‹ Traité de l'ésprit (volume 2)Chapitre 11 sur 42 · I IO · texte numérisé non relu

I IO

vages qui n’ont pas deux cents idées1, deux cents mots pour exprimer leurs idées, et dont la langue, par conséquent, ne fût réduite comme celle des animaux , à cinq ou six sons ou cris 2 , si l’on retranchait de cette même langue les mots A' arcs, de flèches , de filets , etc., qui supposent l'usage de nos mains, d’où je conclus que, sans une certaine organisation extérieure, la sensibilité et la mémoire ne seraient en nous que des facultés stériles *.

Maintenant il faut examiner si, par le secours de

branche, qui, lorsqu’on lui soutenait que les animaux étaient sensibles à la douleur, répondait en plaisantant, qu apparemment ils avaient mangé du foin défendu.

‘ Les idées des nombres, si simples, si faciles à acquérir, et vers lesquelles le besoin nous porte sans cesse, sont si prodigieusement bornées dans certaines nations , qu’on en trouve qui ne peuvent compter que jusqu’à trois, et qui n’expriment les nombres qui v ont au delà de trois , que par le mot beaucoup.

1 Tels sont les peuples que Dampierre trouva dans une île qui ne produisait ni arbre, ni arbuste, et qui, vivant du poisson que les flots de la mer jetaient dans les petites baies de l’île, n’avaient d’autre langue qu’un gloussement semblable à celui du coq d’Inde.

*11 est un peu extraordinaire qu’on ait harcelé, honni, levraudé un philosophe de nos jours très estimable, l’innocent, le bon Helvétius, pour avoir dit que si les hommes n’avaient pas des mains, ils n’auraient pu bâtir des maisons et travailler en tapisserie de haute lice. Apparemment que ceux qui ont condamné cette proposition ont un secret pour couper les

DISCOURS I, CriAPITRE I.

cette organisation, ces deux facultés ont réellement produit toutes nos pensées.

Avant d’entrer, à ce sujet, dans aucun examen, peut-être me demandera-t-on si ces deux facultés sont des modifications d’une substance spirituelle ou matérielle. Cette question, autrefois agitée par les philosophes1, débattue par les anciens

pierres et les bois, et pour travailler à l’aiguille avec les pieds.

J’aimais l’auteur du livre de l’Esprit. Cet homme valait mieux que tous ses ennemis ensemble ; mais je n’ai jamais approuvé ni les erreurs de son livre, ni les vérités triviales qu’il débite avec emphase. J’ai pris son parti hautement quand des hommes absurdes l’ont condamné pour ces vérités mêmes. (Voltaire.)

1 Quelque stoïcien décidé que fût Sénèque, il n’était pas trop assuré de la spiritualité de l’ame. «Votre lettre, écrit-il « à un de ses amis, est arrivée mal à propos : lorsque je l’ai «reçue, je me promenais délicieusement dans le palais de « l’espérance; je m’y assurais de l’immortalité de mon ame; « mon imagination, doucement échauffée par les discours de « quelques grands hommes, ne doutait déjà plus de cette im- « mortalité, qu’ils promettent plus qu’ils ne la prouvent ; déjà «je commençais i\ me déplaire à moi-même, je méprisais les « restes d’une vie malheureuse, je m’ouvrais avec délices les « portes de l’éternité. Votre lettre arrive : je me réveille ; et « d’un songe si amusant, il me reste le regret de le reconnaître « pour un songe. »

Une preuve, dit M. Deslandes, dans son Histoire critique de la Philosophie , qu’autrefois on ne croyait ni à l’immortalité ni à l’immatérialité de l’ame, c’est que, du temps de Néron, l’on se plaignait à Rome que la doctrine de l’autre

DE l’esprit.

