OBSERVATION XVIII
Ce cas fut communiqué au D'' Heberden par une lettre anonyme conçue dans ces termes :
(1) D'‘ Vergely. Congrès Médical de Bordeaux, 1865.
(2) Heberden. Some account of a disorder of the breast, read at the College, july 21, 1768, iii Med. Transact. publisbed by the College of Pliysicians in London (suite), vol. III, p. 1. London, 1772. Baker et J. Dodsley.
ÉTIOLOGIE
« Je suis âgé de quarante-deux ans, ma taille est moyenne, ma constitution forte, mon cou court.
.]'ai du penchant à être gros; mon pouls bat quatre-vingts fois par minute et ses extrêmes sont, en parfaite santé; de soixante-douze à quatre-vingt-dix pulsations.
Dès mon enfance j’ai eu la plus belle santé et, pendant plus de vingt ans, je n’ai pris aucun remède. Il y a environ cinq ou six ans que je ressentis pour la première fois les atteintes de celte maladie dont vous avez parlé : elle me saisissait toujours en marchant ou après le diner, ou le soir; je no l’ai jamais eue le matin, ni assis, ni au lit.
Je ne monte jamais à cheval et je monte rarement en carrosse, mais dans ce dernier cas les alta(pics n’ont jamais paru.
Le 2)remier symptôme de ce mal est une douleur au bras gauche un peu audessous du coude, qui peut-être en moins d’une demi-minute, s’étend on travers de ma jjoitrine du côté gauche et produit un commencement de défaillance ou un peu de gêne dans ma respiration, du moins je l’imagine ainsi, mais la douleur me foixe à m’asseoir. D’abord, comme vous l’observez, elle disparaissait à l’instant, mais, dernièrement, ce n’est plus qu’insensiblement. Si par impatience je marche avant qu’elle soit entièrement dissipée, elle renaît. Il m’est fréquemment arrivé, étant en compagnie, de supporter la douleur sans m’en embarrasser, alors elle durait cin({ à dix minutes et cessait presque subitement. Elle reparaissait à des intervalles irréguliers d’une semaine, de quinze jours, d’un mois, en général plus fréquemment en hiver qu’en été. Comme, lorsque la douleur me quittait je me trouvais fort bien, que je ne crachais ni sang, ni matière purulente et que je n’avais aucun soupçon de la formation d’un abcès, je ne me suis pas jusqu’ici inquiété de sa cause, l’attribuant à un embarras dans la circulation ou à une esiJèce de rhumatisme.
Je vais maintenant vous faire connaître les sensations qui me font présager une mort subite. J’ai fréquemment éprouvé, étant assis, debout, ou même dans mon lit, une sensation que je ne puis mieux exprimer ({u’en la nommant une pause universelle et interne des opérations de la nature, qui durait trois ou quatre secondes et qui était suivie d’un choc au cœur ; ce choc ressemblait à celui que ferait un petit poids attaché par un cordon à quelque partie du corps et qui tomberait de la hauteur d’une table à la hauteur de quelques pouces du plancher. Il y a des temps où cette sensation se fait apercevoir deux à trois fois dans une demi-heure; dans d’autres, je ne la sens qu’une fois par semaine ; quelquefois je reste longtemps sans m’en ressentir, il semble que depuis une année j’y sois beaucoup moins sujet qu’ auparavant.
Comme vous avez annoncé que plusieurs personnes étaient mortes subitement de l’Angine de Poitrine, je présume qu’elles avaient éprouvé le symptôme que je viens de décrire, pensant qu’il est plus probable de le regarder comme cause de mort subite qu’aucun de ceux auxquels vous l’avez attribuée. Mais quelle qu’en soit la cause, s’il plaît à Dieu de me faire mourir subitement, j’ai donné des ordres pour vous faire donner des détails de ma mort et vous transmettre la permission d’ouvrir mon corps pour en chercher la cause, ce qui pourra peutêtre fournir des lumières sur l’origine de la maladie qui fait le sujet de cette lettre.
DE l’angine de poitrine
Environ trois semaines après la réception de celte lettre, dit Ilebcrden, on m’apprit cjue ce malade, en faisant une promenade au sortir de son diner se trouva mal ; il s’appuya contre un piquet et pria un passant de l’aider à gagner une maison voisine où il vomit beaucoup ; on le saigna et il mourut en moins d’une demi-heure (1).
Le cadavre fut ouvert par John lluntcr.
11 trouva tous les viscères en bon état. Il examina avec une attention particulière les viscères thoraciques, surtout le cœur, ses vaisseaux et ses valvules qui furent constatés être dans leur état naturel à l’exception de quelques taches sur l’aorte dépendant d’un commencement d’ossification. Les poumons avaient contracté de faibles adhérences avec la plèvre du côté gauche. Le ventricule aortique était singulièrement fort, épais et aussi complètement vide de sang que s’il eût été lavé (2). On observa (jue ce liquide n’était nulle part coagulé, j)as môme après avoir été exposé pendant deux heures à l’air ; il avait la consistante d’une crème légère sans aucune séparation de partie constituante.
