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OBSERVATION CVII

(D’’ Vergely)

Angine de Poitrine Diabétique

M. Y..., homme d’une robuste constitution, âgé de cinquante-cinq ans; pas de diabétique dans sa famille. Son père et sa mère sont morts âgés. Depuis l’àge de vingt-cinq ans, il dirige des radineries de sucre et consomme une grande quantité de sucre, environ deux cent cinquante grammes par jour. Son associé, qui n’était pas son parent, a succombé aux progrès de la glycosurie. Ce dernier consommait peu de sucre, s’occupait surtout des affaires de dehors, mais avait mené une existence très orageuse.

Au commencement de l'année 1879, M. Y... perd son fils, qu’il affectionnait très vivement. Pendant plusieurs mois, il veilla une partie de la nuit ce pauvre enfant, et le jour il s’occupait des affaires de la raffinerie.

La mort de ce jeune homme, d’une rare intelligence, qui succomba à une tuberculose pulmonaire, probablement héréditaire du côté maternel (sa mère a perdu deux frères phthisiques), fut vivement ressentie par les parents. La mère tomba dans un état de langueur, d’anémie dont elle s’est à peine relevée. M. Y. . parut d'abord mieux supporter cette épreuve, puis il éprouva de la fatigue, un abattement considérable et une inaptitude complète au travail. Le 8 novembre, en se mettant au lit, il sentit tout à coup, au contact de la fraîcheur des draps, une douleur aiguë à la région précordiale ; la respiration s’arrêta, et il fut sur le point de perdre connaissance. Cet accident se renouvela deux fois dans la nuit, chaque fuis que M. Y... mettait les pieds sur le parquet, qui était froid. Ces troubles se montraient brusquement, pour disparaître bientôt avec ime grande rapidité.

Les jours suivants, M. Y.... qui est d’une extrême bonté et d’une humeur égale, était devenu impatient, irritable. Il me fit part de cet état, je le questionnai, et j’appris alors qu’il avait perdu de son poids, quoiqu’il pèse encore (juatre-vingt-treize kilogrammes, qu’il est moins vigoureux qu’autrefois, que son appétit est plus irrégulier, que sa soif est plus vive.

L’examen de la région précordiale dénotait à la pression un peu de sensibilité dans le quatrième, cinquième et sixième espace intercostal gauche, douleur très différente de celle qu'éprouvent les malades atteints de névralgie intercostale, quand on vient à presser le nerf douloureux.

La dernière pièce du sternum est seule sensible dans toute son étendue.

Le volume du cœur est normal ; les bruits du cœur sont normaux ; le bruit systolique est un peu prolongé.

La respiration est normale, cependant elle est un peu entrecoupée aux deux sommets.

Les fonctions digestives s’exécutent bien, le sommeil est excellent. Je fais

examiner les urines ; la li([vienr de Fehling et le polarimètre y décèlent cinquante-quatre grammes de sucre pour 1,000 grammes d’urine.

Le malade est soumis à un régime mixte, à l’usage du pain de gluten. Toutes les substances sucrées, qu’il recherche avec empressement, sont supprimées. Je lui fais prendre du bicarbonate de soude, et au mois de juin 1880 il va faire une cure à Vichy.

Depuis celte époque l'état général est excellent ; le malade a repris sa vie active ; il dirige comme autre.'^ois l importante industrie à la tête de laquelle il est placé ; sa gaieté et son égalité d’humeur sont revenues.

Au mois de décembre, il est repris encore de douleurs vives dans la poitrine. La respiration était gênée, douloureuse. La douleur à la pression occupait les cinq premiers espaces intercostaux gauches et le sternum. Il était devenu morose et triste, suant au moindre exercice. Le bromure de potassium seul ou associé au sulfate de quinine, les frictions, les vésicatoires, n’ont que médiocrement amélioré cotte douleur, (jui a duré dix jours. Elle était continue, mais elle devenait plus forte le soir.

A la fin de février 1881, la douleur a reparu, occupant toujours les parties supérieures de la poitrine avec le même caractère qu’elle avait précédemment. Le salicylate de soude à la dose de trois grammes a diminué notablement la douleur en trois jours. Cinq, six grammes de salicylate m’ont paru la faire disparaître complètement.

