OBSERVATION XXXIII
Angine de Poitrine liyste'rique.
Mme X..., âgée de vingt-six ans, née de parents nerveux (sa mère a eu une maladie de cœur et est morte à trente-cinq ans après avoir pendant quelque temps abusé de la morphine ; son père est bien portant, mais très nerveux).
Mme X... a eu la rougeole pendant son enfance, et jusqu’à l’àge de dix ans elle a été bien portante, mais éprouvait fréquemment des points de côté dans la région cardiaque après tout exercice un peu violent ; aussi s’en dispensait-elle autant que possible. — A onze ans, elle a eu la variole ; à douze ans, elle a été réglée et abondamment toutes les quatre semaines. — ■ A treize ans elle fut prise de quintes de toux ; à quinze ans, elle a commencé à avoir des crises nerveuses, caractérisées par des mouvements convulsifs et par une douleur dans le dos ; ces crises venaient le plus souvent à la suite d’une émotion. En général, elle était très irritable et très irascible ; elle ne tombait pas pendant ses crises, elle ressentait une irritation dans tout le corps, une douleur dans le dos, suivie de mouvements convulsifs dans les extrémités et même dans la face ; cet état convulsif durait une demi-heure à une heure et cédait à un état de prostration, une espèce de léthargie (comme dit la malade) ; elle entendait tout, mais elle ne pouvait pas répondre; elle était insensible, le corps demi-raide; cet état, regardé par les médecins comme un état de catalepsie, a duré bien souvent vingt-quatre heures.
En même temps, les pertes de sang pondant la menstruation sont devenues considérables, et l’anémie, suivie d’amaigrissement et de faiblesse, a mis en danger la vie de la malade.
A dix-sept ans, elle a fait une cure à Franzensbad, suivie d’un séjour on Suisse, d’ofi elle est revenue dans un état de santé sensililement amélioré ; les crises convulsives ont disparu presque tout à fait, il n’est resté que la douleur dahs le dos.
A dix-neuf ans, elle s’est mariée ; à vingt ans, elle a eu un enfant, puis elle s’est séparée de son mari.
A vingt-deux ans, elle a commencé à avoir des attaques de cardialgie, qui sont devenues plus fortes surtout après une chute sur le côté gauche d’une hauteur de plusieurs mètres. Ces attaques, qui ont pris un caractère de plus en plus graves, durent jusqu’à ce moment, et ont été regardées par plusieurs médecins comme une vraie Angine de Poitrine.
La malade m’a consulté il y a un an (octobre 1880), et depuis ce temps j’ai eu l’occasion de bien observer ces attaques dans toutes leurs formes. Les attaques, du reste, ne sont pas toutes les mêmes, et en les observant d’une façon très minutieuse je suis arrivé à la conclusion qu’il y a deux formes d’attaques chez notre malade : attaques complètes (attaques types) et attaques incomplètes (attaques avortées). Dans cette dernière forme, il manque une ou deux périodes, et les périodes elles-mêmes sont modifiées, moins graves et moins durables. Voici la description d’une attaque complète, d’une attaque type ; elle se compose de trois périodes précédées souvent d’une période de prodromes :
(1) Cette observation a été recueillie par M. le D‘' Mendelsslion, de Saint-Pétersbourg, et la malade qui en fait l’objet a été soignée ensuite par M. le professeur Charcot.
DE l’angine de poitrine
L’attaque survient parfuis subitement, mais le plus souvent elle est précédée d’une période prodromique qui consiste en un malaise général ; la malade ressent une douleur dans le cœur et un peu d’oppression ; tout le côté gauche du corps lui parait engourdi, parfois elle a mal à la gorge et comme un spasme de l’œsophage qui l'empêche d’avaler ; elle a des quintes de toux, elle est irritable, elle dort mal, elle n’a pas d’appétit ; cet état se prolonge parfois plusieurs beures et meme toute une journée.
Tout d’un coup, la malade ressent une douleur insupportable dans la région précordiale ; c’est « un saisissement, un serrement, » comme elle dit ; cette douleur est accompagnée d’une angoisse extrême, d’une terreur invincible ; elle se sent mourir , bientôt, cette douleur s’irradie dans le plexus cervico-bracbial gauche, de sorte que la malade ressent une douleur dans le cou, dans le bras, dans le bord interne de l’avant-bras et dans les quatrième et cinquième doigts (région du cubital) ; parfois la douleur apparaît aussi dans la jambe gauche ; en même temps, l’expression de la figure change, les yeux sont hagards, la face pâlit et devient bleuâtre, presque livide et froide ; la res])iration se suspend presque tout à fait dans la période d'inspiration, qui est sifflante. 11 n’y a que quatre à six respirations par minute et pai'fois même deux seulement ; le pouls et les batlements du cœur sont presque insensibles ; la malade est agitée, cherche un point d’appui, car, dit-elle, « elle sent qu’elle s’en va ». — Les pupilles sont contractées et égales des deux côtés. — Cette première période ne dure que trois à six minutes et fait place à la deuxième période.
