OBSERVATION CLII
(D"’ Liégeois)
Insuffisance aortique par athéromasie sénile et goutteuse. — Angine de Poitrine.
Madame X... est âgée de 80 ans ; elle a habité jusqu’à l’âge de 20 ans, époque de son mariage, un château de la Franche-Comté où, en dehors de quelques travaux manuels peu fatigants, elle s’exerçait à faire des promenades à cheval ou à chasser à courre ; aussitôt après son mariage, elle habita Pari ■; où sa vie consista pendant une vingtaine d’années à se lever très tard, à so coucher après minuit, à faire de bons diners, à aller au théâtre et dans tous les lieux de récréation.
En 1844, un de ses frères étant mort de phthisie aiguë, elle quitta Paris avec son mari et parcourut l’Europe ; son voyage dura deux années après lesquelles elle revint fatiguée et surtout dyspeptique. Le médecin appelé déclara qu’elle était atteinte d’une gastrite et, hroussaisien convaincu, lui fit une saignée tous les mois ; l’état de la malade s'aggrava considérablement. Ayant fait dans une réunion la rencontre d’un autre confrère, elle le consulta ; celui-ci la mit â l’usage du colombo et du lait, puis peu à peu à l’usage des viandes blanches et recommanda à Madame X... de fixer son séjour définitif à la campagne. Elle fit rétablir un vieux château détruit par les Suédois, vint Ihabiter et guérit entièrement de sa dyspepsie. En septembre 1846, elle eut au milieu de la nuit une première attaque de goutte dans le gros orteil droit ; depuis lors, ces attaques revinrent une ou deux fois chaque année ; actuellement, elle a des tophus dans tous les doigts des mains et des orteils, le genou droit presque ankylosé, la jambe droite atrophiée et la marche excessivement difficile ; les urines sont briquetées.
En 1883, Madame X... s’est plainte de symptômes qui ont éveillé mon attention du côté du cœur; en gravissant, avec beaucoup de précautions cependant, le sentier escarpé qui conduit à travers le jardin à la salle de billard bâtie sur une hauteur, elle s’arrête tout-à-coup prise d’une douleur rétrostei nale violente, angoissante , avec irradiation très vive à l’épaule gauche et jusqu’à la partie interne du coude correspondant ; cet Angor horriblement douloureux dure dix minutes pendant lesquelles Madame X,.. est soutenue par sa femme de chambre et respire de l’éther que son mari est allé chercher.
Appelé le soir même et sachant que depuis quelque temps Madame X... rc plaint de terreurs, de vertiges, d’accidents du côté des extrémités ayant une vague ressemblance avec la syncope locale, tous symptômes ischémiques, je diagnostique une angine de poitrine liée à une lésion aortique par athérome goutteux, et, en effet, à l’auscultation du cœur qui bat 70 fois à la minute, je note au second temps un bruit de souffle doux, mamelonnaire, c’est-à-dire prolongé dans le foyer des bruits aortiques ; à l’inspection, à la palpation et à la percussion de la région précordiale, je perçois en même temps qu’un frémissement cataire à maximum dystolique, la vive impulsion du ventricule gauche considérablement hypertrophié ; le pouls radial, dur, est plein, ample, bondis-
ÉTIOLOGIE
sant avec la brusquerie d'im ressort dansant, mais très régulier, enfin je m'assure de l’existence du double souffle intermittent crural ; il n’y a pas la moindre douleur aux différents endroits où passent les nerfs diaphragmatiques.
Je m’arrêtai sans le moindre doute à l’idée d’angine de poitrine liée à une insuffisance des valvules sygmoides de l’aorte par athéromasie à la fois sénile et goutteuse.
Madame X..., que j’ai soumise à une hygiène cardiaque des plus sévères, n’a été reprise jusqu'à ce jour qu’une seule fois de son accès et encore celui-ci a-t-il été atténué ; il est survenu à la suite d’ennuis que lui ont causés ses domestiques et a duré à peine trois minutes ; j’altrihue l’extrême rareté des paroxysmes à cette particularité que la malade, dont la jambe droite s’atrophie de plus en plus, reste assise sur son fauteuil presque toute la journée; mais l’insomnie et le refroidissement des extrémités continuent à persister.
OBSERVATION CLIII (D'’ Liégeois)
Insuffisance aortique artérielle. — Athérome artériel bulbo-protubérantiel probable. —
Hémiplégie droite passagère. — Accès d’épileptiformes répétés. — Mort subite dans un
accès unique d’Angine de Poitrine.