Le cœur, examiné à cette époque, ne présentait rien de particulier, sauf le léger souffle systolique déjà signalé. Le jiouls est plein, régulier, et bat 65 fois par minute. La respiration entrecoupée. Etal des fonctions digestives excellent.

Ce malade prend assez fréquemment de faibles doses de strychnine de deux milligrammes par jour, et s’eii trouve assez bien.

La douleur a reparu à diverses régio.is dans le courant de 1881.

Au mois de judiet, le malade va faire une cure à Vichy. Quelques jours après le début du traitement, cette douleur est revenue. Elle occupe les premières pièces du sternum ; elle lui donne de l’oppression. 11 est obligé d’ouvrir souvent les fenêtres de sa chambre pour respirer plus largement. Cette douleur et cette sensation persistent, quoique le traitement de Vichy ait ramené la quantité de sucre à zéro. La polidypsio avait cessé, et la polyurie également. Avant son départ, le malade rendait de deux à trois litres et demi d’urine; à son retour cette quantité était tombée à 1,500 grammes.

Le 2 août, dix à quinze jours après so.r retour de Vichy, la douleur avait à peu près complètement disparu. Elle reparaît encore de temps à autre.

OBSERVATION CVIII (D'' Vergely)

Angine de Poitrine Diabétique

M. B..., trente-huit ans, constitution robuste, a toujours joui d’une bonne santé et ne s’est jamais livré à aucun excès. En 1872, il perd une fortune considérable dans des spéculations malheureuses. Il a cependant supporté cette épreuve avec un certain courage.

Dans les premiers jours de 1878, il éprouve tout à coup de la gêne dans la

DE l’angine de poitrine

région précordiale ; il sent son cœur battre irrégulièrement, il lui semble qu’il va s’arrêter, et il est sur le point de perdre connaissance. Depuis quelques temps il est oppressé, et il lui est impossible de marcher, de courir, de monter un escalier comme autrefois ; il se sent fatigué, affaibli. Six mois auparavant il pesait 74 kilogrammes, il n’en pèse plus que G9.

L’extérieur du malade ne présente rien de particulier, le pouls est régulier et bat 72 fois par minute.

Le cœur est normal comme volume, mais à la base je trouve un léger souffle systolique qui se prolonge dans les carotides.

La poitrine résonne à la percussion d’une manière exagérée ; la respiration, affaiblie, témoigne d’un peu d’emphysème. Les fonctions génésiques sont intactes ; les fonctions digestives s’exercent bien ; la soif est augmentée. M- B., trouve qu’il urine plus que d'habitude. L'examen des urines par la liqueur de Fehling et le polarimètre accuse 22 pour 1000 de glycose.

Je perds de vue le malade. Au mois d’octobre 1879, je lui donne des soins pour une bronchite aiguë qui était venue compliquer son emphysème. Je ne pus obtenir d’analyse d’urine.

En 1880, au mois de septembre, nouvel accès de bronchite moins grave que le précédent. Au mois d’octobre, une analyse d’urine est faite et ne décèle pas de sucre. En 1881, pas d’oppression, pas de bronchite, retour à la santé antérieure. Examen des urines négatif.

La fréquence et la ténacité des troubles nerveux (névralgies) qui surviennent dans le courant du diabète est un fait qui a été noté par la plupart de ceux qui ont observé ou décrit cette maladie.

On peut conclure de l’examen des faits qui précèdent :

1“ Que des accès d’ Angine de Poitrine peuvent se montrer dans le courant du diabète ;

2° Que CCS accès d’angine peuvent être simples ou associés à des névralgies intercostales ;

3“ Qu’ils peuvent se montrer en dehors de toute affection cardiaque ;

4° Qu’il importe en présence d’un accès d’Angine de Poitrine d’examiner avec soin les urines pour s’assurer si cette névrose ou cette névralgie n’est pas liée au diabète.