Alors la face de la malade devient très rouge et chaude (le côté gauche est alors plus rouge que le droit), les battements du cœur deviennent très énergi- ^ ques, la respiration plus fréquente, mais toujours sifflante et avec une tendance à s’arrêter en inspiration. Le pouls est de cent trente à cent cinquante pulsations par minute, avec des intermittences toutes les dix ou quinze pulsations. — Cette période dure dix, quinze, parfois même vingt minutes, et avant que tous ces phénomènes aient disparu, survient la troisième période.
Le cœur bat moins vite (cent à cent vingt par minute) l’oppression diminue ; mais le trait capital de celte période est un tremblement rhythmique de toutes ’ les extrémités et même dans les différents muscles de la figure, surtout dans 9 les paupières ; la malade clacfue des dents ; ce tremblement, qui dure parfois ]| une demi-heure et même une heure, est très pénible pour la malade et la fait j| souvent pleurer. S
Parfois une nouvelle attaque survient un quart d’heure après la fin de la pre- ^ mière, de sorte qu’en l’espace de trois à six heures la malade peut éprouver | trois ou quatre attaques. -*
Mais les attaques ne sont pas toujours aussi complètes ; très souvent une ou deux périodes manquent ; parfois la première ou la deuxième survient seule, -| mais jamais la troisième, car celle-ci n’apparaît jamais qu’à la suite d’iuie des deux autres périodes. — Parfois enfin la période prodromique se répète plu- ij sieurs fois dans la journée sans aboutir à une vraie attaque. [
Dans les intervalles des attaques, la malade n’éprouve aucun trouble cardiaque ^
ou respiratoire.
M. le D'' Mendelsshon a pensé qu’il avait affaire à un Angor pure- }i
ment hystérique ; il soumit sa malade à l’hydrothérapie, et celle-ci se trouvait déjà très améliorée en juin 1881, époque à laquelle elle fut confiée aux soins de M. le professeur Charcot.
Depuis le travail de M. Marie (1), de nombreux cas d’ Angine de Poitrine hystérique ont été observés et nous en rapporterons ici plusieurs.
UBSERVATION XXXIV (D’’ IIucHARD. — Rev. de Méd., p. 498, 1883).
Angine de Poitrine hystérique.
R... Louise, âgée de dix-neuf ans, fleuriste, entre dans mon service de l’hôpital Tenon, salle Laënnec, numéro seize. La mère de cette malade était très nerveuse, mais elle n’a jamais eu d’attaques. Cette jeune fdle a ou une fièvre typhoïde à onze ans, la rougeole à quatre ans ; jamais de rhumatisme. Réglée à seize ans ; mais depuis cette époque les menstrues ne sont jamais venues d’une façon normale, elles étaient irrégulières, venant parfois tous les quinze jours. C’est vers le moment de l’apparition des règles qu elle eut sa première attaque d’Angine de Poitrine. Autrefois, elle avait deux attaques qui se succédaient à un ou deux jours d’intervalle, puis elle restait quinze jours sans en avoir ; aujourd’hui, elles se rapprochent de plus en plus, et c’est depuis six mois surtout que la malade s’est aperçue de ce changement ; maintenant elles se répètent tous les jours, et même plusieurs fois dans la journée ou la nuit.
Voici de quelle façon elles surviennent ; Autrefois, elles ne se produisaient que sous l’influence d’une émotion, d’une contrariété ; actuellement, elles apparaissent sans cause ; la malade éprouve une sensatien douloureuse du côté de l’ovaire ; cette douleur remonte vers le creux épigastrique, le sternum, où elle cause une véritable angoisse avec sensation de distension énorme du cœur, et de là, se dirige toujours vers l’épaule gauche, où elle se termine. La durée de l’accès est variable, tantôt d’un (juart d’heure, d’autres fois d'une heure ; elle se termine parfois par une perte de connaissance, et souvent par l’émission d’urines claires et abondantes.
On constate une anesthésie du membre supérieur gauche, de l’anesthésie du pharynx et de l’épiglotte, des symptômes d’anorexie et de dyspepsie légère. Sous l’influence d’une médication par le bromure de potassium à la dose de trois grammes par jour, les accès deviennent moins fréquents : ils ne se répètent plus que tous les dix ou douze jours.
Le 2 février 1883, la malade se plaint d’un point douloureux dans le sein gauche, de fortes palpitations. L’application d’un vésicatoire fait disparaître cette douleur.
15 février. — Cent vingt-quatre pulsations sans fièvre ; les palpitations persistent aussi violentes. On constate l’existence d’un point hystérogène sur le trajet du sixième nerf intercostal gauche en avant, au-dessous du sein gauche, au niveau duquel on applique un second vésicatoire. Le 26 février, la malade se plaint toujours de cette douleur, qui irradie souvent au cœur, à l’épaule et
(1) M, Marie. — Deux observations d’Angine de Poitrine. {Revue de Médecine 1882).
au bras gauche avec sensation légère d’angoisse. Les pulsations radiales ne sont plus qu'au nombre de quatre-vingt-seize. Les accès angineux ont compté- ^
tement disparu, et la malade sort de l’hôpilal à peu près guérie. Dans ce cas, i
les troubles angineux ont été certainement peu accusés ; ils ont eu pour carac- j tère de faire pour ainsi dire partie des phénomènes de l’aura hystérique. Mais | il n’en est pas moins vrai qu’il s’agit d’une pseudo-angine de poitrine dans ce ',;j qu’elle a de plus atténué.