‹ Traité de l'apoplexie ou hémorrhagie cérébrale; considérations nouvelles sur les hydrocéphales, description d'une hydropisie cérébrale particulière aux vieillards récemment observéeChapitre 12 sur 32 · OUVERTURE DES CADAVRES, ANATOMIE PATHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

OUVERTURE DES CADAVRES, ANATOMIE PATHOLOGIQUE

§. I. Examen de la cavité du crâne et du cerveau.

Je ferai deux classes des désorganisations cérébrales que détermine l'apoplexie. La première comprendra les désordres essentiels primitifs ; la seconde, les essentiels consécutifs. J'examinerai de plus, sous forme d'appendice, diverses lésions qui coïncident parfois avec l'hémorrhagie cérébrale, ou qui en simulent les symptômes.

icre série. .Désordres essentiels primitifs.

Le rauioHssement du cerveau précurseur de l'apoplexie, l'engorgement des vaisseaux sanguins, premier eifet , et i'épanchement apoplectique ,

complément de l'effort hémorrhagîque , composent cette série.

Ramollissement précurseur. Comme, dans les premiers jours de l'apoplexie , on trouve constamment la substance cérébrale voisine de î'épanchement ramollie , et pour ainsi dire triturée avec le sang:, il serait déplacé de vouloir affirmer que cette désorganisation a précédé l'épanchement plutôt qu'elle n'en a été l'effet. Je ne crois guère au ramollissement primitif. M. Roehoux r qui l'admet , pensa qu'il est toujours la cause prochaine de l'apoplexie , et que c'est à lui que sont dus , dans la plupart des cas , les symptômes précurseurs. M. Paviset y qui partage cette opinion ( Journal de l'Empire , 7 février 1811), croit de plus que ce ramollissement dépend d'une prédisposition anévrisinatique du cœur. Brichetau est au contraire de mon avis ; il croit que les désordres cérébraux sont toujours consécutifs.

Injection des vaisseaux. A l'ouverture du crâne on ne trouve souvent % au lieu d'un épanchement sanguin , auquel on s'attendait , qu'un engorgement des vaisseaux. Cette injection , qui a suffi pour donner la mort , est quelquefois si considérable , que les méninges sont couleur de

sang , que ce liquide découle en abondance des incisions qu'on pratique au cerveau , et que les vaisseaux paraissent variqueux.

. Le plus ordinairement l'engorgement sanguin est général , quelquefois cependant il est borné à une portion ou à la moitié du cerveau. C'est surtout dans cette dernière circonstance qu'il peut simuler l'épanchement hémorrhagique.

Enfin il est rare que ce dernier ne soit pas accompagné de l'injection des vaisseaux cérébraux. Quoiqu'il soit assez probable que , dans un grand nombre d'apoplexies , ces vaisseaux sont malades bien antérieurement à l'attaque , jamais on ne trouve sur les cadavres de trace de leurs lésions.

Ep a richement. Le siège de Fépancliement apoplectique varie. Les parties du cerveau qu'il occupe le plus communément sont, de l'observation de Morgagni y les corps cannelés ou striés. Ce médecin explique la prédilection de l'apoplexie pour ces [organes , par le plus grand développement relatif de leurs vaisseaux (1). Morgagni dit encore que la moitié droite du cerveau est

(ï) J'ai souvent produit des apoplexies artificielles dans les corps striés et les couches optiques, en poussant avec force un liquide coloré par les carotides.

plus souvent affectée que la gauche. L'auteur d'une thèse soutenue en i8i5, déférant à son opinion , attribue la plus grande fréquence de l'apoplexie dans l'hémisphère droit à l'habitude de se coucher à droiie -, d'exercer davantage le bras de ce côté, et surtout à la disposition anatomique de la carotide droite , laquelle étant beaucoup plus parallèle au tronc de l'aorte que la gauche, et offrant un plus gros calibre , permet au sang d'aborder son canal plus facilement et en plus grande quantité.

Après les corps cannelés , les couches des nerfs optiques et la substance cérébrale qui les entoure, sont le plus souvent affectées d'apoplexie. Viennent ensuite le centre médullaire des hémisphères , leurs parties latérales , la croûte corticale du cerveau , les environs de la scissure de Sylvius , le cervelet , la protubérance annulaire r la moelle épinière , ete. Cette dernière partie est très-rarement le siège d'apoplexie. Je n'ai jamais vu d'épanehement sanguin primitif dans le canal rachidien. On n'en possède que deux exemples bien avérés ; celui que rapporte Sennert , et celui observé par Boerhaave , que cite Morgagni ( epist. 4> Ibb. 3, art. 3, pag. 29 ).