Pères1, et renouvelée de nos jours, n’entre pas nécessairement dans le plan de mon ouvrage. Ce que j’ai à dire de l’esprit s’accorde également bien avec l’une et l’autre de ces hypothèses. J’observerai seulement à ce sujet que, si l’Église n’eût pas fixé notre croyance sur ce point, et qu’on dût, parles seules lumières de la raison, s’élever jusqu’à la

monde, nouvellement introduite, énervait le courage des soldats *, les rendait plus timides , ôtait la principale consolation des malheureux , et doublait enfin la mort en menaçant de nouvelles souffrances après cette vie.

' Saint Irenée avançait que l’ame était un souffle. F/atus est cnimvita. Voy. la Théologie païenne.

Tcrtullien , dans son Traité de l’ame , prouve qu’elle est corporelle. Tcrtull. de Anima , cap. vii, p. 268.

Saint Ambroise enseigne qu’il n’y a que la très sainte Trinité exempte de composition matérielle. A/nbr. de Abrahamo.

Saint Hilaire prétend que tout ce qui est créé est corporel. Ililar. in Matth., pag. 633.

Au second concile de Nicée, on croyait encore les anges corporels : aussi y lit-on sans scandale ces paroles de Jean de Thessalonique : Pingendi angeli quia corporci.

Saint Justin et Origène croyaient l’ame matérielle ; ils regardaient son immortalité comme une pure faveur de Dieu ; ils ajoutaient qu’au bout d’un certain temps les âmes des méchans seraient anéanties. Dieu, disaient-ils, qui de sa nature est porté à la clémence , se lassera de les punir , et retirera son bienfait.

* fl est faux que du temps de Néron on se plaignit de la doctrine de l’autre monde nouvellement introduite, laquelle énervait les courages, car cette doctrine était introduite depuis long-temps ; voyez Cicéron , Lucrèce, Virgile, etc. (Voltaire.)

connaissance du principe pensant, on ne pourrait s’empêcher de convenir que nulle opinion en ce genre n’est susceptible de démonstration; qu’on doit peser les raisons pour et contre^, balancer les difficultés, se déterminer en faveur du plus grand nombre de vraisemblances, et, par conséquent, ne porter que des jugemens provisoires. Il en serait de ce problème comme d’une infinité d’autres qu’on ne peut résoudre qu'à l'aide du calcul des

probabilités l. Je ne m’arrête donc pas davantage à

• Il serait impossible de s’en tenir à l’axiome de Descartes, et de n’acquiescer qu’à l’évidence. Si l’on répète tous les jours cet axiome dans les écoles, c’est qu’il n’y est pas pleinement entendu; c’est que Descartes n’ayant point mis, si je peux m’exprimer ainsi, d’enseigne à l’hôtellerie de l’évidence, chacun se croit en droit d’y loger son opinion. Quiconque ne se rendrait réellement qu’à l’évidence, ne serait guère assuré que de sa propre existence. Comment le serait-il, par exemple, de celle des corps? Dieu, par sa toute-puissance, ne peut-il pas faire sur nos sens les mêmes impressions qu’y exciterait la présence des objets? Or, si Dieu le peut, comment assurer qu’il ne fasse pas , à cet égard , usage de son pouvoir, et que tout l’univers ne soit un pur phénomène ? D’ailleurs, si dans les rêves nous sommes affectés des mêmes sensations que nous éprouverions à la présence des objets, comment prouver que notre vie n’est pas un long rêve ?

Non que je prétende nier l’existence des corps, mais seulement montrer que nous en sommes moins assurés que de notre propre existence. Or, comme la vérité est un point indivisible; qu on ne peut pas dire d’une vérité qu'elle est plus ou moins vraie, il est évident que, si nous sommes plus certains de notre propre existence que de celle des corps , l’existence des corps

DE L’ESPRIT

Il/,

cette question; je viens à mon sujet, et je dis que la sensibilité physique et la mémoire, ou, pour

n’est par conséquent qu’une probabilité : probabilité qui sans doute est très grande, et qui, dans la conduite, équivaut à l’évidence, mais qui n’est cependant qu’une probabilité. Or, si presque toutes nos vérités se réduisent à des probabilités, quelle reconnaissance ne devrait-on pas à l’homme de génie qui se chargerait de construire des tables physiques , métaphysiques , morales et politiques, où seraient marqués avec précision tous les divers degrés de probabilité, et, par conséquent, de croyance qu’on doit assigner à chaque opinion ?

