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V. — L’érijsipèle est-il contagieux

Cette idée, mise en avant, puis repoussée, a revu le jour dans ces dernières années. M. E. Labbé, dans une bonne thèse, a cherché à établir que l’érysipèle était contagieux, mais il ne donne pas de faits; de sorte que, pour combattre cette hypothèse de la contagion, nous devons

remonter aux premiers faits observés, ayant assez de détails pour permettre un jugement.

Riedlin (1709), qui noüs a laissé quelques observations curieuses d’érysipèle, nous offre cé fait (t) : Une pauvre vieille femme ayant veillé une autre malade atteinte d’érysipèle, et ne s’étant pas déshabillée pendant six jours et six nuits, eut un érysipèle. Piiedlin ajoute qu’il a vu d’aütres exemples.

Nous savons ce que l’on doit penser scientifiquement des opinions prêtées à Sylvius, Hoffmann, Sauvages, Cullen, Bromfield.

Willan parle, sans détails, d’un enfant qui communiqua un érysipèle â sa mère.

Wells n’a donné aucune observation. Il parle de faits qu’il a vus, qu’il a entendu citer, qu’il a recueillis dans d’autres ouvrages ; nous ne pouvons donc nous y arrêter. Du reste, Bateman, S. Cooper (2), M. Rayer et M. Velpeau se sont ouvertement prononcés contre la contagion, contrairement à Wells.

Dans Lawrence ( loc . cit .) il y a un fait de contagion ainsi énoncé : Un enfant qui eut un érysipèle communiqua cette maladie à son père, qui portait un séton au cou. Il n’y a pas à choisir entre les interprétations, ou il y a eu contagion, ou il y a eu défaut de soin du séton.

Dans la pratique des hôpitaux et de la ville il y a eu des exemples de contagion concluants, dit-on* mais ils ne sont pas publiés. L’année dernière, un fait a très

(1) De curaiiâis hominuni morbis , obs. tctv.

(2) DiCli(inriai>i‘, flrl. ÉrysIpéî.e.

NOSOGRAPHIE

occupé. Un élève eul un érysipèle de la face el du cuir chevelu ; il fut soigné par sa mère et lui communiqua un érysipèle. On sait ce que c’est que les soins d’une mère', une sollicitude de tous les instants, des veilles, des inquiétudes et une participation aux souffrances de son elifant .

Considérons ce fait, qui a quelque ressemblance avec celui de Riedlin et des autres observateurs. Croit-on, par exemple, que l’existence de garde-malade soit pour un parent ou un ami dévoué une bonne condition hygiénique, alors qu’on perd le souci de sa propre personne pour ne s’occuper que du malade qu’on aime ?

M. Graves, dont les œuvres viennent d’être traduites par notre collègue, M. le docteur Jaccoud, est un partisan de la contagion de l’érysipèle. Il cite un fait d’un fils qui prit un érysipèle en soignant sa mère atteinte de cette maladie. Nous pouvons appliquer ici les raisonnements faits plus haut.

Dans les hôpitaux, rien de semblable ne se passe. On constate des érysipèles dans une salle et qui sautent , pour me servir d’une expression consacrée, d’un bout de la salle à l’autre, et se développent rarement entre deux malades voisins. La contagion se trouve-t-elle ainsi prouvée?

Nous savons bien que dans nos observations on en prendra une comme preuve de contagion de l’érysipèle ; mais nous prierons ceux qui auraient cette tentation de vouloir bien remarquer que le malade s’était levé, qu’il se promenait avec une plaie en suppuration (obs. V), el noüs montrerons par l’observation suivante, qu’au voisinage d’url malade atteint d’érysipèle (obs. NUI) un autre malade eut un phlegmon autour d’Une saignée, et si l’on

de l’érysipèle.

nous objecte qu’il y a eu contagion, nous ferons remarquer que le malade était dans un lit placé à côté des lieux et que ce lit et les voisins ont été dans une forte proportion ceux où il s’est développé des érysipèles et des angines.

V..., âgé de dix-neuf ans, entre à l’hôpital, n° 34, le 14 novembre pour une inflammation circonscrite autour d’une bourse séreuse de la paume de la main. Incision de l’abcès formé. Le malade se lève et se promène. Ce garçon a toutes les allures d’un mauvais sujet. Il n’obéit à aucune de nos recommandations.

Le *20 novembre, le malade est pris d’amygdalite avec fièvre intense. — Diète, gomme, un vomitif est prescrit et une saignée est faite. Le malade va beaucoup mieux.

Le 24, le malade se plaignit de son bras gauche où la saignée avait été pratiquée. La plaie suppurait et tout autour existait une tuméfaction rénitente mal limitée, douloureuse, chaude et fluctuante. — Cataplasmes, repos.

