OBSERVATION VIII
La nommée X..., âgée de dix ans cl demi, entrée le 14 décembre 1879, salle Sainte-Catherine, numéro 20. dans le service du D*' Bouclmt, portant une vasle plaque d’herpès circinné au cou.
Elle en était presque guérie, quand le lundi 29 décembre, sans s’êlre levée ni exposée à un refroidissement, elle est prise à sept heures du soir d’une violente anxiété respiratoire pour laquelle l’interne est mandé.
M. Juhel décrit ainsi cet accès :
« L’enfant était couchée dans le décubitus dorsal, la face un peu pâle, elle se levait aux mouvements respiratoires les plus violents, les ailes du nez largement dilatées ; presque assise dans son lit, elle reproduisait, moins la cyanose du visage, l’atta([ue d’asystolie la plus aiguë.
« Le pouls rapide, pe'it, serré (130') n’avait aucune inégalité, pas le moindre faux pas. Les bruits du cœur très violents étaient clairs, bien frappés. La main ressentait une impulsion brève et saccadée. L’examen le plus minutieux de l'appareil pulmonaire ne m’a rien révélé. L’air pénétrait bien dans la poitrine, ainsi qu’en témoignait le murmure bien moelleux, aspiratif, si connu.
« Interrogée, l’enfant répondait de suite à nos questions, d’une voix un peu languissante, mais nullement saccadée, ainsi qu’il arrive dans la dyspnée. Elle désignait avec insistance la région précordiale comme étant le siège d’une vive douleur, qu’augmentait, disait-elle, la pression.
« Les paupières étaient tenues obstinément fermées. Soulevées, elles montraient un rétrécissement extraordinaire de la pupille tellement considérable que l’approche d’une lumière (huit heures du soir) ne les pouvait rendre plus petites.
« Ne sachant à quel organe m'adresser, je demandai à l’enfant si un tel phénomène ne s’était jamais présenté. Elle m’apprit alors qu’il y a huit mois elle avait eu une crise semblable, peut-être plus violente que la présente, si faire se peut, crise ayant duré quatre heures. Depuis lors, rien.
« En présence de ces faits, très effrayé des symptômes imminents d’une suffocation énorme, je pratiquai, dans l’intention de ranimer l’enfant, une injection de deux grammes d’éther sulfurique sous la peau. Faite sur l’abdomen, l’injection produisit une cuisson assez vive pendant une ou deux minutes.
« Resté auprès d’elle, dix minutes après je vis la dyspnée s’amender notablement, et ayant fait placer plusieurs oreillers de façon à asseoir l’enfant dans son lit, je fis ap^jliquer trois ventouses scarifiées sur la région du cœur et douze ventouses sèches en arrière ; vingt minutes après la crise était finie.
« Cependant le mardi 30 au matin, lors de la visite, il y avait encore une assez grande fré()uence des mouvements respiratoires. L’examen de M. le D*’
Bouchut ne lui apprit rien en tant que lésion viscérale, et devant ces phénomènes, il admit l’existence d’une Angine de Poitrine, affection très rare chez les enfants.
« Le 30 au soir, l’enfant eut une autre crise à la même heure (sept heures), laquelle fut moins violente, paraît-il. L’application de ventouses sèches fut suivie de rémission.
« Le 31 au matin, l’enfant est tout à fait bien, cependant la figure est un peu pâle, les yeux cernés et toute l’hahitude extérieure de l’enfant trahit une fatigue considérable.
« Continuation d’une potion antispasmodique à base d’éther. — Sortie le 4 janvier 1880. »
liamilton a soigné un jeune homme qui en avait été atteint à l’âge de douze ans. Le père en avait souffert également et son frère et deux sœurs en étaient morts à dix-sept et dix-huit ans. Dans ce dernier exemple, le nombre des sujets atteints et la terminaison fatale du mal ne permettent pas de mettre en doute l’exactitude du diagnostic.
