CHAPITRE PREMIER
On dispute tous les jours sur ce qu’on doit appeler esprit; chacun dit son mot; personne n’attache les mêmes idées à ce mot, et tout le monde parle sans s’entendre.
Pour pouvoir donner une idée piste et précise de ce mot esprit , et des différentes acceptions dans lesquelles on le prend, il faut d'abord considérer l’esprit en lui-même.
Ou l’on regarde l’esprit comme l’effet de la faculté de penser (et l’esprit n’est, en ce sens, que
* On pourrait remarquer que ce mot esprit étant seul, ne signifie pas l’entendement humain , titre convenable au livre de Locke ; qu’en français le mot esprit ne veut dire ordinairement que pensée brillante. Ainsi la manière de bien penser dans les ouvrages d’esprit signifie, dans le titre de ce livre, la manière de mettre de la justesse dans les ouvrages agréables, dans les ouvrages d’imagination. Le titre Esprit, sans aucune explication , pourrait donc paraître équivoque ; c’est assurément une bien petite faute. (Voltairk.)
DE l’esprit.
l’assemblage des pensées d’un homme), ou on le considère comme la faculté même de penser.
Pour savoir ce que c’est que l’esprit, pris dans cette dernière signification, il faut connaître quelles sont les causes productrices de nos idées.
Nous avons en nous deux facultés, ou, si j’ose le dire, deux puissances passives, dont l’existence est généralement et distinctement reconnue.
L’une est la faculté de recevoir les impressions différentes que font sur nous les objets extérieurs; on la nomme sensibilité physique.
L’autre est la faculté de conserver l’impression que ces objets ont faite sur nous : on l’appelle mémoire, et la mémoire n’est autre chose qu’une sensation continuée, mais affaiblie.
Ces facultés, que je regarde comme les causes productrices de nos pensées, et qui nous sont communes avec les animaux, ne nous fourniraient cependant qu’un très petit nombre d’idées, si elles n’étaient jointes en nous à une certaine organisation extérieure *.
Si la nature, au lieu de mains et de doigts
'‘Alitant de mots, autant d’erreurs. D’abord il fallait absolument admettre ou rejeter la définition reçue jusqu’ici de ce mot esprit, dans l’acception générique et philosophique, la seule dont il s’agisse ici, puisqu’il n’est pas question de ce qu’on appelle, dans tel ou tel individu, avoir plus ou moins d’esprit. Ensuite il ne fallait pas dire : Pour savoir ce que c’est que l’esprit, pris pour la faculté de penser, etc. ; car,
flexibles, eût terminé nos poignets par un pied de cheval, qui doute que les hommes, sans arts, sans habitations, sans défense contre les animaux, tout occupés du soin de pourvoir à leur nourriture et d’éviter les bêtes féroces, ne fussent encore errans dans les forêts comme des troupeaux fugitifs 1 ?
Or, dans cette supposition, il est évident que la
en ce sens, personne ne prétend savoir ce que c’est ; lions connaissons scs opérations, et non pas son essence... Y a-t-il ou n’y a-t-il pas en nous une substance spirituelle, nécessairement distincte de la matière, et douée de la faculté de penser, comme l’ont reconnu Locke, Clarke, Leibnitz, Fénélon, et tous les plus grands philosophes, à compter de Socrate jusqu’à Cicéron, et de Cicéron jusqu’à Condillac? Voilà sur quoi il fallait statuer explicitement dans un livre sur l’ Esprit.
L’auteur ne nous accorde que deux puissances passives , et il fait bien d’ajouter, si j’ose le dire ; car des puissances passives en métaphysique sont à peu près comme des carrés ronds en mathématiques.
Il est faux, absolument faux, que la sensibilité physique soit la cause productive de nos idées ; elle n’en est que la cause occasionnelle. Et quel est le philosophe qui confondrait des choses si différentes? « Nos sens , dit Condillac, ne sont qu’oc- « casionnellement la cause de nos connaissances. — Il n’y a « rien dans l’entendement , disaient les anciens , qui n’ait été « auparavant dans les sens. » Ils n’exprimaient donc qu’un rapport d’antériorité, ce qui est très différent d’une cause productrice. (La Harpe.)
