OBSERVATION CXVII
(D‘‘ Liégeois. — Loc. cit., p. 301)
Angine de Poitrine due à l’usage de la chique
Ferdinand M..., sujet italien, terrassier sur une ligne de chemin de fer en construction, se présente à ma consultation le 8 juillet 1885. Il me dit avoir éprouvé hier au chantier, alors qu’à l’aide de sa pioche il essayait de soulever une pierre de grès, une douleur des plus déchirantes dans la poitrine, et il me montre avec la main le dessous du sternum. Irradiée à l’épaule gauche et jusque dans l’auriculaire gauche, cette douleur l’a forcé à s’asseoir sur celte pierre où il a cru qu’il allait mourir. L’angoisse a persisté au moins vingt minutes et il a pu regagner sa chambre où il a eu dans la nuit trois accès semblables.
Cet homme nous déclare qu’il a souvent des battements de cœur et que plus d'une fois il a été réveillé pendant la nuit par des accès d’oppression, mais sans avoir de douleur au cœur.
J’ausculte celui-ci : ses battements sont un peu précipités, intermittents à chaque neuvième pulsation, mais il n’y a pas de bruit de souffle mitral ni aortique ; l’aorte n’est pas augmentée de volume.
En faisant ouvrir la bouche à ce terrassier pour constater l’état de sa langue, je m’aperçois que celle-ci est toute noire, une chique est soigneusement cachée derrière l’arcade dentaire gauche ; cet homme ne fume ni ne prise., mais il chique toute la journée depuis trois ans.
N’ayant en face de moi ni un nerveux, ni un diathésique, ni un cardioaortique, mon diagnostic Angine de Poitrine tabagique est vite établi ; les dents noires, les granulations et l’irritation du pharynx confirment mon idée.
M. Liégeois croit que d’ici peu d’années on verra de nombreux cas d’Angine de Poitrine éclore dans les départements où l’État autorise la culture du tabac, les cultivateurs en conservant beaucoup pour eux et fumant le meilleur presque sans apprêt. Or ce tabac est beaucoup plus riche en principes délétères que celui livré par les manufactures à la consommation.
M. Florian Cuny (1) a eu le mérite, après M. Péter, de bien esquisser cliniquement et par des faits (dont un tout à fait personnel), les trois formes que revêt en définitive VAngor tabagique:
P Forme ébauchée ;
2“ Forme solennelle quoique non mortelle ;
3® Forme mortelle.
Nous empruntons à M. Florian Cuny quelques observations intéressantes.
(1) Florian Cuny. — Tabac et tabagisme, th. doc. Paris 1885.
DE l’angine de poitrine
OBSERVATION CXVIII (résumée)
(In IIucHARD. — Loc. cit., p. 474)
Homme de trente-cinr] ans, robuste, d’une santé excellente, se met à fumer six à dix cigares par jour. Bientôt, il tombe en proie à un nervosisme très accentué, éprouve quelques troubles visuels (amblyopie, scotome), puis il est pris de vertige avec sensation de constriction à la tête, hypéresthésie du sens de l'ouïe, douleurs rachidiennes, incertitude de la marche, tremblement des membres, impuissance génésique, inaptitude au travail, anorexie et amaigrissement. Le pouls se ralentit et devient faible. Cet état durait depuis quelque temps, quand un l)eau jour il fut pris d’un véritable accès d’Angine de Poitrine. Soumis aussitôt à un traitement dont l’abstinence complète du cigare forma la base, le malade guérit complètement, et même on put remarquer la rapidité avec laquelle tous les accidents se dissipèrent.
OBSERVATION CXIX (résumée)
(F. CuNY. — In Huchard. — P. 475)
Le malade fumait avec excès ; il avait toute la journée la cigarette à la bouche, et, circonstance aggravante, il en avalait la fumée. Bientôt il vit survenir des accidents graves qu’il décrivit comme il suit : Il était pris subitement d’une douleur dans la région du cœur avec sensation d’arrêt de l’organe ; il était alors obligé de s’arrêter, de prendre un point d’appui, de suspendre la respiration, tant était grande la douleur ; il accusait en outre une irradiation très vive dans l’épaule, le bras et la main gauche, surtout dans le petit doigt, qui était engourdi et le siège de fourmillements.