Mac-Bride en a observé un exemple chez un jeune homme de dixsept ans, ce que ce médecin explique par l’influence de l’hérédité; de même que dans le cas précédent, le père du malade en avait été atteint lui-même ainsi que de la goutte ; ce malade était donc doublement prédisposé à VAngor car, ainsi que le dit avec raison M. Iluchard, « ce n’est pas l’Angine de Poitrine qui se transmet héréditairement, ce sont les diathèses productrices de lésions aorti- (fues et de VAngor qui sont héréditaires. »
Pour nous résumer, nous dirons que l’Angine de Poitrine est rare avant vingt-cinq ans, qu’on l’observe assez fréquemment de quarante à cinquante ans, mais moins souvent qu’à cinquante ou soixante ans, époque où elle acquiert son maximum de fréquence.
Hérédité. — Les exemples i[ue nous venons de citer de Mac-Bride (1) et d’IIamilton (2) ne sont pas les seuls invoqués par les partisans de l’hérédité. Grisolle (3) a vu deux frères en être atteints, et dans sa thèse, le D‘' Capelle (4) relate une observation d’ Angine de Poitrine survenue chez un goutteux dont le père était
(1) Mac-Bride. — History of Angor Pectoris. In-Méd. obs. and inquiries, 1778, ï. VI, p. 9.
(7) Hamilton. — Case of Angor Pectoris. Médecin. Comment. 1780, T. IX, p. 307.
(3) Grisolles. — Loc. cit. T. II, p. 740.
(4) Capelle. — De l’Angine de Poitrine, Th. Paris 1861.
ÉTIOLOGIE
nort de cette même maladie. Il cite encore une famille dans laquelle ’Angine de Poitrine, de forme purement nerveuse, était héréditaire; me femme qui en faisait partie eut même à souffrir à la fois de cette naladie et de l’épilepsie; nous relatons plus loin cette observation.
Graves (1) relate aussi un cas d’hérédité : dans une famille de cinq mfants, trois étaient atteints d’Anginede Poitrine. Le fils aîné avait ni deux attaques à douze mois d’intervalle, mais il n’en avait pas ni d’autre depuis plus d’une année. Deux filles avaient eu à souffrir lu même mal, mais les symptômes étaient moins graves. M. Martin- Damourette a connu aussi une famille où l’Angine était héréditaire. D’autres praticiens admettent tout au plus que chez les descendants les personnes atteintes d’AiiporPecfoifis compliquée ou occasionnée lar des affections du cœur ou des gros vaisseaux, par la goutte ou e rhumatisme, l’apparition des mêmes désordres peut reproduire es mêmes effets et faciliter l’apparition de la sternalgie.
Comme il est du devoir rigoureux de tout praticien de présenter sans nulle exception les faits qui peuvent élucider le chapitre étiologique, parfois si obscur de cette affection, je dirai que je connais un iharmacien de province, ni fumeur, ni buveur, qui, à l’âge de soixante-deux ans, a eu à souffrir de violents accès de sternalgie Darfaitement caractérisés sans avoir eu à se plaindre de la goutte, l’une affection du cœur, ni d’un asthme. Fabriquant des granules irsenicaux à la bassine et en grande quantité et ne laissant à aucune mtre personne ce soin, il attribua ses accès soit aux vapeurs arselicales respirées pendant plusieurs heures consécutives, soit à la ’atigue des bras remuant ses nonpareilles pendant des heures întières. Sa maladie dura plusieurs années mais s’affaiblit peu à Deu, et elle semble complètement disparue en ce moment où il a soixante-quinze ans environ.
Quoi qu’il en soit, son fils, âgé aujourd’hui de trente-huit ans, funeur dans des proportions ordinaires, mais ne mettant jamais jusqu’à œs derniers temps d’eau dans son vin et buvant un peu trop souvent le la bière et du cognac, quoique en petite quantité, a été trois fois 3n un an atteint d’accès d’Angine de Poitrine fort douloureuse et le plongeant chaque fois (ce qui était déjà advenu chez son père), dans une mélancolie et une préoccupation tout à fait en dehors de son caractère habituellement enjoué et gai.
(1) Graves. — Leçons de Clinique médicale, T. Il, p. 283.