Les apoplexies qui tuent subitement ont presque toutes leur siège dans le cervelet. L apa-

plexie des couches des nerfs optiques et des corps striés détermine ordinairement la cécité. La présence du caillot dans le centre médullaire se décèle constamment, dit M. Recami'er, par le mutisme. Deux faits que j'ai recueillis en 1817 àl'hôpifal Necker me font présumer que la perte de mémoire qui s'observe quelquefois tient à ce que l'épanchement occupe la partie postérieure des hémisphères. M. Récamier a consigné une observation semblable dans les mémoires de la société médicale d'émulation , an 5. Toutes ces particularités ont besoin d'être confirmées par des faits plus nombreux.

Nous voilà arrivés au point le plus intéressant de l'histoire de l'apoplexie , à celui de décrire les divers états où se trouve le sang épanché à toutes les époques de la maladie; les métamorphoses nombreuses et variées que la nature fait subir au caillot, et l'appareil qu'elle déploie pour tarir cette source de tous les accidens.

Cette merveille, entrevue depuis long-temps par MorgagnL , Hoffmann et autres , a reçu un nouveau jour des travaux de Marandel ( Dissert, sur les irritations , in~4.° 1807 ) » ^e Ri°bé } de Roc houx y et de Cruveilhier.

L'examen d'un grand nombre de cadavres d'apoplectiques morts à toutes les époques de

l'hémorrhagie m'a permis de prendre , pour ainsi dire , la nature sur le fait : aussi espéré-je donner la description la plus complète de ce phénomène anatomico-physiologique. En voici d'abord les bases : une fausse membrane, semblable aux séreuses , se développe peu à peu et s'organise à la longue autour de l'épanchement sanguin. Bientôt celte membrane met le dernier cachet à sa nature séreuse , en exhalant des gouttes de sérosité dans la caverne apoplectique ; ce liquide, continuellement renouvelé, délaie couche par couche le caillot ; les particules , détachées et rendues liquides , sont absorbées à mesure. Ce pénible travail ne cesse ordinairement qu'après la disparition des derniers linéamens sanguins. Alors la sérosité,, devenue inutile , rentre à son tour dans le torrent de la circulation ; les parois de la cavité se rapprochent graduellement, et bientôt une cicatrice plus ou moins intime les réunit.

Examinons maintenant ces phénomènes dans tous leurs détails , et suivons pas à pas et avec ordre leur progression.

La mort étant arrivée dans les deux ou trois premiers jours , on trouve un épanchement de sang toujours très-considérable dans une partie quelconque du cerveau; ce sang, partie liquide,

partie concret , est mêlé et comme malaxé avec la substance cérébrale environnante. Les parois de la caverne qui le recèle sont déchirées, ramollies , et très-rouges; à leur surface on voit quelquefois les orifices béans des vaisseaux rompus (i). Il n'y a pas encore la plus légère apparence du travail cicatrisant.

Du sixième au douzième jour, la rougeur des parois de la cavité apoplectique est déjà mêlée d'une teinte jaunâtre ; déjà aussi elles ont perdu leur mollesse et ont pris un certain poli; elles ne paraissent plus déchirées comme dans les premiers jours. Dans une épaisseur de deux ou trois lignes autour , la pulpe cérébrale est parsemée d'une foule de petits caillots du volume d'une tête d'épingle. Le sang du foyer est encore assez mou , mais il est déjà décoloré.

A une époque plus reculée , du vingtième au

(il J'ai surtout bien constaté la déchirure des vaisseaux dans les apoplexies foudroyantes, en injectant de l'encré par les carotides. A chaque coup de piston le liquide jaillissait des orifices des vaisseaux rompus-, et s'épanchait dans la caverne. J'ai tenté Ja même expérience dans une apoplexie ventricuiaire passive; les parois des ventricules qui étaient intactes sont restées sèches, preuve irrécusable que l'hémorrhagie s'était faite alors par simple exhalation.

ET DES HYDROCEPHALES. 5q

vingt-cinquième jour , par exemple , la consistance du caillot a beaucoup augmenté ; il remplit encore la caverne , mais il a cessé d'adhérer à ses parois. Celles-ci, déjà plus dures que la substance cérébrale environnante , sont d'un jaune cuir de bottes ; leur surface , sillonnée de petites stries rougeâtres , est luisante , tomenteuse , comme veloutée.

Cet endurcissement des parois de la caverne est le premier rudiment de la fausse membrane qui s'y serait développée par la suite, si le malade eût vécu plus long-temps.

