‹ Traité de l'art des armesChapitre 82 sur 97 · DE LA GARDE ET DE CELLE RELATIVE AUX MAUVAIS JEUX · texte numérisé non relu

DE LA GARDE ET DE CELLE RELATIVE AUX MAUVAIS JEUX

Nous avons dit que la première garde étoit celle du plastron ; elle doit être la plus belle puisqu’elle est celle du principe; elle donne aux tireurs la grâce, et leur apprend à tirer parti de tous leurs moyens de longueur et de vitesse. La position en est raisonnée et calculée, et met à même de prendre toutes les gardes possibles, parceque , d’après le plastron même, il n’y a pas de garde fixe dans l’assaut : la garde doit donc être relative à celle

de l’adversaire et varier suivant le jeu des différents tireurs qu’il faut savoir combattre.

Si l’adversaire a cette belle garde qu’on appelle garde partagée, propre à défendre le dessus comme le dessous, on doit prendre son fer à la même hauteur. 11 y a quelquefois des jeux si bizarres, qu’on est obligé pour les combattre de baisser sa garde et de ployer le corps au point que la poitrine se trouve à très peu de distance du genou. En général , les mauvais jeux tirent extrêmement bas : si vous preniez avec eux une garde plus haute que celle qu’ils présentent, leur fer vous échapperoit; régie générale, pourlesbeaux commepour les vilains jeux, il ne faut les combattre que par les mêmes positions. Les tireurs mal placés n’ont pas l’avantage de cette ressource, leur garde est toujours la même et ils n’ont pas les moyens delà varier à volonté. J’ai remarqué que les tireurs qui se sont fait l’habitude d’une garde raccourcie ne peuvent en prendre une étendue quand il le faut. Il en est de même pour se défaire de toutes les mauvaises positions auxquelles on s’accoutume.

Le talent d’un tireur est de savoir prendre le jeu convenable pour combattre celui qu’on lui oppose. Celui qui fait tout au plastron, qui attaque le fer en tous sens, le ramassant et le rendant de même , ne trouvera rien qui puisse l’embarrasser. 11 peut arriver pourtant que tel bon tireur manque de tête, mais il n’est plus alors qu’une belle machine, propreà tirer uniquement contre des jeux qu’il connoît bien. Un foible écolier qu’il aura en tête pour la première fois l’embarrassera.

Dans une salle d’armes au surplus on n’oppose jamais de semblables tireurs aux étrangers qui se présentent; on choisit au contraire un tireur plein de confiance, malin et rusé.

Le maître ne sauroit donner l’intelligence et le goût, ce sont des dons de la nature; l’art fait le reste. Dans les assauts on ne doit jamais se répéter, mais varier son jeu de manière à tromper son adversaire sur les intentions qu’on peut avoir; un tireur qui n’a que des coups d’habitude auxquels il revient sans cesse est à moitié battu par qui l’aura vu tirer ou seulement sera instruit de son jeu avant de tirer avec lui.

Un élève d’une bonne force, et qui y est parvenu par un travail méthodique, ne doit pas choisir les jeux qui lui conviennent davantage, mais tirer indistinctement contre tous ceux qui se présentent. S’il rencontre un jeu difficile, qu’il s’attache à le combattre jusqu’à ce qu’en s’y familiarisant, il finisse par n’avoir plus rien d’embarrassant pour lui. La première fois, et lorsqu’on ne s’est exercé qu’avec de bons tireurs, ces sortes de jeux étonnent par leur irrégularité; mais on n’est pas long-temps à s’y faire, et bientôt on en vient à bout d’autant mieux que les difficultés qu’ils présentent ne consistent qu’en des mouvements larges, des coups répétés et des grandes marches, qui plus ou moins donnent lieu à des jours, et appellent le franc développement. Dans l’article consacré à la manière de combattre les mauvais jeux, on peut voir que le tireur exercé doit facilement sortir vainqueur de cette lutte. Mais lorsqu’on y est parvenu, ces sortes de jeux n’ont plus rien

