‹ Traité de l'économie du bétailChapitre 7 sur 64 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

CLASSIFICATION ET DESCRIPTION SOMMAIRE DES PRINCIPALES RACES D'ANIMAUX DOMESTIQUES DE L'EUROPE.

Tout le monde sait que le genre homme présente plusieurs types de conformation de la tête , races caucasique , mongolique, éthiopique ; que le type caucasique, par exemple, se divise en rameaux : araméen , scythique, indo-européen^ que ce dernier encore , se subdivise en races andalouse , germanique , etc. En France même , on ne saurait rapporter à une même variété les types normand, provençal, alsacien, etc. Des émigrations partielles ont introduit dans des contrées étrangères des peuples qui, tantôt se sont fondus dans la race indigène, tantôt en sont restés parfaitement distincts. Parmi ces derniers, nous pourrions citer la colonie moscovite de Roscof (Finistère); celle saxonne de Batz; (Loire-Inférieure); celle moresque de Cuisery (Ain). C'est ainsi encore que la révo-

cation de Tédit de Nantes conduisit en Prusse, en Allemagne (Dornhausen-Hesse-Hombourg) , en Hollande et jusqu'au cap de Bonne-Espérance, des colonies françaises dont le sang vint à coup sûr modifier les races indigènes.

Bien plus, l'influence de l'éducation morale, du repos ou du travail , du luxe ou de la misère, d'une alimentation recherchée ou grossière peut produire, sur l'homme, d'immenses modifications. A Dieu ne plaise qu'on nous prête ce blasphème, qu'il existe, de nos jours, deux races humaines, les pauvres et les riches ; mais tout le monde avoue que le genre de la beauté dans l'aristocratie du luxe est tout différent de celui des habitants de nos campagnes. Hé bien ! voyez ces vierges folles qu'un goût inné pousse au luxe, à l'indolence et à la débauche, ces filles qui quittent sans regrets la chaumière de leurs parents pour les hôtels de nos villes ou les grands théâtres de nos cités, et admirez quel extraordinaire changement physique a subi leur beauté ; délicatesse des traits, distinction des attaches et des membres , souplesse et grâce des mouvements !

Dans les animaux (qu'on nous pardonne ce triste et brusque rapprochement!) les causes modifiantes de la conformation sont bien plus nombreuses encore , et nous leur devons , par exemple, les races équestres sorties du type primitif de l'Orient ; les races bovines dues à un type sauvage que nous possédons encore, le porc domestique issu, sans aucun doute, du sanglier de nos forêts; le mouton, descendu du mouflon, suivant les naturalistes ; le coq domestique qui a pour ancêtre le coq de Bankiva, etc., etc. Aussi, croyons-nous que l'homme peut, pour ainsi dire à volonté, aidé pourtant des climats et du temps, reproduire toutes les variations de races, en plaçant, pendant un nombre suffisant de générations, et dans des circonstances données, des individus appartenant à un type quelconque.

Étudions donc ce que c'est que la race , et quelles çirconslances la peuvent produire. On pourrait définir Vespèce une collection d'individus présentant une similitude de structure anatomique, et la race, une collection d'individus d'une même espèce, et qui , outre les caractères généraux de l'espèce, présentent encore des caractères distincts qui leur sont propres. La sous-race serait une variation plus ou moins fixe de ces caractères distinctifs, obtenue naturellement ou artificiellement, et cantonnée dans une certaine tribu de la race.

Quatre circonstances peuvent, isolées ou réunies, déterminer la production de certains caractères difî'érents, dans les animaux appartenant à une certaine espèce, à une race, à une sousrace, qui ont jusqu'ici vécu dans des circonstances données. Ce sont : le climat, la nature physique et chimique du sol, sa richesse, et enfin, les soins de l'homme.

climat influe sur le tempérament, le pelage, les aptitudes. Les races du Nord ont le tempérament lymphatique, le pelage tendant, en général, à se rapprocher du blanc, le système musculaire saillant; les races du Midi ont un pelage qui tend plutôt à se rapprocher du noir, le tempérament sanguin, l'aptitude au travail; celles des chmats tempérés ont toutes les robes intermédiaires, le tempérament nerveux, nervoso-lymphatique ou sanguin- nerveux, une plus grande aptitude que celles du Midi au lait et à la graisse. Tout ceci, en général ; car les races chevalines de l'Afrique et de la Perse portent surtout les robes blanches, et la race bovine de la Hollande est pie noire.

Quant à la nature physique et chimique du sol , il est impossible de ne pas remarquer les nombreuses similitudes de formes et d'aptitudes qui réunissent entre elles les races vivant sur des sols de nature identique : les races de Salers et limousine des

terrains agalysiens-, celles garonnaise et ho llaiiaise des terrains modernes ; les mancelles et devons des terrains hémilisiens. Il est de notion élémentaire aussi , que les races de montagnes , de vallées et de plaines possèdent certains caractères généraux de conformation qui concordent avec les aptitudes et leur sont communs : les races auvergnate, morvandelle et tourrache, par exemple; celles charollaise et agenoise de Lourdes ; celles cotentine, garonnaise et fémeline.