Le 25, un abcès est ouvert. Le malade se lève et va se promener au jardin.

Le 27, deux nouveaux abcès se forment et sont incisés.

Les jours suivants, le pus sortait mal; une petite contreouverture est faite. Le malade ne fut pas plus sage que les jours précédents ; il se promena encore et se servait de son bras gauche sans scrupule. Des indurations se forment autour de la plaie de la saignée. — Des cataplasmes sont maintenus en permanence. Ces accidents durent jusqu’au 16 décembre, où l’inflammation commença à diminuer, et le malade entra en convalescence réelle.

Nous voyons dans ce fait que le phlegmon pourrait être envisagé comme un fait de contagion aussi bien que l’érysipèle du malade (obs. V).

NOSOGRAPHIE

On nous dira peut-être que Duncan jeune (1) a donné des faits de contagion du phlegmon. Voici ce qu’il écrit : « The only fact which could lead to the suspicion of its » being contagious is that mentioned by Dr Nelson. » Voici le fait, c’est l’histoire d’une famille : M. Newby eut un érysipèle phlegmoneux, M. Jakson eut une inflammation de la gorge de la nature de l’érysipèle, le pupille de M. Newby eût un accès de fièvre lente, la servante eut une angine tonsillaire, un serviteur, une bonne d’enfants et une autre femme eurent de la fièvre. Mais est-ce encore là de la contagion ?

Duncan dit bien encore qu’il y a quelques faits analogues dans Morand, mais c’est une simple assertion.

M. Fenestre ( loc . cit .) dans sa thèse parle d’exemples de contagion qu’il présente comme très concluants. En voici deux qui sont un peu plus détaillés :

« Le 23 avril, l’aumônier de l’établissement, attaché à ce poste depuis deux mois, après être resté un certain temps auprès d’un de nos malades (atteints d’érysipèle), eut un érysipèle sur le front autour d’un petit bouton qu’il portait au front ; la maladie fut compliquée de pneumonie et le malade mourut. »

« M. Gosselin fut appelé auprès d’un enfant nouveauné atteint d’un érysipèle qui le fit mourir en vingt-quatre heures. La mère de cet enfant avait une égratùjnure à la jambe, il y vint un érysipèle. »

Ges deux faits prouvent qu’il y a des coïncidences et

(1) Trans. Soc. rnéd. Editnb , l. I., Mémoire sur l'érysipèle phlegmone ux.

49S ue l’érysipèle.

rien de plus. Cependant un boulon, une égratignure seuls non soignés ont assez souvent suffi pour qu’un érysipèle se développât. Ces deux faits de contagion doivent donc être reçus avec réserve. Pour notre part nous nous croyons autorisé à les repousser.

M. Fenestre, voulant appuyer la contagion, dit que 5 érysipèles existèrent à l’entrée de la salle ; que dans quatre lits voisins des malades eurent successivement un érysipèle. Ce sont là des faits choisis, non détaillés, et l’on pourrait objecter que les malades étaient près de la porte ouverte et fermée à chaque instant, et qu’ils ont été exposés à des refroidissements. Du reste, cette idée a déjà été mise en avant par M. Gosselin pour expliquer des érysipèles plus fréquents dans la salle de chirurgie au rez-dechaussée à l’hôpital Beaujon. Dans nos observations nous avons des faits dans le genre de ceux dont il est question. Ces lits nos et 35 sont de chaque côté des lieux, dont la fenêtre constamment ouverte laisse introduire l’air dans la salle un nombre de fois illimité chaque fois qu’un malade entre dans les lieux, et aux nos 3/i, 35 et 36 nous avons eu k érysipèles, 2 amygdalites et 1 phlegmon dans l’année. Chose remarquable, ces quatre individus étaient précisément ceux qui avaient les érysipèles les mieux déterminés.

Nous nous abstiendrons ici des raisonnements qu’il serait aisé de faire, parce que les faits doivent passer avant tout. Or nos faits établissent d’une manière évidente qu’un grand nombre de nos érysipèles viennent de la ville où ils sont nés, qu’ils existent à la face le plus souvent, et 61 fois sur 66 dans nos observations autour

NOSOÜltAPIlIE.

d’uno plaie. Mais nous ne pouvons nous empêcher de dire qu’une affectioq, contagieuse procède de deux façons : par un virus comme dans la variole, et alors l’infeclion est toujours générale ; ou bien elle est due à un agent virulent comme celui de la pustule maligne agissant par contact direct, alors le mal occupe seulement la place où il a été appliqué, comme le fer rouge, l’ammoniaque agissent là où ils sont mis en rapport avec la peau ; c’est une action traumatique. Nous ne parlons point ici à dessein des affections contagieuses parasitaires. Les érysipèles et le phlegmon se développent quelquefois grâce aux agents virulents dans les piqûres anatomiques, comme conséquence seulement; mais jamais ils ne se développent comme la variole, l’érysipèle général d’emblée n’existant pas.

