CASTRATION DES FEMELLES
On castre dans certains cas la jument pour faire disparaître
chez elle certains vices inhérents à son organisme ; la vache , pour en obtenir sans intermittence la sécrétion lactée ; la truie , pour la rendre plus apte à engraisser; la brebis, dans le même but, et aussi pour en obtenir une toison plus abondante, plus fine et plus douce; la poule, pour accroître sa disposition à engraisser, et rendre sa chair plus délicate et plus savoureuse. Les effets physiologiques de cette opération sont faciles à déterminer : devenue incapable de se reproduire, par l'ablation des ovaires, la femelle n'est plus soumise au rut périodique ; l'afflux du sang quitte la matrice, soit pour se porter vers les mamelles, soit pour rayonner sur toutes les autres sécrétions ; le système nerveux perd de son irritabilité ; les formes musculaires s'arrondissent, se féminisent davantage encore, surtout si l'opération est pratiquée dans le jeune âge.
M. Winn, un propriétaire de l'Amérique du Nord, fit je croîs le premier, connaître vers 1820 des expériences qu'il avait faites sur la castration des vaches ; ces essais furent repris en France et en Suisse par MM. Regère et Levrat en 1835 et confirmèrent les résultats annoncés par M. Winn. Depuis lors, elle était restée à peu près dans l'oubh, mais dans ces dernières années , M. Charlier en a fait une question toute nouvelle , et qui intéresse désormais la science, le métier et l'économie sociale, la physiologie, l'agriculture et l'ahmentation publique.- Les travaux publiés jusqu'à ce jour par M. Charlier ont jeté \w lumière sur les points théoriques; ses heureuses opérations ont permis de juger le côté pratique, et il suffit d'avoir observé de' bonne foi pour se ranger sous la bannière du savant et dévoué vétérinaire.
Au procédé nouveau, on a fait et cela devait arriver, des objections spécieuses qui toutes ont été réfutées par M. Charlier. Nous ne nous arrêterons que sur Tune d'elles, qui se présente I. 17
toujours la première à l'esprit, à savoir, que la castration diminuera la production des veaux et que la race bovine devra tendre à disparaître. A ceci, nous croyons utile de répondre avec quelques détails.
D'abord, on ne castre les vaches qu'après leur 4® ou 5* vêlage 5 ensuite, l'expérience même des faits, dans ces dernières années, nous prouve une fois de plus que la demande r^>gle la production-, si bien que le haut prix du bétail, en ce moment, provient sans aucun doute, de ce que durant les années d'avilissement que notre agriculture a dû traverser on a fait fort peu d'élèves de toute espèce. Aujourd'hui , la reproduction tend à s'équilibrer avec la demande; seulement, on ne produit ni un bœuf, ni un cheval en six mois, comme on produit un goret. Dès lors, il suffirait, pour entretenir le même nombre de têtes, de hvrer en cas de besoin, moins de veaux h la boucherie, et nous n'y verrions pas un grand inconvénient. Il nous sera même facile de prouver que l'économie générale ne fera que gagner à l'adoption du procodé.
On sait combien, dans la consommation habituelle, la viande des veaux de boucherie (Paris excepté) laisse à désirer pour la maturité et l'état d'engraissement 5 on reconnaît aussi combien est inférieure en qualité celle des vieilles vaches laitières qui arrivent aux abattoirs des petites villes ou des campagnes, à douze ou quatorze ans. Supposez, au lieu de cela, des vaches castrées tuées de huit à neuf ans, en bon état, au moins égales au bœuf pour la qualité et la saveur des fibres musculaires, supérieures par l'abondance du poids net et surtout du suif. Vous livrerez ainsi à la consommation un bien plus grand nombre d'animaux, d'une qualité bien meilleure, au plus grand avantage à la fois du consommateur et du producteur. Enfin, répétons qu'on ne castre le plus souvent que des vaches
auxquelles on n'aurait plus guère fait rapporter qu'un ou deux veaux, et qu'on ne s'est jamais plaint que la castration des taureaux ait fait diminuer le nombre de l'espèce bovine.
M. Noûel Lecomte, un habile cultivateur à la ferme de l'Ile, auprès d'Orléans, a reconnu comme tous les cultivateurs, que les vaches engraissent plus rapidement et plus économiquement que les bœufs ; néanmoins il a dû renoncer aux femelles pour les mâles, parce qu'il arrive presque constamment que les vaches qu'il achète en foire sont plus ou moins avancées en gestation : la vente des vaches grasses, dans ce cas, est difficile et la spéculation se trouve souvent entravée. Les veaux n'en étaient pas moins livrés à la boucherie lorsqu'ils arrivaient à terme, et le nombre des existences fût évidemment resté le même, si le cultivateur eût fait castrer sa vache un an ou deux avant de la vendre. Mais dans ce cas on n'aurait pas nourri cette vache avec perle à l'engraissement, et perte encore sur les enveloppes fœtales. La castration d'ailleurs, ne dût-on la pratiquer que sur les vaches taurelières , déjà serait appelée à rendre d'éminenls services à la production.
