INTRODUCTION
Le xviif siècle sera pour la postérité un merveilleux sujet d'études; c'est là que nos descendants devront étudier le mouvement rénovateur de la philosophie et l'enfantement des sciences naturelles. Il est, pour les notions comme pour l'homme, des périodes d'un sommeil plus ou moins prolongé, et quelques-unes arrivent ainsi à une mort calme et successive. D'autres douées d'une plus énergique vitalité quittent, à la baguette d'un génie, leur repos léthargique et se réveillent jeunes et prêtes à tout. Tantôt ce génie s'appelle Alexandre, Charlemagne ou Napoléon ; tantôt il se nomme Apelles, Platon, Virgile, Véronèse ou Voltaire; et la civilisation se remet en marche vers le beau ou vers le bien, portant ici ses bienfaits, prenant là des idées, posant des bases nouvelles aux sociétés et les guidant vers le progrès intellectuel. Et ces étapes successives sur la route qui doit nous conduire à un but éloigné à la fois et inconnu, ne furent jamais plus nombreuses que vers la fin du siècle qui nous a précédés ; c'est une complète pahngénésie, une nouvelle renaissance, des sciences surtout; c'est une révolution qui dans sa marche impétueuse entraîne l'Europe entière, mélangeant les nationalités, bouleversant les
idées, les cimentant souvent même ensuite par le sang des martyrs.
C'est la naissance de l'industrie, c'est l'émancipation intellectuelle; c'est enfin l'amélioration matérielle du sort des peuples. La Grèce a créé les arts, l'Italie nous les a conservés; mais, aux nations modernes, à la France surtout, restera la gloire d'avoir enrichi le monde de tant de découvertes physiques, de tant d'inventions industrielles. A la France la gloire de Bichat, de Buffon, de Rozier, de Jacquart et de Papin ; de Bourgelat, de Cuvier, des Jussieu, de Haûy, de Lagrange, de Chaptal, etc. Avec ces génies divers on assiste au laborieux enfantement de la physiologie humaine et de l'art vétérinaire, de la physique et de la chimie, de la botanique et de la minéralogie. L'industrie s'enrichira du tissage mécanique et de la vapeur^ des applications successives de toutes les sciences à la teinture et à la fabrication des étoffes, à l'extraction des métaux et du sucre, à l'hydraulique des moteurs, etc. L'agriculture de son côté, désormais appuyée sur la physiologie animale et végétale, pourra suivre des guides assurés et rompre avec la routine séculaire.
Dans l'ordre d'idées qui nous occupe, Buffon fut le grand précurseur. Né en 1707 à Montbard, dans la Bourgogne, Buffon, riche et d'une noblesse de robe, abandonna la magistrature pour se vouer à l'étude des sciences naturelles. Il voyage en France, en Italie et jusqu'en Angleterre ; il apprend même l'anglais et traduit la Statique des végétaux de Haies, et le Traité des fluxions de Newton, qui lui valurent l'admission à l'Académie des sciences, en 1735. Le surintendant du Jardin du Roi, Dufay, le désigna en mourant, comme le seul capable de lui succéder, et en 1739, Buffon à peine âgé de trente-deux ans, obtenait cette place pour laquelle les de Jussieu appuyaient Duhamel-Dumonceau, plus âgé et plus connu
alors par ses travaux. Et ne le regrettons point ; le génie de Butfon devait avoir une bien autre portée que celui de son concurrent. Comprenant sa tâche autrement que ses prédécesseurs, le nouveau directeur du Jardin du Roi forme le plan d'embrasser toutes les branches de l'histoire naturelle, et dans ce but, il s'adjoint un de ses jeunes compatriotes, Daubenton, qui vient d'être reçu médecin et qu'il fait nommer son démonstrateur. Le Jardin du Roi se transforme, il devient véritablement un muséum; animaux les plus rares et les plus curieux, échantillons de toutes sortes y affluent, envoyés par des correspondants placés sur tous les points du globe. Les deux collaborateurs étudient, comparent, décrivent et classent. L'école zoologique française était fondée, et il était réservé à Cuvier, Lacépède etGeoffroy-Saint-Hilaire, de lui faire faire de nouveaux progrès.
Daubenton, plus jeune de neuf ans que son maître, ne reçut point dans les travaux de celui-ci toute la part qui devait loyalement lui en revenir. Buffon myope et doué surtout de l'esprit systématique, dut confier à son compatriote l'étude des détails, se réservant les grandes vues de l'ensemble. Aussi, les quinze premiers volumes de y Histoire naturelle, générale et particulière renferment-ils un grand nombre d'articles de Daubenton, à peine retouchés par le maître à qui Ton fit honneur à la fois de la profondeur des vues et de l'élégance du style.
Les premiers mérinos nous étaient venus d'Espagne à une époque difficile à préciser, et avaient servi à l'amélioration des races du Béarn et du Roussillon. En 1768, M. de Barbançois, brigadier des armées du roi, obtient de M. d'Étigny, intendant du Béarn, trois béliers qu'il emploie à croiser son troupeau berrychon de Villegongis. Turgot qui suivait ces essais, avait en 1776 fait venir d'Espagne un troupeau de deux cents têtes qu'il distri-
bua entre M. de Trudaine et M. de Barbançois, M. Dupin et M. Daubenton; ces animaux furent ainsi répartis en Brie, en Berry, et en Bourgogne. Devenu, à son tour, intendant des finances, M. de Trudaine consulta en 1766, Daubenton, sur la possibilité d'améliorer les laines de nos races indigènes; Daubenton entreprit dès lors des expériences sur la terre de Montbard où il réunit des animaux du Maroc, du Thibet, d'Angleterre, de Flandre, du Boussillon et d'autres parties de la France. Il étudia sur ces races l'influence du logement, de l'hygiène, et des croisements quant à la finesse de la toison ; il rendit compte de ces expériences, dix ans plus tard, à l'Académie des sciences. Commencées en 1766 et continuées jusqu'à sa mort, ces études lui coûtèrent des sommes énormes, que fut loin de compenser une subvention annuelle qui lui fut accordée en 1795. Les esprits furent éveillés, les particuliers et l'État importèrent des troupeaux espagnols à Rambouillet, en Touraine, en Dauphiné, en Beauce, en Brie, en Normandie, à Naz sur les frontières suisses, etc. Daubenton aida et favorisa encore ce mouvement, par la publication de son Instruction pour les bergers et les propriétaires de troupeaux , véritable catéchisme pratique qui réunissait en même temps la clarté et la méthode. Ce que cherchait Daubenton dans la science, c'était encore moins peut-être la science ellemême que celles de ses applications qui pouvaient enrichir les arts et l'industrie. Aussi, rendit-on pleinement justice à ses travaux en le nommant, en 1778, professeur de zoologie générale au collège de France, professeur d'économie rurale à Alfort en 1783, et professeur de minéralogie au muséum en 1793 ; il occupa cette dernière chaire jusqu'à sa mort arrivée le 31 décembre 1799.