Il faut encore considérer que le pus, le virus anatomique, le fer rouge peuvent déterminer, aussi bien que l’érysipèle, un phlegmon, une angioleucite; il n’y a donc rien de spécifique.

Si nous avons démontré pour tout le monde que l’érysipèle tient aux conditions individuelles, qu’il est souvent le résultat d’un défaut de soins locaux et généraux, comme l’angioleucite et le phlegmon, la contagion sera suffisamment renversée, et, à défaut de ces preuves, nous aurions encore derrière nous des autorités dont l’expérience vaut bien celle de Wells.

Notre étiologie est entièrement fondée sur nos observations, et les remarques qu’elles auront inspirées ont à nos yeux une grande valeur, par celte considération

de l’érysipèle.

même que les faits ne sont point choisis. Ce sont tous les érysipèles d’une année dans un service de 86 lits, ce sont les faits d’un hôpital de 600 lits, ayant contenu plus de 7000 malades.

Nous avons fait une statistique restreinte, il est vrai, mais pourvue de tous les éléments de comparaison désirables. Nous ajouterons encore, pour appuyer mieux nos conclusions, pour les légitimer, les observations prises pendant l’année 1860, à l’hôpital des Cliniques, et où se retrouvent, dans une proportion à peu près égale, les mêmes faits que pendant l’année 1861. Voici les faits résumés :

Homme tombé de la hauteur d’un premier étage. Fracture du radius. Cinq jours après son entrée à l’hôpital le malade est pris d’un érysipèle du cuir chevelu et du front partant d’une petite plaie du front qui avait été pansée simplement, mais sur laquelle le pansement n’avait pas tenu et où il s’était formé une croûte. — Le malade guérit.

Homme de la campagne. Àutoplastie de la face pour un ectropion ; pansement à l’eau froide ; érysipèle traumatique avec embarras gastrique antérieur, occupant la face, puis le cuir chevelu. — Mort.

Homme entré avec un érysipèle de la face et du cuir chevelu, suite d’une plaie du nez suppurant encore. Pas de symptômes généraux, si ce n’est que le malade n’avait point sa connaissance. — Guérison.

Homme. Hydrocèle enflammé d’un sac herniaire. Incision large. Le malade était dans le délire, avait une fièvre intense; le cataplasme appliqué ne tint pas, les bourses tombant entre les cuisses, baignaient dans le pus qui s’écoulait de la tunique vaginale ; érysipèle bronzé de la cuisse, de la fesse et du pli de l’aine. — Mort.

NOSOGRAPHIE. 201

Femme. Fracture compliquée de la jambe avec issue des fragments ; érysipèle. — Mort.

Jeune fille, dans une salle de six lits seulement. Autoplastie pour ectropion cicatriciel, suture; érysipèle circonscrit sur le lambeau et le nez. — Guérison. (Orpheline mutilée, dirigée par un laïque qui la traitait durement.)

Femme pusillanime et indocile, âgée de cinquante-neufans. Encéphaloïde du sein gauche; ablation, réunion par bandelettes de diachylon ; érysipèle. — Mort.

Femme âgée de soixante-deux ans, de la campagne. Squirrhe du sein, ablation ; érysipèle. — Mort.

Femme âgée de soixante-huit ans, de la campagne. Amputation du sein, réunion par première intention. — Mort.

Femme venue de la ville avec une plaie peu étendue de la jambe et érysipèle consécutif. — Guérison.

Femme entrée avec un érysipèle spontané de la face. — Guérison.

Homme âgé de quarante ans. Nécrose de l’humérus; extraction de séquestre, pansement simple n’ayant pas bien tenu; érysipèle sans phénomènes généraux. — Guérison. Ce malade eut en ville un abcès de l’aisselle consécutivement.

Femme de vingt-sept ans, dans une salle de six lits. Kyste de l’ovaire; ponction ; traînée érysipélateuse, avec embarras gastrique. — Guérison.

Avec cela il y eut dans le service onze infections purulentes sans érysipèles.

Enfin nous ne discuterons pas, en terminant l’étiologie, la question de la ressemblance de l’érysipèle avec es fièvres puerpérales et de l’identité de leurs causes,

202 DU l’érysipèle.

parce que nous avons montré plus haut que l'infection purulente est une complication de l’érysipèle, et qu’il nous paraît oiseux de confondre une maladie avec ses complications, la fièvre puerpérale demeurant, pour la plupart des esprits, une infection purulente.

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