Lorsque la vie se prolonge, cette membrane fait chaque jour des progrès vers sa confection; la dureté du cirque de la cavité apoplectique se prononce de plus en plus , en même temps qu'elle se concentre davantage. La couleur jaune s'éclipsant par degrés, se retranche aussi dans les couches les plus centrales , et les parois de la caverne deviennent en conséquence plus distinctes. Ainsi , au bout de deux ou trois mois , elles apparaissent sous la forme d'un feuillet d'une à deux lignes d'épaisseur, continu extérieurement avec la pulpe cérébrale , dont il se distingue par sa plus grande consistance et une légère teinte citrine. Ce feuillet est humide, lisse à sa surface cavernale , où il revêt l'aspect d'une membrane synoviale.

Dès-lors îe caillot ne remplit plus exactement la cavité ; il est isolé au milieu d'elle par une quantité plus ou moins grande d'une sérosité rougeâtre. 13 paraît formé de plusieurs couches , dont la consistance et la couleur feuille- morte, diminuent du centre à la circonférence.

Six mois , un an , deux ans suffisent ordinairement pour l'entière organisation de la membrane ; mais , à cette époque , elle n'est pas encore parfaitement distincte de la suÎ3stance du cerveau ; néanmoins on peut la rendre a]

rente en la soulevant avec la pointe d'un scalpel. Elle paraît alors sous la forme d'un réseau trèslisse , d'un blanc citrin , étendu à toute la surface de la cavité et parsemé de lignes rouges , véritables vaisseaux sanguins encore peu développés. La caverne, diminuée d'ampleur , est remplie d'une sérosité limpide ou trouble , incolore ou rougie, au milieu de laquelle nage un petit caillot presque complètement décoloré.

Cependant la fausse membrane exerce ses fonctions avec activité; la sérosité qu'elle exhale détache chaque jour une parcelle du caillot. Quand celui-ci est entièrement ou à peu près résorbé , la sérosité rentre dans le torrent des humeurs , et la cicatrice se forme.

Lorsque l'épanchement est peu considérable ,

ET DÈS HYDROCÉPHALES, 6l

la guérison ne se fait pas si ïong-tenips attendre, le sang disparaît souvent avant que la membrane ait été complètement organisée.

Tantôt la réunion de la caverne apoplectique est exacte, et alors une simple dépression linéaire en indique le siège ; d'autres fois ses deux lèvres sont tenues écartées à une certaine distance par une foule de filamens jaunâtres qui leur adhèrent fortement. Ces filamens (qui ne sont peut-être que des restes de fibrine ) se croisent en différens sens , et forment ainsi un tissu dont les mailles , plus ou moins serrées , sont encore infiltrées de sérosité ou d'une sorte de gelée tremblotante.

Voici un troisième mode de cicatrisation non moins remarquable. Dans certains cas, toute la sérosité n'est pas résorbée après le caillot ; il en reste une partie , qui, se coagulant en une couche albumineuse plus ou moins épaisse , agglutine intimement les parois de la caverne. On peut néanmoins écarter les lèvres de celle-ci , et découvrir ainsi dans leur intervalle une petite cavité longitudinale à parois fermes, résistantes s jaunâtres , humides et polies. On peut aussi rendre évidente la fausse membrane qui la tapisse en enlevant lame par lame la substance cérébrale qui la recouvre. Au centre de cette cavité, on

trouve quelquefois un peu de sérosité, ou un petit grumeau fibreux décoloré.

Dans quelques autres cas , la nature guérit le malade en faisant succéder un petit kyste séreux à l'épanchement sanguin. Alors l'absorption ne reprend pas toute la sérosité qui est exhalée ; celle-ci s'accumule peu à peu , et finit par remplir la caverne , débarrassée depuis long-temps du caillot ; la fausse membrane s'organise et se transforme en un vrai kyste.

Tantôt ce kyste persiste toute la vie ; d autres fois les absorbans le minent par degrés , et le font disparaître au bout d'un certain temps.

Quand il est peu volumineux , il ne détermine aucun accident; seulement il entretient et perpétue quelquefois la paralysie. Mais, quand il acquiert des dimensions outrées, il finit par tuer le malade. Le médecin qui ouvre alors le cadavre croit souvent voir une apoplexie séreuse ou un kyste essentiel. Ces kystes présentent seuls la fausse membrane apoplectique parfaite et distincte du reste du cerveau. Elle est lisse , épaisse , résistante , d'un tissu fibreux parsemé de vaisseaux sanguins plus ou moins apparens; sa face cavernale paraît , à la loupe , hérissée de petits poils très-fins. On constate très-bien cette organisation en faisant sécher la membrane et l'ex-

posant entre l'œil et la lumière , ou en la faisant flotter dans l'eau.