Tessier naquit le 16 octobre 1741 à Angerville, près d'Étampes ; la médiocre fortune de ses parents lui fit ob-
tenir de l'archevêque de Paris une bourse au collège de Montagu, oii il fit des études théologiques assez complètes, bientôt abandonnées pour la médecine. L'année 1760 le vit obtenir le titre de docteur-régent, et dès 1776, il était membre de l'Académie de médecine, et cinq ans plus tard, de l'Académie des sciences. En 1787, Louis XVI, créant la ferme expérimentale de Rambouillet, appela à la direction de cet étabhssementTessier que patronnaient MM. deLamoignon de Malesherbes et d'Angivilliers. La révolution vint mettre un terme aux occupations agricoles de Tessier et le faire médecin à l'hôpital militaire de Fécamp où il connut Georges Cuvier, et le premier de tous devina et protégea ce grand et audacieux génie. Avec des temps plus calmes, Tessier revint à son domaine de Bazoches en Brie, que ses nouvelles fonctions d'inspecteur général des bergeries le forcèrent encore une fois à quitter. Dès lors, il dut mener une vie active qui ne l'enleva pas pour cela à la science, et les honneurs dont il fut revêtu lui furent de nouvelles incitations à l'étude. Il avait pris à cœur de seconder l'œuvre de Daubenton dont il avait compris toute la portée. C'est sur ses instances, que Louis XVI demanda au roi d'Espagne l'autorisation d'acheter des mérinos dans les meilleures cavagnes pour les transporter à Rambouillet où Tessier lui-même devait en prendre soin, en même temps qu'il surveillerait l'établissement de bergeries de l'État dans les différentes provinces. En 1810, il publia son Instruction sur les bêtes à laine. C'est lui aussi qui, en 1809, coopérant avec Thoûin, Parmentier, Rose, etc., à la rédaction du Dictionnaire d'agriculture publié par Déterville, se chargea de la plupart des articles qui concernent le bétail. La vieillesse ne semblait pas peser sur cet heureux centenaire qui, à quatre-vingt-quinze ans, dictait encore avec une admirable netteté d'idées son Histoire
de ^introduction et de la propagation du mérinos en France. 11 mourut le 12 décembre 1837, âgé de quatre-vingtseize ans.
Gilbert, un peu plus jeune que Tessier, s'était voué avec lui à la lâche d'acclimater chez nous le mérinos. Il était né en 1757 à Châtellerault ; son père, procureur en cette ville, l'envoya à l'âge de quatorze ans à Paris, pour y achever ses études au coliége Montagu dont était déjà sorti Tessier, puis au coliége Lemoine. Ses études terminées, son père le fit entrer chez un procureur, dans le but de le rompre aux afîaires et de lui céder sa charge ; mais Gilbert montra peu de zèle pour cette profession et se vit retirer la pension que lui faisait sa famille. Sans ressources dès lors, il résolut de se présenter à M. de Necker, alors ministre, et après un examen, il en obtint une place gratuite à l'école d'Alfort. Élève remarquable, il devint bientôt répétiteur, puis secrétaire du directeur, et enfin professeur, ce qui le réconcilia avec son père. Plusieurs prix obtenus dans les concours, et entre autres, pour son Traité des prairies artificielles, le firent mieux connaître encore, et M. de Tolozan, intendant du commerce, renvoya en Angleterre, pour y étudier l'éducation des moutons à longue laine et tenter de les introduire dans le nord de la France, essai qui ne réussit que fort imparfaitement. L'attention était alors portée sur la race espagnole, et Gilbert concourut, avec Daubenton et Tessier, aux premières importations. Il fut même choisi par le gouvernement pour organiser les bergeries de Sceaux et de Versailles, En 1786, il avait fait un premier voyage en Espagne pour choisir le troupeau qui devaitêtre placé à Perpignan ; de retour l'année suivante, il s'occupa d'installer dans sa petite ferme le troupeau qu'il devait en propre à la munificence du duc de l'Infantado, et qui passa à sa mort dans les mains de Tessier. En 1797,
Gilbert infatigable retournait en Espagne, pour choisir et diriger une nouvelle importation ; il dut y rester trois ans, berné par les ministres et les marchands, obligé d'engager son propre patrimoine pour suppléer aux fonds annoncés et qui n'arrivaient pas. La fatigue du voyage et les ennuis de tout genre amenèrent une fièvre tierce qui, devenant maligne, l'emporta après neuf jours de souffrances le 8 septembre 1800, à l'âge de quarante-trois ans. Selon quelques biographes, sa mort fut un suicide. Gilbert laissa des Instructions sur le claveau et le vertige abdominal (1795) et des Instructions sur les moyens les plus propres à assurer la propagation des bêtes à laine d'Espagne (1797). Il entra dans la première formation de l'Institut, et en 1789, il avait fait partie du bureau consultatif d'agriculture, avec Huzard, Parmentier, Gels, etc. Tessier cite avec éloge son caractère aimable, son ardeur pour le bien, sa franchise et ses profondes connaissances.
Tel est le résumé historique succinct de l'importation du mérinos et de son accHmatation ; nous verrons plus loin (t. r% p. 174 et 228) comment il donna naissance à une sous-race précieuse, dans les mains de M. Graux de Mauchamps. Une race anglaise à laine longue, celle de Dishley ou de New-Leicester, à la création de laquelle nous assisterons tout à l'heure, avait été pour la première fois introduite en France en 1819 par M. Wollaslon, puis en 1825 par M. de Mortemart et en 1825 par M. Gusestier dans Tarrondissement de Lesparre (Gironde). En 1833, l'administration importa à son tour 110 brebis et 12 béliers de cette race qui furent placés à Alfort, sous l'habile direction de M. îvart. On y essaya dès lors le croisement dishley-mérinos qui, par des soins constants est arrivé à former aujourd'hui une sous-race appréciée pour ses caractères fixes, les qualités distinctes de sa toison et de sa chair, enfin sa précocité et son aptitude à
prendre la graisse. MM. Pluchel, Dailly, Gareau, Em. Lelong et bien d'autres, l'ont adoptée en remplacement du métis indigène commun, et leur exemple ne tardera sans doute pas à être suivi par les cultivateurs intelligents de la Brie, de l'Ile-de-France et de la Beauce.
C'est en 1837 que l'administration tenta l'introduction de la race de Romney-Marsh ou New -Kent; cette entreprise ne réussit pas et les animaux placés chez les cultivateurs du Pas-de-Calais ne produisirent presque aucun résultat et moururent d'ailleurs presque tous peu de temps après. Cet insuccès pourtant, ne découragea pas M. Malingié qui, ayant préparé sa souche par le mélange de sangs divers, alla choisir en Angleterre un type améliorateur. Le new-kent lui parut être celui qui répondait le mieux à ses vues, et il le greffa sur la tige multiple qu'il lui avait préparée. On sait quels succès couronnèrent les travaux de M. Malingié que la mort enleva trop tôt, mais dont l'œuvre est continuée avec habileté par ses fils. Si la race de la Charmoise n'est pas encore invariablement fixée, elle n'en offre pas moins un type précieux pour les exploitations riches et de culture progressive, soit à l'état de pureté, soit pour les croisements à divers degrés; nulle race peut-être ne réunit dans de semblables proportions la finesse de la laine, la précocité et l'aptitude à l'engraissement.