L’existence des corps, par exemple, serait placée dans les tables physiques comme le premier degré de certitude; on y déterminerait ensuite ce qu’il y a à parier que le soleil se lèvera demain, qu’il se lèvera dans dix, dans vingt ans, etc. Dans les tables morales ou politiques, on y placerait pareillement, comme premier degré de certitude, l’existence de Rome ou de Londres , puis celle des héros , tels que César ou Guillaume -le- Conquérant ; l’on descendrait ainsi, par l’échelle des probabilités, jusqu’aux faits les moins certains, et enfin jusqu’aux prétendus miracles de Mahomet , jusqu’à ces prodiges attestés par tant d’Arabes, et dont la fausseté cependant est encore très probable ici bas, où les menteurs sont si communs et les prodiges si rares.

Alors les hommes, qui le plus souvent ne diffèrent de sentiment que par l’impossibilité où ils sont de trouver des signes propres à exprimer les divers degrés de croyance qu’ils attachent à leur opinion , se communiqueraient plus facilement leurs idées, puisqu’ils pourraient, pour m’exprimer ainsi , toujours rapporter leurs opinions à quelques uns des numéros de ces tables de probabilités.

Comme la marche de l’esprit est toujours lente , et les dé-

parler plus exactement, que la sensibilité seule produit toutes nos idées. En effet, la mémoire ne

couvertes dans les sciences presque toujours éloignées les unes des autres , on sent que les tables de probabilités une fois construites, on n’y ferait que des changemens légers et successifs, qui consisteraient, conséquemment à ces découvertes, à augmenter ou diminuer la probabilité de certaines propositions que nous appelons vérités, et qui ne sont que des probabilités plus ou moins accumulées. Par ce moyen, l’état de doute, toujours insupportable à l’orgueil de la plupart des hommes, serait plus facile à soutenir; alors les doutes cesseraient d’être vagues; soumis aux calculs, et par conséquent appréciables, ils se convertiraient en propositions affirmatives : alors la secte de Carnéade, regardée autrefois comme la philosophie par excellence, puisqu’on lui donnait le nom d 'élective, serait purgée de ces légers défauts que la querelleuse ignorance a reprochés avec trop d’aigreur à cette philosophie dont les dogmes étaient également propres à éclairer les esprits et à adoucir les mœurs.

Si cette secte, conformément à ses principes, n’admettait point de vérités, elle admettait du moins des apparences, voulait qu’on réglât sa vie sur ces apparences, qu’on agît lorsqu’il paraissait plus convenable d’agir que d’examiner, qu on délibérât mûrement lorsqu’on avait le temps de délibérer, qu’on se décidât par conséquent plus sûrement, et que dans son âme on laissât toujours aux vérités nouvelles une entrée que leur ferment les dogmatiques. Elle voulait de plus quon fut moins persuadé de ses opinions, plus lent à condamner celles d’autrui, par conséquent plus sociable; enfin, que 1 habitude du doute, en nous rendant moins sensibles à la conti adiction , étouffât un des plus féconds germes de haine entre les hommes. 11 ne s’agit point ici des vérités révélées, qui sont des vérités d’un autre ordre.

peut être qu’un des organes de la sensibilité physique : le principe qui sent en nous doit être nécessairement le principe qui se ressouvient; puisque se ressouvenir, comme je vais le prouver, n’est proprement que sentir.