C'est Riobé qui s'est occupé le premier et avec le plus de succès de îa théorie des kystes apoplectiques. Il se demande si ces poches sans ouverture sont le produit dune exhalation albumineuse analogue à celle qui a lieu à la surface des plaies récentes, ou bien si elles sont dues à une transformation membraneuse de la substance cérébrale qui se trouve en contact avec le sang épanché. Il semble pourtant se fixer à la dernière idée. B rlcheteau se prononce au contraire pour la première, et prétend que l'exsudation est le résultat de l'irritation produite par le caillot sur îa portion du cerveau qui le recouvre. Pour moi , je partage entièrement l'avis de Riobé. Je pense que l'enveloppe kystiforme n'est rien autre chose que la fausse membrane apoplectique ordinaire, dont l'organisation est plus achevée, et que cette membrane n'est ellemême que la transformation celluleuse de la couche cérébrale qui entourait l'épanchement.

Le cerveau des apoplectiques conserve donc toujours des traces des diverses attaques qu'ils ont essuyées. Tantôt ce sont des cicatrices plus ou moins larges , avec dépression , plus grande consistance , et changement de couleur de la

substance cérébrale; d'autres fois, des kystes séreux plu s ou moins volumineux. Dans les cas où le malade a éprouvé plusieurs attaques d'apoplexie avant que de mourir , on peut , en comparant entre elles lestiiverses lésions qu'on trouve à l'autopsie,dislinguer facilement celles qui appartiennent à chaque attaque, et déterminer avec cer^ titude le degré d'ancienneté de chaque apoplexie , en ayant égard à l'état du caillot et à ses diverses altérations, à la longueur, la largeur, la consistance des cicatrices, au degré d'organisation de la fausse membrane et des kystes.

Dans les apoplexies des ventricules, le sang subit les mêmes métamorphoses que dans les cavernes apoplectiques (1). il ne s'y forme pas de fausse membrane , l'arachnoïde y suppléant avantageusement ; seulement celle-ci s'altère ,

(i) Lorsque le volume de l'épancliement n'excède pas de beaucoup la capacité des ventricules, à part leur agrandissement , on n'y remarque aucune lésipn ; mais, quand le contraire a lieu, le sang, après les avoir remplis, déchire leurs parois , et se répand au loin dans la substance du cerveau. Il est encore assez ordinaire que les apoplexies par rupture , siégeant dans leurs environs , se fassent jour dans leur cavité? après avoir déchiré la cloison de pulpe cérébrale qui les séparait de la caverne apoplectique.

s'épaissit, et devient opaque. Les ventricules ne s'effacent point ; l'exhalation séreuse qui se fait habituellement à leur surface, et qui se continue après la résorption du caillot, s'oppose à leur oblitération.

Les hémorrhagies de la surface du cerveau étant très-p romp terne nt mortelles , à cause de la compression générale de l'organe par une énorme quantité de sang, on n'a pu jusqu'à présent découvrir le moyen de guérison qu'emploierait la nature en pareil cas ; ce serait sans doute le même que pour les apoplexies ventriculaires.

L'apoplexie des nouveau-nés est toujours foudroyante , et la mort instantanée.

Le sang épanché est constamment liquide et en très-petite quantité ; le plus souvent même il n'y a qu'un engorgement des vaisseaux cérébraux.

IL9 SERIE. Désordres essentiels consécutifs.

Il n'est que deux affections cérébrales essentiellement consécutives à l'apoplexie: i.° l'ëpanchement séreux dans la caverne apoplectique; 2.0 le ramollissement de la substance cérébrale qui l'avoisine.

Êpartchemens consécutifs. J'ai fait plus haut la description de ces épanchemens en parlant des kystes séreux.

Ramollissement consécutif. Ce ramollissement diffère essentiellement de la désorganisation du cerveau concomitante de l'attaque. Le ramollissement concomitant ou primitif est toujours borné aux environs du caillot ; la pulpe cérébrale affectée est d'un rouge plus ou moins foncé , et parsemée d'une fouie de globules sanguins.

Le ramollissement consécutif s'étend bien davantage : la portion ramollie se distingue du reste du cerveau par une couleur jaune rougeâtre , un tissu moins ferme et plus nacré. Il est impossible d'y reconnaître la substance cérébrale , sa désorganisation a été complète. On trouve quelquefois plusieurs foyers puruîens dans la masse ramollie ; très-souvent la caverne apoplectique , dont les parois sont réduites en bouillie , contient encore des restes de fibrine , ou même un caillot plus ou moins gros et plus ou moins décoloré. Voici comment se développe ce ramollissement : le travail de la cicatrisation cesse de se faire par une cause inconnue , la substance cérébrale qui entoure la cavité apoplectique , loin de se durcir, se ramollit chaque jour; la

désorganisation se propage au loin , et envahit quelquefois tout un hémisphère.