Le southdown, d'un autre côté, importé en France vers 1836 par l'administration, semble devoir se partager avec le dishley l'amélioration de nos races indigènes: au dishley, les contrées riches et les plaines fertiles ; au southdown, les collines calcaires, les plateaux siliceux aux herbes courtes mais succulentes. A l'un, les terres d'alluvion, les vallées, les gras pâturages de la Normandie, les fermes à usines du Nord; à l'autre, le Berry, la Bretagne, la Gascogne, la Champagne, etc.
Presque en même temps queBuffon, Daubenton, Tessier et Gilbert, apparaissait Bourgelat, le fondateur des écoles vétérinaires. Né à Lyon en 1712, Claude Bourgelat se fil avocat d'abord, puis détourné par d'honorables scrupules de cette profession où il s'était déjà fait connaître, il quitta Grenoble pour entrer dans un régiment de cavalerie. Dès lors, il changea les Pandectes et les Institutes pour Wynter et Solleysell. L'anatomie comparée l'occupa entièrement d'abord et plusieurs ouvrages le font connaître de d'Alembert et de Diderot qui l'appellent à la rédaction de V Encyclopédie. Le premier peut-être, Bourgelat créa l'anatomie comparée, précédant ainsi Cuvier dans ses admirables travaux. Nommé en 1745 chef de l'Académie d'équitation de Lyon, il quitte le service actif pour les méditations de la science. En 1761, il fonde à Lyon la première école vétérinaire dont il est directeur, et dans laquelle Bozier lui succède tandis qu'il fonde en 1765 celle d'Alfort. Au milieu des Jionneurs et de l'estime publique, il termina le 3 janvier 1779 une carrière bien remplie, laissant sa famille dans la misère. Aucune statue ne lui a encore été élevée jusqu'ici! En 1744, il avait publié, sous le titre de Nouveau Newcastle, un manuel d'équitation, dressage et hygiène du cheval, qui commença sa réputation. De 1750 à 1753, il fit paraître les trois volumes de ses Éléments d'hippiatrique, son ouvrage capital. Les Eléments sont écrits avec élégance et pureté, science et érudition : il aime le cheval et voudrait le faire aimer; aussi bon vétérinaire que praticien et écuyer habile, il renversa un grand nombre d'erreurs en anatomie, en physiologie et en hippialrique. En 1766, parut V Anatomie comparée du bœuf, du cheval et du mouton^ traduite dans la plupart des langues, et qui peut-être éveilla plus tard le génie de Cuvier. Tous les biographes lui reprochent la Matière médicale raisonnée
(1765), qu'il racheta bien cependant par son Traité de la conformation extérieure du cheval (1768), son chef-d'œuvre et qui renferme des notions aussi justes que nouvelles, des aperçus aussi sains que profonds. Bourgelat mit le comble à ses travaux par les Eléments de l'art vétérinaire (1770) l'un des classiques, encore aujourd'hui, de nos écoles vétérinaires.
François Rozier, né à Lyon en 1734, devait être l'émule et le rival jalousé de Bourgelat. Second fils d'une famille médiocrement riche, Rozier fut de par le droit d'aînesse contraint d'embrasser la carrière ecclésiastique; il entra au séminaire de Villefranche et s'empressa de le quitter aussitôt après la mort de son père, survenue en 1757. Il prit alors à ferme la régie du domaine patrimonial de Sainte-Colombe qui appartenait à son frère. Mais sentant aussitôt combien il lui manquait de connaissances spéciales, il vint s'asseoir comme élève amateur sur les bancs de l'école que venait d'ouvrir Bourgelat. Quatre ans plus tard, l'élève remplaçait le maître comme directeur. Mais Bourgelat, et ce sera toujours pour lui une tache indélébile, jaloux des succès de son ancien élève, fit révoquer sa nomination par lettre de cachet. Après quatre nouvelles années passées à divers travaux de botanique, de physique et d'œnologie, Rozier se retira en 1780 à son domaine de Beauséjour, près de Béziers. C'est là qu'il composa son Cours d'agriculture, encore aujourd'hui commenté par tant d'auteurs, et ses Mémoires sur la navette et le colza, sur la fabrication des huiles d'ohve et de noix, sur le rouissage du chanvre. Persécuté par la haine de l'évêque de Béziers qui fait bouleverser ses travaux de Beauséjour, Rozier se retira enfin à Lyon où il périt le 29 septembre 1793, écrasé par une bombe, pendant le siège de cette ville.
C'est à Buffon et Bourgelat qu'on doit les premières
études suivies et sérieuses, en France, sur l'espèce chevaline; le premier, Buffon, traça les règles quelquefois contestables, il est vrai, de l'amélioration et du croisement; le second, Bourgelat, fit connaître les règles de la beauté et des proportions du corps. Ce n'est que depuis la fondation des écoles de Lyon et d'Alfort que l'art vétérinaire commença vraiment d'exister.
Le cheval de pur sang anglais, introduit pour la première fois en France vers le commencement du xvn^ siècle, sous Louis XIV, était considéré alors plutôt comme un sujet de curiosité que d'étude. La dernière année de son règne, pourtant, le grand roi fit acheter de M. de Nointel, conseiller d'État, le domaine du Pin, et y installa sous la direction de Gersant, l'un de ses écuyers, quelques étalons et juments obtenus à grands frais. Louis XV, son successeur, n'était pas un ardent amateur de chevaux, mais la royale favorite, madame de Pompadour, qui aimait les beaux attelages, fit en 1762 établir un haras sur sa propriété du Limousin, et en obtint la direction pour M. de Lambesc. Il avait fallu, pour qu'on appréciât le cheval anglais, que, dans un pari en 1754, lordPascool franchît en 108 minutes les 58 kilomètres qui séparent Fontainebleau de la capitale. Vingt-deux ans plus tard, en 1776, sous Louis XVI, s'organisaient à Fontainebleau, dans la plaine des Sablons, les premières courses réglées pour les chevaux; la révolution devait bientôt venir renverser cette institution naissante. Napoléon I", qui, s'il n'aimait pas le cheval anglais, avait besoin d'encourager la production des chevaux en général, réorganisa les haras en 1806, porta leur nombre à 6 et fonda 30 dépôts et 2 écoles d'expériences. C'est de cette époque que date la répartition de la race anglaise dans les diverses contrées de la France.
Mais, dans l'ignorance où l'on était alors, le croisement
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anglais fit plus de mal que de bien, et la France vit disparaître deux de ses races les plus estimées, celles navarrine et limousine. On versa le sang anglais dans toutes les races indistinctement, sans tenir aucun compte de la taille, des formes, ni du sol; la Normandie fut peut-être la seule contrée où Ton en recueillit quelques avantages, encore étaient-ils compensés par certains défauts. Mieux instruits et plus prudents aujourd'hui, nous savons mieux approprier nos types reproducteurs aux races à améliorer, nous savons mélanger à de justes doses le sang des races diverses, et d'ailleurs l'extension des routes ferrées nous indique bien plus clairement le but à atteindre et simplifie singulièrement la question. Aussi, pensons-nous que la race anglaise , employée avec prudence et savoir, sera bientôt réhabilitée dans l'estime des éleveurs, malgré les injures dont on l'accable, et considérée comme la base d'amélioration de plusieurs de nos races indigènes.