d’intéressant, attendu qu’ds n’offrent pas de coups brillants à faire, mais des coups bas et de raccroc, effets inévitables d’une garde basse; il seroit vraiment dangereux d’en développer d’enlevés; car si l’on tiroit haut, l’adversaire toucheroit dessous. On ne fera pas mal , pour s’habituer au désordre et à l’irrégularité de ces jeux, de faire tirer sur soi des personnes qui ne savent rien. C’est une précaution qu’il ne faut pas négliger; si l’on s’exposoit à tirer sans avoir fait cette étude préalable, on pourroit se trouver bien embarrassé. Ma recommandation fera dire à ceux qui ne commissent pas les armes qu’un homme qui ne sait rien peut bien tirer, et même battre un fort tireur; cela n’est pas tout-à-fait exact, le vrai est seulement que souvent l’ignorant étonne celui qui est habitué à un jeu régulier. Au surplus, pour bien apprendre à tirer, on ne doit s’occuper des mauvais jeux que lorsque l’on est arrivé à un fort degré, autrement on ne fera jamais que ferrailler.

DES PRÉCAUTIONS A PRENDRE EN FAISANT ASSAUT AVEC UN TIREUR DONT ON NE CONNOlT PAS LE JEU.

Après avoir tiré le mur et fait le salut, on met le talon à la cheville du pied pour bien prendre l’alignement, en se tenant un peu loin; ensuite on se met en garde en reculant du pied gauche. Cette précaution a pour objet d’empêcher qu’un tireur de mauvaise foi , et bien aise de profiter de tout en voyant son adversaire se mettre en garde du pied droit, et en mesure, ne vienne à tirer, le pied à peine posé, et à toucher; c’est

TRAITE

ce qui s’appelle tirer de surprise ; mais ces tireurs allèguent pour raison que le fer étoit devant eux. Il est donc prudent, et sur-tout quand on ne connoît pas celui avec qui l’on va tirer, de se mettre en garde toujours hors de mesure; règle générale, il faut se placer de loin, et ajuster sa garde à la hauteur de celle de son adversaire en donnant très peu de fer. On tâche ensuite , et le plus légèrement possible, de croiser le fort dans son foible, et la pointe très près du talon ou du passage de l’épée, ayant la main droite demi-tierce; on place la gauche de manière à ce qu’elle puisse venir à l’opposition, et pour cela le bras doit être ployé et la main à la hauteur du milieu du corps. Dans le cas que l’on soit surpris et gagné par une grande marche de Padversaire , cette position de la main gauche met à même de répondre à tout ce que le moment de crise semble exiger, comme cela va être expliqué. On a soin après de gagner la mesure par de très petits pas; d’abord pour ne pas s’exposer, et encore pour ne pas faire sauver l’adversaire. On l’amorce par des faux temps qui sont des feintes faites finement près du talon du fer, en observant de retenir strictement le corps. Ces faux temps sont pourvoir s’il se sauve, ou pour l’exciter à tirer ; s’il est du nombre de ceux qui se plaisent à tirer sur les mouvements, il donnera dans le piège; le tireur qui aura employé cette ruse prendra la parade dans laquelle il a Je plus de confiance, le contre de quarte, par exemple, et il ripostera du tac au tac; mais si cet adversaire résiste après la parade, comme il charge l’épée et que sa pointe n’a point d’écart, il faut

DE l’aRT DES ARMES.

dans ce cas lui tirer flanconade. S’il a traîné le pied gauche, il en résulte qu’au moment où il charge le fer, ou qu’il veut remettre l’épée au corps sans se relever , il se trouve un peu trop près, alors on oppose la main gauche en rendant la riposte qui le fait relever. Si sa pointe se trouve haute, on oppose la main gauche, le bout des doigts en l’air, à la hauteur de son fer; si au contraire le-eoup est bas, le bout des doigts sera incliné vers la terre. On pare encore les tireurs qui dégagent dessous la main en les arrêtant en octave, de l’engagement7 de quarte sur les armes pour tirer quarte basse en dedans.

S’il ne fait pas des mouvements trop larges, on peut lui lier le fer en quarte sur les armes, et tirer le long de la lame avec opposition , ce qui peut , comme je l’ai déjà fait sentir, se trouver un coup d’arrêt, ou de temps.

