OBSERVATIONS SUR LES PETITS HOMMES
Le petit homme a bien des difficultés à surmonter en tirant avec un homme de grande taille, fussent-ils tous deux d’un mérite égal. Je ne devrais pas toucher cette corde, moi qui suis petit; mais les leçons et les principes d’un maître célèbre m’ont mis à même de me
DE L’ART DES ARMES. 2iq
défendre contre des hommes plus grands que moi, et l’art a suppléé au désavantage du physique.
Les petits hommes pour la plupart sont bien proportionnés , nerveux et vigoureux. Les hommes d’une grande taille communément ne peuvent pas en profiter, leur physique s’y oppose et les empêche de développer et de se relever avec facilité. Il arrive souvent qu’un homme d’une petite taille a autant d’étendue qu’une grande personne, par l’art et par l’usage du fleuret long. Je l’ai éprouvé pour mon compte fréquemment.
Le petit homme d’ailleurs peut devenir aussi bon pareur que le grand; il est même de son intérêt particulier de s’attacher à cette partie de l’exercice et d’y exceller; il peut être encore plus régulier et plus dangereux que celui-ci, après avoir rencontré le fer, ainsi qu’on le verra expliqué aux assauts suivants.
Indépendamment de ce que par erreur les hommes grands sont pour la plupart partisans du fleuret court, ils ont encore le désavantage de manquer de reins et de jarret pour la retraite. Comme on trouve plus souvent de belles proportions dans les moyennes tailles, il n’est pas étonnant que de petits hommes dans l’assaut se trouvent de pair avec des personnes d’une grande taihe; au surplus, l’homme grand qui manque de jambes, et le petit qui n’a pas de moyens, doivent l’un et l’autre avoir recours à l’art et à l’usage du fleuret long.
Nous avons eu dans notre école M. le comte Dolcy. C’étoit un homme de moyenne taille, manquant de jambes; par un défaut de conformation il étoit croisé dans sa garde; à peine pouvoit-il se soutenir, c'étoient
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là de grands désavantages : il en étoit dédommagé par une main et des doigts d’une qualité rare, par un coupd’œil, de la tête et infiniment de malice, et comme on n’en a vu à personne après M. de Saint-Georges. Il ne faisoit jamais d’assaut sans faire tomber l’adversaire dans des pièges et sans se distinguer par quatre ou cinq coups marquants. Si ses jambes eussent répondu à sa main, il eût été étonnant; l’art et le fleuret long faisoient sa force; il en tiroit parti, et avec une légèreté de main admirable il enlevoit des coups droits superbes; on le mettoit en avant lorsqu’il se présentoit des étrangers pour tirer, et il étoit pour eux toujours un adversaire dangereux.
Le petit homme doit toujours se tenir sur la défensive. Si, conformément aux principes, il ramasse le fer en tous sens, et riposte de même, si muni d’un fleuret long il sait développer à fond de sa place, si pourvu d’une bonne tête il ne fait son développement qu’à-propos, en attendant les emportements de son adversaire et saisissant le moment où il en est trop serré, alors certes il étonnera l’observateur par la quantité des occasions qu’il trouvera de tirer. De cette manière, le petit homme fait partager le danger, et c’est ce qui m’est toujours arrivé. Si mon tireur tenoit, je me fiois à ma parade, et lui faisois des faux temps pour le faire partir; quand je ne sentois pas une grande légèreté dans sa pointe après avoir donné son fer, l’épée livrée, je l’attaquois vigoureusement par des croisés et des battements pour parvenir à toucher les premiers coups. Si je remarquois au contraire qu’il eût la pointe légère, je
l’attendois et faisois le jeu détaillé précédemment; je tirois bien les coups droits et à fond; j’avois beaucoup d’étendue. S’il lui arrivoit de me tirer des coups à demi développés, au lieu de riposter je brisois son fer d’une manière vigoureuse par des croisés ou des battements. Observez qu’il n’y a pas de riposte contre celui qui ne développe pas à fond; il y auroit même du danger à la rendre. Toutes les fois qu’un tireur ne finit pas son développement, il faut battre son fer ou le croiser, pour éviter les remises et l’inconvénient de se voir serré ; la vivacité est nécessaire dans ces cas-là, et les tireurs qui se sauvent