Lorsque par une suite de mes idées, ou par l’ébranlement que certains sons causent dans l’organe de mon oreille, je me rappelle l’image d’un chêne, alors mes organes intérieurs doivent nécessairement se trouver à peu près dans la même situation où ils étaient à la vue de ce chêne. Or, cette situation des organes doit incontestablement produire une sensation : il est donc évident que se ressouvenir, c’est sentir.

Ce principe posé, je dis encore que c’est dans la capacité que nous avons d’apercevoir les ressemblances ou les différences , les convenances ou les disconvenances qu’ont entre eux les objets divers, que consistent toutes les opérations de l'esprit. Or, cette capacité n’est que la sensibilité physique même : tout se réduit donc à sentir.

Pour nous assurer de cette vérité, considérons la nature. Elle nofls présente des objets; ces objets ont des rapports avec nous et des rapports entre eux; la connaissance de cés rapports forme ce qu’on appelle Y esprit : il est plus ou moins grand, selon que nos connaissances en ce genre sont plus ou moins étendues. L’esprit humain s’élève jusqu’à la

connaissance de ces rapports; mais ce sont des bornes qu’il ne franchit jamais. Aussi tous les mots qui composent les diverses langues, et qu’on peut regarder comme la collection des signes de toutes les pensées des hommes, nous rappellent ou des images1, tels sont les mots, chêne, océan , soleil ; ou désignent des idées, c’est-à-dire les divers rapports que les objets ont entre eux, et qui sont ou simples, comme les mots, grandeur , petitesse ; ou composés, comme vice , vertu ; ou ils expriment enfin les rapports divers que les objets ont avec nous, c’est-à-dire notre action sur eux, comme dans ces mots , je brise, je creuse, je soulève ; ou leur impression sur nous, comme dans ceux-ci, je suis blessé, ébloui, épouvanté.

Si j’ai resserré ci-dessus la signification de ce mot idée, qu’on prend dans des acceptions très différentes, puisqu’on dit également Vidée d’un arbre, et Vidée de vertu, c’est que la signification indéterminée de cette expression peut faire quelquefois tomber dans les erreurs qu’occasionne toujours l’abus des mots.

La conclusion de ce que je viens de dire, c’est que, si tous les mots des diverses langues ne désignent jamais que les objets ou les rapports de ces

* Il est faux que les mots nous rappellent des images ou des idées ; car les images sont des idées: il fallait dire des idées simples ou composées. (Voltaire.)

objets avec nous et entre eux, tout l’esprit, par conséquent, consiste à comparer et nos sensations et nos idées, c’est-à-dire à voir les ressemblances, et les différences, les convenances et les disconvenances quelles ont entre elles. Or, comme le jugement n’est que cette apercevance elle-même, ou, du moins, que le prononcé de cette apercevance , il s’ensuit que toutes les opérations de l’esprit se réduisent à juger.

La question renfermée dans ces bornes, j’examinerai maintenant si juger n’est pas sentir. Quand je juge la grandeur ou la couleur des objets qu’on me présente, il est évident que le jugement porté sur les différentes impressions que ces objets ont faites sur mes sens n’est proprement qu’une sensation ; que je puis dire également : je juge ou je sens que de deux objets ; l’un, que j’appelle toise, fait sur moi une impression différente de celui que j’appelle pied; que la couleur que je nomme rouge agit sur mes yeux différemment de celle que je nomme jaune; et j’en conclus qu’en pareil cas juger n’est jamais que sentir. Mais, dira-t-on, supposons qu’on veuille savoir si la force est préférable à la grandeur du corps, peut-on assurer qu’alors juger soit sentir? Oui, répondrai-je : car, pour porter un jugement sur ce sujet, ma mémoire doit me tracer successivement les tableaux des situations différentes où je puis me trouver

le plus communément dans le cours de ma vie. Or, juger, c’est voir dans ces divers tableaux, que la force me sera plus souvent utile que la grandeur du corps*. Mais, répliquera-t-on, lorsqu’il s’agit de juger si dans un roi la justice est préférable à la bonté, peut-on imaginer qu’un jugement ne soit alors qu’une sensation?