DE l’angine de poitrine
Remarquons du reste que cette maladie survenant à un âge avancé où la paternité est une chose rare et bien plutôt un accident ((u’ime coutume, la question de l’hérédité n’a pas ici l’importance ((u’elle acquiert dans les autres affections.
Professions. — Jusqu’à présent, on a peu étudié l’inlluence ([u’exerccnt ou peuvent exercer les professions sur l’apparition de l'Angine de Poitrine, et c’e.st peut-être à tort, car ce point est digne d’attention et mérite un examen sérieux. Sur vingt malades, M. Lartigue (1) a trouvé quatre prêtres, c’est-à-dire le quart des sujets. -M. Caron, sur neuf des siens, a trouvé aussi deux ecclésiasti- (|ucs, et il parle d’un troisième qui l’a consulté une seule fois, mais qu’il n’a pas revu. Ne peut-on expliquer cette proportion élevée par l’exercice du chant et par la prédication qui augmentent la fréquence des battements du cœur et par conséquent sa fatigue? Cette cause, si elle est vraie, doit faire rencontrer cette maladie chez les membres du barreau ; en effet, pour nous toucher, pour nous entraîner par leur parole, ne faut-il pas que les avocats ressentent en eux-mêmes cette émotion qui est la plus puissante des séductions ? Pour n'en citer qu'un exemple, M. Ricard, le ministre de 1871, ancien avocat en renom, à Niort, n’a-t-il pas contracté ce mal, dont il est mort, en luttant avec la vigueur que l’on sait, pour la cause de la démocratie, après s’être fatigué outre mesure pendant la guerre avec la Prusse comme Commissaire général du gouvernement? Les tragédiens, les acteurs dramatiques, devraient aussi payer un certain tril)ut à l’Angine de Poitrine et il serait utile, croyons-nous, de diriger quel- ([ues recherches nouvelles de ce côté.
Une autre profes.sion qui nous semble fournir à l’Angine de Poitrine un large contingent, bien qu’avec l’indifférence habituelle aux gens accoutumés à payer de leur personne et destinés à mourir à la peine, nous n’ayions pas jusqu’à présent attaché d’importance à cette prédisposition, c’est la profession médicale. Sans compter Hunter et Jurine qui en ont été les victimes, nous avons dans ces derniers temps à lui attribuer la mort de Chauffard, Broca, Delpêche, Peisse, Maurice Raynaud, Hillairet.
Cela s’explique aisément par la fatigue, les veilles que nous supportons, et par les ascensions constantes des nombreux escaliers que
(1) Lartigue, de l’Angine de Poitrine, mémoire couronné par la Société de Médecine de Bordeaux.
ETIOLOGIE
nous gravissons dans les grandes villes. Et puis il faut le dire, la vie médicale a des côtés bien tristes. Si nous sommes les témoins "de pieux dévouements, d'abnégations qui s’ignorent elles-mêmes, de prodiges de bonté et de douceur inaltérables qui dilatent notre cœur, il se resserre bien plus souvent, il faut le dire, à la vue de tant de noires ingratitudes, de viles bassesses, de lâches abandons qui nous font voir l’humanité- sous son jour le plus triste. D’ailleurs, ne prenons-nous pas notre part de bien des douleurs, de bien des séparations cruelles, car après quinze ou vingt ans d’exercice, nous devenons presque toujours les conlîdents, les meilleurs amis de nos malades? Eh bien, quand la fatalité les frappe cruellement dans leurs affections les plus chères, nos âmes ne peuvent rester fermées au spectacle de larmes et de malheurs immérités, et cependant nous cherchons à nous dominer, à ne rien laisser voir au dehors du découragement qui nous accable, nous, acteurs, dans ces drames de la famille. Est-il étonnant que notre cœur s’use en un tel combat ! Au chevet d’un enfant, d’une épouse menacée par la mort, ne sommesnous pas regardés comme les arbitres de la destinée qui va se dénouer? Dans la chaleur de la lutte, ne nous identifions-nous pas avec cette mère, cet époux, dont nous sommes le premier appui, le dernier espoir? Ne passons-nous pas aussi tour à tour par mille sensations diverses et extrêmes? Ne pleurons-nous pas avec eux, ne nous réjouissons-nous pas de leurs espérances et ne sommesnous pas déchirés par l’amertume des séparations éternelles ? Doiton être surpris dès lors, que quelque jour ces vibrations, ces oscillations, ces secousses, trouvant facilement le défaut de la cuirasse, viennent retentir sur notre cœur, et après lui avoir fait connaitre l’angoisse morale, tassent naitre en lui l’angoi.sse maladive de la sternalgie. C’e.st-là, d’après nous, ce qui explique le grand nombre de cas observés chez les médecins.