M. Vergely ne croit pas que l’apparition où la disparition de l’Angor dépendent de la variation du sucre et les accès ne lui ont pas semblé revenir plus nombreux ou plus intenses avec la production exagérée du sucre. Tel est aussi l’avis de M. Lecorché.

Quatre autres observations où l’Angor coïncidait avec du Diabète

ÉTIOLOGIE

ont été recueillies dans la Science, trois par M. Iluchard (I) et la quatrième par M. llutinel (2). S’il était absolument vrai que VAngor dépendit de la glycosurie, ce serait dans les cas où l’urine contiendrait une plus grande quantité de sucre que les accès devraient se montrer plus fréquents et plus graves; il n’en est point ainsi et un des malades de M. Vergely a eu des accès d'Angor même en l’absence de sucre. D’où il suit, dit M. Iluchard, que l’Angine de Poitrine chez les diabétiques n’est pas le résultat du Diabète, mais bien plutôt de la Diathèse arthritique. Ne voit-on pas on effet, chez eux tous les caractères de l’Angine de Poitrine des arthritiques (provocation des accès par le refroidissement, leur apparition nocturne et leur longue durée) et peut-on réellement attribuer à la présence seule du sucre, le développement do ces accidents angineux, quand ceux-ci ne se produisent pas avec des ' quantités bien plus considérables de glucose et quand ils persistent encore après sa complète disparition ?

La réponse à cette ([uestion n’e.st pas douteuse. D’après ces derniers auteurs et pour eux « l’Angine de Poitrine des diabétiques est imputable à l'arthritisme. »

Mais, on le sait, il y a nombre de médecins, entr’autres M. L. Dreyfus-Brisac qui reconnaissent au diabète une origine nerveuse et qui expliquent de cotte manière pourquoi les diabétiques sont des névropathes; trouvant que les caractères présentés par VAngor diabétique sont les mêmes que ceux de VAngor névrosique, ils s’appuient sur cela pour dire que c’e.st au nervosisme qu’il faut attribuer ces accès de sternalgie.

Des deux opinions nous paraissent également fondées et ces deux diathè.scs ayant bien des points communs et étant pour ainsi dire sœurs ou tout au moins cousines germaines, on peut bien dire qu’elles contribuent toutes deux à faire éclore VAngor chez les diabétiques.

E. — Ataxie Locomotrice

M. Letulle (3) et M. Friedreich (4) ont observé deux cas d’ Angine de Poitrine chez deux tabétiques.

(1) H. Huchard. — Union Méd. 1883, relatés par Dreyfous. Des accidents nerveux dans le diabète sucré. Thèse d'agrégation, Paris 1883.

Uutioel. — In Dreyfous, loc. cit.

(3) Letulle. — Note sur l’existence des lésions cardiaques dans l’ataxie locomotcice. Gazette Médicale de Paris (1880).

(4) Friedreich. — (Arcb. franc, patb. anal, und pbys. von 'Wirchow. T. XXVI, p.410.

DE l’angine de poitrine

Doit-on en conclure qu’il y a quelque affinité et une certaine corrélation entre ces deux maladies ? Si elle existe, elle ne peut être que lointaine et médiate et s’explique de la manière suivante; la sclérose de la moelle a été produite chez eux par l’endartérite athéromasique des artérioles qui s’y distribuaient et ne pouvaient plus la nourrir et VAngor s’explique à son tour par la transformation scléro-atliéromateuse de l’aorte et des valvules sigmoïdes, — H y a longtemps que MM. Charcot (1), Vulpian (2), Berger (3) et Rosembach (3) ont signalé la fréquence de ces lésions aux valvules des tabétiques.

Au résumé, puisque l’ataxie locomotrice suscite des troubles nerveux et des accès de névralgie à l’estomac, aux poumons ou à la vessie, nous ne voyons pas pourquoi elle n’en occasionnerait pas également au plexus cardiaque, d’autant plus que des lésions athéromateuses préexistent souvent à l’aorte ou aux valvules des tabétiques ; VAngor doit trouver là un terrain éminemment favorable à son éclosion. Nous sommes convaincu que dans quelques années, on verra de nouveaux faits confirmer cette influence indirecte, il est vrai, mais probable.