Cette opinion, sans doute, a d’abord l’air d'un paradoxe : cependant, pour en prouver la vérité, supposons dans un homme la connaissance de ce qu’011 appelle le bien et le mal, et que cet homme sache encore qu’une action est plus ou moins mauvaise, selon qu’elle nuit plus ou moins au bonheur de la société. Dans cette supposition, quel art doit employer le poète ou l’orateur, pour faire plus vivement apercevoir que la justice, préférable,

* Tout ceci n’est qu’une pétition de principe et un abus de mots. L’abus est dans ces phrases : Ma mémoire doit me tracer... Juger, c’est voir, etc. Il ne s’agit pas d’assembler les mots juger et voir ; il faut nous dire nettement et expressément qui juge dans vous, qui voit en vous. Sont-ce vos sens? Quoi ! vos sens réuniront à volonté les idées du passé, de l’actuel et du possible , pour en former un jugement ! Cela n’est pas même soutenable. Qu’est-ce que votre mémoire que vous mettez ici en avant? allons au fait. La mémoire n’est et 11e peut être qu’un mode de la faculté pensante : il n’y a point d’ètre qui s’appelle mémoire. Nous nous servons de ce terme pour exprimer une action de la faculté pensante qui se ressouvient : c’est là évidemment le sens de ce mot, ou il n’y en a pas. (La Harpe.)

DE LESPKIT.

dans un roi, à la bonté, couserve à l’état plus de citoyens?

L’orateur présentera trois tableaux à l’imagination de ce même homme : dans l’un , il lui peindra le roi juste qui condamne et fait exécuter un criminel; dans le second, le roi bon, qui fait ouvrir le cachot de ce même criminel et lui détache ses fers; dans le troisième, il représentera ce même criminel , qui, s’armant de son poignard au sortir de son cachot, court massacrer cinquante citoyens: or, quel homme, à la vue de ces trois tableaux, ne sentira pas que la justice, qui, par la mort d’un seul, prévient la mort de cinquante hommes, est, dans un roi, préférable à la bonté? Cependant ce jugement n’est réellement qu’une sensation. En effet, si par l’habitude d’unir certaines idées à certains mots, on peut, comme l’expérience le prouve, en frappant l’oreille de certains sons, exciter en nous à peu près les mêmes sensations qu’on éprouverait à la présence même des objets; il est évident qu’à l’exposé de ces trois tableaux , juger que, dans un roi, la justice est préférable à la bonté, c’est sentir et voir que, dans le premier tableau, on n’immole qu’un citoyen, et que, dans le troisième, on en massacre cinquante : d’où je conclus que tout jugement n’est qu’une sensation.

Mais, dira-t-on, faudra-t-il mettre encore au rang des sensations les jugemens portés , par

exemple, sur l’excellence plus ou moins grande de certaines méthodes , telle que la méthode propre à placer beaucoup d'objets dans notre mémoire , ou la méthode des abstractions, ou celle de l’analyse?

Pour répondre à cette objection, il faut d’abord déterminer la signification de ce mot méthode: une méthode n’est autre chose que le moyen dont on se sert pour parvenir au but qu’on se propose. Supposons qu’un homme ait dessein de placer certains Vbjels ou certaines idées dans sa mémoire, et que le hasard les y ait rangés de manière que le ressouvenir d’un fait ou d’une idée lui ait rappelé le souvenir d’une infinité d’autres faits ou d’autres idées, et qu’il ait ainsi gravé plus facilement et plus profondément certains objets dans sa mémoire : alors, juger que cet ordre est le meilleur, et lui donner le nom de méthode, c’est dire qu’on a fait moins d’efforts d’attention, qu’on a éprouvé une sensation moins pénible, en étudiant dans cet ordre que dans tout autre : or, se ressouvenir d’une sensation pénible, c’est sentir; il est donc évident que, dans ce cas, juger est sentir *.

