CHAPITRE IV
I>e l'Ei^yslpèle épld-énilqLixe dans»
ses rapports avoo la i^éixuloix Inxuiédlate •
Si je reviens , dans un article spécial , sur cette question , c'est que, encore aujourd'hui, elle ne paraît pas élucidée, et qu'en chirurgie, comme en médecine, nous trouvons de graves dissentiments. La réunion immédiate des plaies, née avec Hippocrate, qui n'avait d'autre but que d'aider et de diriger la nature et les forces de la vie dans leur œuvre de réparation , préconisée par J. Hunteret J. Bell en Angleterre, soutenue par Delpech de Montpellier, et érigée en principe par l'Ecole du Midi, toujours hippocratique, patronnée par Richerand, vulgarisée à Edimbourg et souvent employée avec succès dans les hôpitaux de Lyon , ce centre chirurgical éclectique et novateur, maintenue comme méthode journalière par les médecins des provinces, considérée par notre infortuné Jobert de Lamballe comme « méthode si eflScace qu'il est étonnant qu'à l'époque où nous vivons, et lorsque l'expérience a prononcé d'une manière si péremptoire, l'immense majorité des médecins n'ait pas reconnu sa supériorité (i) ; » la réunion immédiate , dis^je , malgré les heureux résultats qu'elle produit, est mise en suspicion et accusée des divers accidents qui arrivent aux plaies et aux traumatismes chirurgicaux.
M. Velpeau ne craint pas de ressusciter contre elle les objections vieillies que l'Académie de chirurgie légua à ses successeurs, et M. le D' Desprès, élève digne du maître, vient affirmer que la réunion immédiate prédispose à l'érysipèle.
(1) De la Réunion, ou Chirurgie ,1864., in-8% Paris.
« Il est constant, dit-il, que les plaies réunies par première intention ont été fréquemment suivies d'érysipèles ... La plaie réunie renferme les produits liquides dans la plaie, et d'une grande plaie on fait une petite plaie dans les plus mauvaises conditions. On produit une plaie anfractueuse , qui ne se réunit jamais par première intention , c'est-à-dire suppure inévitablement, et c'est là une cause d'inflammation consécutive, dont aucun chirurgien, je crois , ne niera la probabilité. M. Velpeau, dans sa leçon clinique (i) , a été assez explicite sur ce sujet. »
Ainsi parle M. Desprès p). Je comprends la glorification du maître par l'élève; mais que la vue de l'auteur ne s'étende pas au-delà des murs de la Charité ; qu'il n'entende même pas la voix des faits observés ailleurs , et qu'il refuse de voir les résultats obtenus, et dans la même capitale, c'est un déni de justice. M. Desprès est déjà systématique.
Etvoulez-vous savoir sur quels éléments positifs, puisqu'il fait de la statistique chirurgicale, il appuie cette assertion? Consultons ses observations elles-mêmes; c'est là que nous trouverons la réponse.
Or, voici ce que nous apprend M. Desprès (3) : « Sur soixantetrois érysipèles survenus en 4861 sur des blessés ou des opérés , il n'y en a que neuf qui aient suivi la réunion immédiate , c'est-à-dire un sur sept (hôpital de la Charité). »
En 1 862 (^) , nous constatons, d'après M. Desprès, que, sur soixante-trois érysipèles simples, ou accompagnés de lésions phlegmoneuses ou d'infection purulente sur des blessés ou des opérés , cinq fois seulement l'érysipèle s'est manifesté après la réunion par première intention , c'est-à-dire un sur douze et demi.
(1) Gazette des Hôpitaux . 1861. — De la Réunion par première intention,
(2) Op. cit. , p. 180.
(3) Op. dt.. p. 126.
(4) Hôpital de la Charité. — In Gazette des Hôpitaux , 1863 , N' 9.