D. — Angine de Poitrine Toxique

Ses causes sont :

1“ L’Alcoolisme;

2° Le Tabagisme ;

3“ Le Théisme et le Caféisme ;

4° La Malaria ;

5° L’Ergotisme ;

6“ Les Vapeurs d’oxyde de carbone ;

7® Le Plomb, le Mercure, le Morphinisme ;

8“ L’Albuminurie.

1° Angine de Poitrine Alcoolique

D’après Bouchardat, l’alcool introduit dans la masse du sang, détourne à son profit l’action comburante de l’oxygène apporté par

(1) Charcot cité par Vulpian. — Clin. méd. de la Charité. Comm. clin, et obs. par le D'' F. Raymond. 1879, p. 812.

(2) Vulpian. — Même ouvrage, p. 812.

(3) Berger et Rosemhach. Weber die coïncidenz von tabes dorsalis uud irisufficiens der aorten Klappen (Berlin Klin. woch. 1870.

ÉTIOLOGIE

la respiration, de façon à laisser au sang artériel la coloration noire du sang veineux. — Orlila a fait voir, dit le D'' Félix Brémond (1), que la présence de l’alcool dans le liquide nourricier le rend mou et gélatineux en coagulant presque l’albumine, la fibrine, l’hématosine et les matières grasses de la chair coulante.

Tout le monde reconnaît aujourd’hui que l’ahus des liqueurs alcooliques, en déterminant à la longue l’athéromasie artérielle et les maladies de l’aorte, prédispose aux attaques d’ Angine de Poitrine. C’est à n’en pas douter l’extension effrayante (depuis quinze ans et surtout depuis le siège de Paris) de cette habitude désastreuse pour notre pays qui a fait progresser de beaucoup le nombre des cas de cette maladie traités dans les hôpitaux de Paris. Jadis, en effet, l’alcoolisme y était assez rare, tandis qu’aujourd’hui on l’y rencontre communément. — Nous en citerons de nombreux exemples dus à cette cause, quand nous nous occuperons des cas d’Angines de Poitrine accompagnés d’altérations cardiaques. Ces malades étaient depuis longtemps alcoolisés pour la plupart; plus tard ils sont devenus athéromateux, et enfin, quand leurs lésions ont acquis un certain degré do développement, l’Angine de Poitrine a éclaté à son tour. L’alcool ne produit guère d’emhlée cette maladie, mais il y prédispose en déterminant l’athéromasie et des troubles dyspeptiques.

A quels signes reconnaître qu’un angineux est en même temps atteint d’intoxication alcoolique et comment le deviner ? Comment s’en assurer quand il le nie et que rien ne jette la lumière sur les commémoratifs? — Il n’est pas indifférent cependant de le savoir, et nous allons en indiquer brièvement les moyens.

Un des effets les plus certains de l’intoxication alcoolique, c’est le tremblement des mains, et quand on l’observe chez un homme à qui on dit de les tenir tendues et immobiles, on a déjà de fortes présomptions en faveur de son intoxication. C’est là un des premiers symptômes du début.

Il y a, en outre, chez les alcooliques, de la parésie trémulente. — Non point une paralysie proprement dite, mais une diminution plutôt qu’une abolition de la contractilité musculaire (2). Au premier

(1) D'' Félix Brémond. — In Petit Journal de la Santé, 20 juin 1880.

(2) Gaz. des Hôpitaux, 12 juin 1886.

DE l’angine de poitrine

degré, c’est de la trémulence plutôt qu’un véritable tremblement. — Quelquefois, non seulement les muscles des membres, mais ceux des lèvres, de la langue, en sont affectés.

