OBSERVATION XVII
Angine de Poitrine des nouvelles accouchées
11 y a deux ans (1875), j’ai vu mourir on ma présence, d’un accès d’Angine de Poitrine, une femme accouchée depuis quarante-huit heures. Je dois dire que l’accouchement, pour lequel une sage-femme avait d’abord été appelée, avait été très laborieux, et qu’on avait eu le tort grave de ne m’ajipeler pour pratiquer la version (présentation de l’épaule) que vingt-deux heures aj>rès le début de l’accouchement. 11 n’y eut pas d’hémoirhagie, mais la prolongation des douleurs avait déterminé une prostration profonde. Néanmoins, huit heures après l’accouchement, la malade commença à reprendre ses forces, et quinze heures après, elle paraissait aussi bien que possible, lorsqu’elle fut prise tout à coup d’un premier accès d’Angine de Poitrine, auquel je n’ai pas assisté, mais sur la nature duquel la description faite par la malade et les assistants ne permet aucun doute : la douleur au niveau du sternum, ses irradiations dans l’épaule gauche, le bras, l’avant-bras et la main du même côté : le sentiment d’angoisse et de constriction violente de la poitrine d’avant en arrière, la très courte durée de l’accès, l’absence de tout symptôme de phlébite ou de lésion quelconque du système vasculaire, et la disparition brusque de tous les accidents, excluent, en effet, encore ici toute idée d’embolie. Cet accès a duré dix minutes environ. On avait été si surpris par la soudaineté de sa brusque invasion qu’on n’avait pas eu le temps de m’envoyer chercher. Je vis seulement la malade une heure et demie après, et lui fis prendre trois grammes de bromure de potassium.
L’auscultation et la percussion ne permirent de rien découvrir d’anormal au cœur ni aux gros vaisseaux.
Dix heures après, au milieu de la nuit, nouvel accès; on vint me chercher immédiatement, mais l’accès était terminé depuis vingt minutes quand j’arrivai ; il avait duré quinze à seize minutes et avait été, au dire de la malade, encore plus violent que le premier.
Cette violence croissante des accès et le peu de durée de l’intervalle qui les avait séparés, me firent craindre de nouveaux accès plus violents encore et
ÉTIOLOGIE
probablement mortels. En cunséqnence, je pris le parti de revenir auprès de la malade toutes les cim[ heures, afin d’avoir rjuelque chance d’assister à un troisième acccès, et j’ajipliquai un vésicatoire sur la région precordiale, des sinapismes aux jambes, en même temps que je fis continuer l’emploi du bromure de potassium ; je proscris en outre des perles de térébenthine, à prendre pendant l’accès suivant s’il survient.
.le reviens trois fois auprès de la malade, à cinq ou six heures d’intervalle, sans rien observer de nouveau ; chaque fois le cœur et les gros vaisseaux sont auscidtés, et aucun phénfimène anormal n’est constaté. Mais cinq ou six heures après, et encore au milieu de la nuit, on vient me chercher en toute hâte ; la malade vient d'étro prise d’un troisième accès ; dix minutes après, j’étais auprès d’elle, mais elle expirait.
Au dire des parents, cette dame n’avait jamais eu, avant son accouchement, aucune atteinte do cette maladie, et il n’y a, dans la famille, aucun antécédent goutteux ni rhumatismal.
.l'ai fait tous mes efforts pour obtenir une autopsie, car j’aurais voulu confirmer par l’examen cadavérique l’absence de lésion cardiaque et aortique, mais il m’a été impossible d’y décider la famille.
Ces deux observations nous révèlent donc en même temps et une nouvelle cause prédisiiosante de VAngor Pectoris et une nouvelle maladie à ajouter à celles qui menacent les femmes récemment accouchées.
11 est singulier cependant que depuis 1877, et malgré le soin avec lequel on décrit dans le monde médical jircstjuc tous les cas d’Anginc de Poitrine qui se iirésentent, un troisième lait ne se soit pas révélé depuis les deux que notre confrère Boi’delais a eu la bonne fortune, au point de vue de la science, bien entendu, de rencontrer. Je ne dis pas ceci avec une pensée de doute ; M. Armaingaud est un observateur trop sagace et qui a donné trop de preuves de son savoir pour songer un seul instant qu’il n’a pas vu juste. Mais l’histoire de ÏAngor e.st jilcine de coujis de théâtre et de nouveautés. 11 y a trente ans, soupçonnait-on l’Angine tabagique ? 11 y a dix ans, connaissait-on l’Angine de Poitrine diabétique, celle qui se relie à la maladie de Basedow ? Entrevoyait-on, en un mot, la variété pre.sque infinie de ses formes ? Sachons attendre et do nouveaux faits confirmeront probablement ceux du D’’ Armaingaud, qui pourrait bien avoir raison en disant que beaucoup de morts subites chez les nouvelles accouchées doivent être attribuées à un accès suraigu (PAngor plutôt qu’à toute autre cause.
Nous verrons plus loin au chapitre Pathogénie, comment il les explique ; pour nous, nous n’hésitons pas à les rattacher au grand ébranlement nerveux occasionné par l’accouchement, un des plus
grands shoks traumatiques qu’ait à supporter l’organisme humain. Cet acte si retentissant, si douloureux, n’est-il pas capable de troubler profondément, en clTet, cette circulation nerveuse que M. Bouillaud était tenté d’admettre (J) ?
B. — Angine de Poitrine d’origine névralgique
mais de causes non traumatiques Elle comprend, avons-nous dit, deux classes :
1° Celle qui est Essentielle ;
2” Celle qui succède à une autre Névralgie.
1° Angine de Poitrine Essentielle Existe-t-il réellement une Angine de Poitrine essentielle ? Cette question demande de notre part un sérieux examen. Quand on a commencé à parler de cette maladie, les médecins qui l'ont observée les premiers, ont été frappés surtout par ce symptôme majeur, dominant la scène : une douleur vive derrière le sternum ou au cœur et par sa terminaison si souvent fatale, une mort subite, rapide, advenant en plein état de santé apparente ; aussi pour eux, n’y avait-il qu’une Angine de Poitrine essentielle. Mais quand, tour à tour et dans tous les pays, chacun est venu apporter son tribut à l’histoire de cette affection, quand des autopsies soigneusement faites ont révélé que des désordres organiques considérables l’accompagnaient fréquemment, on s’est demandé s’il n’y avait pas là une corrélation de causes à effet, et le domaine de VAngor essentiel a peu à peu diminué.
Ainsi, pour en citer un exemple, jusqu’à ces dernières années, la belle observation c[u’Heberden avait reçue d’un anonyme, après la publication de ses premiers travaux sur la sternalgie, n’était-elle pas citée par tous, comme l’exemple type de VAngor essentiel? — Un angineux avait chargé, par testament, Heberden de faire son autopsie alin d’éclairer la science, si la mort le surprenait pendant un paroxysme. Peu de temps après, ce malade mourut et Heberden consigna ainsi qu’il suit les résultats de son autopsie.