‹ Traité de l'ésprit (volume 2)Chapitre 4 sur 42 · LT · texte numérisé non relu

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ESSAI SUR LA VIF

L’éducation peut tout.

Les princes sont, comme les particuliers, le produit de leur instruction.

L’auteur donne une idée générale de l’éducation physique de l’homme.

Il expose dans quel moment et quelle position l’homme est susceptible d’une éducation morale.

Quels sont les obstacles qui s’opposent à la perfection de cette partie de l’éducation.

L’intérêt du prêtre est le premier obstacle.

L’imperfection delà plupart des gouvernemens est le second obstacle.

Toute réforme importante dans la partie morale de l’éducation en suppose une dans les lois et la forme du gouvernement.

Cette réforme faite, et les obstacles qui s’opposent aux progrès de l’instruction une fois levés, le problème de la meilleure éducation possible est résolu.

Le but de l’auteur, dans sa conclusion, est de prouver l’analogie de ses opinions avec celles de Locke ;

De faire sentir toute l’importance et l’étendue du principe de la sensibilité physique;

De répondre au reproche de matérialisme et d’impiété ;

De montrer toute l’absurdité de telles accusations , et l’impossibilité pour tout moraliste éclairé

et les ouvrages d’hf.lvétius. 87

d’échapper, à cet égard, aux censures ecclésiastiques.

Cet ouvrage est la suite du livre de V Esprit. C’est le même fond d’idées vraies, avec de plus grands développemens peut-être , avec plus de profondeur dans les principes et d’étendue dans les conséquences. Son dessein n’étant pas de le publier de son vivant, il 11’eut pas le temps de donner à sa composition le même degré de perfection qu’à son livre de l'Esprit. La violence de la persécution avait beaucoup diminué de son amour pour la gloire. Le seul désir d’être utile après lui l’animait encore. Sa belle aine était sensiblement touchée du bien que doivent produire un jour ses écrits ; mais il ne voulait plus rien donner au public.

Il voyait la philosophie, persécutée par des cabales puissantes, se former peu de disciples et aucun protecteur. Il en était affligé, mais il n’en était pas étonné. «La vérité, disait-il, qui ne peut jamais nuire au genre humain , ni même à aucune île ces grandes sociétés qu’on appelle les nations, est souvent opposée aux intérêts de ce petit nombre d’hommes qui sont à la tête des peuples. Ici vous avez de grands corps qui sont tous remplis de ce qu’on appelle X esprit de corps. Ils tendent sans cesse à usurper les uns sur les autres, et tous sur la patrie. Elle devient comme une grande

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famille, où les aînés veulent exclure les cadets de tout partage. Comment sera reçu de ces corps un philosophe qui viendra leur dire : « Avant tout, « soyez citoyens; voilà vos fonctions, remplissez- « les avec zèle; voilà vos droits, conservez-les « sans les étendre? »> Là, des ministres d’un esprit borné et d’un caractère altier , incapables de voir les abus qui se sont introduits, et ceux qui tiennent à la constitution de l’état, sont conduits par la routine, et la suivent. Ils n’ont point l’habitude de méditer : iront-ils la prendre? C’est ce qu'il faudrait faire cependant pour corriger ces abus «pie la philosophie vient leur montrer. Ils ont des fantaisies, des projets pour leurs favoris, leurs parens : croyez-vous qu’ils puissent entendre dire sans impatience qu’ils ne doivent avoir en vue que le bien de l’état? Qu’ont-ils à désirer? de ne point éprouver de contradiction. Et pour cela que l’aut-il faire? ôter à l’autorité toutes ses bornes , dût-on lui ôter toute sa solidité. Mais ces abus que les ministres respectent ou tolèrent, à qui sont-ils nuisibles? à la patrie, qui n’est qu’un vain nom. A qui peuvent-ils être utiles? aux grands. Jugez ce que ces grands penseront d’une secte d’hommes qui leur proposent d’être modérés et justes. Le prince , les grands, sont environnés de prêtres, qui , dans les siècles d’ignorance, régnaient sur les princes et sur les peuples. Si le monde se-

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claire, ils seront moins respectés, et on les verra comme des hommes souvent dangereux. Peut-on leur savoir mauvais gré de l’espèce de rage avec laquelle ils déchirent la philosophie? Doit-on s’étonner qu’ils soient bien reçus dans les cours, où ils viennent dire : Dieu vous a donné la puissance; il nous charge de l'apprendre aux peuples : au lieu de vous fatiguer à faire de bonnes lois , à donner l’exemple de l’amour de la patrie, forcez les nations à nous croire , et laissez-nous faire : cela est plus aisé.