Et ce sont ces résdta!» si terribles qui font dire et r^ter à M. Desprès (^) : <( Dans sa leçon sur la réunion par premièra intention, M. Yelpeau a fait voir que , dans un bon nombre de caâ , elle était illusoire , et que souvent elle était dangereuse . . . Les réunions par première intention ont été suivies d'érysipèleS) parée que d'une plaie régulière» on fait souvent une pbie anfractueuse où le pus séjourne . . . Dans les plaies contuses , même régulières , il n'y a pas indication à réunir* »
Et c'est précisément parce que l'érysipèle ne s'est montré que douze fois sur cent ving^six malades qu'on accuse la méthode d'être la cause de ces accidents I On oublie ici, par un esprit de prévention peu pardonnaUe , que les reproches que Ton adresse à la méthode se rapporteraient plutôt à l'opération , au procédé opératoire, au mode de pansement, à une foule de circonstances particulières et imprévues , en tête desquelles nous placerons surtout Tépidânicité et les conditions individuelles des sujets.
La réunion immédiate est , d'ailleurs , un procédé naturel et conforme aux tendances de l'organisme vivant.
M. le D"* Jacquemet , dans la séance du 28 septembre 1 864 , teftue par le congrès de Lyon , n'a pas manqué de rappeler les succès obtenus par les chirurgiens de Montpellier au moyen du bistouri. Il a dit que l'expérience de chaque jour apprend que la réunion immédiate suit presque constamment , à Montpellier, les tentatives chirurgicales ; et comme cette réunion immédiate préserve sûrement de toutes les complications , il n'en faut pas davantage pour justifier la prédilection du chirurgien de Montpellier. Les amputations , l'ablation des tumeurs , la taille périnéale sont souvent suivies de cicatrisation rapide , grâce à ce procédé , aussi bien en Angleterre que dans le Midi. L'expérience de chaque jour apprend qu'une réunion immédiate
(1) GafseHe des Hûpitam , 1863 , N» 11.
bien réussie met à l'abri des diverses complications , des divers accidents des opérations et surtout de Térysipèle.
M. le professeur Alquié , de regrettable mémoire , disait dans sa thèse de concours pour le professorat (i) : « La réunion immédiate est très-capable d'assurer le succès de beaucoup d'opérations sanglantes en prévenant l'inflammation , la formation du pus et ses suites qui , trop souvent , rendent incertaine ou malheureuse l'opération la mieux réussie. »
Enfin, si nous consultons des documents fournis par M. Malgaigne à l'Académie de médecine en novembre 1 861 , nous voyons que, dans une période de six années, il s'était fait à Paris, où la réunion immédiate est peu en vigueur, cinq cent douze amputations sur lesquelles il avait trouvé deux cent quatre-vingt-deux morts , soit cinquante-six pour cent; sur quinze opérations de trépan pour plaies de tête, quinze morts; * sur deux cent vingt opérés de hernies étranglées , cent trentetrois morts, soit soixante pour cent.
A Londres, au contraire , oîi la réunion immédiate est principalement employée, on constate sur deux cent soixante-six opérés , cent trente-trois morts , soit cinquante pour cent ; sur cent quatre-vingt-six opérés de la taille , quarante morts oa vingt-deux pour cent , tandis qu'à Paris , la même opération donne vingt-huit morts sur soixante-quinze opérés , c'est-àdire trente-sept pour cent ; à Wurtzbourg, sur cinquante-six opérés , on compte vingt-quatre morts ou quarante-trois pour cent. Les succès obtenus à Montpellier sont [bien plus favorables.
On a voulu trouver la cause de ces différences dans des raisons de climat , d'aération , d'hygiène. Toutefois , les chirurgiens de Montpellier ne manquent pas d'accuser le mode de pansement. S'ils attribuent leurs succès à l'emploi rationnel
(1) De la Certitude en Chirurgie clinique , Montpellier , 1850 , p. 88.
