III. — Exposé succinct des observations
Lisfranc, qui le premier a eu l'idée d'évacuer, à l'aide des scarifications, le liquide infiltré dans les replis supérieurs du larynx, rapporte six cas dans lesquels il a eu recours à ce moyen. Cinq d'entre eux sont consignés dans son Mémoire sur l'angine œdémateuse (1) ; il a communiqué le sixième à l'Académie de médecine.
I, II, III , IV, V. — Voici textuellement les quelques lignes que Lisfranc consacre à ses premiers malades :
« L'amendement remarquable qui s'est fait observer immédiatement après l'opération pratiquée sur les deux premiers malades traités par ce moyen a successivement augmenté sous l'influence de quelques gargarismes émollients, et des boissons de même nature; la guérison complète a été obtenue dans le court espace de huit jours.
» Sur deux autres sujets , l'opération a été un peu moins heureuse; chez l'un, la respiration est bien devenue sur-le-champ plus facile, mais il s'est développé, vingt-quatre heures après, une inflammation laryngée aiguë qui, cependant , a été victorieusement combattue par l'emploi des antiphlogistiques auxquels les dérivatifs et les astringents ont succédé; — chez l'autre, une inflammation assez forte est survenue deux jours après l'opération; le traitement ordinaire a été mis en usage , mais à mesure que les phénomènes inflammatoires ont , baissé, l'œdème, qui n'avait pas complètement disparu, s'est accru; de nouvelles scarifications ont été faites; l'individu a guéri. — On avait épuisé sans succès, sur ces quatre malades, tous les moyens connus , abstraction faite de la laryngotomie et de la trachéotomie. Ils étaient menacés d'une très prochaine asphyxie. »
« Enfin, chez un cinquième sujet, dont l'angine œdémateuse existait en même temps que des altérations profondes du larynx et du poumon , plusieurs opérations pratiquées n'ont agi que comme moyen palliatif. »
Nous rcgrellons que Lisfranc ne soit entré dans aucun détail sur la nature de l'angine œdémateuse qu'il a eue à traiter chez les quatre premiers de ces malades, ni sur les moyens qui ont précédé l'emploi des scarifications.
Le fait suivant est celui qui a été cité par cet habile chirurgien
(1) Journal général, 1823, t. LXXXIII, p. 296.
dans l'une des séances de l'Académie de médecine, 8 février 1827 (1).
VI. — Une dame était dans un état alarmant de suffocation. En portant les doigts dans l'arrière-bouche, on reconnut la tumeur qui constitue le signe pathognomonique de l'angine œdémateuse. — Les scarifications dégorgèrent immédiatement la tumeur ; la respiration devint aussitôt plus facile, et la malade fut rappelée à la vie.
VII. — Chez un malade du service de M.Vidal (de Cassis) (2), à l'hôpital du Midi, l'angine œdémateuse survint au milieu d'un traitement antisyphilitique. — Des scarifications furent faites aux environs de la glotte, et les accidents cessèrent. — Pas d'autres détails.
Les cinq observations suivantes sont dues au docteur Gordon- Buck. Nous n'en rapportons que certaines circonstances :
VIII. — Chez un marin, âgé de trente et un ans, l'affection fut caractérisée par l'aspect inflammatoire delà gorge, l'élongation de la luette, la douleur en avalant , la difficulté de la respiration et des accès de suffocation; en outre, le doigt reconnut le gonflement de Yépigloite.
Les replis aryténo-épiglottiques et l'épiglotte furent scarifiés, partie avec des ciseaux courbés sur le plat, partie avec un bistouri concave, à lame étroite, revêtu, jusqu'à un tiers de pouce de sa pointe, par une bandelette de diachylon , et dirigé le long de l'indicateur gauche. — Il fallut le réintroduire deux ou trois fois, à courts intervalles, pour compléter l'opération. — Le patient rendit trois ou quatre petites cuillerées de sang mêlé avec du mucus, et déclara qu'il se sentait soulagé. — On fit, un peu après, une saignée du bras de vingt onces, et l'on donna l'émétique par doses d'un grain. — Le lendemain, la respiration était évidemment améliorée. — Le surlendemain, elle était plus libre encore; le malade se plaignait de quelque douleur vers les parties scarifiées. — Guérison.
IX. — Un homme de trente ans était en voie de guérison d'une ! fièvre bénigne contractée à bord d'un navire, lorsqu'il fut pris d'un
! mal de gorge avec difficulté d'avaler. Puis l'inspiration devint dif- ; ficile et laborieuse, l'expiration étant aisée ; la voix était rauque ; la j figure pâle et anxieuse, avec les lèvres livides. Le voile du palais, la I luette et les amygdales étaient modérément gonflés. Avec l'indicateur, ; on sentait distinctement que l'épiglotte était tuméfiée et que ses bords | étaient repliés l'un vers l'autre. Les cavités qui sont entre cet oper- | cule et la base de la langue étaient comblées par un gonflement mou et pulpeux.