Aucune diathèse goutteuse et rhumatismale ne semblait pouvoir être mise en jeu, non plus que l’alcoolisme, la syphilis ou l’épilepsie. Un examen minutieux des organes thoraciques et circulatoires ne permit pas non plus d’envisager l’Angine de Poitrine comme dépendant d’une lésion locale du cœur ou des vaisseaux. Le malade fut soumis à un traitement par le bromure de potassium et les inhalations d’oxygène ; mais la cessation de l’habitude de fumer sulTit pour faire disparaître rapidement les accidents angineux.
On a pendant bien des années nié que l’Angine de Poitrine tabagique put déterminer la mort, mais depuis quelque temps cette terminaison fatale se reproduit trop souvent pour qu’on ne reconnaisse pas que c’est là une des causes les plus sérieuses d'Angor, et d’un Angor plutôt grave que léger.
Sur huit cas que Beau avait cités, nous avons dit qu’il avait observé deux morts ; Liébault (1), Colson (2), Nothnagel et Ros-
(t) Liébault. — Th. de Paris 1851, p. 23.
(2) Colson. — Journal contre l’abus du tabac, 1878, p. 248.
(3) Nothnagel et Hossbach. — Matière médicale, trad. française I88P, p. 649.
ÉTIOLOGIE
bach (3), citent des cas de mort chez des individus faisant un abus excessif de tabac ou ayant passé leurs nuits dans des chambres hermétiquement closes et pleines de fumée. M. Siredey a vu deux malades mourir à l’âge de trente-huit et cinquante ans d’Angine de Poitrine nicotique sans complication d’alcoolisme ni de lésions du cœur. Voici une observation plus récente de Richter citée par M. Huchard où le malade succombe (1) :
OBSERVATION CXX (In Huchard. — Mémoire cité, p. 474)
Les symptômes de nicotisme se manifestèrent dès 1876 par des symptômes d'irritation spinale, par des douleurs rachidiennes très vives avec irradiations dans les cuisses, tremblement, secousses musculaires, etc. En 1877, vertige avec constriction céphalique, inaptitude au travail intellectuel, somnolence, amblyopie. Puis le malade perdit l’ajipétit, subit un amaigrissement notable, fut pris d’une sensation de pesanteur à l’epigastre avec douleurs galtralgiques intenses surtout après les repas ; il devint sujet à des palpitations très pénibles qui le réveillaient la nuit, mais qui survenaient aussi le jour au moindre effort musculaire. Pendant ces accès, il était en proie à une anxiété précordiale très pénible avec douleur extrêmement vive en arrière du sternum, sans que l’auscultation fit reconnailre autre chose qu’une grande faiblesse des bruits du cœur. La sensation de constriction du thorax était telle, que la poitrine paraissait étreinte dans des cercles de fer. Au commencement de janvier 1878, le malade s’éteignit paisiblement sans avoir de convulsions. L’autopsie fit constater une anémie très prononcée des centres nerveux et des méninges. Le cœur était mou, sans consistance, petit, et ne renfermait pas le moindre caillot. Pas d’autres lésions (l’examen microscopique des centres nerveux n’a pas été pratiqué).
Le D"" Letulle a également ob.servé une Angine de Poitrine suivie de mort que voici :
OBSERVATION CXXI (In Huchard. — Mém. cit. p. 477.)
Tabagisme, — Troubles digestifs. — Angine de Poitrine. — Mort subite
M. L..., quarante-deux ans, ancien officier, excellente santé antérieure, aucune maladie, aucun excès alcoolique, contracte dès dix-huit ans la fâcheuse habitude de la cigarette, et pendant une vingtaine d’années fume journellement soixante à quatre-vingts cigarettes de caporal.
Vers trente-neuf ans, vives contrariétés, chagrins profonds. La guerre francoallemande le décide à organiser un corps de francs-tireurs. Pendant trois mois, il vit en partie double : la nuit en embuscades; le jour, maire d’une ville impor-
(I) Richter. — Ueber chronische Nicolinvergiftung {Arch. f. Psych und Nervenck 1879.
duJeh abusus im cigarrenrauchen
DE l’angine de poitrine
tante de l’Ouest occupée à plusieurs reprises par les Allemands. En 1871, chagrins domestiques prolongés; se sépare de sa femme.
En 1872. première attaque d’Angine de Poitrine survenant après une période de troubles digestifs tenaces, inappétence, dyspepsie flatulente ; continue cependant ses excès tabagiques.
En juin 1873, mort subite après le déjeuner; quelques malaises vagues l’avaient décidé à faire sa sieste après le repas ; on le trouve mort sur son lit dans l’attitude du sommeil.
