SPÉCIALISATION
Plusieurs éleveurs, plusieurs écrivains ont, dans ces dernières années, conseillé aux agriculteurs français de suivre l'exemple donné par l'Angleterre, c'est-à-dire de spécialiser les aptitudes de chaque espèce et de chaque race de nos animaux domestiques. Leurs conclusions peuvent se résumer ainsi :
1° Substituer le cheval jiu bœuf comme animal de travail ;
T Créer un type unique de race de boucherie, fournissant en même temps du lait et de la viande, ou du moins améliorer nos races à ce double point de vue;
• 3° Créer un type de race ovine fournissant en même temps une viande précoce, et un lainage accessoire, sans trop s'attacher à la finesse, à l'abondance et au lassé de la toison 5
4*" Créer un type unique dans l'espèce porcine, pour l'engraissement précoce.
De ces conseils qu'on a faits trop exclusifs, les uns sont bons à suivre dès maintenant, à cause de leur justesse; les autres doivent être ajournés jusqu'à raccomplissement de certaines améliorations culturales trop dépendantes du climat, de la nature et de la configuration du sol , pour qu'on puisse risquer économiquement une brusque transition. Expliquons-nous:
La question du travail comparé des bœufs et des chevaux est loin d'être résolue encore, malgré tout ce qu'on en a dit et écrit ; chacune de ces espèces a ses partisans et ses adversaires, raisonnant tous au point de vue des circonstances qui les entourent, et tous ayant raison. Ainsi, le cheval convient surtout dans les plaines, le bœuf dans les contrées accidentées -, le cheval dans les pays riches et morcelés, le bœuf dans les sols de médiocre richesse où règne la grande culture ; le premier doit être réservé pour les travaux qui demandent une certaine vitesse, sans exiger des efforts énergiques et continus, les hersages, binages, fanages, et labours de semailles; le second convient surtout aux travaux qui réclament une force soutenue et régulière, labours profonds, défrichements, défoncements, charrois dans les mauvais chemins ou sur les pentes. Enfin , le cheval doit recevoir de bons fourrages et des grains, tandis que le bœuf se contente de foin grossier, voire même de paille et se passe fort bien d'avoine. En général, l'un est l'animal de la culture intensive, l'autre le travailleur de la culture extensive. Il est cependant quelques exceptions économiques à celte distinction : dans le Nord, par exemple, les exploitations qui cultivent beaucoup de racines pour les convertir soit en sucre, soit en alcool , adoptent le bœuf comme animal de culture et de transport, afin d'utiliser par sa nourriture et son engraissement les résidus de la fabrication industrielle. D'un autre côté, M. de Béhague pratique et conseille le mode d'aménagement qui suit ,
relativement au travciil des bœufs : « Dans notre pratique, dit- « il, nous avons reconnu qu'il y avait grand avantage à tou- « jours avoir des bœufs frais et en bon état de chair, et que « cinq heures de bon travail étaient tout ce qu'il est néces- « sairede tirer d'un bœuf pour payer largement sa dépense 5 « qu'à ce travail, son capital augmente, qu'il se fortifie, et « que l'engraissement quand l'âge est venu , est plus économe mique et plus facile. Chez moi, un bouvier a quatre bœufs « dont il se sert alternativement le matin et le soir. » De ses calculs, il ressort que l'heure de travail du cheval de culture revient à 0^53^946, et celle du bœuf à 0^09^270 seulement. Nous croyons ces chiffres sensiblement trop élevés pour le cheval, et trop bas pour le bœuf. A Roville, la moyenne de 1827 à 1836, fut pour les chevaux, de 0^23^7 par heure, et pour les bœufs, de 0^i6^6, dans une moyenne de 1824 à 1836 Enfin, M. de Gasparin évalue le prix de revient du cheval, en moyenne à 0^22, et celui du bœuf à OM^-^i par heure; nous considérons ces derniers chiffres comme une moyenne plus exacte dans la majorité des cas, que les deux précédentes.
Quant au travail comparativement obtenu, il est dans les rapports suivants, d'après divers auteurs : le travail effectué parles chevaux étant supposé 100, celui des bœufs sera 75 d'après sir John Sinclair, 80 d'après M. de Dombasle, 75 d'après M. de Gasparin , 66 d'après F. Villeroy. Nous pouvons donc prendre la moyenne : : 75 : 100 ; c'est-à-dire que le bœuf ne fait que les trois quarts du travail d'un cheval. Si maintenant nous adoptons les chiffres de M. de Gasparin , nous trouverons qu'un même travail effectué coûtera 22 c. par le cheval et 18 C. seulement par le bœuf. Nous ne pouvons cependant appliquer ces chiffres qu'aux labours et non aux transports faits dans les conditions normales. Rappelons-le d'ailleurs, le bœuf ne sau-
rait être partout substitué au cheval, pas plus que celui-ci partout au bœuf, témoin l'Auvergne, la Bretagne, le Limousin, le Béarn, etc. Si certaines contrées comme la Flandre, l'Ile-de- France, la Normandie, peuvent et doivent presque exclusivement employer le cheval , il en est d'autres qui comme la Brie et la Beauce, par exemple, trouveraient de grands avantages dans l'adoption du bœuf. « Il n'existe, dit F. Villeroy, de supé- « riorité absolue, ni pour les chevaux ni pour les bœufs, mais a les uns et les autres ont une supériorité relative, déterminée a par la position et les circonstances où se trouve chaque culoc tivateur. » Longtemps encore, pour ne pas dire toujours, le bœuf sera le seul animal de travail possible dans une grande partie de la France, le centre, le sud et l'ouest, particulièrement.