Ce n’est pas tout, on sait que l’alcool introduit dans le sang exerce sur le cœur une action toxique ; cette action, au début, détermine, d’après M. Péter, l’affaiblissement des bruits du cœur, qui sont un peu flou et mal frappés. Le sphygmograpbe indique cet état ; la ligne d’ascension est courte, ce qui prouve que le cœur a perdu de son énergie ; celle de descente a toute une série de trémulences, de petites oscillations correspondant à celles de la main. Tel est le premier degré des altérations cardiaques de causes alcooliques. L’organe est atteint d’abord dans sa puissance musculaire; à un second degré, il est atteint dans la constitution de ses fibres anatomiques. Enfin il survient de la myosite avec une dégénérescence granulo-graisseuse de ses fibres et des phénomènes convulsifs parmi lesquels on doit compter l’Angine de Poitrine.

i° Angine de Poitrine Tabagique

« Celui qui fume pour la première fois, a écrit Boerhaave, décrivant les premiers effets du tabac sur l’apprenti fumeur, éprouve dans tout son être une crise profonde suivie de nausées, de vomissements, de vertiges, de tintements d’oreilles, de garde-robes, d’ivresse, et souvent même de défaillance. »

Bien des siècles se sont écoulés avant que cet avertissement, donné il y a de longues années, ait porté tous ses fruits ; mais aujourd’hui on reconnaît généralement que le tabac prédispose certains sujets à l’Angine de Poitrine, principalement ceux qui en abusent et qui arrivent à la période d’intoxication, c’est-à-dire au Nicotisme chronique.

Ce sont surtout les fumeurs de cigarettes qui y sont exposés, parce que leurs lèvres s’entrouvent moins souvent que celles de ceux qui fument la pipe ou le cigare et qu’ils aspirent la fumée en même temps que l’air. Or, la fumée, en pénétrant dans les bronches, peut exciter directement le pneumo-gastrique et produire secondairement sur le cœur les pénibles symptômes de VAngor Pectoris ; mais ces accidents sont très rares à l’état aigu ; il en est autrement du nicotisme chronique.

ÉTIOLOOIE

Graves, le premier (D" Liégeois, mém. cité, p. 288), en faisant allusion aux symptômes de l’Angine de Poitrine, avance que différentes causes peuvent amener cette singulière perturbation dans les fonctions du cœur, mais qu’aucune n’a plus d’influence que l’abus du tabac à priser ou à fumer. « Ne perdez pas de vue ce détail, ditil, à ses élèves, il pourra vous servir pour établir votre diagnostic. »

M. Beau a ensuite, dans une leçon reproduite en 1862 par la Gazette des Hôpitaux, démontré par un grand nombre d’observations, qu’il y avait une corrélation de cause à effet entre le tabac et l’Angine. — Sans doute, il y a des individus réfractaires à cette influence, l’immense quantité des fumeurs qu’elle n’incommode pas le prouve bien, d’autres n’y deviennent sensibles qu’à la longue, mais que ces personnes prédisposées éprouvent un profond chagrin, une grande déception, une émotion très vive, et l’accès d'Angor éclatera, les surprenant brusquement. — Beau (1) a cité deux cas mortels sur huit cas observés sur des Russes et des Polonais, grands fumeurs, que le tabac avait affaiblis et rendus dyspeptiques.

A l’époque où j’ai soigné les malades de VEmbuscade, cette influence du tabac à priser ou à fumer sur l’apparition de la sternalgîé''étâir'a~pütné^signi^^ la lecture du travail de M. Beau appela donc mon attention sur ce pôînî^ et je dois dire que le séjour presque continuel de nos marins dans une atmosphère remplie de fumée de tabac a dû contribuer au développement de l’épidémie. — Je me souviens très bien et je l’écrivis dans la Gazette des Hôpitaux en 1862, que tous nos matelots fumaient et chiquaient avec acharnement et presque constamment ; de plus, pendant les mauvais temps que nous essuyâmes et pour résister à la grosse mer qui nous tourmentait, les sabords de la batterie et les hublots du faux-pont durent rester soigneusement fermés, l’air ne se renouvelait guère dans ces deux étages où l’équipage, à l’exception des hommes faisant le quart, vivait, mangeait, dormait et respirait; il est donc raisonnable d’attribuer au tabac une certaine part dans les causes occasionnelles de cette épidémie. Mais combien de causes débilitantes (maladies antérieures, cachexie scorbutique, alimentation peu réconfortante), ont dû y prédisposer encore plus que le tabac! L’atmosphère empestée de fumée nicotique n’a pas existé qu’à bord de

(1) Beau. — De l’influence du laLac sur la production de l’Angine de Poitrine. Gaz. des Hôpitaux, 1862.