Autopsie. — Intégrité absolue de tous les organes. Les centres nerveux et le cœur ont été examinés avec la plus minutieuse attention.
Le cœur en particulier n’offrait aucune trace d’altération valvulaire. Les artères coronaires ont été ouvertes et étaient perméables et vides. L’aorte, parfaitement souple, nullement athéromateuse, n’est pas épaissie ; l’orifice est suffisant.
Les reins, le foie, la rate, l’intestin et l’estomac étaient sains, ce dernier organe rempli d'aliments en voie de digestion.
La cause de la mort subite nous a paru devoir être imputée à une crise d’Angine de Poitrine terminée brusquement par syncope : le malade, souffrant, était monté se déshabiller et s’était étendu sur son lit. La syncope ne l’a donc pas saisi subitement. Aucun désordre dans l’attitude du cadavre ou dans l’état des objets environnants ne pouvait donner à supposer qu’il y avait eu lutte contre la mort imminente ; d’ailleurs aucune lésion imputable à une asphyxie par suffocation. Pas de trace de poison ingéré.
Dans l’observation suivante d’Angor tabagique, due à l’obligeance de mon confrère et ami, le D"" Thermes, de Paris, nous voyons la persistance du malade à vouloir rester dans un milieu délétère déterminer des accès suivis également de mort.
OBSERVATION CXXII ' (Inédite. — Dr Thermes, de Paris)
Diathèse rhumatismale. — Intoxication nicotinique. — Angina. major. — Aortite
Mort subite.
M. X..., âgé de soixante et un ans, a eu de vingt-cinq à quarante ans, deux attaques subaiguës de rhumatisme articulaire, sans complications cardiaques et * péricardiaques. En dehors de quelques poussées, de loin en loin, de douleurs rhumatoïdes légères, la santé générale resta très bonne. Cette diathèse rhumatismale est greffée sur un tempérament nerveux. M. X... est, en effet, facilement impressionnable et même irritable. Il n’a jamais eu de syphilis, ne fait pas d’excès alcooliques, ne fume pas, mais prise très modérément ; il vit sobrement et régulièrement.
Vers l’àge de cinquante-cinq ans, à la suite de la perte d’une paitie de sa fortune, le nervosisme s’accentua : irritabilité, accès de colère, insomnie. Le bromure de potassium et l’hydrothérapie furent prescrits avec succès.
Un an après, en 1866, M. X..., d’une grande énergie morale, voulant réparer ses pertes d’argent, se remit résolument au travail. Il se livra surtout à la vente en gros et en détail du tabac en feuilles.
ÉTIOLOGIE
A partir de ce moment, il lui parut que sa santé, jusque-là bonne, baissait un peu. Il pâlit légèrement, accusa de l’essoufflement passager et se plaignit particulièrement de douleurs précordiales subites et rapides, mais non durables, ün peiisa tout d'abord à une névralgie intercostale gauche de nature rhumatismale et le traitement fut dirigé en conséquence : liniment calmant, potion à l’iodure de potassium. Cependant, ni l’état local, ni l’état général surtout, ne s’améliorèrent.
En 1867, M. X... se livra plus que jamais à la vente du tabac. Dans son magasin, large de dix mètres environ, sur une protondeur de douze mètres, ainsi que nous l’avons, constaté, étaient rangés sur deux lignes parallèles et de cbaque côté, dix à douze boucauts de tabac en feuilles, ouverts à leur partie supérieure et sur les côtés. Chaque fois — et c’était fréquemment dans la journée — qu’une vente de tabac avait lieu, il fallait tout d’abord arracher les feuilles pressées les unes contre les autres, et bien qu’on eût soin de mouiller très légèrement les branches supérieures, de façon à en faciliter l'enlèvement sans briser feuilles et nervures, il n’y avait pas moins déchirure de (|uelques parcelles plus ou moins petites qui voltigeaient dans l'air, sans compter la poussière de tabac qui se trouvait au-dessous et provenait de la compression des feuilles. Et M. X... faisait ce travail lui-même. Nous ajouterons que l’atmosphère de ce magasin était saturée de tabac et qu’en y entrant, une odeur âcre et vicieuse était perçue et vous prenait au pharynx.
Enfin, pour combler la mesure, et malgré les conseils de son médecin et les nôtres, M. X... eut la mauvaise inspiration de s’installer complètement dans son magasin, il est vrai, au premier étage, mais là encore, dans une pièce voisine, se trouvaien ta air libre des échantillons assez nombreux de tabac américain.
