OBSERVATION XXIII
Angine de Poitrine succédant à une névralgie brachio-thoracique.
Le sujet est un conducteur âgé de quarante-sept ans, bien musclé, d’un embonpoint considérable, de petite taille. 11 a la barbe et les cheveux épais, grisonnants et le teint coloré. Il ne se souvient pas d’avoir été malade depuis l’âge de quinze ou seize ans.
Il éprouve depuis environ dix-buit mois, des douleurs semblables à celles qu’il présente aujourd’hui et dont on verra plus loin la description. Ces douleurs, d’abord légères et revenant de loin en loin, devinrent si fortes au bout de six mois et se produisirent si fréquemment qu’elles obligèrent le malade à quitter ses occu})ations. Il y a deux mois, elles ont commencé à se faire sentir tous les jours.
Elles sont provoquées par tous les mouvements un peu forts du bras ; elles ne se manifestent ni quand le malade monte un escalier, ni quand il va à la selle. Elles ont lieu par accès pendant lesquels des palpitations surviennent quelquefois. Elles partent alors de la partie antérieure du bras gauche qu’elles occupent jusqu’à l’aisselle et vont retentir dans la région précordiale et dans le côté gauche du cou. En même temps, il existe de l’anxiété, des angoisses, de l’oppression, des sueurs, mais il n’y a f>as menace de suffocation.
A la région précordiale, on constate une matité de 0“’05 à 0“06 transversalement, et de 0“08 à 0“09 de haut en bas ; légère voussure dans le point occupé par la matité. Impulsion du cœur médiocre ; bruits normaux, battements réguliers. Partout ailleurs, la poitrine est bien conformée, également sonore dans
(1) Lasségue. — Des Cardiopathies d'origine brachiale. Thèse citée, p. IG. (I) Valleix. Traité des névralgies, p. 41G. Paris, 1841.
ÉTIOLOGIE
les points correspoînlaiits ; la respiration parait un peu gênée, mais le bruit est parlout vésiculaire, sans mélange de râle.
En arrière, dans l’étendue de 0“0G environ, un peu en dehors des apophyses épineuses dorsales et au niveau des quatre premiers espaces intercostaux, la pression détermine une douleur peu intense, du côté gauche seulement. Un point semhlahle se trouve vers le milieu des trois premiers espaces dans le trajet d'une ligne abaissée du creux de l’aisselle. En avant, ces trois premiers espaces sont douloureux aussi à'ia pression vers l’union des cartilages et des côtes et dans l'étendue de 0“06 environ.
L’appétit est médiocre. Les autres l'onclions s’exécutent bien.
La seconde observation recueillie parM. Lassègue est encore plus concluante ;
OBSERVATION XXIV (Lassègue, thèse citée)
Angine de Poitrine d’origine névralgique.
Le nommé D... (Jacques), né à Moulins, âgé de cinquante-sept ans, est entré le 21 mars 1883, à l'hôpital Nccker, dans le service de M. le docteur Cuffer.
Il est couché au numéro 33 de la salle Saint-Louis. C’est un homme petit, de constitution sèche.
Son père est mort à quarante-quatre ans, sa mère à trente-cimj, de maladies qu’il ne peut préciser. Ils se portaient bien habituellement. Jusqu’à l’âge de trente-cinq ans, il s’est toujours bien porté. Pas d’antécédents strumeux, pas de rhumatisme. A l’àge de trente-cinq ans, il éprouve de violents chagrins, et fait des veilles nombreuses et fatigantes. Il est pris de violentes névralgies occupant surtout la moitié gauche de la face et du crâne et présentant un point maximum un peu au-dessous de l’articulation temporo-maxillaire gauche. Ces attaques ont une durée variable et se répètent à des intervalles variant de quinze jours à six mois depuis vingt-deux ans.
Pendant les accès, la vue se trouble légèrement, mais il n’y a pas de congestion oculaire apparente. — Depuis une dizaine d’années, il ressent de temps en temps dans le mollet gauche des crampes fort douloureuses qui durent dix minutes, mais n’ont jamais donné aucune irradiation.
Pas d’antécédents syphilitiques.
En 1873, il ne peut dire sous quelle influence, son testicule gauche commence à grossir et atteint bientôt le volume du poing. Il entre à l’Hôtel-Dieu en 1874 et on fait la ponction de l’hydi’ocèle ; injections de teinture d’iode.
Huit jours après l’épanchement se reproduisait déjà. En octobre 1875, D... a recours une seconde fois à l’intervention chirurgicale, et M. B. Anger opère l'ablation du testicule.
D... ne présente aucun signe d’alcoolisme, il ne boit guère que de l’eau rougie ; il ne fume jamais.