A 10 heures du matin, M. Gordon-Buck scarifia les bords de l'ori-
(1) Journal général, t. XCVIII, p. £25.
(2) Gazette des hôpitaux, 1844, p. 453.
fice supérieur du larynx, l'épiglotte, ainsi que le gonflement en avant de cet organe, avec un bistouri concave à pointe aiguë, et des ciseaux courbes. — • Il s'ensuivit une légère hémorrhagie qu'on favorisa par des gargarismes d'eau chaude. — L'opération n'avait pas causé beaucoup de douleur, et le malade en éprouva un soulagement prononcé. — Une solution de nitrate d'argent, à 20 grains par once, fut portée dans la gorge, une heure après l'opération, et une fois le matin suivant. — Le même jour, à deux heures et demie, le malade respirait plus paisiblement. — Il passa la nuit à merveille, et le lendemain matin il se disait guéri. Le toucher constata que les parties gonflées avaient beaucoup diminué. — Le mieux alla en augmentant sans qu'il fût besoin de répéter les scarifications.
~iïfjhio<t liî-Oiî'A'jij l'y»- h J%^| s^Wifi ?. {•'$», ^#î|feT7^Sflj&. B^^jHy^H X. — Vers la fin du troisième septénaire d'une fièvre typhoïde
[typhus fever), un homme, âgé de vingt-sept ans, fut atteint d'une angine laryngée œdémateuse : Douleur à la gorge, voix enrouée, respiration difficile et bruyante, surtout dans l'inspiration; voile du palais et la gorge d'un rouge sombre , nets et sans gonflement. Avec le doigt, on sentait le rebord de l'épiglotte gonflé et pulpeux.
A l'aide d'un couteau courbe spécial, le docteur Gordon-Buck scarifia les bords de l'orifice supérieur et de l'épiglotte, à deux ou trois reprises et à courts intervalles. — L'opérateur éprouva quelque difficulté dans ce cas, à raison du rapprochement involontaire des mâchoires qui laissait le doigt indicateur exposé à la pression des dents — Un peu de sang s'écoula, et le patient dit qu'il se trouvait un peu soulagé. — Le lendemain il n'était pas mal; il avait bien passé la nuit. L'enrouement et la dyspnée étaient à peu près les mêmes; aucun accès de suffocation n'était survenu. — Mais à quatre heures après-midi : état alarmant, aggravationde la dyspnée, accès violenls et réitérésde suffocation, pendant lesquels la face et les lèvres deviennent livides; on sent l'épiglotte très fortement gonflée. Pouls à 80, plein et vif; peau chaude et sèche; langue brune et sèche; gorge embarrassée de mucus visqueux. Les scarifications furent répétées très largement; un morceau de bois avait été inséré entre les dents molaires du côté gauche. Le sang coula en plus grande abondance que la première l'ois; le malade en rendit au moins une once mêlé avec du mucus, et déclara se sentir très soulagé.
A partir de ce moment, les accès ne revinrent plus. — Le troisième jour, tout prenait une tournure favorable, et la respiration était notablement plus libre; — le quatrième , la langue était blanche et humide, la chaleur de la peau plus modérée; l'épiglotte était presque revenue à son état naturel. — Peu de jours après, la voix reprit son timbre clair, et le malade commença à se lever. — Guérison.
Cette observation est du plus haut intérêt; nous y voyons une angine laryngée œdémateuse; parfaitement caractérisée, survenir
dans de très fâcheuses circonstances ( vers la fin d'une fièvre typhoïde),— et, nonobstant, se terminer heureusement sous Y unique influence des scarifications. — L'œdème était, il est vrai, probablement lié à une inflammation superficielle du sommet du larynx; et, bien certainement, il n'était pas consécutif à une laryngite nécrosique.
XI. — Un homme, âgé de vingt-quatre ans, athlétique , avait été, plusieurs jours de suite, en débauche, à la suite d'un voyage. — Survint une violente angine laryngée. Avec le doigt, on sentait distinctement l'épiglotte gonflée et pulpeuse, plus particulièrement dans la moitié gauche de son bord.