Il est probable, par ce que nous venons d’exposer, que les personnes exerçant des professions que j’appellerai émotives (avocats, prédicateurs, acteurs), que les gens de lettres, les savants, les artistes, les professeurs, genus irritabile, comme dit M. Peter (1), y sont prédisposés. Les professions demandant un déplacement considérable de forces, [portefaix, forgerons, lutteurs, clowns) ou enfin celles qui exigent qu’on monte et descende sans cesse avec ou sans
(1) Peter. — Leçons de Clinique médicale, t. P'', p. 489.
DE l’angine de poitrine
fardeaux (couvreurs, maçons, ardoisiers, charpentiers, marins, zingueurs), doivent fournir plus que d’autres, des cas de sternalgie. Nous verrons plus loin une observation où le mal survient par excès de fatigue chez un cirier tenant huit ou dix heures par jour des cierges au bout du bras gauche étendu.
Un de mes clients qui en fut atteint et qui a succombé rapidement était ardoisier; il était déjà cardiaque. Ayant continuellement à monter et à descendre sur les toits où il travaillait, il avait à souffrir d’un essouflement fréquent ; la crainte d’une chute pouvait en outre l’impressionner ; quoi qu’il en soit, le second accès de sternalgie l’emporta. Un autre angineux que j’ai eu en traitement est entrepreneur ; avant d’être atteint il gravissait fréquemment des échafaudages. Parmi les quatorze marins de la corvette de premier rang VEwhuscade, dont j’étais chirurgien-major, qui furent atteints d’Angine de Poitrine, j’ai noté un timonier, c’est-à-dire un jeune liomme montant et descendant cent fois par jour les escaliers du double étage, conduisant de la dunette chez le commandant, et des appartements du commandant au carré des officiers. J’ai compté en outre huit gabiers, c’est-à-dire les marins les plus agiles, habitant plus souvent les hunes que le pont du bâtiment, serrant et déployant tour à tour les voiles de la mâture et ressentant, plus qu’aucun autre liabitant du bord, les oscillations du navire. Les autres étaient des chefs de pièces de canon, emploi qui nécessite beaucoup d’agilité et d’efforts violents. Tous ces malades étaient du reste assujettis à cette vie d’ascension et de descente perpétuelles qu’entraînent les exercices journaliers du bord et le service des vigies, c’est-à-dire de guetteurs placés nuit et jour à l’extrémité du grand mât du navire pour interroger soigneusement de là ce qui se passe à l’horizon lointain.
Les professions qui exigent l’incurvation du torse en avant, celles qui s’opposent à la libre expansion de la poitrine y prédisposent aussi.
Dans le Mémoire du D‘‘ Papillaud (1), nous voyons VAngor se produire chez un homme de trente ans, de constitution lymphatique, de tempérament faible, exerçant la profession de coutelier et s’occupant, au moins une fois par semaine, et quelquefois plus, du repas-
(1) De l’Angine de Poitrine et de son traitement par le Bromure de Potassium. — D' Papillaud. — Anvers 1873, p. 32.
ETIOLOGIE
sage des instruments tranchants. Pour ce travail, l’ouvrier placé dans une position très déclive, est couché sur une planche contre laquelle est appuyée sa poitrine qui supporte ainsi tout le poids du corps, tandis que ses bras et ses muscles pectoraux sont sans cesse en mouvement.
Cet homme fut obligé de renoncer à ce genre de travail pour suspendre .ses accès car, même lorsifu’il était mieux, ces derniers reparaissaient aussitôt qu’il commençait son repassage.