M. M..., âgé de 45 ans, est un agriculteur distingué, un négociant en bois, conseiller général de son canton, près de qui je suis appelé pour la première fois le 22 juin 1880 ; il m’apprend qu’en allant, deux mois auparavant, à la foire de Viüersexel, il descend à Lure dans un hôtel et qu’au moment de monter l’escalier pour gagner sa chambre il tombe, mais en ayant connaissance de sa chute ; il veut en expliquer les motifs au maître d’hôtel, il bredouille, on le prend pour un homme ivre, on le menace de le mettre à la porte. Le docteur B... fils, appelé aussitôt veut pratiquer une saignée; M. M... résiste en bredouillant et finit par faire comprendre que son médecin ordinaire lui a toujours dit qu’il était anémique et qu’il ne faudrait jamais le saigner ; on mande le docteur B... père, qui lui aussi considère la saignée comme nécessaire et M. M... se laisse faire ; il est paralysé aussitôt des membres supérieur et inférieur du côté droit. On ordonne du bromure de potassium, des frictions avec de l’alcool additionné de teinture de noix-vomique et l’on déclare à toute sa famille qu’il est atteint d’une hémorrhagie cérébrale. Appelé en consultation, le professeur M... corrobore ce diagnostic et prescrit en outre un vésicatoire à la nuque ; ce traitement parut avoir agi merveilleusement puisqu’en quinze jours M. M... était debout, et n’était une brûlure du dos du pied déterminée par une boule d’eau chaude, il eût pu reprendre ses occupations. C’est précisément cette cure merveilleuse d’une hémiplégie par hémorrhagie cérébrale guérie radicalement en quinze jours qui me laisse croire que nos savants confrères avaient fait un diagnostic faux : j’exposerai plus loin les raisons qui me paraissent légitimer ma contradiction.
Bref, ce monsieur put regagner sa propriété le 22 juin, époque oû je commençai à lui donner mes soins.
C’est un névropathe dans la plus grande acception du mot ; son père, encore vivant, est un vieillard de 79 ans, physiquement très robuste, moralement très
DE l’angine de poitrine
impressionnable, s’apitoyant sur le sort d’autrui, pleurant pour le moindre motif ; sa mère est morte d’un anthrax diabétique à la nuque ; sa sœur était une arthritique hystérique qui avait fréquemment des attaques de nerfs et dont le fils, aujourd’hui médecin, a eu pendant ses humanités une chorée des plus graves, dont il lui reste encore des tremblements et au cœur de l’insuffisance mitrale; son fils et sa fille, tous deux mariés, sont bien portants.
La nature essentiellement nerveuse de M. M... s’est exagérée par la vie politique; après avoir joui, pendant l’Empire, d’une autorité considérable, il s’est vu, sous le gouvernement île la République, privé de tout prestige, empêché de mettre à exécution les projets de vicinalitéet autres qu’il avait conçus en ces derniers temps.
Au 16 Mai, il parcourut son département pour appuyer une élection sénatoliale anti-républicaine; il échoue et ne s’en console pas; son entourage déclare i{ue depuis cette époque il s’est fait vieux.
J’apprends que depuis longtemps ÎM. M... est atteint d’un tic facial droit et de douleurs névralgiques sus-orbitaires très pénibles lors des brouillards ou des modifications brusques de température ; que depuis longtemps encore, il accuse de l’oppression, parfois des palpitations et surtout une certaine difficulté de digestion, quoique ayant im appétit très développé mais fantaisiste, enfin il voit très peu de l’œil droit affecté d’après une célébrité en oculistique, de névrite optique ; M. M... m’affirme et m’a affirmé plusieurs fois qu’il est indemne de foute tare syphilitique.
Le cœur est hypertrophié ; à l'auscultation, je perçois au second temps, un peu au-dessus de la huitième côte gauche, un bruit de souffle sus-mamelonnaire légèrement aspiratif, caractéristique d’une insuffisance aortique ; le pouls bondissant, très ample quoique athéromateux me confirme dans ce diagnostic ainsi que le faciès tout particulier (fades propria, de Corvisart, Weakness de Stokes) qui avait fait dire quelque temps auparavant à son médecin qu’il était anémique et qu’il ne fallait pas le saigner ; le pouls présente en outre quelques rares intermittences.
Je soumis M. M... du 22 juin 1880 au 29 à l’usage quotidien de l’iodure de potassium (1 gramme à 1 gr. 50 centig. par jour) et de quelques préparations amères.