Eh bien, cette observation d’Angine présentée comme essentielle pendant longues années ne peut de nos jours être sérieusement admise comme telle, car « les deux plaques qu’Heberden a trouvées au niveau de l’aorte, dénotant un commencement d’ossilication » ne peuvent être attribuées qu’à de l’aortite ou à une athéromasie artérielle, deux al'lections qui, ainsi que nous le verrons plus loin, sont une cause fréquente de ce mal. De plus, ces altérations de l’aorte, devaient être situées au niveau même de l’orifice des coronaires et en obstruer ou tout au moins en diminuer considérablement le calibre, cause éminemment prédisposante de l’Anpor. En outre, le ventricule gauche était considérablement hypertrophié. — Toutes ces altérations doivent donc faire rayer l’observation d’Heberden du cadre des Angines essentielles où l’avaient fait ranger d’une part le début de l’attaque par le bras gauche, de l’autre, l’absence d’altérations prononcées du cœur et des gros vaisseaux.
L’ignorance où on est resté pendant longtemps de l’influence prépondérante de l’aortite sur la production de l’A nyor et le nombre considérable de cas où cette maladie, qui si souvent oblitère ou diminue le calibre des vaisseaux voisins, ne se révèle par aucun signe évident ou stéthoscopique, explique comment le nombre des Angines essentielles était si grand jadis.
Bien souvent, en effet, l’aortite est latente, passe inaperçue et
(1) Nous nous permettons de faire remarquer l’analogie qui existe entre ce fait et notre récit de la mort de Louvois.
(2) Nouvelle analogie avec l’état du cœur de Louvois que„Dionis trouva aplati et vide de sang.
ETIOLOÜIE
détermine cependant l’Angor. On croit que le malade a succombé sous les seules atteintes de la sternalgie et l’autopsie révèle, à notre grand étonnement, des désordres considérables inaperçus, insoupçonnés même pendant la vie.
Dans ces derniers temps, une foule d’autres maladies mieux connues et marraines de VAngor sont encore venues diminuer le domaine de l’essentialité de cette affection. Je veux parler de la Névrite cardiaque, de l’état athéromateux des artères, de l’oblitération ou du rétrécissement de calibre des coronaires, toutes pages de son histoire (fui, mieux ap])réciées, mieux étudiées ont été arrachées à son actif et ne font plus partie de VArigor sine materin.
L'étude des Angines se reliant à un état névrosique, celles où on trouve comme pierre d’assise, de la neurasthénie, de l’hystérie, une diathèse ou un état toxicfue (Angines qui ne sont connues pour ainsi dire que d'hier), ont encore singulièrement diminué le nombre des Angines essentielles dans lescfuelles elles étaient englobées jadis. Ayant toutes, en effet, le même radical, l’algie ou le spasme, cette confusion était en quelque sorte naturelle, mais il n’en e.st plus de même aujourd’hui. Aussi ne doit-on con.sidérer comme Angor essentiel que celui où on ne trouve ni élément d’arthritisme, ni altération organique, ni cause possible, palpable, justifiant son existence. Or, ces conditions doivent être rares à rencontrer et elles le sont en effet.
Il en est de cette sorte d’Angine comme de l’Epilepsie idiopathique. Avec le progrès des études nécroscopiques, avec des recherches microscopiques plus sévères, avec la connaissance des causes profondes et diathésiques du mal comitial, l’Epilepsie essentielle, c’està-dire sans cause appréciable, sine materiâ lœsk, est devenue très rare. — Beaucoup d’auteurs sont même portés à nier son existence et prétendent Cfue si nous n’en découvrons pas les causes , c’est que nos moyens d’observation ne sont pas assez parfaits et nos in.struments assez puissants. — Et cependant, pendant bien des années encore, on sera forcé d’admettre cfu’il en existe.
La réflexion, l’analogie avec d’autres névralgies, quelques autopsies absolument négatives, nous entrainent à croire qu’il en est de même pour la .sternalgie essentielle, et pour moi, je n’hésite pas à admettre son existence quoique M. Huchard, encouragé par sa découverte de vieilles lésions aortiques inaperçues pendant la vie
DE l’angine de poitrine
sur des individus considérés jusque-là comme des angoreux idiopathic[ues, soit porté à nier l’existence de l’Angine de Poitrine essentielle.
C’est à cette catégorie qu’appartiennent les cas d’Anryor Pcctorïs recueillis à bord de YEmbascacle et que je relaterai, un peu plus loin. — Chez tous ces matelots, à l’exception d’un d’entre eux nouvellement venu à bord, qui n’était nullement alïaibli par les fatigues antérieures de la vie du bord et chez c[ui la maladie a été nettement occasionnée par l’intoxication tabagique, chez tous ces matelots, dis-je, l’abus du tabac à fumer et de la chique a pu jouer un rôle prédisposant, mais non pas déterminant, tandis que toutes les causes occasionnelles des névralgies se sont réunies pour exercer leur’ empire sur eux (défaut de vivres frais, épidémies antérieures de coliques sèches et de scorbut, fatigue extrême, exposition à des temps humides, brusque passage des latitudes chaudes aux latitudes froides) ; aussi ont-ils été assiégés par des accès d’Angine de Poitrine essentielle, sine materià, typiques en quelque sorte et qui auraient cependant infailliblement été suivies de mort, si notre arrivée en France, en mettant un terme à leurs souflrances, avait tardé de quelques semaines.