La physiologie et l'expérience pratique n'ont point encore déterminé jusqu'à quel point la sécrétion du lait était, dans une même race, compatible avec celle de la graisse. Nous savons bien que ces deux sécrétions peuvent alterner dans un même animal, mais il nous semble difficile qu'une même race puisse suffire à la production du laitage et à celle de la viande. Ce n'est que par exception que la race de Durham nous fournit, dans certaines familles, des animaux qu'on puisse véritablement appeler laitiers. Encore, faut-il remarquer qu'alors, la conformation présente certains caractères particuliers, comme la plus grande longueur des membres, de la tête et du corps en général , une plus grande étroitesse relative de la poitrine, le cornage plus grêle et plus allongé. Celle de nos races françaises qui réunit au plus haut degré cette double aptitude, c'est la race cotentine, mais sous le rapport de l'aptitude et de la précocité à la graisse, elle est loin encore du durham.
La précocité, dans toutes les espèces et dans toutes les races,
résulte de la conformation et du régime qui détermine à la fois, il ne faut pas l'oublier les formes et les aptitudes, rendant l'une et les autres héréditaires dans la race. Prenez n'importe quelle race commune, soustrayez-la au travail, soumettez-la, dès le moment de la naissance des individus, à une alimentation riche et abondante sous un petit volume, et vous augmenterez plus ou moins sa précocité, dès la première génération même. Les animaux de trente à trente-six mois présentés dans nos concours de boucherie, et pris à peu près dans toutes nos races, sont la preuve convaincante de ce fait.
Mais en somme, quelle race améliorée remplacera comme laitière la vache bretonne dans le Limousin, la Provence et la Bretagne même? Nous admettrons bien qu'on puisse améliorer pour la graisse les races normande, hollandaise, flamande, sans diûJinuer notablement leurs qualités lailières-, mais quelle race substituerez-YOus à celles auvergnate, charollaise, limousine, gasconne, elc? Les aptitudes des races ne sont rien sans les aptitudes du climat et du sol , et la modification de ces deux derniers termes est loin d'être toujours facile et surtout économique. Nous ne croyons pas que rien puisse, en Auvergne, remplacer la race auvergnate, en Bretagne la race bretonne, en Gascogne les races landaise, basque et agenaise. Autant vaudrait prétendre atteler le pur sang anglais au carrosse, à la diligence et à la charrue, indifféremment. Le bon sens nous indique qu'il faut améliorer pour la boucherie les races des pays dont le sol permet de fabriquer la viande, mais que partout ailleurs, il nous faut précieusement garder les races mixtes que la nature elle-même a pris soin de former.
Mais quant aux bêtes à laine, nous nous rangerons entièrerement au principe de la spécialisation. Disons d'abord que pour produire chez les mérinos et dishleys-mérinos 1 kilogr. de
laine surfine en suint, il faut en moyenne 63 kilogr. de foin qui représentent chez les mêmes animaux un accroissement de poids de k kilogr. 200. On peut bien admettre qu'au commencement de ce siècle, le prix énorme offert aux laines fines par l'industrie, justifiait suffisamment l'enthousiasme avec lequel on propagea les mérinos et leurs croisements; mais on ne comprend plus qu'aujourd'hui, au prix maximum de 3 fr. 50 c. le kilogr. en suint, la Beauce, la Brie, la Bonrgogne, etc., s'obstinent à conserver leurs métis dont l'engraissement est si coûteux, et la viande si détestable.