Depuis l’époque où ont apparu ses névralgies de la nuque et de la face, il est dyspeptique, ses digestions sont longues et difficiles ; il a quelquefois des vomissements alimentaires deux ou trois heures après le repas. En même temps,
DE l’angine de DOITRINE
il a toujours des éructations, et se sent mal à son aise pendant le temps que dure sa digestion.
Mais il n’a pas de pituite le matin, et jamais il n’a ressenti de palpitations après ses repas.
11 a toujours été très nerveux et très impressionnable ; un accident, une émotion un peu vive, la vue du sang le font tomber en syncope.
Depuis son enfance, D... exerce le métier de cirier. Il fabrique des cierges. Il est placé débout, le bras gauche élevé, plus haut que sa tête. Du bout des doigts de la main gauche, il tourne continuellement le bout de la mèche du cierge qu’il fabrique, faisant les mouvements de doigts que nous pouvons reproduire en émiettant du pain ou en faisant une petite boulette de papier. De la main droite, il verse de la cire fondue le long de la mèche qu’il tord ainsi sans cesse. Ces deux mouvements, celui de la main gauche entre autres, sont continus.
Il y a quatre mois, ayant travaillé comme d’habitude toute la journée, il venait de sortir de son atelier et rentrait chez lui vers six heures pour prendre son repas, lorsqu’il sentit une douleur aiguë, électrique, partir de son petit doigt gauche, remonter le long de la main et du bras jusqu’à l’épaule, puis atteindre brusquement la région précordiale où elle devint tellement forte qu’il fut obligé de se laisser tomber à terre et de comprimer à deux mains sa poitrine ; la douleur s’étendait du sternum au mamelon gauche, sans aucune irradiation. La douleur au bras avait cessé rapidement ; mais celle de la région précordiale dura vingt minutes avec la même intensité. Elle n’était pas angoissante et n’empêchait pas la respiration de s’effectuer librement.
Il n’a pas ressenti de palpitations.
La douleur a cessé brusquement, faisant place à un sentiment de bien-être intense.
Il s’est relevé et est rentré chez lui, n’ayant pas perdu connaissance.
Dans les deux mojs qui suivent, seconde attaque.
Vers le milieu de janvier, il cesse son travail. Le V février, il le reprend ; le soir même en sortant de l’atelier, après avoir fait cent ou cent cinquante [)as, nouvelle attaque. Depuis ce moment, il a eu tous les soirs régulièrement à sept heures, une attaque exactement analogue, à sa sortie de l’atelier.
Le 21 mars, il se décide à entrer à l’hôpital. Il est placé dans le service de ^I. Cuffer ; le soir, pas d’attaque. Il se croit guéri et sort le lendemain matin.
Le lendemain, en sortant de l’atelier, attaque ; et tous les soirs elle se reproduit comme par le passé.
Le .3 avril, entré de nouveau dans le service ; pas d’attaque le soir.
A l’auscultation, on ne trouve rien au cœur ; les battements sont normaux, pas d’hypertrophie. On constate seulement un soufle extra-cardiaque presque musical. 11 n’accuse aucune douleur au niveau du cœur ; la pression du doigt sur les points ordinaires des névralgies brachiale, intercostale et diaphragmatique ne provoque aucun sentiment de douleur.
Il se plaint d’un peu de névralgie occipitale gauche.
On lui donne des toniques et un granule d’aconitine par jour.
11 demande à sortir le 17 avril, et depuis lors, on ne l’a plus revu. Il n’a présenté aucun accès pendant tout son séjour à l’hôpital.
ETIOLOGIK
Chez ces deux malades l’acccès d’Ançjor a été consécutif à une névralgie brachiale, déterminée dans le premier cas par la fatigue du bras tenant constamment des chevaux en rênes ; — un accès de névralgie intercostale ouvre la scène. Au second acte la douleur s’étend aux nerfs du bras par l’intermédiaire des anostomoses nombreuses existant entre les premiers nerfs dorsaux île premier surtout) et le plexus brachial. — Enfin au troisième acte, la névralgie remonte du bras gauche au cceur et suscite l’apparition de VAnrjor.
Dans la seconde observation, dit M. Lassègue, le sujet, très névropathique, a eu à souffrir pendant plusieurs années de violentes névralgies, et si l’Angine de Poitrine les a remplacées chez lui, c’est parce qu’une fatigue professionnelle spéciale l’a provoquée dans le bras. Son extension et le mouvement continu des doigts ont occasionné cette douleur quasi fulgurante qui part du petit doigt pour aller éclater au cœur comme dans un foyer central. Et chaque fois ([ue le sujet se remet au travail, il est atteint de nouveau par la Sternalgie.
