IV. — L'érysipèle est-il épidémique
Si l’crysipèle est une maladie tenant à un miasme développé à certaines époques de l’année, nous devons retrouver dans quelques pays, sur le globe, un lieu où il règne sinon d’une façon constante, du moins d’une ma-
18Zi de l’érysipèle.
nière régulière. C’est ce qui n’existe pas. Connor (i) a dit, il est vrai, que l’érysipèle était endémique en Pologne, voilà pour les pays froids. Bajon (2), membre correspondant de l’Académie des sciences et de l’Académie de chirurgie, nous apprend que dans les pays chauds où le pian et la lèpre sont des maladies attachées au climat, les inflammations, les mêmes que dans les pays froids, sont rarement idiopathiques, et que, lorsqu’elles exislent, elles sont érysipélateuses, s’accompagnent d’œdème considérable et guérissent par résolution. Il s’occupe du traitement des plaies, et dit que le climat exige des modifications dans le traitement, parce que les plaies se boursouflent, arrivent vite à la gangrène. Il énuméré encore les maladies épidémiques. Nous trouvons la variole, les rhumatismes, les pneumonies, les rhumes, les fièvres, les ophthalmies, mais point l’érysipèle. Au nombre des maladies nommées dans le Mémoire sur les maladies de la peau , il n’est pas non plus fait mention de l’érysipèle.
Depuis Connor personne n’a parlé d’un érysipèle endémique en Pologne. Les Traités des maladies des Européens dans les pays chauds , de Poupet-Desportes, Lind, les traités de médecine de l’Algérie ne nous apprennent rien sur les caractères des érysipèles exotiques, et M. Velpeau ne croit point à l’influence spéciale d’un climat quelconque pour la production de l’érysipèle (voir l’historique).
(1) Irlandais, médecin de Jean Sobicski. Cet auteur n’a fuit qu’émettre une assertion (citation de Ricblcr).
(2) Bajon, Mémoire pour servir à L'Iiisloirc de Cayenne cl des Guyanes françaises. Paris, 1778, t. I, mcm. 111 et VIII, t. II, mém. II et III.
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Voyons maintenant les épidémies dans l’histoire. Hippocrate a dit : « Valde autem permanebunt erysipelata »per æstatem et sub autumnum ( loc . cit.) ». Fab. d’Acquapendente faisait des réserves pour l’érysipèle dit pestilentiel. Les assertions de Sylvius, d’Hoffmann, de Sauvages ne sont pas appuyées sur des faits qui autorisent une discussion. Nous avons remonté aux sources des opinions de Sauvages, et l’on s’est fait une idée de l’épidémie de Toul (voir page Zi 5), et du feu de Saint-Antoine qui ressemble beaucoup à une épidémie d’anthrax, d’ergotisme et peut-être d’acrodynie.
Schrœck (1) dit : cc Dum subsignum tauri accederet sol, Dvariolastunchumidas et ab eadem seri slagnatione capitis »erysipelas in sexu muliebri produxit. Quod ex negligen- » tiori fortasse partis istius custodia, præviis in collo tu- »midis doloribus cum febrili incalescenlia invasit ; ex s moderato lecti calore, præsertim diaphorelicorum ter- »reorum usu accedente non difficulter discussum fuit.»
Ch. Richa (2), dit J. Frank, a constaté que l’érysipèle était épidémique.
Voici ce qu’il y a dans cet auteur, dans un tableau du mois de janvier 1720. Il y a la température, les vents, la hauteur barométrique, plus une énumération de toutes les maladies vues souvent dans ce mois. Il suffit de considérer l’énumération pour voir le fond qu’il y a à faire sur la citation. L’érysipèle est placé à côté des apoplexies,
(1) Constitutif) epidemica, Angustanorum, anno 1708. Imprimé à Nuremberg, et reproduit dans Éphcméridcs des cur. de la nat. , app. aux cent. I et II.
(2) Charles Riclia, Conslilulio cpidcmica, Taurinorum. 1820, Bibl. imp.
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de l’arthritis, du scorbut, aussi bien qu’à côté des toux
spasmodiques, des catarrhes, des varioles malignes.
Dans le texte, Richa ne dit rien de propre à l’érysipèle. Du reste, c’est toujours le même esprit qui guide les écrivains sur les constitutions médicales. Bâillon, Sydenham, Ilildenbrandt, de Haen, Lepecq de la Clôture ou Riclia, c’est tout un. Ils historient tous sur des symptômes prédominants, sur l’efficacité de telle ou telle médication, de préférence à telle autre ; il n’y a pas de statistique établie.