A ces deux désordres consécutifs on devrait peut-être ajouter encore V endurcissement du. cerveau. Je l'ai en effet rencontré sur trois apoplectiques. La substance cérébrale était d'un jaune de cartilage, dans une étendue de plusieurs pouces, autour de l'épanchement; mais, comme le caillot était encore assez volumineux , je ne pus déterminer la part que cette désorganisation avait eue dans la production de la mort.

La description que je viens de donner des diverses lésions apoplectiques n'a été tracée que d'après de nombreuses autopsies cadavériques ; je n'y ai pas avancé un fait que je n'aie vu et constaté plusieurs fois : on peut donc compter sur son exactitude , et la regarder comme une des plus fidèles.

J'aurais pu citer à son appui observations sur observations ; mais celles-ci n'ayant fait qu'augmenter le volume de cet ouvrage sans rien ajouter à son intérêt , j'ai dû m'en abstenir, et me borner à en exposer les résultats. Je ferai néanmoins une exception en faveur des deux observations les plus curieuses que je possède; je les rapporterai avec d'autant plus de plaisir, qu'outre le mérite de la rareté , elles auront celui de

pouvoir prouver aux pitoyables détracteurs de la médecine que cet art triomphe souvent des cas les plus désespérés.

La première est celle d'une femme qui ne succomba qu'à la quatrième attaque ; l'autre est également d'une femme qui dut la guérison d'une grave apoplexie à la transformation de la caverne apoplective en un kyste séreux parfaitement organisé.

I.re observation. — Quatre attaques d'apoplexie, dont la dernière a été mortelle,

nôpital Nec- Marie-Antoinette Friquet , âgée de quarante- St.-Loui&e quatre ans, fut apportée à l'hôpital Necker le i5 février 1817, au cinquième jour dune attaque d'apoplexie. Elle était dans l'état suivant :

Hémiplégie droite avec roideur des articulations : sensibilité obtuse générale ; cécité à droite , vue faible à gauche ; perte complète de la connaissance et de la parole , distorsion de la bouche vers la commissure gauche et béante de ce côté; pupilles dilatées , immobiles ; yeux fixes et entr'ouverts , expression de l'ivresse sur la face , contusion sur la pommette droite; stupeur profonde ; respiration lente et ronflante; pouls rare et étoffé , battemens du cœur forts , tumultueux , peau chaude et moite , lèvres violettes et gon-

fiées , bouche remplie d'écume, langue jaunâtre, très-épaisse , et déviée à gauche ; déglutition presque impossible; ventre tendu non douloureux , déjections involontaires.

Prescription. Infusion d'arnica émétique un grain , lavement purgatif, saphène des deux pieds , vésicatoire à la nuque.

Grincemens de dents , délire pendant la nuit. Le lendemain matin retour de la stupeur, aggravation de tous les symptômes , mort dans la journée.

Voici les renseignemens que je recueillis sur madame Friquet. Ses règles s'étaient supprimées trois ans auparavant, à l'occasion de la perte d'un enfant chéri. Dans ce laps de temps elle avait éprouvé trois attaques d'apoplexie à quelques mois de distance. Elle conservait même encore de la dernière un reste d'hémiplégie à droite, lorsqu'elle fut frappée de la présente.

Autopsie cadavérique , faite vingt-cinq heures après la mort. — Surface du corps. Cadavre de cinq pieds trois pouces , d'une structure athlétique , muscles très-prononcés , formes durement exprimées , tête volumineuse, cheveux noirs trèstôuffus, cou gros et court, face livide , ecchymoses sur les régions cervicale et dorsale.

*jO TRAITE DE L APOPLEXIE

Ouverture du crâne , examen du cerveau.

— i.° Désordres dus à la dernière attaque. Méninges très-injectées , petite quantité de sang infiltré entre l'arachnoïde et la pie-mère , particulièrement sur le coté gauche du cerveau ; circonvolutions cérébrales fortement aplaties, surtout à gauche et postérieurement , substance assez ferme et rosée.

