SUR FÉNELON. XV
Style de La Bruyère écrivant sans effort. La situation de Cambrai, sur les frontières de la France, attirait auprès de Fénelon beaucoup d'étrangers; ils ne rapprochaient, ils ne le quittaient que pénétrés d'une religieuse admiration. Sans parler de Ramsay, qui passa plusieurs années dans le palais de Fénelon, le fameux maréchal Munich et l'infortuné Jacques m sentirent le charme de son entretien et l'ascendant de sa haute sagesse. C'était le privilège de Fénelon de paraître également admirable aux yeux d'un prêtre, d'un politique, ou d'un homme de guerre, avantage à la vérité plus facile à concevoir, à une époque où la religion formait un lien commun qui rapprochait les esprits.
Fénelon, dans les sages conseils qu'il donnait à Jacques m, montrait sa haute estime pour la constitution anglaise, si forte à la fois contre le despotisme et contre l'anarchie. Il était exempt de cet étroit patriotisme qui calomnie tout ce qui existe au delà des frontières. Son âme vertueuse avait besoin de s'étendre dans l'univers, et d'y chercher le bonheur des hommes. « J'aime mieux, disait-il, ma famille que moi-même; j'aime mieux ma patrie que ma famille; mais j'aime encore mieux le genre humain que ma patrie. » Admirable progi^esr sîon de sentiments et de devoirs ! Des esprits faux i pervers ont abusé de ce principe; il méritait cependant d'être autorisé par Fénelon : c'est le caritas generis hu^ mani échappé de l'âme de Cicéron, mais démenti par les féroces conquêtes des Romains, qui, non moins inconséquents que barbares, jouissaient des blessures et de la mort de leurs gladiateurs, sur le même théâtre où ils ap-