Puis nous trouvons des remarques dans les publications périodiques, les érysipèles sont beaucoup plus fréquents, 1836, \ 837, 18/ià (1).
Il y a bien encore des citations de ce genre, sans preuves à l’appui : « A Londres, en 1733, il y eut une épidémie d’érysipèle pendant laquelle la tête était surtout affectée (2). »
En 1770, Whitlield vit au printemps les érysipèles se succéder dans ses salles (3).
Mais tous les faits sur lesquels les auteurs s’appuient, ne sont ni cités, ni comptés, ni soumis à une statistique même élémentaire, et nous ne craignons pas d’affirmer que, si restreinte que soit notre statistique, elle est, sinon la première, du moins la seconde ou la troisième ; encore la statistique à laquelle nous faisons allusion, une statistique de M. Burgreave (à), de toutes les maladies de son
(1) Et puis encore d’autres citations dans Masson, thèse de Paris, 1848.
(2) Bromfield, Med. comm.,1. II, p- 322.
(3) Dans Wells, loc. cil.
(Il) Burgreave, Med. prat. 18G2, l. VI.
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service,' 11e renferme-t-elle qu’une énumération sèche d’érysipèles variés observés pendant plusieurs années, et les relevés statistiques de la clinique de M. Velpeau ne donnent que le nombre des érysipèles par année.
Il y a dans la thèse de M. Lepelletier (de la Sarthe) une citation empruntée à Ozanam (1) : Tozzi signale dans ses Commentaires sur les Aphorismes cl’Hippocrate , t. VII, § 20, une épidémie qui régna à Naples, en 1770, pendant laquelle les individus étaient atteints d’érysipèle au scrotum (2); Ozanam dit d’érysipèle à la tête.
Mais, dans Plouquet ( Litteratura medica digesta, art. Érysipèle), il n’y a rien sur Tozzi, pas plus que dans Hæser ( Bibliotheca epidemiographica , 2e édition).
Les épidémies d’érysipèle sont rares dans ces deux livres. Voici ce que nous trouvons dans Hæser, sous le titre d ’ignis sacer , Fuchs, Das Ilelige fever 183/j et Burean (3). Dans le supplément il y a, à propos d ’ignis sacer, Fuchs cité par Decker, dans le journal de Heilk.
Dans Ozannam, outre Tozzi et Richa, nous trouvons cité Darluc, 1730 et 1750 à la fois (^i), et Ferro ( Journal
(1) Ozanam, Histoire des épidémies, t. IV.
(2) Il y a là une erreur, la date 1770 est fausse. Tozzi est mort en 1717. Dans les Commentaires, qui sont à la bibliothèque de la Faculté, il n’y a que deux volumes, ne contenant que les quatre premiers thèmes, et leurs commentaires. Tozzi n’existe ni à la bibliothèque impériale ni à la bibliothèque Mazarine, de sorte qu’il n’a pas été possible de s’assurer si en rétablissant à peu près l’indication qui est dans Ozanam, sect. VII, aph. 20, et qui correspondrait à l’aphorisme Ex erysipclale pulredo aul suppuratio, Tozzi avait mis là une réflexion sur un érysipèle épidémique qui aurait régné en 1670; mais alors Tozzi en eût parlé dans son Traité, que nous avons cité à l’historique (page 3é), et il n’en est rien.
(3) Burean, On lhe crysipdlas who is called Sl-Antony's flre, 1777.
(à) Sans doute une faute d’impression.
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des médecins de Vienne, 1780). Darluc seul existe à la bibliothèque de la Faculté (1). 11 s’agit d’une fièvre putride avec parotides suppurées, angine maligne ; il n’y a pas le mot d'érysipèle prononcé une fois. L’erreur nous paraissait si énorme, que nous avons cherché si nous ne nous trompions pas nous-même. Dans la table du Journal de Vandermonde , le seul journal de médecine, en 1750, nous avons cherché, au nom de Darluc, et nous n’avons trouvé rien autre que l’article cité. Du reste, cette désillusion en fait de citations, n’est pas la première que nous ayons éprouvée. Pour ce qui est des citations de Burean, Ferro et Fuchs, nous n’avons rien à dire, leurs travaux n’existent pas à Paris, et le titre n’indique rien de caractérisé.