De cette époque, juillet 1867, la maladie s’aggrava. Le malade pâlit davantage, les douleurs intercostales s’accentuèrent. Puis, un soir, M.X... se plaignit subitement d’une douleur au niveau du cœur, s’irradiant vers la partie supérieure gauche et médiane du sternum, gagnant l’épaule gauche, le dos, le bras jusqu’au coude. Les douleurs du dos paraissaient particulièrement violentes. A cette douleur s’ajoutèrent : malaise, angoisse, gémissements, sensation et sentiment de défaillance.
Prescription : Cataplasmes laudanisés loco-dolenti, une pilule d’extrait thébaique de cinq centigrammes, vésicatoire à la région précordiale.
Dans l’intervalle, potion à l’iodure de potassium, alternée avec le bromure de potassium.
Il nous fut alors donné, comme parent, de suivre de très près le malade, de concert avec le médecin habituel de la famille.
A quelque temps de là (septembre), une nouvelle crise eut lieu, revêtant tous les caractères de celle déjà décrite. Toutefois, la pâleur du visage nous semble plus accentuée, l'angoisse plus poignante et la douleur, au dire du malade, toujours plus grande au dos, le long de la colonne vertébrale, s’irradiait dans le bras, l’avant-bras et la main gauche, en suivant nettement le trajet du nerf cubital. Il y eut plus : si la percussion ne nous révéla rien du côté de l’estomac et du foie, si combinée à l’auscultation, elle ne nous décela rien de notable dans les poumons, il n’en fut pas de même en ce qui concerna le cœur. A la
DE l’angine de poitrine
palpation, il est vrai, pas de frémissement; à la percussion, pas d’hypertrophie cardiaque, mais à l’auscultation, bruit de souffle un peu rude, à intensité croissante à mesure qu’on s’approche de l’aorte. Ces deux bruits sont perçus le long du sternum et dans le deuxième espace intercostal droit, avec le même timbre et sans aspiration au second temps. En arrière et à droite le souffle est atténué.
Il y a inégalité et intermittence de pouls. Enfin, dans ce même espace intercostal droit, près du sternum, il n’y a pas de tumeur apparente, pas de claquement.
Nous diagnostiquons : Angine de Poitrine avec affection aortique.
Cependant, il était indiqué avant tout, de calmer et d’apaiser l’élément douleur. Nous faisons donc nouveauté h cette époque et dans ce pays de Martinique, une injection sous-cutanée de chlorhydrate de morphine de un centigramme. Nous ne connaissions pas encore les inhalations de nitrite d’amyle.
Enfin vint l’accalmie. La médication bromo-iodurée fut instituée, L’iodure de sodium n’était pas encore en honneur. De petits vésicatoires furent successivement appliqués sur les régions précordiales, pi é-sternale et cervico-dorsale; nous essayâmes de lutter par des toniques contre la dyscrasie sanguine, et nous insistâmes énergiquement pour soustraire le malade à l’influence mortelle de cette intoxication nicotinique. Nous étions en effet persuadés tous deux, mon confrère et moi, qu’un nouvel accès d’Angine de Poitrine emporterait subitement M. X...
Malheureusement, cette décision de s’en aller ne put être prise par le malade du jour au lendemain ; IM. X..., tout en promettant de nous obéir, voulut d’abord mettre ordre à ses affaires, sans quitter son magasin, sans même se décider à abandonner son appartement. D’ailleurs, une fois la crise passée, l’énergie morale reprenait le dessus, les forces physiques, quoique affaiblies et chancelantes, permettaient néanmoins au malade de reprendre en partie ses occupations ; il allait, il venait, mais restait dans son milieu délétère.
Une nouvelle attaque — avertissement suprême — eut lieu plus forte que les précédentes. M. X... sentit, dit-il, sa vie un instant suspendue ; il revint cependant de sa syncope ; toutefois, comprenant qu’il était perdu si un nouvel accès survenait, il se résigna sans plus tarder à tout quitter : appartement, magasin, affaires. Mais il était trop tard ; les forces, en effet, avaient rapidement décliné ; une pâleur extrême avait envahi le visage et frappait tous ceux qui approchaient do M. X... ; il était visible pour tous que ce malade ne supporteraitpas uno nouvelle crise. « Hœret lateri lethalis arundo. »
Cependant tout était prêt pour le départ, quand vers onze heures du soir, en février 1868, on entendit M. X... appeler au secours, puis, plus rien.