Mais si ce tireur inconnu fait au contraire des mouvements larges, il faut avoir recours au demi-cercle, riposter quarte ou lier le fer en quarte sur les armes , enlever la main et développer. Si après la parade du demi-cercle on se trou voit serré au point de ne pouvoir riposter facilement en soutenant toujours la main au plus haut, on la feroit pivoter en tierce. Par ce moyen on est en prime; dans cette position , quelque serré que l’on soit, la pointe se trouvera toujours au corps du serreur, et plus la main sera haute, plus le coup deviendra sûr. D’un autre côté, il ne faut pas négliger les oppositions de main gauche contre ceux que nous appelons tireurs de jeux difficiles; ils profitent de

TRAITÉ

tout, remettent l’épée au corps après avoir été paré? sans s’obliger à parer la riposte. Une excellente manière de les combattre, c’est de les tenir de très loin en quarte en dedans, la garde un peu écrasée, un peu plus fendu que de coutume, avec le corps incliné en avant pour être plus à même de ramasser les coups tirés bas. On forme à cet effet des contres extrêmement petits et vites sans écarter la pointe de la direction du corps, en ramenant tout au même point. J’observe qu’il est plus sûr de ramener les mauvais jeux en quarte en dedans, par la raison que la main gauche vient alors au secours pour empêcher les remises.

Cette manœuvre est sévère et la seule à employer contre ceux qui veulent toujours remettre l’épée au corps ou redoubler, ils risquent avec celui qui entend bien ce jeu-là, sur-tout s’il est vif et vigoureux, de se faire briser des fleurets sur le corps; ils sont même exposés à se faire blesser par la garde lorsqu’ils se sont trop avancés.

Une autre tactique qui n’est pas moins dangereuse pour le serreur ou le redoubleur est la suivante; elle leur abyme la main, s’ils mettent trop de dureté et opposent une résistance mal entendue.

Après une parade du contre, n’importe laquelle, si ces tireurs résistent, on leur fait un battement ou un croisé et un battement; il est impossible qu’ils continuent de résister avec succès, leur main est tellement froissée qu elle devient incapable de la moindre chose, et qu’on se donne le plaisir de les battre comme des en-

fants. Ces battements sont encore la ressource des petits hommes contre les grands,

Si ces tireurs tirent très bas, il faut alors leur opposer une garde encore plus basse que leurs coups, et on leur ferme ainsi l’endroit où iis peuvent toucher en les appelant en dessus, où ils ne sauroient arriver, n’ayant pas l’art d’enlever la main ni assez haut, ni assez vite.

Il se peut qu’un tireur médiocre, après avoir donné plusieurs fois dans de faux temps, n’y réponde plus; il faut alors que le vrai tireur fasse usage contre lui de sa longueur et de sa vitesse, qu’il développe dans le jour un coup tiré jusqu'aux dents. Ensuite on revient aux faux temps, pour ôter à l’adversaire l’envie de repartir. On a aussi recours aux menacés pour faire tendre le fer, et le battre de suite. Il arrive quelquefois qu’un tireur bien battu court en désespéré ; on emploie alors contre lui tous les moyens des coups d’arrêt et des coups de temps, et sur les mouvements larges qu il fait en marchant on fait un menacé, accompagné de l'appel et du cri, le tout avec violence; il est rare que cela ne produise pas un étonnement chez l’adversaire qui le fasse répondre au fer; c’est un mouvement assez naturel à la suite du menacé dont on profite pour tirer de vitesse dans le jour qui sp présente. En rejoignant le fer, on le bat. En général , pour attaquer ces sortes de tireurs quand on parvient à les joindre, il ne faut jamais laisser leur pointe devant soi, mais toujours la déranger avant de tirer, afin d’éviter le coup pour coup ; toutes choses dont l’ensemble et l’exécution ne laissent

TRAITÉ

pas que de présenter de grandes difficultés. On est trop heureux au surplus de venir à bout de pareils jeux , qui ne fournissent point par leur irrégularité l’occasion de développer de beaux coups.