de la réunion immédiate , ils trouvent le$ motifs des revers à sa proscription presque exclusive dans les hôpitaux de Paris ; et voici comment concluait naguère un des organes de la presse hippocratique du Midi (i) : « A Montpellier , nous n'avons aucun édifice à mettre ^n parallèle avec les somptueuses demeures qu'une charité prodigue a ouvertes depuis quelque temps au malheur dans la ville où siège une école rivale ; notre climat trouve y dans les conditions locales et dans les dispositions d'intérieur , des compensations qui réduisent largement les avantages qu'il nous devrait assurer. Mais depuis que Delpech a apporté au milieu de nous les traditions de J. Hunter et de J. Bell , la chirurgie, sans doute sur une moins vaste échelle , y recueille des succès analogues à ceux dont se glorifient les héritiers de ces grands maîtres. »
Voilà pourquoi l'Ecole vitaliste , répandant fièrement les salutaires principes de la pratique et constatant son bonheur que certains individus regardent comme exceptionnel, proclame que , san$ vouloir déterminer la part qu'y prennent le* chirurgien , l'opéré , le milieu , la réunion immédiate produit des résultats efficaces et excellents.
Certes , nous ne nions pas qu'en temps d'épidémie , l'érysipèle ne puisse venir troubler les heureuses chances des opérations- Mais encore croyons-nous que ces chances sont moins nombreuses , surtout si l'on se guide §ur les règles indiquées par les auteurs.
n ne suffit pas, en effet, d'affronter les lèvres d'une solution de continuité ; il faut que la réunion soit bien faite et exécutée dans des conditions de succès.
Qu'on me permette donc de résumer ici brièvement les conditions les plus favorables à la réussite ; cette digression , qui parsutra peut-être un hors d'œuvre à quelques-uns , aura ,
a» Montpellifir médical , 1S62 VIII , p. 66,
du moins , le mérite de permettre d'absoudre cette méthode si simple du reproche de provoquer plus facilement Férysipèle.
Or, pour obtenir une bonne réunion par première intention, il faut :
1 ^ Une épaisseur suffisante des lambeaux , qui permette , grâce à leur intégrité et à la persistance de la chaleur et de la circulation , la continuation de leur vitalité ;
2^ Un affrontement exact des parties divisées , non-seulement des lèvres et des bords des lambeaux , mais des parties les plus profondes , pour que Tadhésion puisse se faire des parties profondes yers les parties superficielles de la lésicm de ^ntinuité ;
3* Uabscnce de tout corps étranger interposé.
Inutile d'indiquer les moyens employés pour obtenir ces résultats. Les ligatures hémostasiques , les sutures variées , les serres fines , les agglutinatifs , la position , la compression régulière et calculée de l'appareil de pansement , etc., sont connus de tout le monde , et n'ont pas besoin d'être rappdés ici. Nous n'insisterons que sur deux moyens peu connus.
Nous avons vu M. Laugier, à l'Hôtel-Dieu de Paris, se servir de plaques de liège pour favoriser l'affrontement par une pression progressive partant du bord adhérent , pour se terminer, en diminuant, au bord libre de la plaie ; nous avons été témoin aussi , à l'hôpital Saint-Eloi de Montpellier , de l'application d'un procédé ingénieux de M. Bouis8(m qui, pour ne pas ramasser tous les fils dans l'angle de la plaie, passait chaque fil dans le chas d'une aiguille droite avec hquelle il perçait la peau très-près du point d'application de la ligature , de manière à ramener celle-ci au dehors par la voie la plus courte. Ce procédé très-simple fut employé devant noas pour une amputation de bras, laquelle se réunit admirablement par première intention.
Tous les auteurs ont donné les règles à suivre pour la réuion
immédiate. Je n'ai qu'à renvoyer à leurs ouvrages. Quoi qu'il en soit, cette méthode laisse moins de surface exposée à l'air , diminue les chances de suppuration , et par suite les accidents consécutifs , et nous pouvons conclure avec M. Jobert de Lamballe, que nous avons déjà cité et qui vient prêter l'appui de son expérience aux grands chirurgiens de Montpellier , « que la réunion immédi^e , qu'il a appliquée à toute sorte de blessures et d'opérations , a donné des résultats dont on n'a qu'à se louer ; qu'elle est préférable à la réunion secondaire , dont elle possède les avantages , sans en avoir les inconvénients , et que ceux qui. la repoussent ne se sont sans doute occupés que de quelques résultats malheureux , sans se rendre un compte exact des causes qui les avaient produits. y>