Nous arrivâmes en toute hâte, et nous trouvâmes M. X... assis dans son fauteuil, le visage excessivement pâle, la bouche légèrement entr’ouverte, laissant voir sur les lèvres un filet de sang décoloré et fluide. M. X... était mort foudroyé instantanément.
Quelle part faut-il faire dans ce cas, à la diathèse rhumatismale ? Quelle a été l’influence du nicotinisme ?
La première, en amenant l’usure précoce des épithéliums, en favorisant l’athéromasie artérielle, en déterminant la lésion aortique, a sans doute préparé le terrain ?
La seconde, intoxication nicotinique, a favorisé le développement du germe morbide et directement provoqué l’éclosion de l’Angine de Poitrine ? Celle-là a été, ce nous semble, la cause prédisposante ; celle-ci la cause d. terminante, mais sans l’intoxication tabagique, il est plus que probable que jamais l’Angor n’aurait tourmenté ce sujet. Et ici, l’bygiène thérapeutique n’eut-elle pas été plus puissante que les médicaments eux-mêmes ?
Ces nombreuses observations montrent que l’abus du tabac, surtout chez les tempéraments nerveux et lorsque les sujets sont débiles, maladifs ou dyspeptiques, occasionne d’abord des palpitations puis des intermittences, de l’arythmie et enfin des accès d’Angine de Poitrine tantôt ébauchée, incomplète (ou fruste), caractérisée par une douleur peu aiguë et par cette gêne respiratoire qui est plutôt l’asthme nicotique que l’Angine, tantôt par le symptôme essentiel de cette maladie, une douleur aiguë profonde s’irradiant plus souvent à l’épigastre qu’au bras, mais présentant tous les caractères de la maladie de Rougnon-Heberden et entrainant assez souvent la mort.
Nous examinerons plus loin à notre chapitre pathogénie de quelle manière le tabac amène des résultats si graves, et la marche mystérieuse de ce véritable poison du cœur.
3“ Angine de Poitrine Théique et Caféiqne
C’est en Angleterre et en Amérique où on use si largement du thé comme boisson ordinaire ou comme prétendu digestif à la fin des repas, qu’on a reconnu qu’une consommation excessive de cette infusion donnait lieu à des accidents variés qu’on a groupés sous le nom de théisme.
On a des données assez précises sur ce qu’on pourrait appeler le théisme aigu, observé sur des sujets qui ont absorbé coup sur coup des quantités considérables de thé, ou encore comme maladie professionnelle chez les dégustateurs (Morton) ; mais on était moins éclairé sur les accidents qu’entraîne chez certaines personnes l’usage prolongé du thé comme boisson alimentaire ou d’agrément. M. William N. Bullard s’est livré (1) à des rechei*ches patientes et minutieuses sur un grand nombre de sujets adonnés à cette boisson, et il démontre que toute une série d'accidents, souvent difficiles à dépister, est imputable à l’usage du thé. La statistique porte sur le chiffre
(1) N. Bullard. — The Boston médie. aud Surg.-Journ. 1880. — P. 14.
DE l’angine de poitrine
assez imposant de 163 cas : le plus grand nombre des malades son^ des femmes, do beaucoup; viennent ensuite quelques enfants et un petit nombre d’hommes. D’une enquête, qui a pu être poursuivie avec une précision suffisante sur 74 de ces sujets, il résulte que les symptômes d’intoxication n’apparaissent guère que lorsqu’on arrive à consommer près de cinq tasses de thé par jour.
Les médecins américains sont les premiers qui ont remarqué des palpitations dans tous les cas graves, mais moins souvent de l’irrégularité dans les pulsations cardiaques. Les psilpitâtions théiques ont du reste été signalées depuis longtemps. M. Potain (1) dans une de ses plus belles leçons cliniques de l’année 1885, a insisté sur leurs caractères, et M. Henri Huchard, dans un récent travail, a montré aussi leur valeur clinique (2). Ce dernier auteur en a observé trois cas dont il rend responsable l’habitude américaine du five o’clock importée à Paris dans divers quartiers, et surtout dans le quartier des Champs-Élysées.
Vers ce moment de la journée, les dames montent en voiture pour se promener et se visiter. Or, toute maison qui se respecte a sur une table des pâtisseries, de la confiture, et le samovar rempli d’un thé exquis.
