DONNER AU MÉDICAMENT UNE FORME APPROPRIÉE
Nous avons déjà dit plus haut que le médecin devait, autant que possible, approprier la forme de ses médicaments au goût et aux caprices de ses malades, en masquer l'odeur et la saveur désagréables tout en n'en sacrifiant pas l'efficacité. Il est aussi très-important de choisir une forme pharmaceutique qui puisse prévenir ]a décomposition spontanée. On y arrive presque toujours en ajoutant à la formule des aromates ou dos huiles essentielles; le sucre, le tolu et le benjoin empêchent les onguents et les pommades de devenir rances ; un lieu sec et d'une température modérée sera presque toujours le plus favorable pour y déposer les médicaments.
Pour ce qui est de la forme la plus efficace à donner aux médicaments, nous nous en occuperons en parlant des différentes forme pharmaceutiques, telles que les infusions, les poudres, les potions, les mixtures, etc.
Ert^eurs chimiques et pharmaceutiques à éviter dans la composition des formules magistrales.
Les erreurs chimiques et pharmaceutiques que l'on peut commettre tiennent aux causes suivantes :
1° On associe des substances qui ne peuvent se mélanger ou donner lieu à des composés d'une consistance uniforme et ap^ propriée à la forme pharmaceutique indiquée.
C'est là ce qu'on ap|)elle commettre une erreur dans le mécanisme de la prescription. Une faute de ce genre est plus nuisible à la réputation du médecin qu'à la santé du malade; cependant, dans certains cas, les erreurs pourraient être fâcheuses. Quelques exemples suffiront pour faire comprendre la nature de ces erreurs. On n'ordonnera pas le camphre uni au copahu, sous formes de pilules, sans y joindre un intermède, tel que du jaune d'œuf dur; car, loin d'obtenir une masse pilulaire, on n'aurait qu'un mélange de consistance sirupeuse.
Le calomel ne sera pas prescrit dans un véhicule aqueux, puisqu'il est insoluble dans l'eau, et que par conséquent son administration serait très-difficile. Il faudra alors employer un intermède, tel quele mucilage, l'albumine, etc.
On aura soin de ne pas mélanger des substances produisant une masse très-dure et d'une digestion impossible, comme serait,
par exemple, un composé de myrrhe et de fer auquel on ajouterait de la potasse liquide au lieu de carbonate de soude.
Il serait convenable aussi que les pharmaciens fissent moins usage de grandes quantités de poudre de gomme ou de mucilage, surtout pour les pilules qu'on est dans l'habitude de faire par grandes quantités : car au bout de peu de jours ces pilules deviennent d'une dureté extraordinaire, et elles traversent le canal digestif sans être attaquées. Cette observation s'applique surtout aux pilules ferrugineuses.
Les liquides ne doivent pas entrer en général dans la composition des pilules; c'est oinsi qu'il faut éviter de prescrire sous cette forme les eaux distillées, les éthers, le chloroforme, etc.
2° On place les médicaments dans des coiiditions telles qu'ils ne peuvent développer leurs principes actifs.
Nous savons que les huiles essentielles d'amandes amères, de moutarde, de raifort, ne prennent naissance qu'en vertu d'une véritable fermentation. Il importe donc de ne pas chauffer au delà de 75" les préparations qui ont ces médicaments pour base, et de n'y ajouter aucune des substances qui, comme l'alcool, les acides énergiques, le camphre, les huiles essentielles en général, empêchent les fermentations.
S° On mêle des substances qui se décomposent mutuellement, et Caction se trouve alors changée ou détruite entièrement.
C'est ici le lieu de donner un tableau des substances incompatibles ; mais nous allons auparavant présenter quelques exemples qui feront parfaitement comprendre quel est ce genre d'erreurs. Nous poserons en même temps quelques règles qui aideront le médecin à les éviter.
A une préparation pilulaire mercurielle n'ajoutez pas de Tacide nitrique, car il se formerait du nitrate de mercure qui pourrait tuer le malade. L'action styptique de l'acétate de plomb sera nulle si on le combine à l'alun, ou si Ton fait en même temps usage de l'infusion acidulée de roses ou de petites doses de sulfate de magnésie. L'eau de chaux forme avec le tannin un composé insoluble dans l'eau et qu'on regarde comme inefificace.