« Vous voyez la cupidité des hommes de mon ancien état, et celle des courtisans. Ces gens-là laisseront-ils établir en paix que leurs fortunes ne sont pas toujours légitimes, et qu’ils en font un usage odieux? pourront-ils consentir qu’on les fasse rougir de ces mêmes richesses , qui sont l’aliment de leur orgueil ? Vous voyez que la philosophie doit être poursuivie dans les palais et jusque dans les cabanes, par les classes de la société qui, du moins pour un moment, déterminent l’opinion. Et devant qui la philosophie a-t-elle à se défendre? Quels sont ses juges? des sots. Mais direzvous, il y a dans la nation des gens de lettres estimables qui, sans être au nombre des philosophes, adoptent leurs principes, s’en parent et les répandent. Je réponds qu’il y en a peu. Les hommes qui n’ont que de l’esprit sont les rivaux humiliés

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des hommes de génie, et les détestent. Vous auriez compté plus d’un bel esprit dans les détracteurs de Descartes et de Corneille, et, plus près de nous, dans ceux de Voltaire, de Montesquieu, de Büffon et de Fontenelle. La philosophie réduit le bel esprit, les petits talens,à leur juste valeur; et ils ont intérêt d’unir leur voix à celle des hommes frivoles et corrompus qui s’élèvent contre toute liberté de penser. Savez-vous pourquoi , depuis la révolution d’Angleterre, la philosophie y est honorée et heureuse? C’est qu’en Angleterre l’intérêt général et l’intérêt particulier ne sont point opposés; c’est qu’il y règne l’amour de l’ordre et de la patrie. Si l’honneur véritable, si l’esprit du citoyen, si les vraies vertus renaissaient jamais chez les nations où la philosophie est persécutée, elle y aurait de la considération. Si ces nations, au contraire, tombent sous le despotisme, et par conséquent se corrompent de plus en plus, la philosophie y sera proscrite pour jamais. »

C’est d’après ces idées qu’Helvétius était revenu à son premier talent, et qu’il ne s’occupait plus que de son poëme du Bonheur. Ce talent qu’il avait laissé sans en faire usage, n’était point affaibli : on peut en juger par le sixième chant , et par une partie du quatrième. 11 comptait travailler plusieurs années à cet ouvrage, et le donner lorsque ses amis et lui en seraient contens.

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Et à quel degré de perfection ne l’aurait- il pas porté !

On remarqua, au commencement de 1771, quelques changemens dans son humeur et dans ses goûts; on ne lui trouvait pas sa sérénité ordinaire; il aimait moins les conversations qu’il avait le plus aimées; l’exercice le fatiguait; il n’allait presque plus à la chasse. Ce changement n’alarmait pas sa famille et ses amis; on était bien loin de le regarder comme un signe de décadence ; on l'attribuait à des causes morales. Ces dernières années ont été l’époque des malheurs publics auxquels Helvétius fut fort sensible. Le désordre des finances, et le changement de constitution de l’état , répandirent une consternation générale. Un plus grand nombre de suicides dans le royaume, un plus grand nombre dans la capitale, sont de tristes preuves de cette consternation. Des maux physiques l’augmentaient encore : les récoltes 11’étaient point abondantes. Tant que la disette a duré, les aumônes d’Helvétius n’ont pas permis à ses vassaux d’en souffrir. Dans ces années malheureuses, il a prolongé son séjour à sa campagne, qui lui devenait plus chère par le besoin qu’elle avait de lui : et d’ailleurs le spectacle d’une misère qu’il ne pouvait soulager, lui rendait triste le séjour de Paris. Il y faisait cependant de grands biens. Tous les jours on introduisait chez lui, avec beaucoup de mystère, quelques nouveaux

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objets de sa générosité. Souvent, en leur présence, il disait à son valet de chambre : « Chevalier, je « vous défends de parler de ce que vous voyez, « même après ma mort. »

Il lui arrivait quelquefois d’étendre ses libéralités sur d’assez mauvais sujets; et on lui en faisait des reproches : « Si j’étais roi, disait-il, je les corrige- « rais;mais je ne suis que riche, et ils sont pauvres; « je dois les secourir. »

Sa bonne constitution et une santé rarement altérée semblaient lui promettre une longue vie : cependant, de jour en jour, il sentait qu’il perdait ses forces. Une attaque de goutte, qui se portait à la tète et à la poitrine, lui ôta d’abord la connaissance, et bientôt la vie.

Le 06 décembre 1771, il fut enlevé à sa famille, à ses amis, aux infortunés, et à la philosophie.

Peu d’hommes ont été traités par la nature aussi bien qu Helvétius. Il en avait reçu la beauté, la santé et le génie. Dans sa jeunesse, il était très bien fait; ses traits étaient nobles et réguliers; ses yeux exprimaient ce qui dominait dans son caractère, c’est-à-dire la douceur et la bienve llance 1 . Il

1 Si le tenue de galant homme u’existait pas dans la langue française, il aurait fallu l’inventer pour Helvétius; il en était le prototype. Juste, indulgent, sans humeur, sans fiel, d’une grande égalité dans le commerce, il avait toutes les vertus de la société, et il les tenait en partie de l’idée qu’il avait prise de

avait l’âme courageuse et naturellement révoltée contre l’injustice et l’oppression.