Si l’adversaire pare mal en retirant le corps, mais ne recule pas, sa hanche reste en mesure, et, comme il ne peut que revenir lentement à la parade, après que son fer a été croisé et écarté vigoureusement , on a le temps de développer sur lui un coup de longueur et de vitesse. À cet effet, on jette la main en avant et la pointe à la hanche, en baissant le haut du corps; ce qui donne dix- huit pouces de plus d’extension. On se relève promptement , et dans la retraite on prend le demi -cercle, et on lie le fer en quarte sur les armes, et si l’adversaire ose marcher pour riposter, il est surpris par un coup d’arrêt ou de temps; tous ces coups qu’on ne pourroit tirer avec un fleuret court sont autant de preuves de l’avantage et de l’utilité du fleuret long, qui vous dispense de vous exposer en marchant. Pour plus grande sûreté on donne très peu de fer, et que ce qu’il en faut pour obliger l’adversaire à serrer, enjoignant au menacé qu’on lui fait le cri et l’appel tout à-la-fois pour l’ébranler. Il faut nécessairement appuyer pour le forcer à répondre; ensuite on dégage , on fait la feinte une , deux, tirée de vitesse, en tournant beaucoup la main qui doit pivoter et être soutenue au plus haut. Sur le menacé, la pointe doit toujours se montrer fixée au corps de l’adversaire; on a bien soin de retenir le sien, pour être en mesure et sur ses gardes contre une mazette qui viendroit à

tirer sur le mouvement du menacé; c’est pourquoi plus un tireur est mauvais, et plus il faut le faire appuyer sur le fer quand on veut l’attaquer, afin qu’il ne tire pas en même temps. Un homme adroit sait éviter les accidents en ne donnant point de fer. Il a la main et la pointe voltigeantes, et après un menacé quarte sur les armes, accompagné de l’appel et du cri, il tombe seconde. Ce coup excellent contre presque tous les tireurs réussit encore mieux contre un adve'saire qui n’est pas fort. Je crois assez me faire entendre par les expressions de main et de pointe vbltigeantes ; j’ai dit aussi que la grande habitude et le jugement dispensoient de suivre le fer, sur-tout quand on savoit déployer un jeu de longueur, au moyen duquel on est à même déjuger la distance de l’adversaire. Mais le coupd’œil, un maître ne peut donner ces qualités à l’écolier; c’est le fruit du temps, du travail et de la réflexion.

La garde la plus redoutable à opposer aux tireurs ordinaires, est celle qui ne présente pas de fer, parceque n’ayant communément ni main ni jambes, et ne trouvant point d’appui sur le fer, ils ne peuvent plus rien faire. Le bon tireur seul est habile à tirer de loin et vite, lui seul peutattaquer une garde si imposante. Celui qui sait tenir hors de mesure avec un fleuret long, qui défend bien son terrain , qui juge bien et combat un adversaire digne de lui, n’a rien à redouter des tireurs dont nous parlons. Avant d’arriver à son corps ils ont trois grands dangers à courir : le coup de temps, le coup d’arrêt, la parade et riposte. Leur pied sera à peine à terre , qu’il-auront reçu , et franchement développé, un de ces trois

TRAITÉ

coups. Tel est l’avantage du tireur prompt et exercé qui donne peu de fer , et dont la pointe ne cesse de voltiger. 11 fera même à dessein des feintes un peu larges ; si l’adversaire ne tire pas dessus, mais au contraire s’oblige à parer, au moyen de ce qu’il ne viendra à la parade que par des mouvements convulsifs ; le tireur malin, ayant ébranlé cet adversaire, laissera sa pointe immobile fixée au corps et retenant le sien, la main liante et légère, et demi-tierce pour attendre la jonction de son fer, qui se fait toujours avec force après un ébranlement. Il passera aussitôt un coup de légèreté du côté opposé à la prise du fer. Ces sortes de temps se font sur tous les tireurs, et on s’en sert aussi pour interrompre des contres ou des liements de fer. Comme nous ne saurions trop le répéter, si l’on tiroit un dégagement sur un bernent, quelque vite que l’on fût, on pourroit être paré par un tireur médiocre, par la raison que le bernent auroit pu précéder l’instant du départ du coup; il faut donc avant de le tirer faire un temps qui force l’adversaire à s’appuyer sur le fer, tels que menacé vigoureux, faux battement, enfin un temps quelconque. Quand les épées sont tranquilles , on peut se dispenser de marquer ces temps et tirer des coups droits, ou si l’adversaire, est couvert, faire dans ce cas des dégagements de vitesse. S’il a la main basse, et qu’on soit en mesure, on jette son fort dans le foible jusqu’au bouton, en faisant un menacé accompagné de l’appel et du cri. Le menacé, plus particulièrement, exige une grande retraite du corps en arrière, et il est rare quand le tout est bien fait que celui contre lequel on emploie les menacés ne serre pas de la