A la même époque qu'on introduisait chez nous le cheval anglais, nous voyons apparaître aussi les étalons andalous, napolitains, yorkshires, holsteinois et danois. Un article secret du traité de Baie (1795) réservait à la France le droit d'exporter d'Espagne vingt étalons andalous qui furent répartis dans le Midi. La race napolitaine avait été introduite vers 1704, mais en nombre très-réduit; celle du Yorkshire en 1780, mais sans résultat ; la race danoise importée successivement en 1702, 173'^ et 1780, et placée surtout en Normandie, y a laissé, jusqu'à ces derniers temps, des traces malheureuses; c'est à elle que l'ancienne race normande devait sa robe noire , sa tête longue et busquée, sa disposition au cornage chronique.
Nul peut-être après Bourgelat, ne rendit à l'industrie chevaline en France, plus de services que J. B. Huzard, élève et ami du fondateur d'Alfort. Fils d'un maréchal
de Paris, Huzard entra à l'âge de treize ans à l'école vétérinaire qui venait de s'ouvrir ; Bourgelat qui l'y distingua entre tous, le fit, après la fin de ses études, nommer en 1772 professeur à cette même école ; il y enseigna l'extérieur des animaux domestiques, la connaissance de leur âge, la chimie et la pharmacie comme suppléant de Cadet de Vaux, la matière médicale et l'application des bandages. Mais après trois ans, son père le rappela près de lui, la pratique lui semblant plus lucrative que le professorat. La forge cependant, n'empêcha pas Huzard de cultiver la science, et chaque année le vit triompher dans les concours théoriques ou pratiques. En 1794, il entra dans la commission d'agriculture du gouvernement, en 1795 à l'Institut, et successivement à l'Académie de médecine et à la Société centrale d'agriculture. Chargé de diriger le choix des chevaux de remonte de la cavalerie, de surveiller l'hygiène des administrations de messageries, il fut enfin nommé en 1796 inspecteur général des écoles vétérinaires. L'Empire le vit continuer ses actifs travaux , et la restauration le chargea en 1829, d'installer la nouvelle école vétérinaire de Toulouse. Devenu en 1834 inspecteur général honoraire, il n'en continua pas moins ses travaux d'érudition, faisant entendre dans les diverses réunions scientifiques auxquelles il était assidu , sa voix toujours écoulée , ses conseils toujours suivis. Il mourut le 30 novembre 1839, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans.
C'est à J. B. Huzard et à Gilbert, surtout, que la France dut, pendant la révolution, le salut des domaines royaux des Tuileries, Versailles, Trianon, Saint-Cloud, Saint-Germain, le Raincy et Fontainebleau; la conservation de la bergerie et du troupeau de Rambouillet que son digne héritier, M. Huzard fils , devait à son tour sauvegarder en 1848. J. B. Huzard avait coopéré avec Tessier etGiU
bert à l'introduction des mérinos en France , et publia pendant plusieurs années les Comptes rendus sur rétablissement rural de Rambouillet, La production agricole et l'hygiène publique lui durent un remarquable Mémoire sur les maladies qui affectent les vaches laitières; l'art vétérinaire s'enrichit de ses Instructions sur le claveau, la morve, le farcin et les eaux aux jambes; sur les Maladies des animaux domestiques ; sur les Affections inflammatoires épizootiques ; le commerce et la législation, de son Traité sur les vices rédhibitoires .
Mais c'est à la production, à l'hygiène et à l'amélioration des races chevalines que s'attacha surtout J. B. Huzard; V Encyclopédie méthodique, le nouveau Dictionnaire d'histoire naturelle , le Dictionnaire d'agriculture publiés par Déterville, renferment de lui de nombreux articles dans lesquels on reconnaît toujours une profonde connaissance du sujet, une érudition étendue, une alliance logique de la pratique et de la science. Son Instruction sur Famélioration des chevaux, imprimée aux frais du gouvernement à 60,000 exemplaires, est un véritable code complet de la production chevaline, et il faut le dire, jamais conseils n'arrivèrent plus à propos : la guerre et les épizooties venaient de dépeupler l'Europe entière, et les projets de l'empereur lui faisaient prévoir la nécessité d'encourager l'élevage et l'amélioration de nos races équestres. Aussi, Huzard dut-il prendre en 1805 une part importante à la réorganisation de nos haras. Adversaire de toute anglomanie , il prêchait l'amélioration de nos races par elles-mêmes ou par le croisement en prenant les mâles améliorateurs dans les types méridionaux ; il demandait la création de deux haras sur deux points opposés de la France.
Enfin l'hygiène spéciale du cheval lui fut redevable de ses Instructions sur les soins à donner aux chevaux sur
les routes, travail qui fut traduit en plusieurs langues.
Les noms de J. Girard, Chabert, Flandrin, GarsauU, Yitet, les deux Lafosse, en France; Bracy-Clark, Winter, Solleysell, en Angleterre; Hartman, Gœlike, Camper, en Allemagne , doivent être ajoutés à la liste de ceux à qui la science du cheval doit surtout ses progrès récents.
Bien plus près de nous, c'est-à-dire depuis vingt-cinq ans à peine, un directeur général des haras, M. Gayot avait entrepris de créer, par le métissage de la race bigourdane des Pyrénées et les races arabe et anglaise, une sous-race de pur sang français appropriée aux besoins de notre époque. Nous considérons comme regrettable à divers titres qu'on ait cru devoir abandonner ces essais sur le point d'aboutir, et qu'on ait dispersé les étalons, les poulinières et les produits, avant d'avoir pu juger le résultat. Peut-être, un de ces jours, sera-t-on amené à recommencer l'entreprise et on regrettera alors de n'avoir plus sous la main ni sous les yeux les moyens d'étude et de comparaison.
Du cheval passons au bœuf et voyons quelle marche a suivie l'amélioration dans cette espèce. C'est en 1823, d'après M. Delafond, que M. Brière d'Azy (Nièvre) pria un fermier anglais de ses amis, M. Vinnel, de lui envoyer quelques vaches et un taureau de la race pure de Durham, qu'il plaça à sa ferme de Valotte, près Saint- Benind'Azy (Nièvre), sous la surveillance d'un fermier anglais, M. Elm. Ces animaux appartenant à une bonne souche donnèrent des résultats si satisfaisants, que, en 1825, M. Brière fit venir un nouveau fermier et de nouvqjles vaches achetées dans le comté de Leicester. En 1827, nouvelle importation par les frères Browster, nouveaux ferm.iers anglais de Yalotte. Mais cette fois, les animaux appartenaient, selon M. de Dampierre, à la race créée par Tomkins, aux Herefords. Ce fut une calamité pour la
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Nièvre, mais on ne tarda pas à épurer cette souche. MM. Hervieu et Tachard s'empressèrent d'expérimenter le croisement durham-charollais , et les concours de boucherie nous ont montré quels furent leurs succès; néanmoins, bien peu de cultivateurs de leurs pays les imitèrent, et ceux-là seulement qui se trouvaient dans des circonstances particulièrement favorables. Vers 1840, M. de Béhague essaya comparativement les croisements durhams avec lecharollais et le cotentin. Plus éloigné de la Normandie, il s'en tint aux premiers et lutta souvent avec bonheur contre MM. Hervieu fils et Tachard.
