir, de la manière la plus exacte, les renseignements qui leur seraient demandés (i ).
(' ) ^ ) & dix «ns à peu près , M. Villot , chef des archives du bureau fle suiibtiqvte de la préfecture de la Seine, a proposé de centraliser, pour
CXXxiv INTRODUCTION
Combien ne serait— il pas à désirer de voir le gouvernement français, profitant des ressources que lui offre notre admirable système de centralisation administrative, entreprendre de semblables travaux, qui, imparfaits d’abord, ne manqueraient pas de s'améliorer progressivement, et fourniraient; en peu d’années des indications précieuses sur les différentes conditions sous Finfluence desquelles se développent nos maladies , de même que sur les moyens les plus favorables pour les prévenir et y porter remède !
Du reste, quelle que soit encore l’imperfection des documents que nous possédons aujourd’hui sur la statistique des aliénés en Angleterre, il ne sera pas sans intérêt pour la science d’indiquer les principaux résultats que présentent ces documents et les conséquences qu’on peut en tirer. 11 faudrait renoncer à publier des travaux statistiques s’il fallait attendre, pour cela, qu’ils fussent parvenus au degré de perfection qu’ils comportent. Les premières publications de ce genre ont toujours l’avantage de fixer l’attention et d’appeler de nouvelles recherches.
Les cartes de M» Guerry m’ont semblé pouvoir donner lieu aux rapprochements suivants.
toute ta France, les actes de l’état civil. Son projet a été rejeté comme tout à fait impraticable. Maintenant que ce que demandait le savant archiviste de la ville de Paris s’exécute en Angleterre , aux applaudissements des amis de la science , pensera-t-on que, chez nous, ce projet est encore inexécutable?
HISTORIQUE ET STATISTIQUE
Distribution géographique des aliénés , en
Angleterre .
Le maximum du nombre proportionnel des aliénés se trouve, en suivant Tordre de décroissent en , dans les comtés de Rutland, Middlesex, Dorset, Surrey, Hampshire et Gloucester - et le minimum dans les comtés de Lancaster, Derby, Cumberland, Durham, Huntingdon, Cambridge. C’est donc , en général , dans la région du Sud, à l’exception des comtés de Cornwall , Sussex et Devonshire , qui comptent peu d’aliénés; dans celle du centre, à l’exception des comtés de Stafford, Salop et Monmouth ; puis enfin dans la région de l’Est, à l’exception encore des comtés d’Essex, et particulièrement de Cambridge et de Huntingdon , que se rencontre proportionnellement le plus grand nombre d’aliénés. Le reste de l’Angleterre, si Ton excepte le Northumberland et la partie septentrionale du Yorkshire, offre le minimum proportionnel de ces malades.
Rapport avec l agglomération de la population .
Le maximum de la population relative se trouve, en suivant encore Tordre de décroissement, dans les comtés de Middlesex, Surrey , Lancaster, Warwick, Stafford et Chester; le minimum, dans les comtés du pays de Galles.
CXXXvj INTRODUCTION
Si Ton n’avait pas égard au rang qu’occupent ici ]es comtés de Lancaster , de Chester, de Stafford et de Derby, dont la population est très agglomérée et où les aliénés sont en même temps très peu nombreux , et si on n’avait pas égard non plus au rang qu’occupent, les comtés de Huntingdon, Cambridge et Essex, qui offrent peu d’aliénés, bien qu’ils aient une population nombreuse, on pourrait trouver des rapports de coïncidence assez sensibles entre la densité de la population et la fréquence des maladies mentales. Toutefois si, comme nous le pensons, cette coïncidence est réelle, les exceptions que nous signalons sont assez remarquables pour faire supposer que l’influence due à l’agglomération de la population, comme cause de l’aliénation, se combine avec une autre influence qui est liée à la première. Cherchons si, parmi les faits statistiques dont la distribution s’accorde déjà avec celle de l’agglomération delà population , il n’y en aurait pas qui, différant pour certains points, quant à leur distribution géographique avec celle de la population, se trouveraient faire disparaître en grande partie les exceptions qu’on vient de signaler, et offriraient par conséquent une coïncidence plus exacte avec la distribution des aliénés.
Parmi les cartes de M. Guerry , il en est une qui présente justement ces conditions : c’est celle de la distribution des domestiques mâles. En effet, à la simple inspection, on voit que les domestiques
HISTORIQUE ET STATISTIQUE. CXXXV1J
sont en générai plus nombreux dans les comtés où la population est le plus agglomérée , à Perception d’un petit nombre de comtés où la population est peu agglomérée il est vrai, mais qui en même temps, comme on vient de le dire, présentent un grand nombre d’aliénés. Voici les comtés où se trouve , proportionnellement à la population, le plus grand nombre de domestiques mâles : ce sont ceux de Middlessex, Berks, Rutland, Cambridge, Surrey, Herts, Bucks, Hants , Bedford , Sussex , Kent, Somerset ^ Essex , Bristol , Oxford et Dorset. Nous retrouvons donc ici de l’analogie avec la distribution des aliénés. On pourrait encore signaler des exceptions au sujet de cette coïncidence, car plusieurs comtés où il n’y a pas un grand nombre de domestiques, offrent néanmoins un assez grand nombre d’aliénés 5 mais il faut se borner ici à remarquer les tendances générales , et par conséquent reconnaître que la distribution géographique des domestiques mâles représente à certains égards celle des aliénés.
Ce t accroissement du nombre des aliénés dans les comtés où il y a le plus de domestiques, viendrait-il donc de ce que les domestiques sont plus particulièrement exposés à la folie? Non sans doute. Personne non plus ne s’avisera de chercher cet accroissement dans une influence directe de l’état de domesticité qui, de façon ou d’autre, contribuerait chez les maîtres au développement des affec*