pointe, et ne vous donne ainsi la facilité de lui jeter des coupés comme des balles, et avec d’autant moins de danger, que son foible est tenu. On sait toutes les fois qu’il y a moins de chemin à faire en passant sur la pointe, qu’en dégageant dessous, on doit toujours tirer le coupé. J’insiste sur ces coups, qu’on a constamment démontrés dans notre académie , parcequ’ils sont excellents à employer fréquemment contre des adversaires lents à la parade. Saint-Georges en a donné l’exemple.

Ils sont encore un moyen sûr contre les jeux dangereux, et contre ceux qui cherchent à faire le coup pour coup. Commencez donc toujours par une attaque au fer ; avant de tirer, faites un menacé ou un faux temps pour que l’adversaire prenne un point d’appui et ne puisse pas tirei*-; comme nous l’avons souvent dit, on ne peut faire deux choses à-la-fois, et dès qu’il appuie, il ne tirera pas. Développez au moment de sa jonction sans craindre qu’il en tasse autant : s’il se sauve, vous serez obligé de l’attendre. J’ai déjà remarqué qu’il n’y avoit pas de raison pour toucher celui qui s’enfuit, tirer sur lui c’est s’épuiser et tirer en pure perte.

Cependant il est un moyen de gagner 6 pouces sur celui qui s’est mis et se croit hors de portée. On tient l’épée devant soi, la garde bien liante, prêt à parer ou à tirer; on frappe plusieurs fois du pied, en le portant en avant par de très petits pas , on s’assure de la fermeté de ses jambes , et on tient le fer légèrement dans l’engagement où il se rencontre pour être prêt à tout ; ensuite on fait un fort appel avec le cri pour occuper l’adversaire et l’empêcher de s’apercevoir de la ruse. Dans le temps

TRAITE

et au moment de l’appel, on a soin de plier beaucoup sous soi, et de rapprocher le pied gauche du droit à distance convenable pour pouvoir tirer vite: en s’y prenant ainsi , on a avancé au moins de 6 pouces , ce qui est un avantage considérable. Ce mouvement est difficile , il demande une étude particulière. On recommande de ployer extrêmement au moment de l’appel, afin d’éviter en rapprochant le pied gauche, le moindre mouvement de corps qui puisse faire connoître que l’on gagne la mesure.

Voici un autre coup à employer contre les mauvais jeux : on fait un menacé quarte en dedans , si l’adversaire répond avec la pointe hors de la ligne du corps, on lui tire quarte basse, et l’on se relève vite à l’épée de tierce pour ne pas faire passer la pointe adverse devant le corps. Quoique ce coup soit reconnu dans les armes, cependant, comme il n’est ni beau ni brillant, rarement on s’en sert dans un assaut ; les bons tireurs ne l’emploient qu’en riposte contre un tireur lent dans sa retraite et qui soutient sa main très haut , il n’y a même que cette riposte qui se rend du tac au tac ; de même qu’après la parade de tierce on ne peut riposter que seconde , si celui qui est paré se relève lentement.

Un tireur qui se relève en quarte en dedans , les ona gles en l air , serrant ou écartant la main , et sa pointe s’éloignant de la ligne du corps , on peut tirer le coup de quinte et revenir promptement à l’épée de tierce.

Voici un autre coup bien traître , bien dangereux , et qui n’est pas facile à parer parcequ’il surprend. On tire quarte en dedans à demi, en chargeant le fer, en

ayant l'attention de bien retenir le corps ; si l’adversaire résiste et répond au fer , on achève le coup en tournant la main tierce. La seule parade est celle de quinte , et la riposte en quarte qui suit cette parade est d’autant plus terrible et plus prompte, que les ongles tournés en dessous et en quinte, donnent un jeu et une élasticité infinis à la main. Cette riposte est difficile à parer autrement qu’en prime.