Six onces au moins d'un sang noir et concret étaient épanchées au centre de l'hémisphère gauche. La caverne qui logeait le caillot aurait pu facilement cacher un oeuf de poule^ Ses parois étaient déchirées, comme mâchées et rougies par le contact du sang; le ramollissement et la désorganisation s'étendaient à cinq ou six lignes autour. Cette portion du cerveau ainsi désorganisée était parsemée d'une fouie de petits grumeaux sanguins. Au-devant' de l'ergot de Morand, existait une déchirure par laquelle le sang de la caverne apoplectique s'était fait jour dans le ventricule gauche. Le droit ne contenait qu'un peu de sérosité rougeâtre.

troisième attaque, datant de quatre mois. La caverne apoplectique ci-dessus décrite communiquait encore, au moyen d'une déchirure de la pulpe médullaire, à une autre petite caverne

ET DES HYDROCEPHALES. ni

située à la partie postérieure de l'hémisphère gauche. Celle-ci , qui portait tous les caractères d'une plus grande ancienneté , renfermait un petit caillot très-consistant, d'un rouge jaunâtre , libre et nageant au milieu de deux gros environ d'une sérosité roussâtre. La surface intérieure de la cavité était lisse, polie, d'un jaune citrin; ses parois très-dures avaient encore près de trois lignes d'épaisseur. Cette grande étendue de la désorganisation cérébrale, après quatre mois, attestait que l'épanchement avait été considérable. La fausse membrane, quoique peu distincte , n'en avait pas moins , comme on le voit , exercé ses fonctions avec succès.

deuxième attaque , datant d'un an (hémiplégie gauche). A six lignes environ de la surface du cerveau , dans sa partie latérale droite, existait une petite caverne qui aurait pu tout au plus admettre une noisette. Elle était remplie par un petit caillot , ou plutôt un petit paquet de fibrine d'un rouge clair, humide à sa surface, et seulement contigu à ses parois : celles-ci étaient encore plus dures et plus résistantes que dans la troisième attaque ; elles étaient aussi moins épaisses , et de couleur feuille-morte. Elles avaient intérieurement un poli velouté ; on y

apercevait un lacis de lignes circulaires ; la pointe du scalpel plongée dans un de leurs points , et relevée par un mouvement de bascule , était arrêtée , au moment de se dégager , par une lame d un tissu serré , d'apparence fibreuse et assez ferme. Ce feuillet n'était autre chose que la fausse membrane plus complètement organisée que dans la troisième attaque. La désorganisation cérébrale ainsi réduite , et le caillot sanguin ainsi miné , n'avaient sans doute plus été suffisans pour entretenir l'hémiplégie, car celle-ci avait entièrement cessé.

première attaque , datant de trente-deux mois ( hémiplégie droite parfaitement guérie). Le corps cannelé gauche , qui avait été le siège de cette première attaque , conservait encore une couleur jaunâtre. Il présentait à son milieu une petite fente longue de trois lignes, large de deux, qui menait à une cavité d'égale dimension. Celle-ci contenait quelques gouttes dune sérosité limpide , sa surface d'un blanc mat avait le poli des poches synoviales ; ses parois, tout au plus épaisses d'une ligne et demie, étaient comme membraneuses et parfaitement distinctes du reste du cerveau par leur consistance , leur organisation et leur couleur citrine ; enlevées et placées entre

l'œil et la lumière , leurs fibres devenaient plus évidentes ; on y apercevait de petites stries rougeâtres , dirigées en difFérens sens, qui n'étaient sans doute que des vaisseaux sanguins encore peu développés.

Thorax. Le cœur était presque triplé de volume; les parois du ventricule gauche , dont la cavité était très-dilatée , avaient près de deux pouces d'épaisseur.

abdomen. Rien de notable , seulement la surface muqueuse de l'estomac était assez rouge.

Cette observation est intéressante sous plus d'un rapport : i.° elle montre les diverses métamorphoses qu'éprouvent le caillot et la portion du cerveau qui l'entoure ; on peut , pour ainsi dire , y suivre toutes les gradations du travail curatif; 2.0 elle prouve que la guérison peut être complète , quoique toutes les traces de l'épanchement et de la désorganisation du cerveau n'aient pas disparu ; 3.° enfin elle met hors de doute que l'apoplexie n'est pas au-dessus des ressources de la nature et de Fart. L'opiniâtreté de l'hémorrhagie à se renouveler chez madame Friquet, tenait certainement à la disposition anévrismatique du cœur.

II.e observation. Mort produite par une seconde attaque d'apoplexie. — Kyste séreux consécutif à la première.