M. Potain a fait, avec sa sagacité ordinaire, une remarque importante au sujet de ces cardiopathies du bras gauche, c’e.st que presque toujours après un certain temps de durée, elles sont suivies de l’hypertrophie du ventricule gauche.
La névralgie du nerf phrénique a plus d’une fois déterminé également des accès d’Angoy.
Du reste, depuis que cette question d’alternance ou de succession a été soulevée, beaucoup de praticiens ont fait connaitre le résultat de leurs recherches sur ce point et ce résultat a confirmé la vérité de cette substitution.
Nous trouvons dans l’étude de Î\I. Dreyfus-Di’isac (1) un fait qui démontre une fois de plus que l’Angine de Poitrine peut succéder à une névralgie. Il s’agit d'un jeune littérateur ayant eu une vie des plus orageuses, — névropathe outré, il fut atteint d’une névralgie intercostale gauche, accompagnée d’un zona des plus douloureux, et depuis cette époque il e.st su jet à des accès d’Angine de Poitrine se signalant par une angoisse et une inquiétude extrême, la crainte et la conviction d’une mort prochaine, des irradiations douloureuses;
(1) H. Dreyfus-Brisac. — De l’Etiologie du tabes dorsalis ; syphilis, athérome, Gaz. Hebd. de Méd. et Chir., n° 39, septembre 1881.
DE l’ANÜINE de poitrine
enfin, le tableau de VAngor est complet sans que le cœur ou l’aorte soient malades le moins du monde.
Enfin, M. Téallier, dans le bulletin des travaux du Cercle médical de Paris, a présente une observation fort remarquable dans laquelle on voit l’Angine se développer et remplacer des névralgies diverses assiégeant le sujet depuis plusieurs années.
Dans l’observation suivante, nous voyons VAngor succéder à une névralgie cervico-brachiale ancienne et idiopathique.
OBSERVATION XXV (D' Liégeois, mém. cour. p. 174.)
Douleurs névralgiques cervico-brachiales gauches datant de longues années. Dans ces
derniers temps, vertiges. L’exarnen du cœur révèle une dilatation du cœur droit.
Quelques jours après cette constatation, deux accès d’Angine de Poitrine.
Madame Appolline est aujourd’hui âgée de cinquante-trois ans. Cette femme, lymphatique, a eu quatre enfants dont trois sont vivants; elle a eu une antéversion utérine qui remonte à son dernier accouchement en 1871. Varices très considérables au membre inférieur droit.
Madame M... déclare que depuis de longues années, elle ressent tantôt dansle côté gauche du cou remontant jusqu’à l’occiput, tantôt dans le dessus de l’épaule gauche et jusque dans le deltoïde, tantôt enfin, et très souvent, dans le poignet gauche et le long de la face interne du petit doigt, des douleurs excessivement violentes; que, depuis de longues années, ces douleurs l’éveillent toutes les nuits, apparaissant surtout quand le memlire supérieur gauche a bien chaud. Depuis 1877, j’ai été appelé tous les ans à soigner madame M... pour ses douleurs; j’ai épuisé un peu tout l’arsenal thérapeutique, sans compter les saisons à Bourbonnc-les-Bains et les pratiques électro-thérapeutiques ; la malade a de bons moments, mais fort souvent elle est en proie à ses douleurs.
Dans le courant d’avril 1885, madame M... m’accusant des vertiges dont je ne trouvais pas la cause dans l’estomac qui fonctionne bien, j’eus l’idée d’examiner le cœur; or, la percussion me démontra une augmentation de sa matité transversale, des bruits sourds, inégaux et une intensité anormale du second bruit à gauche du sternum à la hase; le pouls est petit, précipité. Madame M... avait une dilatation du cœur droit dont la raison, en l’absence de toute autre cause plausible, me parut devoir être la névralgie cervico-brachiale, à répits bien rares, dont elle est affectée depuis si longtemps.
Le 25 juillet 1885, je fus mandé près de madame M... ; ses douleurs cervicobrachiales étaient très vives et dans la nuit du 24, à quatre heures du matin, elle s'était vue obligée de s’asseoir sur son lit avec une respiration assez difficile et une sensation douloureuse de compression, de gêne au niveau du cœur. « Ma poitrine était pleine, » dit-elle. L’accès dura vingt minutes, mais le 25, à sept heures du matin, il reparut aussi angoissant et accompagné d’une grande pâleur qui effraya son mari, de vertiges beaucoup plus sérieux que ceux qu’elle avait de temps en temps ; il ne dura qu’un quart d’heure. Ne m’étant pas trouvé là au moment même de ces accès, je ne puis savoir si l’insuffisance tricuspidienne s’est produite.