On ne montre aux élèves ces sortes de coups que fort tard , et lorsqu’ils en sont au point de ne pouvoir gâter leur jeu; si on les leur enseigne trop tôt, ainsi que les croisés et les battements , comme en général les jeunes gens aiment à ferrailler , ils en font leur seule occupation , leur main devient dure et ne fait plus que des mouvements larges.

Certains tireurs, après la parade de quarte, ont la mauvaise habitude de riposter en dedans la main tierce. On convient qu’ils peuvent toucher un adversaire qui s’oblige à parer quarte, mais leur manière n’en est pas moins mauvaise et contre le principe , puisqu’elle ne présente pas d’opposition , et que si celui contre lequel ils ripostent la main tierce ne s’oblige pas à la parade, il y aura décidément coup pour coup. Le seul moyen contre une telle riposte est de prendre la parde de seconde à une bonne hauteur : je recommande une bonne hauteur pour éviter que la pointe adverse ne passe sur la main.

La parade de seconde est celle aussi qu’il faut prendre contre ceux qui redoublent en dedans la main tournée , en perdant la ligne, ce qui a lieu au moyen d’une espè-

TRAITÉ

üjo

■ce de volte du pied gauche, à la suite de laquelle ils font faucher leur pointe. Contre ces mauvais tireurs, les parades du dedans écartent difficilement leur pointe; celle de seconde, étant un demi-cercle en dehors, convient mieux ; on ne sauroit donc trop s’habituer à la doubletcontre les jeux difficiles.

La tenue ordinaire des gens qui ne savent pas tirer est celle de la main tierce et basse. Us tirent à bras raccourci et en fauchant. Les parades du dedans sont incertaines contre cette espèce de jeu; la parade' de seconde est la meilleure opposition à tout coup tiré en fauchant ; elle présente l’avantage de ne pas faire passer la pointe adverse devant le corps, mais de la tenir toujours en dehors ; une telle pointe d’ailleurs se trouve rarement au corps, parceque la main étant tierce et basse, le tireur peut difficilement ajuster son coup, et le faire arriver au corps; c’est par cette position que sa pointe est toujours très loin : la preuve est qu’un tireur qui riposte seconde et laisse tomber sa main dans l’action de l’assaut, n’ajuste pas , mais s’éloigne du corps en fauchant.

La parade de seconde , excellente contre tous ces mauvais jeux à main basse 11e seroit pas sans danger si on s’en servoit indiscrètement contre un fort tireur qui sauroit à propos tirer sur les armes. On sent bien qu’avec un tel adversaire elle ne peut être que mauvaise, puisqu’elle découvre entièrement le dessus; ce qui n’a pas d’inconvénient avec les tireurs à main basse et qui n’ont ni l’art ni la manière d’enlever un coup à propos. C’est au tireur consommé à juger des moyens

qu’il doit préférablement employer contre tel ou tel adversaire.

Les armes, comme tous les autres arts, ont leurs licences, et les forts seuls peuvent se les permettre; par cette raison, elles n’entreront pas dans le plan de notre démonstration. Nous aimons mieux n’en pas parler que d’exposer les écoliers à abuser de ce que nous pourrions dire, sinon pour autoriser ces licences, du moins pour les tolérer. Les élèves ne doivent se pénétrer que de cette vérité, c’est que l’art vient à bout de vaincre tous les jeux de routine et irréguliers, jeux basés sur un faux principe; il n’y en a qu’un de véritable, et c’est celui qu’il faut constamment suivre.

On a vu autrefois un tireur très fort, dont le jeu étoit fondé sur beaucoup d’habitude. Grand, bel homme, il étoit vif et vigoureux, mais coureur. Il avoit l’habitude d’un battement en quarte en dedans qu’il faisoit parfaitement; malheureusement il y joignoit une grande faute, le battement fait, il se trou voit corps à corps avec son adversaire ; au moyen de son extrême vitesse , le coup toucboit et étoit même très difficile à parer. Je tirois souvent avec lui ; comme je n’étois pas aussi vite qu’il auroit fallu l’être, il ne m’étoit pas possible sur sa marche de passer ma pointe sur les armes : cependant la fréquente répétition de son coup fit trouver cet unique moyen de le parer; je l’attendois engagé en quarte en dedans, avec une garde étendue et liante, et une main légère. Dans cette position, je le tenois de loin, et à peine faisoit-il un mouvement pour battre mon fer en marchant, que,

TRAITÉ

laissant tomber ma pointe en dedans, je prenois prime extrêmement haute, et par ce moyen il se trouvoit touché avant que son pied fût à terre.