C'était en 1836, que l'administration de l'agriculture avait importé à Alfort la race de Durham, afin de fournir à l'élevage des reproducteurs choisis et d'un prix peu élevé. Une seconde importation, en 1838 forma le noyau de l'élevage de la vacherie du Pin qui devait s'accroître par la suite ; en 1843» 1844 et 1847, elle était assez riche pour se dédoubler dans les dépôts de Saint-Lô, Poussery et le Camp. Repoussé en Normandie, diversement apprécié dans la Nièvre, le durham fut reçu avec empressement dans le Maine ; répandu maintenant dans toutes les contrées de la France, dans celles même où on s'attendrait le moins à le rencontrer, il a été croisé à titre d'essai avec presque toutes nos races, mais avec des succès bien divers ainsi qu'on devait s'y attendre. On l'a vu produire des premiers croisements presque parfaits avec les races les plus opposées, depuis l'auvergnate jusqu'à la bretonne, depuis la hollandaise jusqu'à la schwitz. Ces spécimens apparaissent dans nos concours de boucherie organisés par l'administralion depuis 1844 et s'en vont mourir à l'abattoir sans qu'il reste d'eux autre chose que la vulgarisation du type conformé pour la boucherie ; MM. Hervieu, Tachard, de Béhague et les autres lauréats de nos concours, n'avaient d'autre but que de fabriquer
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des animaux propres à remporter les primes administratives, ce qui ne veut pas dire que le pays n'ait point profité de leurs travaux cependant.
M. de Torcy semblait s'être proposé un but d'une utilité plus générale. Vers 1824, il essaya d'améliorer par elle-même la grande race bovine du Merlerault, contrée où il cultivait; mais il dut y renoncer. Devenu élève de Grignon, en 1831, il y put étudier la race de Schwitz introduite par M. Bella, et s'enthousiasma pour la beauté de ses formes, larges et arrondies, la facilité de son entretien, son aptitude à conserver son lait et sa disposition à prendre la viande. Quittant Grignon en 1832, il prit la culture de son domaine de Durcet, arrondissement de Domfront (Orne). Dès lors il s'occupa plus particulièrement de la race cotentine, ne conservant de celle du Merlerault que la descendance d'une vache achetée par lui en 1832, et qui devint une de ses bonnes familles. « A « partir de cette époque, dit-il, j'entrai dans une ère « bien constante d'amélioration ; seulement, cette amé- « lioration était en quelque sorte accidentelle ou tout au « moins individuelle : les caractères n'en étaient point, « n'en pouvaient être persistants. Mais cependant je de- « vais déjà m'applaudir partiellement de mes efforts, car « ma vacherie s'était enrichie de quelques sujets que je « n'aurais pu trouver ailleurs. » M. de Torcy en était là de ses croisements schwitz-cotentins, quand le haras du Pin reçut en 1838 la race de Durham. Ses yeux s'buvrirent, il avait rencontré le type qu'il cherchait, il apercevait le but. Il acheta d'abord un taureau et deux vaches pleines qui provenaient d'animaux antérieurement importés dans le Nivernais par M. Brière d'Azy. « Les croi- « sements, dit-il, de mon taureau avec des vaches issues « précédemment de normand et de suisse, puis le croi- « sèment direct avec des bêtes suisses, commencèrent à
« me donner de bons types que j'améliorai ensuite par « l'emploi des taureaux de pur sang durham, Emilius et « Pescator, achetés dans les ventes de l'État. » L'ambition de M. de Torcy était d'obtenir par métissage une race de boucherie plus rustique et mieux appropriée à la France que le durham, tout en restant aussi précoce, aussi apte à l'engraissement, aussi économique en un mot. Y était-il parvenu ? Cette amélioration est-elle fixée, persistante? M. de Torcy ne craignait pas de répondre affirmativement. Pour nous, nous pensons qu'il faut un plus long temps pour fixer les caractères d'une race nouvelle ; c'est là l'œuvre de son digne héritier. Mais M. de Torcy, par ses longs et courageux efforts, par la loyale franchise avec laquelle il publiait le but et le résultat de ses travaux, n'en a pas moins droit à la reconnaissance de tous les cultivateurs et du pays tout entier.
Vers 1820 aussi, un cultivateur du Cher, M. Louis Massé, cherchait de son côté l'amélioration de la race charollaise, et continua son entreprise sans se laisser attirer hors de sa route par l'enthousiasme général pour la race anglaise. Perfectionnant d'abord sa culture, créant des herbages, adoptant la culture des fourrages artificiels, il put dès lors agir par le régime et la sélection ; le résultat fut qu'il obtint des animaux mieux conformés, plus aptes et plus précoces à prendre la graisse, que la race commune. Les primes qu'il obtint aux concours de 1844, 1845 et 1847 prouvèrent que sa race améliorée pouvait avantageusement lutter avec les croisés durhams-charollais , comme conformation, précocité, qualité et rendements de viande. MM. Ruiz, Nantin, Magnin, Chamard, etc., suivirent les principes pratiqués par M. Massé. Nous avons entendu exprimer l'opinion qu'il serait malséant d'affirmer contre les assertions de M. Massé, que la souche de son bétail avait reçu, à si faible degré que ce fût, du
sang de durham par les importations de M. Brière. Empressons-nous d'ajouter que le mérite deThabile éleveur n'en serait en rien diminué, puisque cherchant un type, il est plus tôt fait et plus économique de le prendre où on le trouve.
11 est une autre race, non plus anglaise, mais suisse, qui précéda en France la race de Durham, essayée partout et presque partout repoussée ; c'est celle de Schwitz. La Mayenne, le Berry, le Poitou, la Bretagne même ont tenté au commencement de ce siècle le croisement par la race suisse; on espérait surtout ainsi améliorer les qualités laitières; on n'oubliait qu'une chose, c'était d'amener avec la vache les pâturages de son pays natal. Partout d'ailleurs, on y renonça à cause des difficultés que présentait la naissance des veaux dont la tête était hors de toute proportion avec la taille de nos races indigènes. Les races flamande et normande remplacèrent généralement la race suisse pour les croisements, dans laBeauce, le Berry, la Brie et la région du Nord. M. Bella père, en 1827 amena la race suisse à Grignon, où elle s'est jusqu'ici conservée pure et à peu près sans dégénérescence ; c'est à cette race que nous venons de voir M. de Torcy demander le second élément de son métissage.