La question de la castration bien comprise nous semble offrir une telle importance , qu'il ne sera peut-être pas inutile d'apporter de nouvelles preuves à celles déjà nombreuses publiées par MM. Levrat, Regère, Morin, Charlier, Delamarre, Hamoir, etc. Les faits et les chiffres que nous rapportons ont été pris en Sologne, chez M. Ménard, sur l'exploitation duquel il faut donner d'abord les détails suivants : la vacherie de Huppemeau comprend de 50 à 55 têtes environ, appartenant à une race bâtarde mélangée de flamand, de cotentin et de choletais. Leur poids moyen est de 450 kilogr. vif; elles sont soumises au régime mixte du pâturage pendant trois ou quatre mois et de la slabulalion permanente avec fourrnges verts ou secs,
racines, farine et tourteaux, pendant le reste de Tannée. Leur lait est employé à la confection d'un fromage particulier, excepté pendant l'été où il est converti en beurre, ou vendu en nature à Paris.
Voici maintenant les points que nous cherchons à appuyer de faits et de chiffres :
V L'opération ne présente, en quelque sorte maintenant, aucun danger, et elle a en outre l'avantage de soustraire l'animal à ceux provenant du vêlage et de ses suites.
Elle a pour effet de détruire les chaleurs et d'augmenter la qualité aussi bien que la quantité du lait, qu'elle régularise.
S"* Elle favorise la disposition à prendre la graisse, donne de la finesse à la viande et procure de bons rendements en viande et surtout en suif.
Les mémoires publiés par M. Charlier répondent victorieusement sur le premier point; j'y joindrai le témoignage de M. Ménard qui a déjà fait opérer près de quatre-vingts vaches sans en avoir perdu une seule des suites directes de l'opération. Ajoutons que M. Charlier perfectionne encore chaque jour ses instruments et ses procédés, en vue de rendre leur emploi plus simple et d'un résultat plus assuré. Il y a mieux, il emploie même la castration comme moyen de guérison des métrites chroniques, suite assez fréquente d'un vêlage difficile ou d'un avortement ; il castre même les juments chatouilleuses, difficiles, dont l'emploi est si dangereux, et les rend ainsi calmes et placides, d'irritables qu'elles étaient. Quant aux dangers du part évités, il est inutile d'insister, bien qu'ils soient nombreux et souvent graves, et entraînent la plupart du temps une dépréciation sensible dans les qualités et la valeur de la vache.
La physiologie indique la corrélation intime de l'appareil génital avec tous les autres organes de la vie : respiration,
digestion , assimilation, sécrétion, tout est sous sa dépendance plus ou moins absolue. Elle indique que les chaleurs doivent disparaître après l'ablation complète des ovaires, et les faits le prouvent de reste. Or, dans l'état normal, le lait cesse d'être sécrété, en moyenne deux mois et demi à trois mois avant le part ; après le vêlage, il ne redevient innocent pour la santé qu'au bout de dix à douze jours; mais les chaleurs, le rut reparaissent ensuite à des intervalles rapprochés et périodiques, et la quantité comme surtout la qualité du lait en sont sensiblement altérées, au détriment de l'intérêt et de la santé du consommateur. Après la castration, au contraire, la sécrétion reste constante en quantité comme en qualité. C'est là encore un moyen de tirer parti de certaines vaches devenues taurelières, qui ne se reproduiraient point, ne donneraient pas de lait, et qu'un rut permanent rend difficiles à engraisser.
M. Gustave Hamoir, dans un savant travail , constate chimiquement la différence qui existe entre le lait de vaches reproductrices et celui des vaches castrées. Voici le résultat auquel il est arrivé : l'analyse du lait de deux vaches de reproduction, par M. Boussingault, donnait en moyenne, 88.6 d'eau, 2.6 de beurre, 4.0 de caséine et d'albumine pour 100 parties. L'analyse par M. Pesier du lait d'une vache castrée fournit 86.7 d'eau, 3.3 de beurre et 5.2 de caséine et d'albumine. Voici encore une analyse plus tranchée; elle nous est fournie par M. Eugène Marchand.
Vaches normandes.
Vache castrée de race normande.
Beurre
Caséum, albumine, sels. . . , Lactine
£au
1000.00 1000.00 Quantité de lait pour faire 1'^ de beurre. . 28 litres. 17 litres.
{Annales de l'agriculture française, série, t. IX, p. 325.
Un fait non moins curieu^i est celui indiqué dans des expériences faites à Grignon sur la vache Vesta , castrée le 6 août 1853, comparée sous le rapport de la qualité du hiit, à la fameuse vache schwilz Kettly, du même établissement, dans les analyses suivantes :