Hospice des Madame Tanadé , âgée de cinquante-quatre

Femmes in- . m'

curables, ans, avait eu une première attaque d apoplexie

salle Ste' , ...,.,

Marthe , n° a trente-sept ans , qui avait laisse un mutisme complet et une hémiplégie gauche 9 avec atrophie des membres paralysés. Depuis quinze ans, madame Tanadé éprouvait régulièrement tous les huit jours un accès d'épilepsie. Ces accès avaient cela d'inconcevable , que les convulsions n'affectaient que les membres perclus. Ceux-ci devenaient en même temps le siège de douleurs aiguës ; la malade poussait les hauts cris : bientôt après elle perdait connaissance , sa bouche écumait; un assoupissement de deux heures succédait à cette anxiété; puis le calme renaissait, et les membres paralysés rentraient aussitôt sous l'empire de la mort.

Le 5 décembre , à la suite d'un accès épileptique, madame Tanadé fut pour la seconde fois frappée d'apoplexje ; la paralysie devint générale; la mort fut instantanée.

Autopsie cadavérique ; examen de la cavité crânienne et du cerveau. — derrière attaque. Epanchement de près de six onces d'un sang

DE DES HYDROCEPHALES. H-5

noir , partie liquide et partie coagulé , au milieu du cervelet ; caverne anfractueuse immense ; pulpe cérébrale comme hachée (désorganisation qui s'étendait à la protubérance annulaire); rupture des artères basilaires et des inférieures du cervelet.

ancienne attaque. L'hémiplégie ayant occupé le côté droit, c'était nécessairement l'hémisphère gauche du cerveau qui devait conserver les traces de l'ancienne attaque ; ce fut effectivement là que je les trouvai.

Dans le corps cannelé et la couche des nerfs optiques du côté gauche existait une cavité qui aurait pu admettre une pomme d'api. Cette cavité était remplie par environ quatre onces d'une sérosité teinte de sang. Ce liquide était contenu clans une véritable poche membraneuse , moulée sur la cavité cérébrale. Cette membrane, parfaitement organisée , ressemblait à la pie-mère , dont elle ne différait que par sa moindre transparence et sa plus grande consistance. Sa couleur rouge-jaunâtre paraissait lui être communiquée par une couche de substance cérébrale de trois lignes d'épaisseur, de même couleur, et trèsdure , sur laquelle elle était immédiatement appliquée, sans cependant lui adhérer, et qui

formait elle-même les parois de la cavité. Une lame de substance cérébrale , également durcie et jaunâtre , la séparait encore du ventricule gauche.

Ce kyste n'était formé que d'un seul feuillet; dans son épaisseur rampaient des vaisseaux sanguins très-apparens et très-développés;i'un d'eux égalait même en grosseur une plume de corbeau. L'enveloppe kystiforme semblait se continuer avec la pie-mère extérieure du cerveau.

L'authenticité et l'exactitude de cette description ne peuvent être contestées; c'est conjointement avec M.Laënnec j dont on connaît la véracité et l'érudition profonde en anatomie pathologique, que je l'ai faite.

Cette observation est peut-être unique dans son genre (1). On y voit la fausse membrane organisée dans toute sa perfection; mais ce chefd'œuvre de la nature n'a pas eu tous les résultats qu'on pouvait en attendre. L'exhalation séreuse étant devenue excessive , la membrane a été forcée de se distendre outre mesure , et par là l'hémiplégie a été perpétuée. Mais on doit

(i) Pas une des observations de kystes apoplectiques que rapportent Guersent et Bricheieau n'est comparable à la mienne : dans toutes, la membrane kystiforme n'était qu'ébauchec.

ET DES HYDROCÉPHALES. nn

encore voir un effort curatif dans la disposition même du kyste : la nature s'est hâtée d'augmenter la densité et la dureté des parois de la caverne cérébrale , pour s'opposer à une plus ample dilatation. C'est à ce phénomène que madame Tanadé a dû quinze années d'existence.

On ne peut expliquer comment la présence de ce kyste dans le cerveau a déterminé des accès d epilepsie , et surtout leur bizarrerie et leur périodicité.

APPENDICE- 'Altérations du cerveau accidentelles ou étrangères à l'apoplexie , que Von trouve parfois a V autopsie des apoplectiques.

i.° La présence d'un épanchement sanguin dans le cerveau peut déterminer , on ne sait comment, tantôt l'infiltration séreuse des plexus choroïdes, tantôt une accumulation de sérosité dans les ventricules. Toutefois ce phénomène ne doit pas paraître extraordinaire, puisque des tubercules le produisent également.