Nous venons de voir qu’une profession exposant à la compression permanente de la poitrine et à la fatigue des bras peut favoriser l’apparition de VAngor; l’observation suivante en donnera une nouvelle jireuve.
OBSERVATION IX (personnelle)
Un de mes amis, médecin de campagne, ni fiimenr, ni alcoolii|uc, très sohro, alla s’établir dans les Hautes-Alpes, dans un endroit retiré et monlueux. Zélé, actif, comme on l’est à vingt-huit ans, il se livra avec ardeur à la praliipie do son art et ne se ménagea guère. Deux chevaux lui devinrent indispensables et il les montait tour à tour (souvent nous nous ménageons moins que nos bêtes) ; il ne tarda i>as à se sentir l'aligné, nerveux ; vers le soir, tout d’abord il ressentit dans son bras gauche qui tenait les rênes pour maintenir son cheval, une sorte do fatigue, d’endolorissement qui n’existaient plus au matin après une bonne nuit. Bientôt cette fatigue douloureuse se manifesta le matin aussitôt son départ; il essaya bien de changer de main, mais il n’y put réussir n’étant pas à son aise; enlin un jour de novembre, par un temps humide et froid où il eut à trotter contre le vent, il sentit comme un éclair lui traverser le cœur et éprouva une douleur si aigue que, tournant le dos au vent, il resta vingt minutes anxieux, immobile. 11 fut forcé de revenir au pas chez lui; plusieurs accès le surprirent ainsi pendant plusieurs semaines, quoiqu’il modérât l’allure de son cheval. Si hien qu’il dut renoncer à visiter ses malades do cette façon et faire l’achat d’une voiture, ce qui mit lin à ses accès.
11 est mort depuis, mais j’ignore si c'est hien la même maladie qui a mis lin à ses jours.
Les professions qui exposent aux vapeurs de charbon (cuisiniers, boulangers, cuisinières, repasseuses ou lisseuses, mécaniciens), déterminent l’anémie, parce qu’elles condamnent à vivre dans une asthmospbère remplie de gaz oxyde de carbone. 11 est, en effet, démontré c[ue ce gaz produit rapidement la mort du globule qui est l’élément primordial, constitutif du sang. Mais cette anémie générale doit faire sentir ses effets déprimants sur le cœur lui-même c[ui, chez ces gens-là, est ischémié ou dyshémié ; de là, oppressions, palpitations, tendance extrême à la syncope et, sans aucun doute,
à l’Angine de Poitrine. Nous sommes persuadé que les métiers dont nous venons de parler doivent compter quelques angoreux. C’est une étude, une recherche intéressante à faire.
M. Caron (1) a observé avec raison que l’Angine de Poitrine n’est pas aussi commune dans les campagnes que dans les villes. Les agriculteurs, dit-il, mènent une vie si frugale et si active qu’ils sont rarement fatigués par l’obésité qui accompagnent si souvent cette maladie. Nous croyons devoir ajouter en outre, que ne fumant pas du tout ou seulement le dimanche, ils doivent y être moins prédisposés que les ouvriers des villes qui ne peuvent se passer de la cigarette et de leur journal.
Cette affection s’observe plus fréquemment chez les personnes de la classe aisée que chez les pauvres. M. Lartigue, qui reconnaît des liens très étroits entre elle et la goutte, pense que les pauvres, rarement tourmentés par cette dernière, doivent l’être encore moins par VAngor. Il dit, en outre, qu’on l’observe rarement dans les hôpitaux; mais ce qui était vrai, au temps où écrivait M. Lartigue, a cessé de l’être de nos jours. L’extension énorme du fléau de l’alcoolisme et la fréquence de plus en plus grande à notre époque des maladies du cœur expliquent facilement cette différence, ainsi que je l’ai déjà dit, mais on n’insistera jamais assez sur les dangers qui menacent les buveurs !