La qualité de la toison ne dépend pas moins du régime que la conformation : un régime sec, nutritif, moyennement copieux, mais abondant en grains, produit si l'animal n'est pas exposé aux variations de la température, une laine fine, nerveuse et tassée. Un régime mixte, abondant et accompagné de farines, produira une toison plus longue, plus lourde, mais aussi plus grossière. La finesse du lainage est incompatible avec la conformation pour la boucherie, « car toutes les parties « de l'économie animale prennent de l'ampleur dans les animaux a fortement nourris; la peau et la laine grossissent comme les «autres parties. » (Yvart, Rapport sur V exposition universelle de 1856). Les mérinos améliorés pour la boucherie ne produisent plus que des laines d'une finesse intermédiaire pour le peignage. Les southdowns, cette race destinée à l'amélioration de nos races du Centre et du Midi, ne donnent qu'une laine mi-fine, dure, sèche et sans nerf, et de même, toutes les races formées pour la graisse. La toison, à notre époque, ne peut et ne doit être considérée que comme un accessoire et une production anti-économique, en présence de la concurrence que nous font les contrées arriérées; c'est ce qu'ont si habilement compris les Anglais.
Ce qu'il nous faut, avant tout , c'est de la viande, et elle coûte moins cher à produire que la laine; les contrées oi^ la population est rare, où le sol n'atteint qu'une faible valeur, l'Océanie, la Russie, l'Afrique peut-être même, nous fourniront des laines fines à un prix de revient inférieur; et le nec-plus-ultrà du progrès, disait avec raison M. Malingié, serait pour nous, de produire le mouton sans laine. « Partout, disait en 1856, « M. Yvart, partout oii le cultivateur grâce aux condilions « naturelles de fertilité de son terrain , ou à l'avancement de « son agriculture, a été libre dans ses choix, la force des choses a l'a conduit à abandonner les laines superfines. Deux exem- « pies frappants donnés par le concours de 1856 peuvent être « recueillis à l'appui de ce qui vient d'être dit : Deux cultiva- « teurs de la Côte-d'Or, qui ont obtenu les prix de la 1" caté- « gorie, MM. Maître et Godin, sont connus pour avoir introduit « et maintenu longtemps, dans les environs de Châtillon-sur- (( Seine, des troupeaux électoraux allemands. Ces cultivateurs « qui ont maintenant des terres fertiles, grâce à une culture « avancée, ont abandonné la production de ces laines que re- « cherchent toujours la manufacture de draps de Sedan et au- « très manufactures semblables, pour adopter des races à laine « plus grosse et plus longue, s'écoulant davantage dans les
manufactures de Reims. M. Maître a le premier abandonné « les laines très-fines; M. Godin, autrefois marchand de laine, « parfait connaisseur en cette matière, a résisté plus longtemps.» (Rapport du jury à l'exposition universelle de 1856.)
Déjà, par les soins et les conseils de M. Yvart l'un de nos plus habiles connaisseurs en bêtes ovines, on avait tenté à Alfort le croisement dishley - mérinos , exemple bientôt suivi par MM. Pluchet, Dailly, Gareau, etc. Ces croisements qui sacrifient à la finesse de la laine en faveur de sa longueur et de la
conformation pour la graisse, ne tarderont pas à se substituer aux mérinos , quoique les troupeaux de celte race aient déjà, pour la plupart, été améliorés quant à la conformation de boucherie. Les races anglaises de Dishley, Southdown, Newkent, nous permettraient d'améliorer sur les divers sols et suivant les divers systèmes de culture, à peu près toutes nos races indigènes. Devant les besoins de l'époque , devant les prix du marché, les cultivateurs intelligents ne peuvent s'obstiner bien longtemps encore à conserver le mérinos, une. race qui a fait son temps en France. Précieux par ses qualités pour le parcage et pour le pâturage des champs enchevêtrés, il disparaîtra devant le moindre prix de sa toison, et la valeur élevée de la viande de boucherie produite par les bonnes races.
S'il s'agit de l'espèce porcine, nous adopterons bien plus entièrement encore la spécialisation. Le porc n'a qu'une destinée : assimiler le plus complètement et le plus rapidement possible une nourriture donnée. Je sais bien qu'aux animaux précoces on pourrait faire quelques justes reproches sur la qualité de leur viande; mais d'ici longtemps, les Français ne seront point disposés à faire, à ce point de vue, de la délicatesse de goût. Faisons donc de la viande avant tout, mais en prenant soin d'éviter la faute dans laquelle sont tombés les Anglais, de trop diminuer la taille et le poids de leurs races de porcs amé*liorés, leicesler, coleshill, hampshire, etc.
Rien, jusqu'ici, n'a davantage favorisé la spécialisation de nos races, que les concours de boucherie organisés dans chaque région par l'administration, concours auxquels se sont présentés des animaux appartenant à toutes nos races, môrue à celles qu'on eût le moins soupçonnées d'aptitude à l'engraissement, et de précocité. C'a été là un bien immense; les concours ont fait connaître aux cultivateurs français le type de la conformation
pour la graisse-, et fait ressortir la puissante influence deTalimen tation. Mais les concours de reproducteurs nous semblent marcher vers un but trop exclusif, la boucherie, tandis qu'il faudrait tenir un large compte aussi, des aptitudes au lait et au travail, incompatibles, nous l'avons déjà dit, avec celle à la graisse.