Voyons maintenant comment s'était accomplie, en Angleterre, une révolution identique, mais un peu antérieure et dont nos éleveurs cherchaient à profiter. Jusqu'à la fin du xvnf siècle, l'Angleterre, sous le rapport agricole, était restée inférieure à la France. Il ne fallut, pour lui communiquer une nouvelle et merveilleuse prospérité, que le génie en quelque sorte instinctif de quelques hommes plus habiles qu'instruits et sortis du rang des simples cultivateurs.
Robert Backwell naquit en 1726 à Dishley-Grange, prèsLongborough, dans le comté de Leicester. Son père
et son grand-père s'étaient succédé comme fermiers à Dishley, propriété de la famille de Garrendon. Le père de Robert mourut en 1755, lui laissant la ferme composée de 182 hectares environ et une fortune raisonnable. Backwell, dès lors, se mit à l'œuvre, mais il comprit vite que le bétail devait être la base de la culture ; son plan était ainsi tracé, et il ne craignit pa« d'entreprendre, à lui seul et avec ses uniques ressources, l'amélioration de toutes les espèces domestiques. Il alla lui-même chercher en Hollande plusieurs juments qu'il croisa par des étalons des races de trait de l'Angleterre, cherchant moins encore la taille et la masse que l'harmonie des formes. Georges III, bon connaisseur en chevaux, applaudit souvent à ses succès. La race obtenue par métissage est encore estimée aujourd'hui dans le Leicestershire, le Derbyshire et le Stafifordshire, et fournit aux grandes villes leurs meilleurs chevaux de camions. Elle porte encore le nom de dishley.
De même aussi, il entreprit d'améliorer la race bovine indigène du Leicester. Celte race, naturalisée en Irlande de temps immémorial, s'était successivement répandue dans le Lancaster, le Westmoreland, le Cumberland, le Yorkshire et le Leicester. De pelage brun ou noir, avec les reins blancs, des cornes très-longues et recourbées en bas, cette race de haute taille, de formes anguleuses et resserrées, avait été améliorée déjà par sir Thomas Gresley de Drokelow-House , près Borton (Stafford), M. Fowler de RoUwright (Oxford), sirHugh Smithsonduc de Northumberland, et par M. Webster de Canley près 'Coventry (Warwich). C'est cette dernière souche que choisit Backwell pour l'approprier à ses vues. Il ne paraît pas avoir employé dans ce but d'autres moyens que la nourriture, la sélection et la consanguinité ; c'est peutêtre la seule race anglaise qui ait été vraiment améliorée
par elle-même; encore, l'origine de son taureau Tow^ penny, issu d'une vache achetée à sir William Gordoii de Garrington, près Longborough, n'est-elle pas à l'abri de toute suspicion. Ce que voulait obtenir Backwell, c'étaient des animaux qui assimilassent parfaitement la nourriture, et pour cela il fallait une large poitrine et un squelette léger. De nos jours , la race dishley à longues cornes disparaît rapidement devant celles de Hereford, de Devon et de Durham qui lui sont supérieures en quaUté de viande et en précocité ; mais elle n'en a pas moins joui d'une réputation méritée, pendant près d'un siècle. A la vente de M. Pajet de Ibstock, le 14 novembre 1793, dix animaux de cette race atteignirent le prix moyen de 2,074 francs par tête.
Dans l'espèce ovine, Backwell, négligeant la finesse, le lassé et le poids de la toison, chercha des animaux qui pilissent produire de la viande aux moindres frais, ne considérant la laine que comme accessoire. On ignore quelle fut la souche de son troupeau; il a bien reconnu lui-même avoir pendant quelque temps employé la race de l'ancien Lincoln, mais il dit l'avoir bientôt abandonnée comme trop grossière. Quelques-uns pensent qu'il prit la souche indigène du troupeau de son père, et y mélangea du sang ryeland, teeswater, etc. Il ne nous paraît pas impossible, d'un autre côté, que Backwell eût ramené de son voyage en Hollande un béher ou des brebis de race texel qu'il croisa avec son troupeau et dont il aurait amélioré les produits d'après les mêmes principes qui lui avaient servi pour l'espèce bovine. Il faut ajouter aussi que, depuis quelques années, la race indigène du Leicester avait été améliorée par un simple petit cultivateur, Joseph Âllom de Clifton (Leicester) dont la gloire s'absorba dans celle de Backwell. Quoi qu'il y ait de vrai dans tout cela, la race de Dishley, plus heureuse
que le bœuf à longues cornes, survivra longtemps à son créateur et tend de plus en plus à se partager l'Europe avec le southdown son rival, deux races qui, par leurs croisements avec la plupart des autres, peuvent répondre à toutes les circonstances et à tous les besoins.
Imitant Joseph Allom, Backwell eut l'idée de louer ses taureaux et ses béliers comme reproducteurs; mais, en revanche, il n'en vendait que bien rarement; il se défaisait bien plus facilement de ses femelles, mais après avoir pris soin de leur faire contracter la cachexie. Par contre, il louait ses béliers de 400 jusqu'à 800 guinées (10,360 fr. à 20,720 fr.), par saison. Ses domestiques n'étaient jamais engagés pour moins de quatre ans, dans l'espoir que, bien payés, bien nourris et bien soignés, ils s'attacheraient par reconnaissance à leur maître et ne divulgueraient point ses procédés d'élevage. Seul entre tous, un vieux pâtre, John Reedon, avait la confiance de Backwell et connaissait la généalogie de ses animaux. Le comte de Leicester, MM. Culley, Buckley et autres, qui vécurent chez lui comme pensionnaires, ne purent parvenir à pénétrer certains de ses secrets. A ces sentiments d'étroit mercantilisme il faut opposer la libéralité avec laquelle Backwell faisait aux visiteurs les honneurs de sa ferme. La guerre d'Amérique faillit le ruiner, et il se trouva plongé dans de graves embarras financiers ; mais il parvint, avec le temps, à rétabhr ses affaires et put laisser à ses héritiers une importante fortune. Quelques auteurs affirment qu'il fut pécuniairement soutenu par le gouvernement anglais.
Contemporain de Backwell, Benjamin Tomkins était issu d'une famille de petits propriétaires. Entré comme valet de ferme chez William Riedell de Kingspion (Hereford), il y remarqua deux vaches, Tune presque blanche appelée Pigeon, l'autre rouge-caille appelée Mottle^
toutes deux très-curieuses par leur constant embonpoint. Torakins, en 1769, épousa la fille de son maître et prit sa ferme ; il eut soin de conserver les deux vaches Moule et Pigeon que l'on suppose avoir été achetées à une foire de Kington, sur les frontières du pays de Galles. Ce fut la la souche qu'il travailla à améliorer ; par quels moyens? on l'ignore, car de même que Backwell, il s'entoura constamment du mystère le plus complet. Ainsi, on ignore à quelle race appartenaient ces deux vaches, et quels animaux il leur donna pour faire souche. On croit qu'il acheta de bonnes bêtes de la race de Hereford partout où il les trouva, et que, de même que Backwell, il employa simultanément le régime et la sélection. La réputation de la race améliorée par Tomkins ne s'étendit que lentement, mais balança quelque temps celle de la race à courtes cornes; aujourd'hui encore, beaucoup d'éleveurs et d'engraisseurs la préfèrent à celle de Durham, non pour sa précocité, mais pour la qualité de sa viande. La race ovine de Ryeland dut des soins analogues, mais moins heureux, à Tomkins, qui mourut en 1819, âgé de soixante et onze ans.