Parmi les contradictions de l’épidémicité de l’érysipèle, on peut citer Tissot (*2) qui dit : « In biliosis etprimarum » viarum catarrhalibus epidemiis erysipelas quam raris- » sime repertum est. » C’est encore là une remarque qui ne concorde point avec l’érysipèle bilieux.
Notre statistique ne confirme point la doctrine des épidémies dans toute l’acception, ni pour l’érysipèle traumatique, ni pour l’érysipèle dit spontané. Une seule chose est démontrée, c’est que les érysipèles comme les phlegmons, sont peut-être plus fréquents (3) au renouvellement de saisons, si influents pour toutes les maladies quelles
(1) Darluc : « Relation d’une maladie contagieuse en Provence, 1755, Jour n. de Vandermonde, t. VIII, p. 357.
(2) Tissot, De febribus. Lausanne, 1755.
(3) Voir nos tableaux.
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qu’elles soient, et en particulier la pneumonie qui existe surtout en mars (1) et avril, voilà tout.
La doctrine des constitutions médicales était d’abord une interprétation des livres d’Hippocrate avec Baillou, Sydenham, Camerarius, R. J. (1736), un commentateur de Sydenham, de Haen, Mertens, Stoll, Lepecq de la Clôture, Hildenbrandt, Fusler (‘2), et tant d’autres, outre Schnurrer (3) (4810), qui lit de la constitution médicale un espèce d’attribut propre à un malade collectif représentant une génération d’individus. Elle s’est étendue depuis. Nous avons aujourd’hui des constitutions médicales stationnaires, épidémiques, accidentelles, saisonnières et climatériques.
Sans vouloir entrer ici dans une discussion des constitutions médicales, nous ne pouvons nous empêcher de dire qu’elles renferment des exagérations , et qu’une interprétation mystérieuse n’est pas une explication. L’antiquité qui nous rapproche de l’état de nature a vu ce qu’il y avait de vrai dans la constitution médicale.
Hérodote, l’Hippocrate de l’histoire, avait déjà remarqué l’action de l’atmosphère : « Après les Libyens il n’y a point d’hommes plus sains que les Égyptiens. Je crois que l’on doit attribuer cela à la bonté de l’air qui
(1) Grisolle, dans son Traité de la pneumonie.
(2) Lepecq de la Clôture, Observations sur les maladies épidémiques , 1776. — Hildenbrandt, il lcd. prat., t. I. 1778. — Fuster, Maladies de la France, 1840.
(3) Schnurrer, Matériaux pour servir à l’histoire des épidémies, traduction de Gasc, 1815.
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ne change et ne s’altère jamais, car les maladies procèdent surtout de ces diverses mutations (1).
Hippocrate (2) reprit cette idée répandue et lui donna une tournure scientifique. « Les maladies sont principalement engendrées par les changements de saisons et dans les saisons elles-mêmes par de grandes alternatives de chaud et de froid, et ainsi du reste. » Les épidémies de peste, de choléra, ne sont point, le fait d’une constitution médicale, et l’on peut encore les rapprocher des constitutions saisonnières. Le miasme paludéen n’est pas davantage une preuve de constitution médicale.
La conception d’Hippocrate existe encore, les fièvres vernales sont admises par tous les auteurs modernes. L’érysipèle est dans le même cas que les fièvres vernales. Bien que cette maladie soit placée dans les constitutions médicales accidentelles, bien que M. Monneret (B) dise : « Personne ne niera que, pendant un certain nombre d’années, sans qu’on sache pourquoi, toutes les maladies ont quelque chose de spécial... qui ajoute un élément de plus à la maladie; » bien que Sydenham ait détaché un bon nombre de maladies de constitution atmosphérique, bien que Duncan ( loc . cit.) ait dit que les causes de l’apparition de l’érysipèle à un moment plus qu’à un autre nous sont inconnues; les maladies en général, et l’érysipèle en particulier, n’en restent pas moins soumises aux influences atmosphériques, comme l’a dit Hippocrate; et
(1) Hérodote, t. I, liv. II, Régime de quelques Égyptiens, traduction de Du-ltyer.
(2) Aph. I, sect. III.
(3) Compendium, t. III, p. 3G2.
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sinon à titre de cause déterminante, du moins à litre de cause prédisposante, en s’unissant aux écarts de régime et au défaut de soins des individus pour leur santé; en un mot, aux conditions individuelles, c’est là ce qui arrive pour l’érysipèle. Parmi nos soixante-quatre malades
entrés dans le service de médecine, les érysipèles se sont montrés plus fréquents, surtout en avril et mai, époque à laquelle la température varie généralement beaucoup, et où les individus sont surpris par des causes de refroidissement contre lesquels ils sont peu en garde. Il y a eu encore beaucoup d'érysipèles au mois de décembre ; dans ce mois et les deux qui précèdent, la température est généralement aussi variable qu’au commencement du printemps.