* Tout le monde s’est rendu aux preuves de Locke, quand il a fait voir que toutes nos idées n’ont pu nous venir primitivement que par les sens. Helvétius en conclut que tout se réduit en nous à la faculté de sentir, à ce qu’il nomme la

Supposons encore que, pour prouver la vérité de certaines propositions de géométrie, et pour les faire plus facilement concevoir à ses disciples, un géomètre se soit avisé de leur faire considérer les lignes indépendamment de leur largeur et de leur épaisseur : alors, juger que ce moyen ou cette méthode d’abstraction est lÿ plus propre à faciliter à ses élèves l’intelligence de certaines propositions de géométrie, c’est dire qu’ils font moins d’efforts d’attention , et qu’ils éprouvent une sensation

sensibilité physique , expression qui, clans son système, formerait déjà une sorte de contradiction implicite; car ce mot de physique semble supposer une distinction d’avec le moral ; et l’auteur n’.cn a donc point, puisque, selon lui, juger n’est que sentir.

S’il y a une démonstration irrésistible, c’est celle que Locke semble avoir épuisée, qu'il doit nécessairement y avoir en nous une faculté qui a la perception des objets, et qui les compare. En effet, il est prouvé physiquement que cette perception n’est ni dan^les objets, ni dans nos sens. Elle n’est point dans les objets, puisque l’odeur n’est point dans la fleur, le froid n’est point dans la glace, la chaleur n’est point dans le feu, etc. Elle n’est point non plus dans nos sens, puisque dans l’évanouissement, dans le sommeil, le son, la lumière, les odeurs, le tact même, ne nous affectent en aucune manière. Il suit invinciblement de ces preuves de fait, qu’il y a en nous une faculté distincte des sens, qui reçoit par eux l’impression des objets, aperçoit les rapports qu’ils ont entre eux ou à elle, et en forme des jugements; et il est tout aussi démontré, en métaphysique, que rien de tout cela ne peut appartenir à la matière. (La Harpe.)

moins pénible, en se servant plutôt de cette méthode que d’une autre.

Supposons, pour dernier exemple, que par un examen séparé de chacune des vérités que renferme une proposition compliquée, on soit plus facilement parvenu à l’intelligence de cette proposition; juger alors ([lie le moyen ou la méthode de l’analyse est la meilleure, c’est pareillement dire qu’on a fait moins d’efforts d’attention , et qu’on a, par conséquent, éprouvé une sensation moins pénible, lorsqu’on a considéré en particulier chacune des vérités renfermées dans cette proposition compliquée, que lorsqu’on les a voulu saisir toutes à la fois.

Il résulte de ce que j’ai dit, que les jugemens portés sur les moyens ou les méthodes que le hasard nous présente pour parvenir à un certain but, ne sont proprement que des sensations, et que dans l’homme tout se réduit à sentir.

Mais, dira-t-on, comment, jusqu’àce jour, a-t-on supposé en nous une faculté de juger distincte de la faculté de sentir? L’on ne doit cette supposition, répondrai -je, qu’à l’impossibilité où l’on s’est cru jusqu’à présent d'expliquer d’aucune autre manière certaines erreurs de l’esprit *.

* La prétendue solution d’Helvétius sur la prétendue question qu’il imagine, ne vaut pas mieux que la question meme. On ne se fait pas à des assertions si étranges et si gratuites.

Dl£ L ESPRIT.

Pour lever cette difficulté, je vais, dans les chapitres suivans, montrer que tous nos faux jugemens et nos erreurs se rapportent à deux causes, qui ne supposent en nous que la faculté de sentir; qu’il serait, par conséquent, inutile et même absurde d’admettre en nous une faculté de juger qui n’expliquerait rien qu’on ne puisse expliquer sans elle. J’entre donc en matière, et je dis qu’il n’est point de faux jugemens qui ne soit un effet, ou de nos passions, ou de notre ignorance.

Page 1