Embonpoint. — Tout le monde s’accorde à reconnaître que les individus doués d’un fort embonpoint sont prédisposés à l’Angine de Poitrine. J’ai soigné l’an dernier un entrepreneur de constructions qui en est atteint et qui, quoique jeune, est obèse. Son poids dépasse cent kilos et il est de fort petite taille. L’accès se manifeste chez lui avec une extrême facilité, par un temps orageux, quand il veut marcher vite, ou contre le vent, quand il monte une colline, gravit un escalier, quand il appuie son dos sans précaution sur une chaise et même dans son lit sur les matelas. J’en parlerai plus loin avec détails. Un autre de mes malades, ardoisier, gros, court, était également obèse. M. Lartigue, sur trente et un malades, en a trouvé quatorze ayant de l’embonpoint, quatre présentant un embonpoint ordinaire, cinq disposés à devenir obèses et huit seulement étaient maigres.
On comprend que l’obésité y prédispose ; d’abord parce qu’elle
(1) Caron. — Mémoire in-Journal Général de Médecine, 1811, p. 045.
ÉTIOLOGIE
détermine la dégénérescence ou la surcharge graiseusse du cœur et ensuite parce qu’elle accompagne souvent la diathèse goutteuse, cause fréquente, ainsi que nous le verrons plus loin, do VAwjor Pectoris.
Tempérament. — Nous ne croyons point que le tempérament exerce une grande influence sur l'apparition de l’Angine de Poitrine, cependant, d’après M. Desportes, les lymphatiques à peau blanche et aux joues colorées y seraient plus prédisposés que d’autres. Nous croyons plutôt que les gens pléthoriques y sont plus sujets et c’est peut être, avec les fatigues de la prédication et la continence prescrite, ce qui fait compter un certain nombre d’angineux chez les prêtres, forts, gras et souvent sanguins et athéromateux.
Régime et saisons. — On s’accorde généralement à reconnaître que cette maladie est plus fréquente dans les climats humides c[ue dans les pays chauds, et on observe, en effet, plus d’Angines de Poitrine en Hollande, en Angleterre et en Allemagne qu’en France, en Espagne et en Italie. Les auteurs anglais en ont publié un si grand nombre d’observations qu’on est forcé de convenir qu’elle doit être beaucoup plus commune dans leur pays que dans le nôtre, ce c[ui s’explique par sa position géographique au milieu de l’Océan et l’existence de brouillards épais.
On a remarqué cependant qu’en Irlande on en observait beaucoup moins d’exemples, mais cette immunité relative s’explique par cette considération que l’Irlandais mène une vie plus active, se nourrit surtout de légumes et de lait, ce qui le préserve des affections du cœur, cause fréquente d’Angor, tandis que l’Anglais mène une vie plus sédentaire, se nourrit de viande et boit de la drèclie ou du porto, ce qui augmente l’énergie des battements du cœur et détermine chez lui de l’arthritisme, maladie avec laquelle l’Angine a une affinité extrême. La différence qui existe entre la famélique Erin aux maigres champs de pommes de terre, souvent encore dévastés par les froides morsures de la bise, et la verdoyante Angleterre aux gras pâturages où paissent de plantureux durhams, explique bien comment l’une e.st vouée aux maladies produites par l’insuffisance de la nutrition et l’autre à celles produites par l’excès de nourriture ou par pléthore. Une autre cause, connue depuis quelques années seulement, peut contribuer aussi à la fréquence de VAngor en Angleterre, c’est le large usage, ou pour mieux dire, l’abus qu’on
DE l’angine de poitrine
y fait ainsi qu’en Amérique, du thé. Nous nous garderons en outre d’omettre le goût prononcé de ces nations pour les liqueurs fortes ; aussi, le théisme et l’alcoolisme y deviennent-ils de plus en plus à l’ordre du jour.
Cette double influence d’un climat humide et d’un régime débilitant nous l’avons fidèlement exposée dans la relation de notre voyage de circumnavigation sur l’Embuscade, et elle explique trop bien l’apparition de la maladie pour que nous ne cherchions pas à faire comprendre dans quelle atmosphère saturée d’humidité nous vivions à bord de ce bâtiment et comment l’Angine de Poitrine a dû y trouver un foyer de prédilection.