en se relevant sont touchés nécessairement avant d’avoir pu effectuer leur retraite. Je vais parler ici d’un coup qui m’a parfaitement réussi, ainsi qu’à tous ceux à qui je l’ai fait faire; il donne une grande facilité pour exécuter en tierce les coups droits, pourvu qu’on les tire avec légèreté, et qu’on soit en mesure. Le voici : Les épées étant tranquilles, et l’épée fixée au corps prête à entrer, je faisois un mouvement très fin en tournant la main demi-tierce; puis, la remettant en place et feignant de quitter le fer sans déranger la* pointe, j’enlevois et partois dans le jour que l’ébranlement me fournissoit. Ce simple mouvement en demitierce produit assez volontiers ce dérangement de la part de l’adversaire, attendu que le temps n’est pas assez grand pour qu’il puisse s’en méfier, et par suite lier l’épée. Ce petit ébranlement donne la facilité d’enlever un coup droit à la surprise de celui qui le reçoit. Cela prouve combien les coups droits ont d’avantage et de promptitude. J’avois également bien en main un me-
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nacé du fort au foible pour passer un coupé que je jetois et tirois très vite. Je le faisois en attaque comme en retraite. C’est un bon coup à faire répéter aux élèves ; il exige une grande retenue de corps, sans cela il est manqué; il est presque imparable par celui qui se relève en présentant son foible avec la main basse, celle du tireur a alors un jeu très vite. Je faisois aussi beaucoup d’attaques au fer, comme menacés, croisés, et dans mes mouvements je mettois beaucoup de prestesse et de vivacité, c’est la ressource des petits hommes. Le coup droit en quarte sur les armes m’étoit familier. Je me servois beaucoup des parades de prime et de seconde. On a fait l’éloge de cës deux bonnes parades, et on a fait sentir de quel avantage elles étoient pour combattre ceux qui serrent. Tous les tireurs doivent indistinctement s’en servir, et dans bien des circonstances on ne peut leur en substituer d’autres; si l’on est serré et surpris , elles sont d’autant plus utiles que la main se rapprochant du corps, le fort du fleuret du pareur sè trouve au foible adverse.
Le menacé en quarte sur les armes pour tirer seconde me réussissoit aussi parfaitement. Ce coup, quand il est fait avec vitesse, surprend et touche presque toujours , sur-tout les tireurs médiocres, qu’il est rare de rie pas voir répondre au fer, soit en attaque, soit en retraite. J’ai imité ce coup de M. de Saint -Georges qui le faisoit souvent. Comme j’avois beaucoup de régularité, je me relevois très vite et me mettois en garde d’un seul temps, toujours prêt à repartir si l’adversaire laissoit un jour après ma retraite. Bien des tirenrs ne se méfient pas
<d'un homme qui se relève devant lui ; mais si celui qui fait sa retraite est ferme sur ses jambes, alerte à profiter du moindre jour, il développe un coup à fond.
Le tireur qui se relève en se sauvant ne peut tirer un coup dans sa fuite ; il ne le peut pas davantage s’il remue les jambes dans sa garde; quoi qu’il veuille faire, il ne sauroit tirer à propos , parceque, ne pouvant faire deux choses à-la-fois, il tombe dans ce qu’on appelle les temps perdus. Il est inutile d’apprendre pour se sauver , c’est la ressource de ceux qui ne savent rien. Le vrai tireur s’oblige à parer en place pour riposter de suite. On doit parer de la main seulement, sans que le corps remue , pour éviter les temps perdus. Autant de fois qu’un tireur, parvenu à cette régularité, rencontre le fer qui doit tomber dans le talon du sien , autant de fois il faut qu'il rende la riposte comme un coup de foudre : c’est le chasseur qui met à temps le doigt sur la détente du fusil.
Cette fermeté, cette précision mène au coup-d’œil , habitue à ne s’effrayer de rien , et la parfaite connois sance que l’on a de la mesure enhardit à fondre sur l’adversaire dans des positions où il ne peut ni parer, ni tirer à cause des ébranlements. Lorsqu’on a acquis cette fermeté, on est étonné des occasions qui se présentent de tirer et d’arriver au corps. Cela fait voir qu’il vaut souvent mieux attendre qu’attaquer; un tireur qui pare bien , finit par toucher et est très difficilement louché.