VEmhuscade seulement, elle se retrouve à bord de tous les navires de guerre naviguant par les gros temps, au cap de Bonne- Espérance et au cap Morn, où la mer est si grosse qu’il faut tout fermer. Cependant pareille épidémie ne s’est plus observée, donc l’action du tabac n’a pas été la cause unique du mal ; toutefois j’ai recueilli alors une observation où, sans aucun ambage, l’accès n’a pas reconnu d’autre étiologie.

OBSERVATION CIX (personnelle)

Maneil est âgé de vingt ans ; il est à bord de la corvette depuis huit ou dix mois, il voyageait précédemment sur un navire de commerce, et n’a quitté la France que depuis un an ; il n’a donc point été éprouvé comme nos autres matelots par des fatigues continuelles et un changement fréquent de climats opposés ; aussi a-t-il conservé toutes les apparences d’une belle santé. En l’étudiant bien, on ne voit aucun tempérament prédominer chez lui.

Il n'était jamais entré à l’hôpital du bord, lorsque le 27 avril, à deux heures de l’après-midi, après son dîner, il éprouve en montant dans la hune une douleur très vive au sternum ; il s’arrête en sentant la douleur augmenter, appelle ses camarades, qui le descendent par l’échelle de l’avant à l’hôpital disposé dans la batterie.

J’arrive. M... est debout, appuyé contre un lit et soutenu par les infirmiers. Il ne peut parler que par monosyllabes, mais ses gestes indiquent le siège de la souffrance, qui occupe le côté gauche du sternum. Il se plaint aussi vivement du bas de la poitrine : il lui semble qu’on la lui enfonce. Engourdissement et fourmillement dans les doigts, élancement dans le bras gauche. La tête est relevée et renversée en arrière ; respiration ordinaire, mais suspendue dans les moments où augmente la douleur. De temps en temps, soupirs profonds. M..., dominé par la crainte de mourir, fixe ses yeux sur moi, m’appelle à son aide quand la violence des douleurs redouble, il m’indique par ses gestes qu’elles descendent jusqu’au testicule gauche. Le pouls est resserré et légèrement accéléré. Au bout de dix minutes, l’attaque se calmait, et l’expulsion de beaucoup de vents accompagnait cette terminaison. Cependant je fus obligé deux heures après de pratiquer le cathétérisme sur M..., tourmenté par un besoin d’uriner qu’il ne pouvait satisfaire.

Le lendemain, malgré un repos absolu, M..., s’étant hasardé à manger quelques pruneaux, fut atteint d’une seconde attaque, qui nécessita cette même opération, quoiqu’elle eut été moins douloureuse que la première.

Eulenburg a confirmé l’opinion de Beau en citant quelques faits observés dans sa pratique. « J’ai vu, dit-il, des accès parfaite- » ment caractéristiques d’Angine de Poitrine chez un jeune ouvrier » en cigares, qui fumait depuis plusieurs années, journellement, un » grand nombre de cigares forts. »

ÉTIOLOGIE

Morel (1) a écrit aussi : « Les jeunes fumeurs sont pâles et mai- » c:res, la nutrition se fait mal chez eux, l’usage du tabac amène » des phénomènes d’excitation, suivis de dépression du cervelet et » de la moelle épinière; il rend les membres inférieurs lourds et » incertains ; il détermine du côté du cœur des lypothimies, de la » faiblesse, de l’irrégularité dans ses battements et enfin l’Angine « de Poitrine. »

M. le D'’ Decaisne dans une série d’articles parus depuis 18G5, lus à l’Académie des sciences ou à la Société de Médecine public[ue : {L’intermittence des battements du cœur et du pouls, causée par l’abus du tabac à fumer. — Les femmes qui fument. ■ — Les enfants qui fument), a corroboré les observations du D'’ Beau. Ce ((ui, d’après lui, se produit d’abord chez les personnes faillies, c’est de la chloro-anémie, des palpitations, un affaiblissement de l’intelligence, des digestions pénibles et enfin des troubles cardiaques d’autant mieux accusés qu’il y a saturation.