Le docteur Gordon-Buck. scarifia avec son couteau courbe les bords de l'orifice supérieur du larynx et de l'épiglotte , ce qui fut fait sans difficulté, les parties étant, dans ce cas, d'un accès extraordinairement facile. — L'opération fut répétée deux ou trois fois à de courts intervalles sans grande douleur , avec une petite quantité de sang rendue dans les crachats , et le malade se trouva un peu soulagé. — Cependant, après une demi-heure d'attente, la trachéotomie fut pratiquée, et une large canule mise en place.
Mais une circonstance qui nous paraît démontrer que les scarifications ne furent pas ici sans utilité, c'est que, dès le lendemain de la bronchotomie,\e malade respirait avec facilité, quoique, la canule ayant été enlevée momentanément, on rapprochât avec les doigts les deux lèvres de la plaie. En outre, le toucher constata que le gonflement de l'épiglotte avait notablement diminué. — Le surlendemain de l'opération, l'épiglotte avait déjà repris ses dimensions naturelles, et la respiration se faisait aisément par le larynx , lorsqu'on fermait l'orifice de la canule. - — Celle-ci fut retirée le troisième jour.
Dans le cas suivant, les scarifications nous paraissent avoir échoué, et nous croyons devoir rapporter, au moins en très grande partie, la guérison du malade à une circonstance fort remarquable et étrangère à l'opération.
XII. — 11 s'agit d'un homme de cinquante ans, d'une constitution assez chélive, et confiné au lit dans un état de débilité extrême avec une fracture du col de l'humérus. — Un matin , il se plaignit pour la première fois d'un mal de gorge accompagné d'enrouement et de difficulté de respirer, spécialement pendant l'inspiration. On sentait avec le doigt l'épiglotte tuméfiée, pulpeuse, et comme roulée sur elle-même. Seize onces de sang furent tirées en deux heures; des vomissements furent provoqués à l'aide du sirop composé de scille, et l'on prescrivit 20 grains de calomel. Pas de soulagement.
A deux heures après-midi , le docteur Gordon-Buck pratiqua des
scarifications, sur les bords de l'orifice supérieur du larynx et sur l'épiglotte, avec son couteau spécial ; l'opération fut répétée deux ou trois fois, après quelques moments d'intervalle. Il s'ensuivit un léger écoulement de sang, mais sans beaucoup de douleur aux parties attaquées ; et le patient déclara se sentir soulagé. — Cependant, les deux jours suivants, l'état s'aggrava, malgré l'emploi des scarifications et de quelques autres moyens, du calomel en particulier. — Pendant la nuit du troisième au quatrième jour, la suffocation fut si intense, que la trachéotomie fut proposée au malade ; mais il la refusa.
Dans le moment même, une teinte érysipélateuse se manifestait à la joue gauche. Un autre malade de la salle avait été pris d'érysipèle le matin. — Le quatrième jour, à la grande surprise des assistants, le malade vit encore ; il dit même qu'ils se sent mieux; la dyspnée n'est pas revenue. L'érysipèle a gagné la tempe et le front en s'accompagnant d'un peu de gonflement — Le cinquième jour, amélioration prononcée ; le soir, on reconnaît parle toucher que l'épiglotte est revenue à ses dimensions normales. — Le sixième jour, la respiration s'est encore améliorée, la voix a repris son timbre clair. — La maladie, dès lors, marcha de mieux en mieux , l'érysipèle suivit son cours et s'apaisa graduellement
Dans les deux observations suivantes, les scarifications ont complètement échoué; mais ont-elles été réellement bien pratiquées?
XIII. — Un jeune homme, âgé de dix-huit ans, fut atteint d'une inflammation aiguë de la gorge et bientôt d'angine laryngée œdémateuse. Le doigt sentait distinctement les bourrelets. A l'aide d'un bistouri garni de linge, le docteur Mérieux (n° 1) fit de légères scarifications. En outre deux saignées, quinze sangsues au cou, un vésicatoire à la nuque, 30 centigrammes de tartre stibié, des lavements purgatifs, des sinapismes aux jambes, tels furent les moyens énergiques employés en un petit nombre d'heures. — Nonobstant, le mal s'aggrava, et il fallut recourir à la bronchotomie, qui réussit.
XIV. — Un jeune homme de dix-huit ans , observé par M. Gabalda, fut atteint d'une légère inflammation gutturale , puis d'angine œdémateuse. Le doigt reconnut la présencedes bourrelets. — Ils furent incisés avec la pointe d'un bistouri ; il s'en écoula deux ou trois gouttes de sang. — Néanmoins , la suffocation étant devenue imminente, M. Ricord pratiqua la bronchotomie, qui sauva le malade.
Dans les observations qui précèdent, on a eu recours aux incisions, aux scarifications. — Dans les suivantes, c'est le déchirement ou la lacération que l'on a adopté.