‹ Traité de l'art de formulerChapitre 54 sur 272 · HABITUDE, TOLÉRANCE · texte numérisé non relu

HABITUDE, TOLÉRANCE

NOUS rapprocherons ces deux choses moins pour établir leur ressemblance que pour faire ressortir leur contraste. Pour nous, V habitude consiste dans l'affaiblissement progressif de Faction d'un médicament; \di tolérance, au contraire, est constituée par le défaut de réaction contre un aèrent plus ou moins toxique.

On ne s'accoutume que graduellement : parfois on tolère d'emblée.

Mais rinertie qu'engendre l'habitude s'accroît indéfiniment, tandis que la tolérance cesse souvent tout à coup, et la révolte succède à l'oppression.

D'où il suit qu'on peut supporter, durant plusieurs années, d'énormes quantités d'un poison auquel on s'est habitué, et qu'on ne saurait prolonger au delà de quelques jour?, sans danger pour la vie, l'usage de doses élevées d une substance toxique qui n'ont été acceptées d'abord qu'en vertu de la tolérance.

Le phénomène de la tolérance n'a guère été étudié qu'à Toccasion des antimoniaux, et le mot lui-même a été créé par l'école Rasorienne, qui a beaucoup vanté ces préparations comme contro-stimulantes, surtout lors(fu''ellcs étaient tolérées. Les bienfaits de la tolérance ne nous paraissent avoir rien de mystérieux; quand le tartre stibié n'est pas rejeté par les vomissements, il est absorbé en plus grande proportion ; la dose efficace est plus forte, voilà tout. Cependant ce principe n'est pas absolu, car on a voulu expliquer l'action contro-stimulante de Témétique par une irritation qu'il produit sur la muqueuse de l'estomac, et on niait l'absorption ; on disait alors que le sel ne passait pas dans les urines; mais ce fait a besoin d'être prouvé.

L'habitude s'observe dans un bien plus grand nombre de cas.

D'après ses propres expériences, M. Bouchardat orétend pouvoir poser les règles suivantes: « l°On ne s'habitue point aux substances qui agissent comme poison sur tous les êtres de l'échelle organique ; T on peut s'habituer aux substances qui, quoique devant être considérées comme poison pour l'individu auquel on les administre, épargnent cependant quelques êtres de l'échelle organique. »

L'habitude semble donc possible, pourvu que le poison n'arrête pas les phénomènes essentiels do la vie, mais qu'il frappe seulement les fonctions animales, lesquelles sont de luxe, pour ainsi dire, puisqu'elles n'appartiennent qu'à une classe privilégiée d'êtres organisés.

Cela conduirait à admettre l'existence de deux sortes de substances toxiques : les unes entravant directement les phénomènes chimico-organiques, les autres agissant par l'intermédiaire du système nerveux.

Les premières tuent même les plantes ; les secondes ne sont funestes qu'aux animaux, et leurs effets sont d'autant plus violents qu'ils s'exercent sur des animaux plus haut placés dans l'échelle.

La loi que nous avons précédemment énoncée n'a pas été vérifiée dans un assez grand nombre de cas pour qu'on lui accorde encore toute certitude.

Nous ne sommes pas aujourd'hui en mesure de dire quelles sont et quelles ne sont pas les substances auxquelles on peut s'habituer.

Chacun sait qu'on s'accoutume facilement à l'opium : témoin les Orientaux. Mais, sans parler des Thériakis, certaines personnes ont pris, sous nos yeux, des quantités extraordinaires de ce médicament. C'est ainsi que nous avons vu une malade de notre service, à 1 hôpital Necker, prendre jusqu'à 25 grammes d'opium en un jour. Les exemples de ce genre ne sont pas excessivement rares.

Certains poisons, comme le curare, dont l'origine n'est pas parfaitement connue, sont sans action lorsqu'on les introduit dans la bouche et même dans l'estomac, xomme l'a prouvé récemment M. le docteur Bernard, tandis qu1ls tuent immédiatement les animaux blessés par les flèches imprégnées de curare; cette espèce de tolérance paraît tenir à la propriété qu'ont les muqueuses saines de ne pas absorber ces poisons, tandis qu'ils deviennent mortels aussitôt que l'absorption a lieu; et chose singulière, le curare qui n'est pas absorbé par les muqueuses en général l'est très-bien par la muqueuse bronchique, comme l'ont démontré les expériences de MM. Bernard et Pelouse.

Page 1