La première fois que Saint-Georges , qui ne se trouvoit point alors en exercice, tira avec lui, il l’arrêta sept fois de suite sur son battement et sa marche, en dérobant adroitement sa pointe sur le battement; il développoit un coup superbe de quarte sur les armes , qui n’étoit qu’un coup d’arrêt, puisque le battement avoit lieu dans la marche; l’adversaire qui serroit trop, au lieu de pouvoir développer, se trouvoit surpris , au point de baiser la garde du fleuret.

Contre des tireurs ordinaires, il lui arrivoit même fréquemment de manquer le corps, parcequ’ayant marché, il s’en trouvoit trop près et se faisoit toucher. Il eut une affaire malheureuse où, se trouvant avoir manqué son coup étant corps à corps , il fut victime du jeu et du faux principe qu’il s’étoit fait. Cet événement a fait dire qu’un fort tireur peut être tué par un foible; cela prouve seulement que souvent un coup qui touche est faux dans son principe, et que toutes les fois qu’on a tiré il faut, soit qu’on touche, soit qu’on ne touche pas, se relever promptement pour éviter le danger, et c’est ce que ne faisoit pas le tireur dont nous parlons.

Des hommes ont été tués de coups d’épée dans le dos, sans témoins, et des maîtres d’armes appelés pour juger le coup n’ont pas osé prononcer, parcequ’ils savoient que beaucoup de tireurs ont la mauvaise habitude de courir et de rester sur le coup, et que, s aper-

vant trop tard du danger, par un mouvement naturel dans la peur, ils tournent le dos, ou ils reçoivent la riposte du tac au tac qu’on n’a pas été maître d arrêter; c’est ce qui arrive souvent dans les assauts, et prouve doublement le danger que l’on court à s’éloigner des principes.

On éprouve de grandes contrariétés pour combattre les jeux d’habitude ou de tempérament qui tiennent plus à la force qu’à l’art, et présentent souvent de l’un à l’autre beaucoup de différence. Avec ces jeux qui battent des tireurs qui en battent d’autres, ces derniers ont à leur tour l’avantage sur les premiers battants , et souvent battus par les tireurs les plus foibles. Ces différences tiennent à la mauvaise routine qu’on s’est faite, et confirment lès remarques que j’ai été à même de faire que le plus fort, souvent pèche contre les principes, et par cet écart donne prise sur lui.

J’ai indiqué avec détail les précautions et la position à prendre, les moyens à employer pour combattre un mauvais jeu ; mais si l’on s’aperçoit que l’adversaire que l’on a en tête est un tireur qui a la belle manière, on se replace avec la grâce qu’exige un bel assaut, en tâchant, autant qu’il est possible, de toucher la première botte. À cet effet, quand on s’est assuré que ce tireur reste en place, on lui fait un battement ou un croisé vigoureux pour avoir l’honneur de cette première hotte; l’art et l’intelligence guident pour le reste.

Ce sont là les précautions que j’ai cru devoir recommander pour les assauts, et c’est en ne les négligeant

TRAITÉ

pas qu'un tireur peut aller loin, parceque l’art n’a pas de bornes; cent adversaires différents offriront en effet cent manières différentes de tirer.

Pénétré des difficultés de mon état, que j’exerce depuis que j’ai eu la force de tenir un fleuret, peut-être me suis-je répété souvent; en réclamant l’indulgence du lecteur à cet égard, je dois le prévenir que je m’y suis cru obligé, ayant remarqué dans le cours de mon long enseignement que, malgré les plus grands soins, les écoliers tombent sans cesse en faute; ce qui prouve que dans les armes, de même que dans les autres arts, on ne peut sortir de la médiocrité qu’à l’aide d’une démonstration aussi sévère que suivie.

Page 1