La taille du bétail et sa faculté d'engraisser ou bien son aptitude à donner du lait s'augmentent en raison directe de la richesse du sol : l'aptitude à la graisse quand les fourrages sont, à la fois, sapides et abondants 5 l'aptitude au lait, quand ils sont abondants et aqueux. Et cette cause peut être en partie réunie à la nature physique et chimique du sol. Dans les montagnes calcaires, races petites à os denses et fins , aptes au travail et à la production du beurre. Sur les collines granitiques, taille moyenne, squelette moyennement délié, aptitude au trait. Dans les plaines schisteuses ou de forojation moyenne, haute stature, disposition à la graisse. Dans celles argileuses, haute taille encore, et aptitude au lait. Sol riche : grand bétail de graisse ou de trait pesant. Sol pauvre : bétail chétif de travail ou de lait, rustique à un travail de vitesse soutenue.

Il n'y a pas longtemps qu'on admet cette influence du sol sur les races elles individus. M. de Turbilly, l'auteur des premières études que nous possédions sur les défrichements, écrivait en 1761 ; parlant de la nécessité d'améliorer les races françaises, il dit et c'est peut-être la seule erreur que renferme son excellent mémoire : « Les bêtes aumailles (bœufs), dans quelques a endroits, sont grandes, tandis qu'ailleurs, elles sont petites. « Pourquoi cela? Le degré de bonté des herbages ne peut pro-

duire une différence aussi considérable; elle vient de ce que

« l'espèce est bonne clans des cantons, tandis que dans d'autres, <( elle ne vaut rien, yy

Les soins de Vhomme tendent, tantôt à soustraire plus ou moins complètement l'animal ou la race aux influences précédentes, tantôt à modifier les circonstances elles-mêmes, à régler la reproduction par la sélection dans la race, à modifier . ses aptitudes et sa conformation par le régime ou le croisement. Backwell, Colling, un grand nombre d'éleveurs anghiis et français, ont montré, sous ce rapport, la puissance de l'homme. Mais toute race abandonnée par lui revient bientôt à des caractères fixes qu'il pourra de nouveau faire varier suivant son gré et presque à l'infini. Les races de Durham, Devon, Herefôrd, Dishley, Hampshire, pur sang de course, bouledogues, poules pattues, etc., sont autant d'exemples de la profondeur à laquelle l'homme peut modeler les productions de la nature. L'un des plus puissants moyens qu'il ait, dans ce but à sa disposition, c'est le régime.

On sait depuis longtemps déjà, que le simple changement de nourriture suffit pour faire à volonté des abeilles neutres ou des reines, et à ce point qu'une faible portion de celte autre nourriture, sous forme de gelée tombant par mégarde dans une cellule, suffit pour communiquer à la larve qui l'habite une certaine fécondité, tandis que les larves soumises à la nourriture commune ne produisent que des neutres stériles. Toussenel, un habile chasseur, assure que l'alimentation au chènevis produit des cailles blanches. On a été plus loin, et un agriculteur de ia Sologne, M. Berthereau de la Giraudière s'avance jusqu'à ceci : a Si l'on plaçoit dans une même écurie ou dans ft des écuries différentes, six jeunes chevaux du même âge, de <c deux ans, par exemple, ayant à peu près les mêmes formes « et la même tournure, mais qu'on nourrirait de substances

« différentes, il sera facile au premier coup d'œil et dans peu « de temps, de s'apercevoir des effets de cette différence. Ce- « lui qui serait nourri avec du froment, prendrait des formes « allongées, perdrait la grosseur de son ventre, offrirait une « encolure arrondie en col de cygne et une croupe suffîsam- « ment grasse, et serait très-brillant dans ses allures. Celui qu'on « nourrirait de seigle, aurait quelques-unes des qualités de ce- « lui dont nous venons de parler, mais l'encolure serait moins « arrondie, le ventre plus gros, et la croupe plus épaisse, et je « ne crois pas qu'il deviendrait aussi grand. » {Petit traité élémentaire d'agric.y Orléans, 1841, p. 165.) Nous avons peine à croire que la pratique vînt appuyer ces faits. Mais nous pensons cependant que l'alimentation au pâturage développe le fanon, rend l'encolure et la tête lourdes; le ventre s'abaisse et le garrot saille ; le régime à l'étable produit des effets tout contraires 5 le sternum descend et remplit le fanon, l'encolure se raccourcit ; la tête devient courte et large, moins fine au mufle; le ventre est soutenu, le garrot s'élargit. Le pâturage des montagnes élevées, maigre, sec, mais nourrissant, produit la tête courte, large; les reins courts, concaves; le bassin étroit; la queue attachée haut; les membres médiocrement fins. Les fourrages secs peu nutritifs, paille, trèfle, balles, etc., ne développent pas la poitrine; le système osseux prédomine alors; le ventre tombe, le bassin reste étroit, et le train postérieur est sensiblement encore plus développé que l'antérieur. Dans l'espèce chevaUne, on admettra avec nous que le pâturage peut déterminer l'encolure de cygne, et le râtelier, celle de cerf; l'un les pieds larges et gras, l'autre les sabots maigres et resserrés; que le pâturage donne les reins et le dos droits, que le râtelier les dispose à l'ensellement, etc.