D’après ce que j’ai observé pendant huit années de navigation, un navire est un des séjours les plus humides du monde. Cette humidité reconnait deux ordres de causes : les unes, auxquelles on ne peut remédier, viennent de l’air marin d’autant plus chargé de particules salines qu’on navigué dans des latitudes plus élevées ; elles viennent encore de la chaleur diurne, c[ui est extrême et suivie d’un refroidissement nocturne très humide, et enfin des exhalaisons qui de la cale où séjourne toujours une certaine quantité d’eau se répandent dans le reste du navire. Les autres causes, auxquelles jusqu’à présent tous les chirurgiens de la marine ont vainement opposé leurs doléances, sont ces lavages (je devrais dire ces inondations d’eau de mer) faits chaque matin dans la plus grande partie du navire. Et quand on songe avec quelle lenteur s’évapore l’eau de mer, surtout à bord d’un vieux navire usé, on comprendra dans quelle atmosphère habituelle d’humidité nous vivions !
La corvette revenait en France après trois ans et demi de campagne dans les mers du Sud. Pendant cette longue période, elle avait été constamment à la voile, passant brusquement en quelques mois des latitudes froides du Chili ou de la Californie au climat brûlant du Mexique et du Centre-Amérique ou du Brésil. Cette transition subite de zones aussi opposées, supportée par des gens oublieux des règles les plus ordinaires de l’hygiène et passant la moitié de leurs nuits étendus sur le pont, avait occasionné des névralgies en grand nombre. L’apparition de maladies débilitantes était en outre favorisée par la nature des aliments du bord. Ptiches en principes azotés, ils ne contiennent que peu ou iDoint de principes non azotés et d’aliments respiratoires, c’est-à-dire réductibles en acide carbonique et en Güau par l’intermédiaire de l’oxygène inspiré. De là, des atteintes
ÉTIOLOGIE
à l’intégrité de l’hématose, production moindre de chaleur, revivification incomplète du sang et des cas nombreux de névralgies susorbitaires et intercostales, de scorbut et une épidémie de coliques sèches comme on en a vu rarement à bord.
ür, c’est avec cet équipage affaibli, anémié, névrosique, qu’il fallut, pour revenir en France, franchir à nouveau le Cap Horn, à une époque où les nuits duraient vingt et une heures sur vingt- ((Liatre, où la brume était intense, où les vents étaient constamment tempétueux et glacés. Le navire et les marins fatiguèrent horriblement. xVu voisinage de Sainte-Hélène, la corvette eut encore quelcpies jours de grandes brises et de gros temps, accompagnés de pluie, et c'est alors qu’apparut le second cas d’Angor sur l’Embuscade, car deux ans auparavant, un matelot nommé Duluc, en avait été atteint. C’est un gabier, nommé Dumas, qui le 13 mars e.st atteint en montant aux mâts, et cet homme offre véritablement les caractères de la cachexie scorbutique et anémique les mieux accusés. Cinq jours après, le 17 mars, trois autres matelots présentant au plus haut degré cette exsanguinité des tissus, sont frappés à leur tour; deux autres sont encore atteints les 18 et 23 mars — soit six cas en dix jours. — Le 25 mars nous arrivons à Sainte-Hélène, un rocher aride, mais où, grâce à la patience, à la ténacité et à l’amour du confort des Anglais, nous trouvâmes des vivres frais, d’excellents légumes et de la viande de boucherie admirable C[ui re.staurèrent l’équipage. — L’épidémie disparut ; mais les provisions faites, les bœuf vivants embarc{ués, ne tardèrent pas à être consommés, et après un mois de séjour en mer, l’usage de la viande salée et des légumes secs, le retour des grandes bri.ses du voisinage des Açores, et enfin un temps très humide aux approches des côtes de France et de l’entrée de la Manche, firent reparaître cinq nouveaux cas d'Angor et rechuter quelques-uns de nos anciens malades. Sur les cinq hommes nouvellement frappés, quatre présentent encore au plus haut point la décoloration des lèvres, des gencives et des conjonctives. — Leurs chairs sont flasques, molles et quasi transparentes. Tous ont eu le scorbut ou la colique sèche. Cette anémie est même très facile à reconnaître chez un homme de couleur originaire de la Guyane , le nommé Germain. Sa peau rougeâtre en bonne santé comme celle des Indiens de la côte ferme de race Caraïbe, était d’un jaune sale et terreux; les yeux étaient cernés, bistrés, la sclérotique au lieu d’une teinte blanc- bleuâtre était jaune, terne et plissée ; un ptérygion assez développé, dont Germain, était
UE l’angine de poitrine
atteint comme beaucoup de gens de couleur (1), participait à cette décoloration générale ; ses lèvres et ses ongles, au lieu d’être, comme c’est l’habitude chez eux, d’un rouge violet, offraient une couleur se l’approchant de la terre de Sienne brûlée. Enfin, circonstance confirmant bien l’état de profonde anémie de ce matelot, ses pieds étaient œdématiés et il se plaignait depuis un mois de palpitations avec bruit de souffle d’origine anémique.