Les règles que nous avons à établir sont toutes chimiques et peuvent se ramener aux suivantes :
i° Toutes les fois que deux sels à l'état de dissolution peuvent, par réchange de leur ba^e et de leur acide, former un sel soluble et un sel insoluble, ou bien deux sels insolubles, la décomposition est forcée; à moins que le sel insoluble et le sel soluble ne puissent, en se combinant, donner naissance à un sel double, ce qui est très-rare.
On ne prescrira donc pas ensemble du chlorure de barium et du sulfate de soude; car ces deux sds seraient décomposés et transformés en sulfate de baryte insoluble et en chlorure de sodium soluble. La même décomposition aurait lieu si l'on mettait
de Tacétate de plomb en mélange avec un sulfate soluble ; il se formerait du sulfate de plomb insoluble et un acétate soluble, de soude, par exemple si Ton avait pris du sulfate de soude. Il ne faudrait pas dans une formule associer le nitrate d'argent à un chlorure soluble, car on aurait du chlorure d'argent insoluble et un nitrate soluble.
2° Si les deux sols solubles que l'on a mêlés ne sont pas de nature à pouvoir donner un sel soluble et un sel insoluble, la dissolution n'est pas troublée; il peut même se faire qu'il n'y ait pas de décomposition.
3° Si l'on met en contact un sel insoluble et un sel soluble, et que leurs éléments soient capables de former deux sels insolubles, la décomposition aura lieu. Ajoutons, cependant, qu'il est rare que cette réaction ait lieu à là température ordinaire.
li° En mêlant un sel quelconque et un acide, on aura toujours une décomposition, quand l'acide ajouté sera plus fixe ou plus soluble que celui du sel.
5° Les sels dont l'acide est gazeux ou doué d'une faible afiînîté pour leur base sont toujours décomposés par les acides plus fixes, ou bien lorsque l'acide ajouté pourra former un composé insoluble ou moins soluble avec la base du sel.
6° Les oxydes et les acides se saturant réciproquement, leurs effets sont annulés, et ils donnent lieu à un composé nouveau,
T Les oxydes alcalins précipitent les autres oxydes et les alcalis végétaux de leurs dissolutions salines; mais souvent l'oxyde précipité est soluble dans un excès d'oxyde alcalin. Ces mêmes oxydes alcalins dégagent de leurs combinaisons les bases vola» tiles, telles que l'ammoniaque, la nicotine, etc.
La potasse et la soude peuvent décomposer tous les sels des cinq dernières classes, et la plupart de ceux de la première.
8" Les substances végétales contenant du tannin et de l'acide gallique précipitent la gélatine, l'albumine, les alcalis végétaux et les oxydes de la plupart des sels des cinq dernières sections. On évitsra de prescrire dans la même formule de l'émétique et une décoction amère ou astringente. Sans cette précaution, l'émétique serait décomposé et perdrait ses propriéiés. On peut cependant associer le quinquina aux préparations ferrugineuses.
On pourra prévoir les réactions, conséquences de la loi de Berthollet, en sachant que les bicarbonates, les acétates, les nitrates, tous les sulfates, ceux de baryte, d'étain, d'antimoine, de plomb, de mercure et de bismuth exceptés, les carbonates de potasse, de soude et d'ammoniaque, les phosphates des mêmes bases, les sulfures alcalins, les iodures des trois premières sections, tous les chlorures f>. l'exception de trois, le protochlorure de mercure et les chlorures de plomb et d'argent, tous les sels à base de potasse, de soude et d'ammoniaque avec excès d'acide, «ont solubles dans l'eau, à moins que l'acide ne soit insoluble,
comme les acides silicique, antimonique ; et même les silicates des antimoniates de potasse et de soude sont-ils solubles dans un excès d'alcali.
On ne devra pas oublier non plus qu'un grand nombre de sels, comme le nitrate de bismuth, le protochlorure d'antimoine (beurre d'antimoine), les nitrates et sulfates de mercure sont décomposés par l'eau en sels acides solubles et en sels basiques insolubles.