On se fait une visite d’un quart d’heure pendant laquelle on se bourre de friandises ; plusieurs tasses de thé sont prises coup sur coup pour précipiter ces pâtisseries indigestes ; on échange les nouvelles du jour, et après avoir égratigné gracieusement ses amis, on se sépare avec force serrements de mains pour remonter en voiture, aller visiter d’autres voisins et ingurgiter à nouveau des bonbons et force tasses de thé.
Si le tempérament des personnes adoptant cette coutume américaine ne penche pas du tout vers la neurasthénie, on ne tarde pas à ce jeu là à devenir d’une obésité un peu ennuyeuse, mais qu’on s’accoutume, pour ne pas renoncer à des usages aussi di.stingués, et à une occupation si importante, à porter vaillamment. Et, en effet, jusqu’à vingt ou vingt-cinq ans, cette obésité, à moins qu’elle ne soit exagérée, n’a rien de bien désagréable, mais quelques années après, ce n’est plus de l’embonpoint, c’est une difformité fort disgracieuse à laquelle on remédie fort difficilement. Telle est de nos
(1) Potain. — Semaine Médicale 1885.
(2) H. Hucliard « du Théisme et de l’Angine de Poitrine théique » (Soc. de thérap., 1886).
ÉTIOLOGIE
jours, avec l’absence de promenades à pied, la cause produisant ordinairement ces monstruosités ambulantes que l’on rencontre à Paris, n’ayant de la femme que la robe et le cbapeau.
Si les personnes abusant du thé ont au contraire une prédisposition à la neurasthénie ou à l’arthritisme, ou une idiosyncrasie particulière, si elles ont commencé l’usage du thé de bonne heure, si elles sont jeunes, anémiques, si leur organisme est débilité par les veilles, les fatigues de la danse, le bal ou le manque d’exercice, s’d y a en un mot chez elles du surmenage ou une alimentation insuffisante, les manifestations morbides s’accentuent et succèdent bientôt à cet état de bien-être comparable à la sédation morphinique, que procurait dans les premiers temps, l’usage de cette infusion et qui leur en faisait rechercher l’usage.
Au début, ainsi que le dit le D'' Ch. Éloy (1), sous l’influence du thé, l’intelligence devenait plus pénétrante, la pensée plus lucide, l’aptitude mentale plus active et la puissance musculaire plus vive.
Mais avec l’accoutumance et l’exagération des doses « le théique subit une dépression psychique et physique, il éprouve une sorte d’affaissement de l’intelligence et un accroissement pénible de son impressionnabilité nerveuse ; il est devenu cérébro-sthénique. En même temps l’estomac se prend, il survient de l’inappétence, de l’oppression à l’épigastre, du malaise, des nausées, des vomissements après les repas, en un mot, une dyspepsie nerveuse accompagnée d’une douleur au côté gauche.
En second lieu, apparaissent des troubles de l’appareil circulatoire, consistant surtout en des palpitations et de l’irrégularité des battements du cœur ; la douleur du côté gauche devient plus vive et huit un beau jour par s’accompagner d’une dyspnée cardiaque. Bientôt, si le théique ne cesse pas l'usage de cette boisson, il survient de véritables accès d’Angine de Poitrine, ainsi que je l’ai dit plus haut.
Ces troubles de la circulation sont accompagnés, mais le plus souvent précédés par des symptômes révélant de la faiblesse irritable (irritable weakness). Le théique a de la fatigue psychique et somatique, un dégoût profond pour tout travail intellectuel ou manuel, il dort mal ou peu, des hallucinations et des terreurs nocturnes interrompent son sommeil, il a de la céphalalgie et une émo-
(1) D- Eloy.
Maladie des buveurs de thé, in Union Médicale, 5 juin 1886.
DE l’angine de poitrine
tivité excessive (1). Il redoute tout éclat de l3ruit et de lumière. En éréthisme permanent, il réagit avec violence contre les moindres excitations ; de là, ces sensations de malaise, cette impatience, cette irascibilité, cette agitation, cette fatigue générale qu’éprouvent les deux tiers des malades. » On comprend combien cet état permanent de neurasthénie facilite et prépare les accès d’Angor Pectoris.
Du reste, la plupart des sujets malades appartiennent au sexe féminin.
D’après M. Eloy, les troubles cardio-vasculaires se rencontrent chez la moitié des théiques ; ils sont donc fréquents. Dans une famille de quatre femmes, où l’usage du thé est habituel, il a constaté sur trois d’entre elles des palpitations, de l’arythmie, de la dyspnée cardiaque ; l’une succomba à une cardiopathie avec manifestations angoreuses ; les autres, depuis trois ans, ne présentent encore que des symptômes fonctionnels .sans lésions apparentes de l’endocarde ou du myocarde.