Depuis, M. Bertillon, M. Peter ont cité de nouveaux faits à l’appui de cette funeste influence. « La fumée du tabac, a dit M. Rochard, » membre de l’Académie de Médecine, dispose à l’Angine de Poi- » trine. C’est une des accusations les plus graves qu’on porte » aujourd’hui contre elle et je ne suis pas éloigné de la croire fondée. » Il y a, je crois, peu de fumeurs qui n’aient senti quelquefois cette » angoisse d’une seconde ; cette douleur retro-.sternale, rapide comme » l’éclair, qui évoque immédiatement chez le médecin la pensée de » cette terrible maladie. Ce sont surtout les fumeurs de cigarettes » qui sont menacés de voir ces sym})tômes s’aggraver parce qu’ils » fument d’une manière presque incessante et qu’ils respirent la » fumée. »

Le D'' Vallin (2), longtemps incrédule sur les méfaits du tabac, s’exprime ainsi :

OBSERVATION CX (abrégée)

Au mois d’avril 1881, entrait dans mon service un jeune lieutenant d’une vigoureuse constitution qui depuis un an était sujet à des attaques d’Angine de

(1) Morel. — Traité des dégénérescences

(2) D'' Vallin. — Discours reproduit dans le .tournai de lu Sunlé Publique, 15 mai 1883.

DE l’angine de poitrine

Poitrine, les accès d’abord rares, étaient devenus plus fréquents, puis presque journaliers et le malade très effrayé avait demandé à être évacué sur le Val-de- Grâce. Dès le lendemain de l’entrée de cet officier dans mon service, je pus assister à une de ses attaques; douleurs rétro -sternales avec engourdissement douloureux à la région gauche du cou, angoisse extrême, pâleur de la face, sueur froide, tendance à la syncope, respiration profonde, intermittence des battements — 52 pulsations ; — le malade dit qu’il va mourir. Calme au bout de vingt minutes, accablement. Vertiges qui persistent pendant une demi-heure. Aucun signe de lésion du cœur, de goulte, d’arlhritisme, ni de dyspepsie, .l’étais donc fort embarrassé pour rattacher les accès à leur véritable cause, lorsque je demandai au malade s il avait l’habitude de fumer ? — «Oh ! monsieur le docteur, me dit-il, je fumais beaucoup autrefois, mais le médecin de mon régiment m’a fortement recommandé de renoncer au tabac et depuis plusieurs mois, j’ai complètement cessé. » Le diagnostic resta incertain pendant quelques jours, les accidents persistant malgré la suspension de lâ cigarette, mais je sais (jue lorsqu’on est saturé, intoxiqué, ou simplement influencé par le tabac, une ou deux cigarettes fumées dans la journée suffisent parfois à ramener les accidents, j’insistai pour savoir si le malade ne fumait pas de temps en temps quelques cigarettes « non, me répondit-il. je n’en ai pas fumé une seule depuis trois mois, et c’est pour moi une privation d’autant plus grande que chaque soir mon frère, qui est officier dans le même régiment, et cinq ou six de mes camarades se réunissent pour fumer dans ma chambre, de 8 à 1 1 heures du soir, il est encore plus difficile de résister au désir de fumer quand on est comme je le suis, entouré de fumeurs, soit au café, soit chez moi. »

Je fis remarquer à cet officier qu’il s’empoisonnait aussi bien avec la fumée des autres qu'avec la sienne propre, que rien n’était plus pernicieux que de passer la nuit dans une chambre imprégnée de l’odeur du tabac, qu’il eut été moins dangereux absolument de fumer lui-même un cigare en plein air, dans la rue, que de vivre dix à douze heures, dans une atmosphère saturée de fumée.

Je lui prescrivis la promenade au grand air, après chaque repas, et l’engageai à fuir la moindre odeur de tabac ; le malade s’y conforma, ne descendit jdus après le repas au salon de lecture de l’Hôpital parmi les fumeurs et cessa à dater de ce jour-là d’être malade.

La même cause, respiration incessante de la fumée du tabac, me semble être la cause du mal dans l’observation ci-dessous :

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