DU GENOU PAR ASPIRATION
Jusqu'à ces derniers temps on regardait comme fort téméraire de toucher aux épanchements sanguins du tissu cellulaire et des cavités closes, car l'expérience avait appris que les opérations pratiquées dans les foyers sanguins sont souvent suivies de la pénétration de l'air dans la cavité, de l'inflammation des parois du foyer, de suppurations abondantes, et d'accidents graves au point d'entraîner la mort du malade.
Ces craintes paraissaient encore plus légitimes, quand il s'agissait d'un épanchement sanguin articulaire, et l'articulation était un noli me tangere, sur lequel on se contentait d'agir par des moyens éloignés et peu efficaces.
Nous pensons qu'il n'y a plus lieu d'avoir les mêmes
préoccupations, aujourd'hui que nous avons Taspiration à notre service ; nous possédons un certain nombre d'observations d'épanchements sanguins du tissu cellulaire et des articulations, qui ont été traités par l'aiguille aspiratrice; et non-seulement l'opération n*a jamais été suivie d'accident, mais il est à remarquer que ce genre de collection liquide guérit mieux et plus vite que les épanchements séreux et purulents.
Ainsi, pour ce qui est de l'articulation du genou, tandis qu'une hydarthrose simple aiguë résiste quelquefois à cinq, six et dix aspirations, il n'est pas rare qu'un épanchement hématique cède à la première ou à la seconde ponction aspiratrice. Les dix observations que j'ai réunies et que je vais rapporter en détail permettront de confirmer ce que j'avance, et l'on verra que la guérison de ces épanchements hématiques a été rapidement obtenue, sans qu'il soit nulle part question de complications fâcheuses.
Et, du reste, si ï aspiration est bien faite^ d'où viendraient les accidents ? La piqûre pratiquée avec l'aiguille n*" 2 est insignifiante ; l'introduction de l'air dans l'articulation n'est pas possible, puisque tout se passe entre une cavité close et un appareil dans lequel on a fait le vide préalable : les accidents s'ils surviennent nous paraissent imputables aumanuel opératoire. L'opérateur est dans son tort s'il fait usage d'une aiguille trop volumineuse ou d'un trocart ; il est dans son tort s'il presse entre ses mains l'articulation sous prétexte de favoriser l'issue du liquide, et s'il permet à son malade de se lever et de marcher aussitôt après l'opération. U ne suffit pas, en effet, d'avoir en main une aiguille et un aspirateur, il faut encore savoir manier le vide^
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approprier les dimensions de Taiguille au cas particulier, se conformer aux règles que l'expérience nous a permis d'établir, et à ces conditions, je ne crains pas de l'affirmer, l'aspiration est d'une complète innocuité.
Nous avons dit que les épanchements sanguins du genou guérissent par aspiration avec une grande rapidité; ici, en effet, la cause morbide est toute locale; cette cause qui est, suivant le cas, un froissement, une contusion, un faux pas, épuise son action nuisible (lu premier coup et disparaît ensuite. Elle ne laisse comme traces de son passage qu'un état pathologique de la séreuse dont la principale manifestation est un exsudât sanguin. Cet exsudât, s'il était abandonné à lui-même se résorberait lentement, il jouerait le rôle de corps étranger, il pourrait dans certaines circonstances devenir cause après avoir été effet, et provoquer par sa présence le développement d'une maladie articulaire. Si l'on vient au contraire à supprimer l'épanchement, on place la séreuse dans les meilleures conditions de guérison ; après chaque aspiration nouvelle, le liquide, s'il se reproduit, est moins hématique et moins abondant, et je n'ai vu signaler dans aucune des dix observations sa transformation purulente.
Il en résulte qu'une maladie qu'on regardait à juste titre comme ayant une certaine gravité, et à laquelle on ne touchait qu'en tremblant, peut être facilement combattue par nos procédés actuels; dans les observations II et III (Aubry), V et VI (Jessop), une seule aspiration a suffi pour amener la guérison ; le docteur Jessop avoue qu'il éprouvait quelque inquiétude avant d'entreprendre l'opération, tandis qu'il la déclare com-
plélement innocente depuis qu'il en a observé les bons résultats.
Observation I. — Épancbement traumatiqae du genou y liquide bématique. — Trois aspirations. — Guérison en huit jours. (Dieulafoy.)