La corvette vint enfin par bonheur jeter l’ancre en rade de Cherbourg, mais là, même dans le port, j’eus une récidive sur un matelot que j’envoyai immédiatement à l’hôpital de Cherbourg. Il entra dans le service de M. Fonssagrives, alors médecin en chef (2). Ile.st vrai ([uc le climat de Cherbourg, sous le rapport de l’humidité et de la violence du vent, est identi([ue à celui de l’Angleterre où s’observent tant d’ Angines de Poitrine. Ces considérations nous semblent démontrer pourquoi dans les pays brumeux et humides apparaissent des cas plus nombreux d’Angor et pourquoi ils se montrent surtout pendant la saison pluvieuse et froide.
Alcooliques. — Si l’Angine de Poitrine se montre surtout chez eux c’est que vieillards j^rémaiurés, comme les appellent MM. Gosselin et Peter, usés surtout dans l’endartère, ce tissu le moins vivant, le plus délicat de l’économie, ils ont des foyers athéromateux disséminés dans l’aorte et les autres artères. Tout le monde admet que c’est principalement dans l’aorte qu’est leur lieu d’élection, leur gisement préféré. C’est là qu’ils apparaissent tout d’abord, pour s’étendre ensuite dans les autres artères. En sorte que lorsqu’un médecin trouve chez un buveur l’artère radiale sclérosée, il est en droit de penser que la crosse de l’aorte doit être dans le même état. Aurivillius (.3). — Kreysig) (4). — (Robert Massalongo (5).
Après ces considérations d’Étiologie générale, préliminaire obligé de toute monographie médicale, cadre pour ainsi dire tracé à l’avance par les auteurs et sorte de vestibule par où le lecteur doit
(1) Je signale l’existence ou les vestiges du ptérygion comme l’un des signes attestant un sang mêlé chez les créoles.
(2) M. Fonssagrives a observé, lui aussi, plusieurs cas d’Angine de Poitrine à bord des navires de l’État sur des matelots cachectiques comme l’étaient les miens.
(3) Aurivillius. — (In novis actis scientiarium Upsalium), 1773, T. I.
(4) Kreysig. — Loc. cit., T. 2, p. 55.
(5) Robert Massalongo. — Dell’ arterite cronica generalizzata, — Riu. venela di Sc. MediCy 1885.
ETIOLOGIE
passer pour entrer clans le vif de la cfiiestion, nous allons examiner les causes favorisant plus directement les accès d’an por.
Ces causes sont de deux sortes : A. Les Causes prédisposantes se divisant elles-mêmes en deux variétés : 1“ les causes de nature non organiques et les causes organiques. — B. Les Causes occasionnelles, c’est-à-dire celles c[ui, l’Angine de Poitrine une fois déclarée, favorisent le retour des accès.
C’est avec le plus grand soin c[uc nous traiterons ce chapitre, car, ainsi ((ue l’a dit M. Land^uzy « en matière d’Angine de Poitrine, l’étiologie a en général plus de valeur au point de vue du pronostic c[ue la symptomatologie. » Sa connaissance approfondie permettra d’annoncer à l’avance au malade et prescfuc à coup sûr, malgré ses souffrances aiguës, qu’il sortira triomphant de la lutte, comme de prédire à la famille que le rôle du médecin se bornera à diminuer ses douleurs sans pouvoir retarder longtemps une issue fatale.