Presque à la même époque que Backwell et Tomkins améhoraient les races de Dishley et de Hereford, les deux frères Charles et Robert Colling allaient accomplir le même œuvre sur la race teeswater. Tous deux, en 1771, prirent auprès de Darliuglon, dans le comté de Durham, des fermes importantes. Robert et l'un de ses amis, M. Waistel, achetèrent d'un pauvre journalier un veau qui suivait chaque jour sa mère sur la berme des chemins; peu après, les nouveaux propriétaires revendaient ce jeune animal à Charles Colling, pour le prix qu'il leur avait coûté. Ce veau devint le fameux taureau Hubback; il était petit, mais de formes harmonieuses et arrondies ; il avait hérité de sa mère une merveilleuse aptitude à
prendre la graisse. On ignore à quelle race précise il appartenait, mais il n'en fut pas moins le père de la race courtes-cornes améliorée. Ce ne fut point, du reste, la seule obscurité qui régna dans la généalogie de ses ancêtres ; l'infusion du sang galloway, pour n'avoir eu sans doute que des résultats heureux, n'en vient pas moins prouver, une fois de plus, que la race de Durham n'est point une race améliorée par elle-même, ce qui ne lui enlève rien de ses qualités, mais ce qui ne manque pas d'importance comme principe. Charles, le plus jeune des deux frères, paraît avoir été le plus habile ou du rnoins le plus heureux, ce qui n'est souvent qu'une même chose ; il quitta l'élevage en 1810. Robert, l'aîné, fut cependant un éleveur habile et sa souche est tenue aussi en grande estime; il fit sa vente en 1818 et quitta dès ce moment la culture. Ajoutons enfin, et pour rendre justice à chacun, que, quand les Colling commencèrent leurs travaux, la race teeswater avait reçu quelques améliorations déjà de MM. Milbanckde Barningham, Henri Grey, Booth, Georges Coates, Waistel, Simpson, Hill, Watson, Charge, etc.
Depuis lors, la plupart des races anglaises ont subi, pour la boucherie de notables perfectionnements, par le croisement, le métissage, la sélection et le régime. Lord Leicester d'Holkham (Norfolk) et Turner de Barton (Exeter) améhorèrent le north-devon; M. Watson de Reillor, l'angus ; M. William Mure, le gallovray ; il n'est pas jusqu'au west-highland qui, amélioré déjà au milieu du dernier siècle par sir Archibald, duc d'Argyll, n'ait encore reçu, dans ces dernières années, des perfectionnements qui le rapprochent sensiblement du type de boucherie. Dans un autre ordre d'idées, les races laitières ne pouvaient rester slationnaires, quoique la production du laitage ne fût pour les Anglais qu'une spéculation
tout à fait secondaire; aussi quelques éleveurs mirentils leurs soins à maintenir cette aptitude dans certaines familles delà race durham même. Telle est la famille de Duchess, une vache de Charles Colling, par exemple, conservée soigneusement pure par MM. Bâtes et Maynard. M. Dexter, régisseur du lordHawwarden, améliorait à la fin du dernier siècle, et probablement par croisement, la race du Kerry et en obtenait une sous-race qui porte encore son nom; l'évêque de Killaloë, à la même époque, donnait aussi ses soins à cette même race. M. Reeve de Weighton, près Wels (Norfolk), vers 1780, et après lui son gendre, M. England s'occupaient, dans le même but, de la race suffolk-polled. C'est à la même époque encore, le commencement de ce siècle, qu'on doit rapporter l'introduction, en Angleterre, de la race de Jersey qui prit le nom d'Ayrshire.
Né vers 1752, John EUman, dont l'attention avait été éveillée par les travaux de Backwell sur les dishleys , résolut de former une race à laine courte, robuste et rustique, quoique disposée à l'engraissement. Il prit en 1780 la ferme de Glynside près Lewis (Sussex), oii, pendant près de cinquante ans, il donna ses soins à la race indigène des dunes calcaires de la Manche, analogue en tout à celle que nous possédons sur les falaises de la Normandie. Mieux nourrie et surveillée dans sa reproduction, cette race prit de l'ampleur de formes et de la taille ; sa toison s'améliora également un peu, grâce sans doute et quoiqu'on le nie , à quelques gouttes de sang mérinos plus ou moins pur. Et cependant la race southdown conserva toute la qualité de sa chair et une suffisante vigueur de tempérament. A l'encontre de son rival Backwell Ellman ne chercha jamais à s'entourer de mystère et à tenir cachés ses procédés d'amélioration. Il mourut en 1832, à l'âge de quatre-vingts ans, honoré
du respect et des regrets de tous ses concitoyens. Après lui, le duc de Richmond et Jonas Webb de Babraham se sont voués à la poursuite de son œuvre dans laquelle nous devons dire qu'il avait été secondé par les soins de son frère, Thomas EUman, de Bedingham (Sussex).
Toujours vers le même temps, sir Richard Goord, propriétaire dans le comté de Kent, entreprenait d'améliorer la race de Romney-Marsh, en employant la sélection, le régime et peut-être aussi le métissage par les sangs de dishley, ryeland ou cheviot. Il obtint ainsi une sous- race perfectionnée sous le rapport de la finesse de la toison, de la précocité et de l'aptitude à prendre la graisse, connue en France sous le nom de new-kent. C'est celle que M. Malingié a greffée sur plusieurs de nos races indigènes. Plus délicate de tempérament, moins rustique, mais plus précoce que celles de Dishley et de Southdown , elle leur est supérieure par les qualités de sa laine et convient particulièrement aux pays de riches herbages. Suivant l'impulsion générale, lord Adare de Dunraven (Glamorgan) améliorait la race du pays de Galles ; M. Turner de Creak, près Hindou (Wiltshire), celle du Norfolk, etc.
Georges Culley, élève de Backwell, qui dut deviner plutôt qu'il n'apprit de la bouche de son maître; sir John Sinclair, publiciste agricole et fondateur du bureau d'agriculture de Londres; David Low, professeur d'agriculture à l'université d'Édimbourg ; Henri Clyne, lord Spencer, William Youatt; Stephen, l'auteur du Livre de la Ferme; Raynbird, Martin, etc., ont par leurs écrits, propagé en Angleterre la connaissance du bétail et les principes de son élevage. Les clubs, les sociétés particuUères d'agriculture et leurs concours secondent puissamment le progrès, aidés encore par les journaux spéciaux et ceux politiques même. A la tête des pre-
miers, il faut, sans contredit, placer le Farmer*s Magazine.