Quant à V Angine de Poitrine caféique elle est encore plus rare que VAngor théique, et je crains bien que sous ce titre, on ait observé une Angine de Poitrine due plutôt à l’abus du tabac qu’à l’abus du café.
Remarc[uons, en effet, combien il est rare qu’un grand amateur de café ne soit pas en même temps un fumeur obstiné. Au point de vue des habitudes sociales de notre époque, il semble que la pipe ou la cigarette sont l’accompagnement obligatoire d’une tasse de café. Sans le tabac, on ne savourerait pas ce dernier avec les mêmes délices, avec une jouissance aussi intime, aussi profonde ; ce sont deux plaisirs jumeaux pour ainsi dire, et c’est ce qui me fait croire que les Angors attribués à l’abus du café sont surtout nés sous la dépendance et l’influence bien plus active, bien plus nocive du tabac.
Un mot, en terminant ce qui a trait aux prédispositions de l’Angine de Poitrine occasionnées par le théisme ou le caféisme, c’est qu’en réalité, cette influence est bien peu considérable et se manifeste rarement eu égard au nombre considérable de personnes qui
(1) D' Eloy. — Article cité.
ETIOLOGIE
usent et abusent de ces deux boissons, ou plutôt, si l’on en croit ceux qui les aiment avec passion, de ces nectars.
En réalité, pour que des symptômes angoreux se produisent, il faut certaines prédispositions et faire un excès répété, continuel de ces deux boissons.
Ceci est surtout vrai pour le thé, à la fois plus excitant et moins diurétique, tandis que d’après M. Péter (1) « le café à petites doses et donné par quarts de tasse, deux à trois fois par jour, stimule agréablement l’estomac, même celui des malades, excite le système nerveux d’une manière bienfaisante et provoque enfin la diurèse. «
M. Péter présageait donc ou devinait les effets thérapeutiques bienfaisants de la caféine, si bien étudiés par M. Huchard et dont on se loue tant aujourd’hui dans les affections sérieuses du cœur quand l'organe est débilité et manque de ressort.
Même à hautes doses, le café, d’après ce que nous lisions dernièrement dans un compte-rendu de la Société de Biologie (2) ne provoque guère le spasme du cœur. 'Voici, à cet égard, les opinions de divers praticiens.
« M. Laborde communique l’observation d’un homme de lettres » qui prenait des doses énormes de café très fort ; il éprouvait des » tremblements, de l’excitation nerveuse et des effets aphrodisia- » ques. M. Pouchet parle d’un étudiant en médecine qui prenait » souvent le soir, deux chopes de café très fort. Il éprouvait des » phénomènes analogues à ceux du haschich, plus tard, des verti- » ges et des étourdissements qui disparurent en cessant d’en pren- » dre ; quand il recommença, les accidents reparurent ; en 1870, » sous l’influence du café, ses mains gonflèrent, il cessa, et le gon- » flement disparut. En 1875, travaillant beaucoup, il prenait de » grandes quantités de thé ; il vit alors apparaitre des varices aux » jambes, il cessa le thé et les varices disparurent. En 1885, il prit » du café de Zanzibar et les étourdissements reparurent. Il aban- » donna le Zanzibar et les étourdissements cessèrent. L’action du » café était chez lui anti-aphrodisiaque. »
Voilà certainement un sujet bien sensible à l’influence caféique, et cependant il n’est aucunement question chez lui de symptômes d’ Angine de Poitrine.
(1) Péter. — Leçons de clinique médicale, t. I, p. 249, 1877.
(2) Gazette des Hôpitaux 1886, p. 649.
La théine, d’après nous, prédisposerait plus cfue la caféine à l’Angine de Poitrine, et nous en trouvons la raison dans une étude comparative faite de ces deux substances par le D'' Thomas J. Mays (1).
D’après lui, la théine agit surtout sur les nerfs sensitifs, tandis que l’action de la caféine porte principalement sur les nerfs moteurs ; ce résultat a été démontré sur l’homme par des injections sous-cutanées de ces deux substances données persévéramment.