Plusieurs praticiens, moins exclusifs que M. Huchard, admettent l’existence de l’Angine de Poitrine essentielle, et partageant leur opinion, nous allons rapporter quelques-unes de leurs observations.
OBSERVATION XIX (D'' Dieulafoy. in Gaz. Hebd., année 1882, p. 83.)
Angine de Poitrine essentielle
Le jeudi 14 septembre, écrit M. Dieulafoy, à deux heures et demie, M. IL... m’envoya chercher, me priant de passer chez lui sans retard. Je m’y rendis aussitôt. M. II..., qui venait de se coucher, me raconta qu’il avait déjeuné de bon appétit, fort gaiement, qu’il ne se sentait pas autrement malade, mais qu'il avait éprouvé le matin à sa sortie, une sensation de froid suivie d’une douleur à la région cardiaque. Il avait néanmoins commencé sa consultation et reçu deux malades; mais, la douleur devenant plus intense, il prit le parti de se coucher. Pendant que nous causions, la douleur reparut.
« La voici! me dit-il...; on dirait qu’elle part des oreillettes... c’est comme une déchirure de l'aorte... elle s’irradie aux deux bras jusqu’au coude, en suivant le trajet du cubital... elle remonte au cou, au larynx. »
Et, en me décrivant ainsi la marche et les irradiations de sa douleur, sa voix était entrecoupée de plaintes. L’accès dura trente secondes et cessa brusquement. Pendant l’accès comme après l’accès, le pouls n’eut pas la plus
légère défaillance, pas la iiioiudre intermittence, il resta normal et régnlier; je n'observai ni pâleur des mains ni pâleur de la face. La respiration resta absolument calme.
A l’auscultation je ne trouvai aucun indice de lésion cardia(jue ou aortique, et comme je [)rolongeai longuement mon examen : « .le n’ai rien au cœur, me dit ^I. Hillairet, je n’ai jamais eu ni oppression, ni palpitation; je suis chasseur, on m’a ausculté plusieurs fois et on ne m’aurait pas laissé chasser si l’on m'avait trouvé une lésion cardiaque; » et comme M. Diculafoy émettait lavis que ce pouvait être quehjue chose d’analogue à l’Angine de Poitrine : « .le ne pense pas, dit-il, je n’ai ni angoisse ni dyspnée, c’est probablement quelque névrubjie à frigo re. » /
M. Dieulafoy proposa une injection morphinéc que le malade refusa pour le moment craignant que la digestion no fut pas sullisamment avancée. Le cœur fût de nouveau ausculté ; ])as le moindre trouble.
M. Diculafoy quitta le malade à trois heures ; à trois heures et quart, on revint le chercher ; il accourut. M. 11... venait de rendre le dernier soupir après avoir eu deux accès coup sur coup.
M, Dieulafoy diagnostiqua une Angine de Poitrine essentielle et non pas un An<jor dépendant d’une aortite. Le sujet, qui était un médecin éminent des hôpitaux de Paris, le 1)'' Hillairet, était âgé de soixante-sept ans, et n’était ni dyspeptiijue, ni alcoolique, ni tabagique ; se plaignait-il de névralgies';’ — 11 serait bon de le savoir, cela nous confirmerait dans notre opinion c[ue chez lui, la sternalgie a bien été essentielle et qu’elle a succédé, comme une névralgie ordinaire, à une sensation de froid suivie d’une douleur à la région cardiaque. Ce senties propres expre.ssion's de M. Dieulafoy. — M. Hucbarddità cet égard c[ue l'absence de bruits morbides de l’aorte n’est pas suffisante pour écarter le diagnostic de l’aortite, — mais ceiiendantil serait étrange qu’à soixante-sept ans, avec l’exercice d’une profession aussi pénible c[ue celle de médecin, à Paris, condamnant à une ascension continuelle de toute une série d’étages, l’aortite ne se fût pas révélée par quelques troubles circulatoires, et nous soutenons en présence de tout symptôme négatif antérieur à l’accès ou concomitant, qu’il s’agit bien là d’une Angine de Poitrine essentielle et névralgique.
Tro]) d’excluvisisme ne convient pas quand il s’agit des affections nerveuses, et si on admet qu’en général une douleur violente peut déterminer une syncope mortelle, cela n’est-il pas vrai, surtout quand il s’agit d’une névralgie suraiguë au cœur, c’est-à-dire au
DE L ANGINE DE rOITlUNE
plus important de nos organes ? Une inactivité de cjuclques secondes ne sufFit-clIe pas, en clïct, pour mettre la vie en péril et faire naître un accès dMnpor ?
Les observations suivantes de Fotliergill et des D''® C. Lelion et Raillard, de Dax, vont nous fournir de nouvelles armes contre l’opinion par trop inflexible qu’il n’existe point d’Angine de Poitrine essentielle.