Pour qui connaît la puissante influence de toutes ces causes,

qu'y a-t-il de surprenant à ce que toutes nos races domestiques soient sorties d'un type unique, à des époques aujourd'hui ignorées, parce que l'histoire, au milieu du récit des invasions et des querelles des peuples, a négligé de suivre les mouvements à leur suite, des animaux leurs esclaves ou leurs auxi- Uaires? C'est pour le cheval surtout, compagnon ordinaire des expéditions lointaines, qu'il serait difficile de suivre la fdiation des races, au miheu des obscurités historiques. Néanmoins il nous a semblé intéressant de dresser une sorte d'inventaire de nos richesses animales tout en recherchant leurs origines, autant qu'il nous sera possible.

A. Races chevalines.

Tout le monde s'accorde à regarder le cheval comme originaire de l'Asie occidentale, berceau de l'homme aussi, dont il fut sans doute l'une des premières conquêtes. L'Afrique cependant, est le premier pays oii l'histoire nous révèle son existence, et c'est des. Égyptiens que les Hébreux le reçurent (1019 av. J. C). Il est probable que les Hicksos, pasteurs arabes, dans leur invasion (2082-1822), en avaient doté l'Égypte. Des Hébreux, il passa sans doute chez les Phéniciens, et de ceux-ci chez les Grecs, pour de là, se répandre dans toute l'Europe. Ces anciens chevaux égyptiens « étaient, dit le Nâcérî, d'une « taille élevée; ils avaient le cou effilé, l'encolure rouée, les « paturons hauts, les jambes longues et minces, les pieds pe- « tits, la queue longue et bien fournie, la robe blanche. » (Perron, le Nâcérî, t. p. 129.) Ce signalement est encore à bien peu de chose près celui de la race arabe de nos jours.

A mesure que l'empire de l'ambitieuse cité romaine s'éten-

dait, elle nous fournit la preuve que le cheval était généralement répandu partout en Europe 5 partout les légions ont à combattre une cavalerie plus ou moins nombreuse, plus ou moins exercée. Quand César tenta la conquête de la Gaule, il trouva devant lui la cavalerie des Éduenset celle des Trévères; en Angleterre, celle des Bretons ; en Germanie, celle des Suèves. Mais les chevaux de la Gaule avaient reçu déjà, par croisement, du sang italien : en 171 av. J. C, les ambassadeurs d'un des principaux chefs gaulois, Cincibilis, avaient reçu du sénat deux chevaux, avec la faculté d'en acheter dix autres et de les emmener dans leur pays. Deux ans plus tard (169 av. J, C.) les envoyés de Balanos, un autre chef, reçurent aussi, du sénat, chacun un cheval. Ces animaux, d'après les figures qui nous en sont parvenues, sur les bas-reliefs, étaient comme ceux des Grecs, musclés, trapus et de taille très-moyenne.

Du V' au vn' siècle, les invasions des barbares à travers toute l'Europe durent singulièrement multiplier et mélanger les races chevalines; puis en 711, surviennent les Maures Arabes qui conquièrent l'Espagne et tentent de conquérir la France 5 i!s s'emparent en effet de la Provence, de Bordeaux, de Poitiers, et s'avancent jusqu'à Tours. Leur nombreuse cavalerie versa sans doute dans les veines de nos races et de celles de l'Espagne, une première dose de sang arabe ; les croisades (1096-1270) renouvelèrent encore ce sang dont les traces sont visibles dans nos races limousine, bretonne, du Morbihan et navarrine. En Espagne, il en résulta la race andalouse qui à son tour (1588) forma en Angleterre la belle race du Couhamara, par suite du naufrage de la fameuse Armada, Du reste, nous aurons occasion, en parlant de chaque race, d'indiquer, chaque fois que nous le pourrons, son origine présumée. Mais la plupart de ces filiations sont trop obscures pour que nous

puissions tenter une classification générale des races chevalines à ce point de vue ; nous devons nous borner à les diviser suivant leur taille et leur aptitude en cinq catégories de services : V chevaux de selle, de luxe, de manège et de course; 2° chevaux de trait léger, de luxe ou de cavalerie légère; 3** chevaux de poste, de trait moyen, de train, d'artillerie ou de cavalerie légère; 4° carrossiers ou de grosse cavalerie; 5° chevaux de gros trait ou de roulage.

Page 1