2.° Dans les apoplexies passives des ventricules, il n'est pas rare de trouver en même lemps de la sérosité à la base du crâne ; il est d'ailleurs assez ordinaire, dans ces sortes d apoplexies, que le sang soit mêlé de ce liquide,

5.° Le cerveau des apoplectiques peut encore offrir une foule d'altérations organiques étrangères à l'hémorrhagie cérébrale; tels sont des abcès , des hydatides dans les plexus choroïdes , des tubercules , des cancers (î), un ramollisse-

(i) Lieutaud trouva un gonflement carcinomateux de la glande pinéale sur un homme de soixante ans, sujet depuis long-temps aux vertiges, et mort dans un état apoplecliforme.

On lit également dans la première épitre de Morgagni une observation de cancer du cervelet qui fut méconnu pendant la vie.

Je suis porté à croire, d'après plusieurs faits recueillis à t'Hôtel-Dieu , et surtout d'après les autopsies cadavériques extrêmement soignées, faites en ma présence par M. Laënnec-, à l'hôpital Necker , que les auteurs se sont souvent mépris sur la nature des cancers cérébraux, et qu'ils ont rapporté comme étant de ces maladies , des observations de désorganisations apoplectiques.

Il existe en effet des cancers cérébraux qui ont la plus exacte ressemblance avec quelques lésions produites par l'apoplexie. Gomme dans celles-ci la portion du cerveau désorganisée y présente un mélange de parties ramollies et endurcies , de nombreux vaisseaux développés accidentellement dans son intérieur lui donnent, comme aux masses apoplectiques, une couleur rosée ; on y trouve une foule de petits grumeaux sanguins semés çà et là, et quelquefois même un caillot volumineux à son centre; épanchemens provenant sans doute de la destruction des

ET DES HYDROCÉPHALES. rq

ment essentiel , ou l'endurcissement et racornissement de tout un hémisphère (1) , sa transformation en un vrai tissu cellulaire , etc. ; autant de désorganisations qui se rencontrent chez les idiots. Ceux de l'hospice de la rue de Sèvres me les ont offertes plusieurs fois.

g. II. Examen du thorax.

Les lésions thoraciques , que Ton rencontre souvent sur les cadavres des apoplectiques , sont entièrement étrangères à l'hémorrhagie cérébrale , ou l'ont déterminée. Celles-ci sont toutes de nature à gêner la circulation du cerveau , ou

vaisseaux cérébraux par les progrès du cancer. On peut juger d'après cela si la méprise a pu être facile. M. Laënnec , qui pense comme moi sur les cancers cérébraux, a donné plus d'extension à ma remarque , et l'a jugée également applicable aux cancers cérébriformes des autres organes, et notamment du foie, de la rate, des reins et de la matrice. Il possède un grand nombre de faits qui semblent le prouver. Ce médecin prétend encore qu'il est des tubercules cérébraux qui ont la plus parfaite similitude avec certains désordres apoplectiques ; mais j'en doute.

(i) Morgagni observa l'endurcissement de tout un lobe

du cervelet chez un cuisinier qui avait également offert

des symptômes d'apoplexie.

8o TRAITÉ DE L'APOPLEXIE

augmenter l'afflux du sang vers la tête; tels sont l'engorgement des poumons , suite d'asphyxie ou de phlegmasies intenses; l'hydrothorax ; le rétrécissement des orifices du cœur, l'ossification de ses valvules , et surtout ses anévrismes actifs. Les apoplexies foudroyantes de Malpighi , de Cabanis } de Mongenot et de Njsten^ ont été dues à cette dernière cause.

§. III. Examen de l'abdomen.

L'abdomen n'offre jamais de lésions qui aient rapport à ^l'apoplexie. Cependant la gastrite la complique quelquefois ; on trouve alors l'estomac épaissi , rougi par plaques , et tapissé dune mucosité tenace -, gluante , grise, brune ou noire. C'est surtout dans le cas de coexistence d'un anévrisme actif du cœur que cette inflammation se remarque.

§. IV. Surface du corps.

Les cadavres des apoplectiques conservent long-temps leur chaleur, « Tametsi postridiè secabamus ? idque jnense februario , viscera quce ad lumbos. erant, ad hue fumabant ( Morgagni). » Les membres ne seroidissent aussi que très-tard.

ET DES HYDROCÉPHALES. 8l

La tête est souvent enflée et eechymosée , surtout à la faee (i).En agitant le cadavre, on fait quelquefois sortir des flots de sang et d'écume de la bouche et du nez. On a vu des cas d'apoplexie où la mort n'était qu'apparente. L'abbé Prévost, frappé d'apoplexie dans la forêt de Chantilly, le 2 5 octobre 1765, jeta un cri au premier coup de sealpel (Fodéré , tom. 2, p. 352.). On ne devrait jamais ouvrir les cadavres des apoplectiques avant qu'ils n'aient été atteints d'un commencement de putréfaction. ( VrNSiow. )

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