Pour l’érysipèle traumatique, il n’y a pas de mois où il ri’y en ait quelques-uns dans les services les moins renouvelés; dans les grands services, où il entre beaucoup de malades gravement blessés, et réclamant de grandes opérations, les érysipèles sont plus régulièrement fréquents; d’abord parce que les malades sont plus gravement atteints, ensuite parce que les opérations sont dangereuses en elles-mêmes. Il n’y a pas d’indice suffisant d’épidémie sur les blessés et opérés dans nos statistiques, pour que nous acceptions l’idée d’une iilfluence épidémique, autre que celle peu marquée néanmoins du renouvellement des saisons; mars, juillet et septembre ont été chez nous les seuls mois un peu remplis, et nous ferons remarquer qu’il en a été de même pour les
autres phlegmasies, phlegmons, abcès, angioleucites et adénites.
de l’érysipèle.
Dans la statistique des érysipèles de M. Gosselin (1), à l’hôpital Beaujon, publiée dans la Gazelle des hôpitaux, et citée par M. Fenestre (2), nous voyons à peu près la même chose. Ainsi, en janvier, h érysipèles; en février 3, en mars h, en avril 7, en mai 7, en juin 6, en juillet 2. M. Gosselin cessa d’opérer, et jusqu’au 3 août il n’y eut plus d’érysipèle à l’hôpital Beaujon. En ajoutant ces érysipèles à ceux de notre statistique, nous arrivons à un chiffre peu différent pour chaque mois. Ainsi : janvier 9, février 9, mars 9, avril 8, mai 13, juin 6, juillet 11. Il ne peut venir à l’esprit qu’il y ait ici de quoi constituer une ou plusieurs épidémies; et sur ce point, la grande statistique des hôpitaux seule pourra dire le dernier mot.
Alors on verra par des chiffres incontestables, avec leur contrôle naturel grâce aux indications données sur les feuilles statistiques, s’il y a réellement des épidémies d’érvsipèle dans les hôpitaux, et si l’influence nosocomiale enfin agit sur leur production en dehors des conditions de santé individuelles. Jusqu’à présent l’influence nosocomiale ne paraît porter que sur un certain nombre d’individus, qui passent par exemple d’un milieu plus hygiénique dans un milieu qui l’est moins, comme les individus de la campagne venant se faire opérer à Paris. Un bon
(1) Gazelle clés hôpitaux, 3 août. Ces chiffres diffèrent de ceux de M. Fenestre, qui donne les suivants : février 2, mars 8, avril 21, mai, 13, juin 7, juillet, é. La statistique de M. Fenestre contient sans doute les érysipèles nés en médecine; nous ne savons rien, du reste, sur l’origine des faits comptés, il n’y a pas l’ombre de détails, et nous avons dû nous en rapporter aux chiffres mieux expliqués de M. Gosselin.
(2) Thèse de Paris, 1861 (n° 78).
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nombre de malades malheureux de Paris trouvent dans les hôpitaux un bien-être auquel ils n’étaient pas accoutumés. On ne me fera jamais croire qu’une salle d’hôpital soit aussi infecte, aussi malfaisante que les chambres borgnes des rues du quartier Mouffetard, de la cité, des faubourgs du Temple et Saint- Antoine, où six ou huit individus couchent dans une petite chambre mal éclairée, où Ton mange, où Ton fait la cuisine, les savonnages, ou les actes de la vie et du travail, même les plus malsains, sont accomplis. Quel est le médecin qui n’a pas senti les odeurs de ces capharnaiims et qui ne préfère cent fois l’odeur des hôpitaux? Que l’érysipèle dépende de l’influence nosocomiale dans quelques cas, cela peut être, mais ce n’est pas prouvé. On constate tous les ans des érysipèles dans les hôpitaux à la suite des opérations, et des plaies. Nombre de malades échappent à l’influence supposée de l’hôpital et guérissent, et il est facile de déterminer les conditions de ces malades: ils ont une bonne santé et leur plaie est bien soignée. Chez ceux qui succombent, au contraire, il est facile de voir que leur condition individuelle particulière peut être invoquée à plus de titre que l’influence nosocomiale.