Personne n’a dû être plus convaincu que lui, que, pour réussira tout, il ne faut que vouloii foi* tement. Il avait été bon danseuç, habile à l’escrime, tireur adroit, financier éclairé , bon poète , grand philosophe, dès qu’il avait voulu 1 etre. 11 avait aimé beaucoup les femmes, mais sans passion, et entraîné par les sens. Il n’avait pas dans l’amitié de préférence exclusive : il y portait plus de procédés que de tendresse. Ses amis dans leurs peines, le trouvaient sensible, parce qu il était bon : dans le cours ordinaire de la vie, ils lui étaient peu necessaires. Sa conversation était souvent celle d un homme rempli de ses idées, et il les portait quelquefois dans immonde qui n’était pasdigne d’elles. Il aimait assez la dispute, et il avançait des paradoxes pour les voir combattre : il aimait à faire penser ceux qu’il en croyait capables ; il disaitqu’il

la nature humaine : il ne lui paraissait pas plus raisonnable <le sc fâcher contre un méchant homme qu’on trouve dans son chemin, que contre une pierre qui n’est pas rangée. L’habitude qu’il avait contractée de généraliser scs idées et de n’en voir jamais que les grands résultats, en le rendant quelquefois indifférent sur le bien, l’avait rendu aussi le plus tolérant des hommes : mais cette tolérance ne s’étendait que sur les vices particuliers de la société; car, pour les auteurs des maux publics, il les pendait ou les bridait sans miséricorde ( Grimm , Correspondance littéraire , janvier 1772.

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allait avec eux «/a chasse des idées. Il avait les plus grands égards pour l’amour-propre des autres; et il se parait si peu de sa supériorité, que plusieurs hommes d’esprit qui le voyaient beaucoup ont été long-temps sans la deviner. Il craignait le commerce des grands; il avait d’abord avec eux l’air de l’embarras et de l’ennui. lia aimé la gloire avec passion, et c’est la seule passion qu’il ait éprouvée : elle lui a fait aimer le travail , mais elle n’a point inspiré ses bienfaits; personne ne les a cachés avec plus de soin. Il n’aurait pas donné à ses plaisirs un temps qu'il destinait à l’étude; et, dans sa jeunesse même, lorsqu’il était retiré dans son cabinet, il n’était permis de l’interrompre qu’aux malheureux.

Nota. Dans cet Essai sur les ouvrages d'Helvétius, Saint-Lambert ne fait mention que des trois principaux: le livre de F Esprit , celui de l’Homme, et le poème du Bonheur. On doit depuis à M. François de Neufchâteau la connaissance d’une épître sur l’Orgueil et la Paresse de l’Esprit , dont Helvétius a soumis à Voltaire trois leçons successives; et le Magasin encyclopédique ( 1 8 1 L\ ) a publié une épître sur l’Amour de F Étude, adressée à madame du Châtelet par un élève de V oltaire, avec des notes du maître : ces deux pièces sont évidemment d’Helvétius. Les Progrès de la Raison dans la recherche

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du vrai, publiés pour la première fois dans une édition de Londres, en 1 777 , et Y Essai sur le Droit et les Lois politiques du gouvernement , inséré en l’an iv dans la Décade philosophique , lui ont été attribués; et l’on y retrouve en effet les mêmes principes et la même force de style ; cependant on né pourrait affirmer qu’ils soient réellement de lui.

IM. Pierre Didot a joint à l'édition des OEuvres de Montesquieu, qu’il a publiée en 1795, les notes qn’Helvétius avait tracées en marge d’un exemplaire de l'Esprit des Lois.

M. Firmin Didot possède un exemplaire précieux des OEuvres de Voltaire, qui, outre les additions et corrections de la main de Voltaire luimême, est chargé de notes au crayon de la main d’Helvétius. L’édition est celle d’Amsterdam, 1739, et 11e forme que quatre volumes in- 8°. Dans le premier volume, qui contient la Henriade, on trouve en marge beaucoup de traits de crayon ; mais on 11’a pas la clef du système qu’IIelvétius s’était fait pour distinguer ces marques, qui tombent ordinairement sur les idées les plus saillantes et sur les plus beaux vers. Quelquefois des critiques sont écrites en toutes lettres; mais la plupart ne sont plus lisibles. On voit par les coups de crayon en marge de la tragédie de Brutus , contenue dans le tome second, l’admiration qu’Helvétius avait pour

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les grands sentimens développés dans cette pièce. La Mort de César, dans le troisième volume, donne lieu à la même observation. Les premiers et derniers feuillets de chacun des volumes sont écrits au crayon, de la main d’Helvétius; mais à peine peuton en déchiffrer quelques lignes.

Ces notes et ces remarques, du plus vif intérêt lorsqu’elles sont jointes aux ouvrages auxquels elles ont rapport, n’en présenteraient aucun si on les imprimait séparément.

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