1 On a beaucoup écrit sur l’ame des bêtes; on leur a tour à tour ôté et rendu la faculté de penser , et peut-être n’a-t-on pas assez scrupuleusement cherché, dans la différence du
Io8 DE l’eSPMT.
police n’eùt, dans aucune société, été portée au degré de perfection où maintenant elle est parve-
physiquc de l’homme et de l’animal, la cause de l’infériorité de ce qu’on appelle Vaine des animaux.
i° Toutes les pâtes des animaux sont terminées ou par de la corne, comme dans le bœuf et le cerf; ou par des ongles, comme dans le chien et le loup ; ou par des griffes, comme dans le lion et le chat. Or, cette différence d’organisation entre nos mains et les pâtes des animaux les prive non seulement, comme le dit Buffon, presque en entier du sèns du tact, mais encore de l’adresse nécessaire pour manier aucun outil et pour faire aucune des découvertes qui supposent des mains.
2° La vie des animaux, en général plus courte que la nôtre, ne leur permet ni de faire autant d’observations, ni par conséquent d’avoir autant d’idées queThomme.
3° Les animaux , mieux armés , mieux vêtus que nous par la nature, ont moins de besoins, et doivent par conséquent avoir moins d’invention : si les animaux voraces ont, en général, plus d’esprit que les autres animaux, c’est que la faim , toujours inventive, a dû leur faire imaginer des ruses pour surprendre leur proie.
4° Les animaux ne forment qu’une société fugitive devant l’homme, qui, par le secours des armes qu’il s’est forgées, s’est rendu redoutable au plus fort d’entre eux.
L’homme est d’ailleurs l’animal le plus multiplié sur la terre; il naît, il vit dans tous les climats, lorsqu’une partie des autres animaux, tels que les lions, les éléphans et les rhinocéros , ne se trouvent que sous certaine latitude.
Or, plus l’espèce d’un animal susceptible d’observations est multipliée, plus cette espèce d’animal a d’idées et d’esprit.
Mais, dira-t-on, pourquoi les singes, dont les pâtes sont à peu près aussi adroites que nos mains, ne font-ils pas des progrès égaux aux progrès de l’homme ? c’est qu’ils lui restent inférieurs à beaucoup d’égards; c’est que les hommes sont
DISCOURS I, CHAPITRE I. I Ot)
nue. Il n’est aucune nation qui, en fait d’esprit, ne fût restée fort inférieure à certaines nations sau-
plus multipliés sur la terre*; c’est que , parmi les différentes espèces de singes, il en est peu dont la force soit comparable à celle de l’homme; c’est que les singes sont frugivores, qu’ils ont moins de besoins, et par conséquent moins d’invention que les hommes ; c’est que d’ailleurs leur vie est plus courte, qu’ils ne forment qu’une société fugitive devant les hommes et les animaux tels que les tigres, les lions, etc; c’est qu’enfin la disposition organique de leur corps les tenant , comme les enfans, dans un mouvement perpétuel, même après que leurs besoins sont satisfaits, les singes ne sont pas susceptibles de Y ennui, qu’on doit regarder, ainsi que je le prouverai dans le troisième discours, comme un des principes de la perfectibilité de l’esprit humain.
C’est en combinant toutes ces différences dans le physique de l’homme et delà bêle, qu’on peut expliquer pourquoi la sensibilité et la mémoire, facultés communes aux hommes et aux animaux, ne sont, pour ainsi dire, dans ces derniers, que des facultés stériles.
Peut-être m’objectera-t-on que Dieu ne peut , sans injustice, avoir soumis à la douleur et à la mort des créatures innocentes, et qu’ ainsi les bêtes ne sont que de pures machines. Je répondrai «à cette objection, que l’Écriture et l’Église i»’ayant dit nulle part que les animaux fussent de pures machines, nous pouvons fort bien ignorer les motifs de la conduite de Dieu envers les animaux, et supposer ces motifs justes. Il n’est pas nécessaire d’avoir recours au bon mot du P. Male-
* On pourrait observer : que ce n’est point parce que les singes ont les mains différentes de nous qu’ils ont moins de pensées, car leurs mains sont comme les nôtres ;
Qu’il n’est pas vrai que l’homme soit l’animal le plus multiplie sur la terre; car dans chaque maison il y a deux ou trois mille fois pins do mouches que d’hommes. (Voi.tsirf.)