Enfin, nous recommanderons de ne jamais mélanger les acides avec des substances capables d "être coagulées par elles, comme l'albumine, la caséine, l'amandine, etc.
Que les sulfates de baryte, d'étain, de plomb, d'antimoine, de bismuth et de mercure, les carbonates autres que ceux indiqués plus haut comme solubles, les phosphates, les borates, les sulfures des cinq dernières sections et les iodures des trois dernières, sont insolubles dans l'eau.
Nous recommandons de nouveau de ne jamais associer les préparations mercurielles, même le calomel, avec l'acide cyan hydrique ou les corps qui peuvent en former, comme les loochs, les émulsions renfermant des amandes amères, les eaux distillées de laurier-cerise et d'amandes amères; nous avons déjà dit que le protochlorure de mercure, peu actif lorsqu'il est administré seul, était transformé par l'acide cyanhydrique et les cyanures alcalins simples, en bichlorure et bicyanure de mercure, tous deux poisons très-violents.
Ce n'est aussi qu'avec connaissance de cause que les chlorures alcalins, et surtout le chlorhydrate d'ammoniaque, seront associés aux préparations métalliques insolubles, et surtout aux composés mercuriels qui, d après M. Mialhe, sont transformés dans ce cas en sublimé corrosif; l'action de ce dernier sel sera même augmentée par les chlorures alcalins, parce qu'il se forme des chlorures doubles plus facilement absorbables.
Gomme dernière règle à observer à l'égard des réactions chimiques, nous dirons de ne pas mettre les substances acides en contact avec des vases de cuivre, de fer, de plomb, ou de marbre, mais de n'employer que des vases de porcelaine ou de verre. La même précaution sera bonne pour l'émétique et le sublimé.
Le tableau des substances incompatibles que nous donnons est aussi complet que possible; néanmoins il a dû nous échapper quelques omissions On y remédiera en sachant que si une substance est doué de propriétés thérapeutiques ou vénéneuses assez marquées autres que celles dépendant de son action chimique sur les tissus, sa manière d'agir ne sera ni changée ni détruite par les combinaisons qu'elle peut former, pourvu toutefois que les nouveaux composés ne soient pas insolubles dans l'eau.
Avant de traiter de l'incompatibilité, disons qu'on en admet trois sortes : V incompatibilité physique, que nous avons traitée
en parlant de la forme pharmaceutique; VincompaHbilité physiologique^ dont nous avons parlé en traitant des idiosyncrasies ; enfin, Vincompatibiiilé chimique, celle dont nous allons nous occuper.
Quoi qu'en disent certains auteurs, lorsqu'il y a incompatibilité chimique, il n'y a pas toujours incompatibité physiologique ou thérapeutique; en effet, la formation dun précipité n'empêchera pas toujour s qu'un médicament agisse, il diminuera et retardera son action, voilà tout, lorsque ce précipité .sera attaquable par les liquides de Féconomie; ainsi, tous les jours on associe les ferrugineux avec le quinquina, le tannin aux alcaloïdes, le sublimé seul impressionne trop vivement l'estomac, alors on l'associe à l'albumine, au gluten, au lait ; il est alors mieux supporté.
11 ne suffit pas d'administrer deux médicaments incompatibles en même temps pour que la réaction se produise, il suffit qu'on les donne à un court intervalle; ainsi, un malade soumis à un traitement saturnin externe et même interne, présentera une coloration de la peau si on lui fait prendre un bain sulfureux quatre ou cinq jours après que le traitement plom bique aura été supprimé : si l'on frictionne une partie avec Tiodure de potassium, lorsque précédemment on avait appliqué l'emplâtre de Vigo ou l'onguent napolitain, il se fera de l'iodure de mercure et de la potasse caustique qui déterminera une vésication. Si, quatre ou six jours après avoir administré l'oxyde blanc d'antimoine, on fait prendre la limonade tartrique, les vomissements surviennent.
Toutefois, il peut arriver que le médecin juge convenable d'associer deux ou plusieurs corps qui pourront se décomposer mutuellement; mais il doit alors, dans l'intérêt de sa réputation, indiquer qu'il a prévu la décomposition qui devra se produire; c'est ainsi que l'on associe souvent l'acétate neutre de plomb avec le sulfate de zinc, le laudanum, etc.