En France , nous avons vu Buffon poser la base des sciences naturelles que devaient un peu plus tard rectifier et élargir Lacépède, Cuvier et Geoffroy-Saint-Hilaire; Daubenton, Vicq-d'Azir, Bichat, Serres éclairaient de leur lumineux flambeau -l'anatomie et la physiologie comparées ; Bourgelat et Rozier appliquaient ces deux dernières et nouvelles sciences à nos animaux domestiques; Daubenton, Tessier, Gilbert s'occupaient de l'amélioration des laines et nous dotaient du mérinos ; tous cherchaient, par leurs travaux et leurs conseils, à pousser l'agriculture dans la voie du progrès. A Rozier, pour être juste, il faut joindre Duhamel-Dumonceau (1700-1782), adepte de TuU, continuateur du marquis de Turbilly, et auteur des Éléments d'agriculture (1762) ; Thoûin, Huzard, Bosc, de Silvestre, etc. Bientôt allait apparaître le système de culture alterne, proclamé en France par Pictet et Yvart et auquel le blocus continental allait être si favorable en important, par ordre, la culture de la betterave. Cest ainsi que le bétail et la culture progressaient en s'aidant réciproquement.
Le nombre et le poids de nos troupeaux s'accroissaient, et avec eux le produit des cultures ; on ne considérait plus le bétail comme un mal nécessaire, mais bien plutôt comme la source de toute richesse. Et dans des temps plus rapprochés de nous la marche de ces idées fut puissamment favorisée par les travaux et les écrits remarquables de MM. de Gasparin, Royer, Perrault de Jotemps, Girod de l'Ain, Giroude Buzareingues, Magne, Moll, Lefour, Gayot, Richard (du Cantal) , Bardonnet des Martels , Baudement, etc. N'oublions pas non plus MM. Lefèvre Sainte-Marie , l'un des importa-
teurs et le protecteur des durhams, et Yvart qu'on appelle quelquefois, et à fort juste titre , le grand moutonnier de France.
Grâce à tous ces hommes dévoués, l'économie du bétail peut maintenant chercher à consolider ses fondations, grouper les faits pour en extraire une conclusion, comparer les expériences au double point de vue de la physiologie et de l'économie, afin d'en former un premier corps de doctrines. Il y aura certes encore bien des contradictions difficiles à concilier , bien des faits dont l'explication serait dès à présent difficile à donner ; mais les sciences ne sortent pas comme des déesses, tout armées du cerveau de Jupiter ; elles subissent les phases de toute existence humaine , et l'économie du bétail est parvenue à peine à l'adolescence. Plus fort donc sera le faisceau des faits groupés, plus rapide et plus sûre sera la marche de nos connaissances à l'endroit du bétail. Malheureusement, les Français ne se préoccupent point assez de ce qui se passe à l'étranger; l'Angleterre, l'Allemagne ne s'endorment pas plus que la France, mais nous ignorons à peu près ce qui se passe dans la seconde surtout de ces contrées. Il nous manque un organe spécial, consacré à l'étude du bétail, non-seulement chez nous, mais encore et surtout au delà de la Manche et du Rhin. A en juger par les beaux travaux de MM. Moll et de Lavergne, nous aurions beaucoup à apprendre de nos voisins dont l'indifférence n'égale point la nôtre, à coup sûr. Royer nous avait donné une excellente traduction commentée de l'ouvrage de D. Low sur les races anglaises ; mais qui nous traduira le Livre de la Ferme de Stephen, le traité du bétail de Youatt, l'ouvrage allemand de M. de Weokerlin? Qui nous rendra
compte des travaux des clubs, des sociétés et des congrès d'agriculture, aujourd'hui si nombreux dans toute l'Europe? Qui nous parlera de la Russie, de l'Italie et de l'Autriche?
C'est qu'en effet, on raisonne maintenant le progrès, on expérimente avant de se former une opinion ; c'est plus lent peut-être , mais certes beaucoup plus sage. Aussi devons-nous appeler la chimie à notre aide, pour nous éclairer sur la statique des animaux ; et ce ne sera pas en vain, si nous en jugeons par les remarquables travaux de MM. Barrai sur le sel, Boussingault et Payen sur les substances grasses , Grùby et Delafond sur le sang, Claude Bernard sur la salive, etc. La physiologie trop négligée jusqu'ici, devra nous expliquer la reproduction, l'assimilation et les sécrétions. Déjà M. Yvart nous a indiqué la corrélation intime qui unit la peau aux muqueuses digestives ; M. Colin, les fonctions des glandes salivaires dans la digestion ; M. Lereboulet, le rôle du foie dans les diverses périodes de la vie ; M. Gratiolet, celles des mamelles, etc.
La voie des expériences directes, la plus délicate et sur laquelle nous devons surtout attirer l'attention des cultivateurs instruits, a souvent jusqu'ici ouvert un large champ aux controverses, témoin celle de M. de Béhague sur le sel, dans l'engraissement et la production du lait, sérieusement combattues dans leurs conclusions par M. Erambert ; celles non moins contradictoires sur le même condiment, de MM.Turck, Daurier, Dailly, Boussingault, Uberaker, etc.; celles enfin de MM. Nlvière et MoU sur les aliments fermentés , auxquelles on pourrait opposer les conclusions de MM. Lebel et Vannier de Mettray. Ajoutons que. certains éleveurs prétendent que la viande des races améliorées est celle qui s'obtient au plus bas prix; que d'autres assurent que l'avantage reste^
SOUS ce rapport à certaines races mixtes; que les uns s'obstitient à produire des laines mi-fînes de métis mérinos, tandis que Malingié demandait le mouton sans laine comme l'ultimatum du progrès; que ceux-ci prêchent la cuisson des aliments tandis que ceux-là la repoussent d'après leur pratique. Mais, lorsqu'on en vient à scruter sérieusement les circonstances qui ont régi ces différentes expériences, on parvient presque toujours à les concilier et à en faire sortir une conclusion unanime et à peu près incontestable.
Somme toute, des faits recueillis et étudiés en France, en Angleterre et en Allemagne, dans ces dernières années, il résulte un certain nombre de principes universellement adoptés maintenant et que nous résumerons succinctement ici. Ce sont des conquêtes qu'il est précieux pour nous d'enregistrer :
1^ On est partout d'accord sur la conformation que doivent présenter les animaux aptes, par leur précocité et leur puissance d'assimilation, à fournir de la viande et de la graisse .
2*" On admet généralement que la sécrétion de la graisse et celle du lait peuvent alterner dans les individus, mais ne sauraient coïncider simultanément dans des proportions sensiblement égales. Reste à déterminer la conformation spéciale aux animaux laitiers et, ici cesse l'entente.
3"* Il est reconnu que la production des laines de grande finesse est incompatible avec l'aptitude à l'engraissement ; il faut opter pour l'un ou l'autre de ces produits, suivant les circonstances économiques.
4° Les Allemands ont les premiers distingué, dans la ration, la partie destinée à l'entretien et celle nécessaire à la production; mais on a reconnu que, pour les jeunes animaux, la ration presque entière tournait au