Un homme âgé de trente-sept ans entre dans le service de M. Axenfeld, salle Saint- Jean, n° 16^ hôpital Beaujon. Ce malade est atteint de scarlatine de moyenne intensité, mais il se plaint surtout d'une vive douleur au genou droit survenue depuis quatre jours, à la suite d'une chute. L'articulation est assez volumineuse, elle mesure 41 centimètres de circonférence ; le genou est déformé, les tissus sont tendus, le choc de la rotule contre les condyles est peu manifeste ; les douleurs ne cessent ni le jour ni la nuit, et elles sont exaspérées par le moindre mouvement. L'immobilité, les cataplasmes et autres moyens n'améliorant en rien la situation, nous faisons dans l'articulation une ponction avec l'aiguille iv 2, et nous retirons par aspiration 70 grammes d'un liquide fortement coloré par le sang. Le soulagement est immédiat, les mouvements sont faciles, et le genou reprend à peu près sa forme normale. Cette aspiration fut pratiquée huit jours après l'entrée du malade à l'hôpital ; à ce moment il n'y avait plus trace d'éruption scarlatineuse. Dès l'évacuation du liquide, la compression fut faite sur l'articulation, et la nuit se passa sans douleur.
Le lendemain, le genou contient de nouveau une certaine quantité de liquide, on en extrait 20 grammes, et l'on comprime l'articulation au moyen d'une bande
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roulée. Deux jours après, nouvelle et dernière aspiration, issue de 20 grammes d'un liquide rosé. Cinq jours après , le malade marche et sort de l'hôpital, complètement guéri de sa fièvre éruptive et de son épanchement articulaire.
Observation IL — Épanchement traumatique du genou, liquide bématique* — Une aspiration. — Gué ri son. (Aubry.)
Julien Bacherey, 46 ans, ouvrier maçon, tombe le 7 novembre 1871, à 4 heures et demie du soir, d'une hauteur de 1"50 environ, en descendant une échelle sur laquelle il soutenait une caisse pleine d'outils ; il veut se retenir, manque l'échelon, tourne autour de l'échelle, et tombe sur les genoux, au milieu d'un tas de décombres. Lorsqu'il se relève, il prétend ne souffrir que du genou droit et de la main du même côté ; ses coudes sont cependant assez fortement contusionnés. Le genou droit devient extrêmement douloureux, et on conduit cet homme chez lui, rue d'Enfer ; je ne constatai ni luxation, ni fracture, et je prescrivis seulement des compresses fraîches appliquées loco dolenti.
8 novembre. Le lendemain matin, le genou droit était énormément gonflé, mesurant 40 centimètres, la rotule était soulevée, et la fluctuation manifeste dans l'articulation. Le genou est entouré d'une bande compressive pour faciliter l'écoulement du liquide ; ponction avec l'aiguille n« 2 de l'appareil Dieulafoy. L'aspiration amène 100 grammes d'un sang noir non coagulé ; le malade accuse un grand soulagement ; je recouvre la
piqûre avec du coUodion ; le genou est entouré d'une légère couche d'ouate, de quelques lames de carton, puis, au moyen d'une bande de flanelle, j'exerce la compression.
9 novembre. L'épanchement ne s'est pas reproduit, je remets l'appareil pour plus de précautions, et recommande au malade de ne pas se lever, tant que je ne l'aurai pas autorisé â le faire.
10 novembre. Le malade a disparu, et comme il demeurait provisoirement dans la rue où son travail l'appelait, je n'ai pu obtenir son adresse.
Dix jours après, je Tai rencontré place Blanche, en train de badigeonner un mur de maison, il allait parfaitement bien, et ses coudes seuls le faisaient souffrir. Les plaies étaient en suppuration.
Observation III. — Épanchement hématique, — Une aspiration. — Guérison, (Aubry.)
Emile Thomas, 29 ans, ancien soldat, bonne constitution, reçoit brusquemment sur le genou un panier de plâtre qu il descendait au moyen d'une poulie, d'un troisième étage. Le lendemain matin, genou de 45 centimètres, rotule immobilisée par le liquide, aspiration de 120 grammes environ d'un liquide visqueux mêlé à du sang, mais en moindre quantité que dans l'observation IL Compression. Guérison en deux jours. J'ai revu depuis le malade, il n'a plus rien ressenti au genou ^ .
1 Ces deux dernières observations sont extraites de la thèse de M. Aubry, loc. cilat.
Observation IV. — Épanchemeni bématique du genou. — Trois aspirations. — Guérison. (Dieulafoy.)
Un homme âgé de 35 ans entre à THôtel-Dieu, le 16 décembre 1872, salle Sainte-Madeleine, n*" 15, dans le service de M. Tardieu en ce moment suppléé par M. Martineau. Ce malade raconte que quelques jours avant, en descendant un escalier, il a fait un faux pas et a éprouvé une douleur assez aiguë dans le genou droit. Dès le soir, de vives douleurs se déclarent et Tarticulation augmente de volume. Quand il entre à rhôpital, son genou est douloureux, volumineux et mesure 44 centimètres de circonférence, c'est-à-dire 5 centimètres de plus que le genou sain. La marche et les mouvements articulaires sont pour ainsi dire impossibles; les culs-de-sac externe et interne de la synoviale forment un relief très-accusé, mais on ne trouve ni ecchymose ni changement de couleur à la peau.