Le 29, on m’appelait en toute hâte à 3 heures du soir ; le malade en se promenant au bras de sa fille avait, disait-on, trébuché contre une pierre et était tombé sur le côté gauche de la face, restée toute ecchymosée ; il se rappelait bien de s’être vu tomber, mais ne savait pas ce qui s’était passé depuis ce moment là et pourquoi, à l’heure de ma visite, il se trouvait dans son lit; les renseignements que me fournit M... me permirent de diagnostiquer un accès épileptiforme, sans cri, coïncidant avec les contractions toniques suivies do contractions cloniques et de stertor.
Durant les quinze premiers jours d’août, notre malade parcourt en voiture les trente villages de son canton, faisant ici et là des conférences dans le but de battre en brèche le candidat républicain au conseil général ; les journaux l’abreuvent d’outrages et en homme peu trempé pour les polémiques, il s’affecte amèrement des racontars qu’on lui rapporte, des opinions qu’on lui prête. Après quelques jours de surmènement il est cependant élu, mais à une faible majorité.
ÉTIOLOGIE
Le 4 septemLre, rappelé près de M. M..., je constatai en plein milieu de la colonne vertébrale un anthrax gros comme le poing ; le ti, à 6 heures du soir, les tissus périphôri(jues étaient tellement tendus et violacés que je prescrivis une couronne de dix sangsues dans l’espoir d’obtenir un dégorgement sanguin: à 10 heures, j’étais mandé en toute bâte ; pendant que les sangsues remplissaient leur office, M. M... avait été pris d’un accès épileptiforme des plus intenses, il n’avait pas j)Oussé de cri, il avait vu venir l’accès et il avait eu des contractions toniques et cloniques terminées par du stertor'.
Du G septembre au 7 octobre, l’anthrax suppure ; notre malade, épuisé par la suppuration excessivement abondante, est très amaigri. Je constate que les urines ne contiennent ni sucre, ni albumine ; l’anthrax n'est pas diabétique.
Un régime tonique remet peu à peu M. M... ; le 21 octobre, il a un nouvel accès épileptiforme en me reconduisant jusqu’à ma voiture ; tout d’un coup sou visage, d'un jaune cireux, grimace, il s’affaisse, il a des contractions toniques puis cloniques, il ronfle ; je reste à ses côtés de 4 heures à G heures du soir.
Le 15 novembre, au moment où il referme la porte derrière un visiteur, il est pris d’un accès semblable pendant lequel son pouce droit est violemment contusionné par la porte.
Sur ces entrefaites, la famille manifesta le désir de voir avec moi en consultation le professeur P.. ; je me rencontrai avec lui près du malade le 26 décembre 1880; la première idée qui lui vint, c’est que M. M.., était diabétique; l’absence de sucre affirmée par moi, confirmée deux jours après par un professeur de chimie biologiipie, devait écarter absolument cotte idée ; dans l’entretien secret qui suivit la consultation, M. P... rejeta complètement, à cause de la prompte guérison, le diagnostic d’hémorrhagie cérébrale, et, en face de l’auscultation de l’aorte, spngca comme moi à de l’athérome aortique avec athéromo protubérantiel compliijué momentanément de thrombose, d’où hémiplégie vile guérie par établissement rapide de la circulation de suppléance ; les attaques épileptiformes étaient le résultat de l’ischémie au bulbe et de la protubérance. L’iodure de potassium continua à faire la base du traitement (il est bon d’ajouter toutefois que nous n’étions pas éloignés de croire à de la méningite chronique de la base, et, malgré les antécédents bien connus du sujet, nous n’osions rejeter toute idée de syphilis).
A parlir de cette époque, les accès convulsifs devinrent moins fréquents, mais le 8 février 1881, un accès survint sur la route, au moment ou M. M... revenait de visiter une houblonnière à deux kilomètres do son habitation.
L’auscultation de l’aorte fournissait toujours les mêmes symptômes.
A partir du 15 mars, les accès devinrent fréquents et l’intelligence diminua sensiblement, le visage était empreint d’une cerlaine expression d’idiotie ; le 29 mars on me signala des pertes séminales abondantes qui affectèrent péniblement le malade ; le 20 août nouveaux accès épileptiformes dont la cause occasionnelle me parut être le mauvais état de son fils, volontaire d’un an, revenu de Reims avec un ictère grave.
On ne me rappela pas avant le 1.3 janvier 1 883 ; les accès épileptiformes avaient reparu trois ou quatre fois par mois et on me faisait venir cette fois parce que dans ces trois derniers jours, ils s’étaient montrés à la même heure dans l’après-midi ; je pus constater que le bruit de souffle diastolique sus-mamelon-