ÉTIOLOGIE
Jusqu'à présent nous avons vu VAngor succéder à des névralgies voisines; nous allons maintenant le voir remplacer par des algies lointaines et n’ayant aucune ramification nerveuse directe avec le plexus cardiaque.
OBSERVATION XXVI Angine de Poitrine remplaçant la colique sèche
Dans sa thèse pour le doctorat (1), M. Gasquet, chirurgien-major de l’infernal, dit que pendant une épidémie de colitjues sèches, observée en 1857 à bord de ce navire, un de ses malades atteint précédemment et par trois fois de cette douloureuse maladie (essentielle selon les uns, toxique et attribuée à l'influence du plomb selon les autres), eût un véritable accès d’Angine de Poitrine ({ue ce confrère explique par la propagation de la souffrance du système nerveux ganglionnaire au nerf pneumo- gastrique gauche et aux filets cardiaques. M. Gasquet, en présence de cette complication grave, chercha à vaincre le spasme, élément presque inséparable do la douleur dans les névralgies, et le sujet étant robuste, il le saigna, appliqua des dérivatifs aux extrémités et employa les antispasmodiques. L’accès d’Angor ne se reproduisit plus, mais la colique sèche persista ; il y a donc eu dans ce cas, une sorte de métastase nerveuse.
OBSERVATION XXVII (personnelle)
Angine de Poitrine succédant à une sciatique.
M. P..., ancien conducteur en retraite des travaux de la fonderie de la marine de Ruelle-sur-Touvre, d’une constitution sanguine et forte, avait eu à quarantequatre ans, une péricardite intense qui réclama un traitement énergique et qui guérit parfaitement. Dix-huit ans "plus tard, il fut atteint d’une sciatique excessivement douloureuse à la jambe gauche, qu’il attribua à l'humidité de sa maison, placée sur les bords charmants, mais un peu brumeux de la Touvre. Je n’en ai jamais observé d’une violence aussi considérable et d’une ténacité aussi grande.
Quatre mois après, je fus appelé la nuit auprès do mon malade (novembre 1858), il avait horrildement souffert dans l’après-midi et la soirée, de sa sciati([uo, avait diné avec une soupe au lait et avait voulu se coucher ; mais, au même moment, la douleur de la jambe disparut et M. P... ressentit au côté gauche du sternum un élancement atroce, mit la main sur son cœur en restant immobile sur son séant, la face pale et baignée de sueurs froides ; pas d’oppression, et cependant crainte extrême de respirer profondément, de peur d’augmenter la souffrance. « Il me semble, disait-il, à mots entrecoupés, qu’on me larde avec un poignard et que sans le sortir du cœur, on l’y enfonce de temps en temps plus profondément et à petits coups. »
Engourdissement dans toute Tépaule et le bras gauche. — Le cœur est sensiblement hypertrophié ; de temps à autre on perçoit à sa base un bruit clangoreux. Angoisse extrême, peur de mourir, plaintes continuelles, plus accentuées quand la douleur augmente.
(1) D’’ Gasquet. De la Colique sèche dans les pays chauds. Montpellier, 1858.
Traitement. — Ventouses scarifiées, suivies de sangsues, sur la région précordiale, sinapismes aux extrémités, pilules d’opium et de belladone, un quart de grain de chaque, répétées tous les quarts d’heure. Potion éthérée.
Après la (juatrième pilule, l’accès d’Angor s’évanouit, mais la sciatique reparut aussitôt et persista pendant six mois malgré les traitements les plus variés et les plus énergiques. Pendant cet intervalle, deux nouveaux accès d’Angor reparurent ; mais plus tard ils se multiplièrent et dominèrent la scène morbide. Sous leur influence, des désordres organiques survinrent au cœur ; son volume augmenta encore ; ses battements devinrent fréquents, irréguliers ; chacun d’eux était suivi, au premier temps, d’un bruit de souffle très sensible. 11 y avait évidemment chez M. P..., un rétrécissement de l’orifice aortique avec induration de ses valvules ; bientôt de l’œdème survint aux extrémités, puis des étouffements, de la dyspnée, des intermittences singulières dans le pouls, et enfin la mort, dans un paroxysme, termina cette longue angonie ; la sciatique ne reparut plus pendant les derniers mois.
On voit, par cette observation, que VAngor peut succéder à une névralgie occupant un point éloigné du cœur, surtout si ce cœur ou ses annexes ont été ou sont encore le siège de désordres organiques, qui sont autant de sources d’appel de l’Angine de Poitrine.
Du reste, l’observation suivante, très intéressante, est une nouvelle preuve de ce que je viens d’avancer.