Je pratique l'aspiration du liquide au moyen de l'aiguille n** 2 et de l'aspirateur à crémaillère, et je retire 85 grammes d'un liquide sanguinolent presque noir. Le soulagement est immédiat, l'articulation reprend sa forme normale et le malade peut sans aucune douleur effectuer des mouvements de flexion et d'extension. La compression est faite sur l'articulation et sur la jambe par M. Massigas, externe du service.
Le surlendemain, le liquide s'était reformé en partie; nouvelle aspiration, on retire 45 grammes et on remarque que l'épanchement est moins sanguinolent que la première fois. Compression. Trois jours plus tard, le liquide s'étant encore reproduit, j'en retire 30 grammes
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dont la nuance est à peine foncée. Le malade a parfaitement guéri.
Observation V. — Épanchement hématique du genou. — Une aspiration. — Guérison. (D' Jessop^ de Londres.)
Un jeune garçon, âgé de 21 ans, fait une chute et éprouve une douleur assez violente dans le genou gauche. J'administre des purgatifs, je prescris le repos, j'ordonne des lotions, mais après un mois de ce traitement, il n'y avait pas de changement appréciable dans l'articulation distendue par un liquide.
Le 6 du mois d'août, je pratique l'aspiration avec l'aiguille la plus JBne, et je retire sept onces de liquide qui n'était presque que du sang. C'est la première fois que je me trouvais en face d'un cas de ce genre, et j'éprouvais quelque inquiétude sur l'issue du traitement. Mais le liquide ne reparut pas, et, le 6 du mois d'août, je permis au malade de se lever après avoir entouré son genou dans un appareil plâtré. Six semaines après, le bandage fut enlevé, et. le jeune homme n'avait conservé qu'un peu de faiblesse de l'articulation.
Observation VL — Épanchement bématique du genou. — Une aspiration. — Guérison, (D' Jessop.)
• Un homme âgé de 40 ans, en voulant grimper sur un mur élevé, tomba sur son genou gauche, et arriva à pied jusque chez lui, bien qu'éprouvant une vive douleur. Son genou augmenta aussitôt de volume; néanmoins, pendant trois jours il continua son ouvrage.
Après plusieurs jours de repos, on fit des applications de teinture d'iode, et le malade fut admis à Leeds Infirmary.
Le 18 septembre, j'aspirai trois onces de liquide coloré par du sang. La jambe fut placée dans un bandage jusqu'au 28 septembre, puis dans un appareil plâtré.
Le 14 octobre, l'appareil fut levé et le malade ayant obtenu une guérison complète put reprendre ses occupations.
Observation VIL — Épanchement sanguin du genou,--- Une aspiration. — Guérison. (Le Bêle, du Mans.)
Auguste Glade, soldat au 12* régiment de cuirassiers, entre à l'hôpital du Mans, salle Saint-Louis, n"" 20, dans le service de M. Le Bêle. Cet homme n'a jamais eu de maladie antérieure, sauf une hlennorhagie. Il entre à l'hôpital pour un épanchement du genou droit survenu dans les circonstances suivantes : voulant monter à cheval sans se servir de l'étrier, il est retombé sur le pied droit, puis aussitôt sur le genou droit, et il a senti une douleur violente dans le genou.
Pendant huit jours, il a gardé le Ut à l'infirmerie de la caserne, et, les douleurs augmentant, il a demandé à venir à l'hôpital. On trouve en examinant son genou un épanchement assez considérable, et pendant dix jours consécutifs on applique sur l'articulation des fomentations avec Teau-de-vie camphrée. La tumeur reste stationnaire, et le malade se plaint des mêmes douleurs. Le 18 décembre, on pratique la ponction avec l'aiguille n° 2 de l'aspirateur de M. Dieulafoy, et la tumeur disparaît complètement.
Le malade n'éprouve aucun malaise, aucune fièvre ni dans la journée, ni les jours suivants.
Le 22, cet homme commence à se lever, le 28, il se promène dans le jardin sans aucune fatigue, et le 15 janvier, la guérison étant complète, il quitte rhôpital.
Ces quelques observations prouvent que les épanchements hématiques guérissent sans accidents, avec une grande rapidité, par aspiration. Deux chirurgiens des hôpitaux, MM. Horteloup et Tillaux, ont eu dans leur service deux cas de ce genre. L'une des articulations contenait 120 grammes de sang noir, non coagulé. Dans les deux circonstances, une seule aspiration suivie de compression a suffi pour amener la guérison. M. le professeur Axenfeld a observé un fait analogue ; deux aspirations et six jours de traitement ont suffi pour amener la guérison.
ARTICLE IV
ou TRATTEMEMT DES ÉPANGHEHENTS PURULENTS DE l'âRTIGULA-