) Observations.
Un tireur à-peu-près formé, mais qui n’est pas à même de prendre leçon d’un bon maître, peut s’exercer devant un mur. Il y fixera un point à la hauteur de la poitrine d’un homme d’une bonne taille ; il se mettra bien en garde et formera des contre , en se rappelant le principe qui prescrit de les faire serrés et très petits ; il restera sur les temps pour s’assurer qu’ils sont bien achevés. Qu’il s’attache sur-tout à ce que sa pointe ne se dérange pas d'une ligne du point fixé, en tournant les ongles et en enlevant la main ; qu’il y prenne garde , le plus petit mouvement convulsif l’en éloigneroit considérablement.
Il a déjà été observé qu'il ne suffisoit pas de tromper le fer pour toucher , il faut encore que la pointe soit réglée : sur dix fois que des tireurs l’auront trompée, à peine en toucheront-ils trois , par la raison que leur pointe s’écarte de la ligne du corps. Ce défaut vient des leçons trop précipitées. Les mouvements trop larges ont le même inconvénient. Ainsi , dans tous les temps que le tireur fera devant le mur, il faut que sa pointe soit fixée au point marqué; que sa main arrive au dernier période de hauteur; que le corps soit bien assis sur la partie gauche pour que le jarret fasse ressort; ce qui produit la grande vitesse du développement , les hanches étant extrêmement effacées et le pied droit légèrement détaché de terre et ne faisant que la raser; le jarret gauche doit chasser comme un arc par une vigoureuse tension ,
en observant que l’action du départ doit se passer sous le tireur sans s’enlever avant de partir, ce qui arriveroit nécessairement si l’on tendoit le jarret gauche avant de lever le pied droit ; ce dernier mouvement est faux, ôte le ressort et fait faire deux temps au lieu d’un seul nécessaire à la promptitude du développement. Il faut rester sur ce développement, maintenir sa main au plus haut en observant les positions , baisser l’épaule droite et remuer le bras droit pour se donner du liant et de l’élasticité. La retraite se fait d’un seul temps, en retirant le genou droit et pliant le jarret gauche, et en relevant précipitamment le bras gauche en forme de balancier, le bras droit revient en même temps en place au milieu de soi en garde partagée, le pied droit posé à terre; on doit se trouver en garde d’un seul temps et prêt à repartir sans être obligé de faire le moindre mouvement pour être plus à son aise ; c’est un grand point que de savoir abréger les temps.
Un exercice bien nécessaire est celui d’enlever la main droite en baissant la gauche sans tirer; on parvient par là à la retenue du corps , et on s’habitue ainsi à ne le faire agir qu’après la main. Le mouvement des doigts est aussi à observer ; le petit et l’avant-dernier doivent seuls tenir le fleuret, le pouce, l’index et le doigt du milieu ne font que toucher la poignée très légèrement et uniquement pour conduire la pointe. La main droite doit être inclinée demi-tierce, les mouvements en seront bien plus petits que si on ne l’avoit ni tierce ni quarte. Si l’on serre la poignée, les mouvements deviendront très larges , la main se fatiguera promptement. Il faut donc que le fleu-
retjoue dans les doigts, que la main soit inclinée demitierce ; de cette manière , le pommeau n’ayant pas de point d’appui, la main obéira plus facilement aux battements et aux croisés. Dans l’élévation, à mesure que les ongles tournent, il est nécessaire, pour laisser la pointe dans sa juste direction, que les doigts obéissent; le pouce, l’index, et le doigt du milieu doivent l’assurer; le petit doigt et le quatrième cèdent, de manière que le pommeau monte dans la main et que la pointe reste dans sa direction et gagne le corps. La main arrivée à son dernier dégré de hauteur, on ne tient le fleuret que des trois premiers doigts, et dans cet état on maîtrise le foible adverse qui ne peut faire tomber Je fleuret de celui qui tire, par la raison qu’il n’y a pas de force dans la pointe.
On ne sauroit trop répéter tous ces temps-là lentement et en détail, pour les sentir et en prendre l’habitude.