D’autre part, les effets obtenus chez nos cardiaques par l’administration de la caféine prouvant bien qu’on a en elle un sédatif du cœur et un diurétique aussi puissant que fidèle, enfin la rareté relative de VAngor chez les grands buveurs de café, nos littérateurs anciens (E. Sue, Dumas, Balzac), chez nos écrivains, nos artistes modernes qui en usent et abusent, démontrent encore l’exactitude de notre opinion. Nous ajouterons que M. Guelliot, de Reims, dans son étude sur le Caféisme chronique est muet sur les accidents angoreux, et l’on peut se demander si Percival, si Stokes qui les ont signalés, n’ont pas été tout simplement en face de palpitations avec une simple angoisse par répétition trop fréquente des systoles ? Peutêtre aussi leurs sujets faisaient abus du tabac. Toutes ces considérations nous font désirer que des faits nouveaux et bien observés démontrent plus clairement que le caféisme favorise VAngor Pectoris.
4° Angine de Poitrine par Ergotisme
Nesley Mills a observé après l’emploi de l’Ergotine des accidents présentant une très grande ressemblanee avec VAngor Pectoris. Cela n’est pas impossible, car on a vu de véritables convulsions être dans certains pays pauvres, la conséquence de l’usage d’un pain où extrait du seigle ergoté.
J. Frank rappelle aussi que lorsque le malade se nourrissant de cette sorte de pain, travaille ou mange, il éprouve tout-à-coup de l’angoisse, de l’oppression et quelquefois tombe à terre comme frappé d’apoplexie, et que revenu à lui, il se plaint d’une douleur de tête intolérable et de cardialgie.
5° Angine de Poitrine d’origine Oxy-Carbonique
M. Renaut (2), a observé dans certains cas d’empoisonnement par l’oxyde de carbone, des irrégularités dans les battements du
(1) D'' Thomas J. Mays, Médical News, avril 1886.
(2) J. Renaut. — Lyon Médical, 1“'' n°, 1880.
ÉTIOLOGIE
cœur, faux-pas, arythmie, pâleur, tendance à la syncope, angoisse et douleur sternale ressemblant à VAngor Pectoris.
Nous avons relaté précédemment (page 140,) l’observation de M. le D'' Renaut, où le séjour dans un milieu plein de vapeurs d’oxyde de carbone et une anémie extrême ont occasionné des accès d’Angor Pectoris suivis de mort. Voici une seconde observation du même auteur, où cette même cause peut revendiquer un certain rôle mais moins évident.
OBSERVATION CXXII (Résumée. — J. Renaut)
Pamard, François, âgé de soixante-sept ans, forgeron, entré le 27 novembre 1875 à la Charité, salle Saint-Jean-de-Dieu, lit n° 18 bis. Ce malade est frère d’une asthmatique, il est lui-même atteint comme deux de ses sœurs d’ichtyose congénitale. II n’a pas eu de rhumatismes fébriles, mais seulement de fréquentes douleurs obscures des jointures qui no l’empêchent pas d’ailleurs de travailler. H y a neuf mois, cet homme a ôté pris subitement d’accès d'étouffement avec sensation de constriction épigastrique et prosternai extrême, s’accompagnant d’anxiété considérable, d’impossibilité de parler pendant l’attaque, et d’une grande pâleur du visage. Le tout dure trois ou quatre minutes et se termine par une violente palpitation qui sert comme de crise à l’accès. Ces attaques de sternalgie se sont renouvelées à partir du début trois fois avec huit jours d’intervalle.
L’examen des appareils montra qu’il existait une aortite athéromateuse, une légère insuffisance mitrale et une albuminurie notable. Le malade quitta la clinique le 4 décembre 1875 sans avoir eu de nouveaux accès d’Angine de Poitrine. II était à son entrée pâle et anémique à l’excès, et l’était encore à sa sortie.
Comme le dit avec raison M. Renaut, l’aortite, l’insuffisance mitrale et l’albuminurie font plus que légitimerdans ce cas, les accès d’Angor. Il y a lieu de se demander cependant si en continuant son état de forgeron après son attaque de rhumatisme et en séjournant constamment dans la forge, ce sujet n’a pas facilité l’apparition à nouveau des accès. « En effet, le cœur était alors malade et constituait un lien de moindre résistance ; l’action des vapeurs de charbon était évidemment nuisible dans ce cas plus que dans tout autre, et peutêtre a-t-elle agi comme cause déterminante de la névralgie cardiaque. »
J’ai été témoin, en 1859, d’un fait pareil dans un évènement grave
DE l’angine de poitrine
survenu à la fonderie de canons de la marine de Ruelle, où j’étais chirurgien-major, évènement qui mérite de trouver place ici (1) ;