XVI ESSAI
plaudissaient avec transport ce vers humain plus que patriotique :
Homo mm, humxinî nihil a me alienum puto.
Le christianisme était digne de consacrer par la bouche de Fénelon une maxime que la nature a mise dans le cœur de l'homme. Uhumanité du saint évéque ne se bornait pas à des spéculations exagérées, à des généralités imprati* cables, qui supposent Fignorance du détail des affaires humaines. Sa politique n'était pas seulement le rêve d'une âme vertueuse. U avait vu, il avait jugé la cour et les hommes; il connaissait l'histoire de tous les siècles; il était doué d'une certaine indépendance d'esprit qui le mettait au-dessus des préjugés d'état et de nation. C'est dans les divers mémoires qu'il adressait au duc de Beauvilliers, que l'on peut étudier la sagesse de ses vues sur les plus grands intérêts, sur la succession d'Espagne, sur la politique qui convenait à Philippe V, sur les alliés, sur la conduite de la guerre, sur la nécessité de la paix. On doit vivement désirer la publication de ces précieux écrits, qui ne sont connus que par les extraits qu'en a donnés le dernier historien de Fénelon. Cette guerre désastreuse de la succession d'Espagne, en rapprochant le théâtre des combats du séjour de Fénelon, lui donna la joie de voir, après dix ans d'absence, le jeune prince qu'il avait formé, et qui venait commander les dernières troupes de Louis XIV vaincu. L'histoire ne peut dissimuler que l'élève de Fénelon, dans le commandement des armées, fut au-dessous des espérances de sa jeunesse et de l'opinion de la France. Les lettres de Fénelon au
SUR FÊNELOî^. XVDÏ
duc de Boui'gogne, pendant cette époque décisive, en montrant la franchise sévère, l'ascendant singulier de l'instituteur, feraient elles-mêmes soupçonner que ce jeune prince, instruit, docile, vertueux, avait un génie trop timide. On n'aime pas que l'héritier de Louis XIV ait besoin de recevoir des leçons sur tous les détails de sa conduite. Malgré le respect que méritent même les petitesses de la vertu, on n'aime pas qu'un jeune prince, placé dans un si grand poste de péril, préoccupé de si grands intérêts, s'inquiète et consulte Fénelon, {)our savoir si, dans le mouvement de la guerre, il pouvait habiter quelques heures Tenceinte d'un couvent de religieuses. On craint que de pareilles inquiétudes n'aient laissé peu de place aux grandes idées, et que l'éducation de ce prince n'ait, sous quelques rapports, rapetissé son âme pour mieux la dompter. Fénelon, il est vrai, parle toujours à son élève le langage d'une politique active et éclairée; Mais, lorsqu'il lui reproche le goût de la solitude et dé la contemplation, une piété minutieuse, une humilité déplacée, il est difficile de croire que ces défauts, qui semblent si opposés à l'enfance impétueuse du duc de Bourgogne, ne soient pas en partie le résultat de l'éducation sur une âme qui avait plus d^ardeur que de lumières, et qui, trop vaincue par la religion, convertit toute sa force en douceur et en vertu. Dans les lettres de Fénelon à son vertueux élève, on trouve des jugements sévères sur tous les généraux qui formaient alors l'espoir de la France. On peut remarquer à cet égard, que Fénelon avait beaucoup de douceur dans le caractère , et beaucoup de domination dans Tesprit. Ses idées étaient absolues^ et
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décisives, habitude qui semble tenir à la promptitude et à la force de Tesprit. L'attention continuelle que Fénelon portait aux intérêts politiques de la France , ne diminuait en rien son zèle pour les affaires de la religion et de l'Église. Ceux qui honorent particulièrement Fénelon comme philosophe, s'étonneront peut-être de le voir entrer dans toutes les discussions ecclésiastiques avec autant d'ardeur que Bossuet lui-même. Mais, si Fénelon n'avait pas été, avant tout, ce qu'il devait être par conscience et par état, évêque et théologien, il mériterait moins d'estime : il aurait manqué au principal caractère du siècle où il a vécu , le sentiment des bienséances et des devoirs. Lorsque les malheureuses disputes du jansénisme se réveillèrent après une longue interruption, Fénelon écrivit contre des hommes qui n'imitaient pas son respect pour la cour de Rome; et il se trouva bientôt engagé dans une controverse qui fut à la vérité plus courte et moins vive que celle du pur amour. Les courtisans supposèrent à Fénelon , dans cette circonstance, des vues d'ambition et de flatterie. Si Fénelon avait voulu gagner le cœur du roi, il employai^ à la même époque une voie plus noble, en nourrissant, à ses dépens, l'atmée française pendant le désastreux hiver de 1709; mais il ne cherchait pas plus dans cette occasion que dans iWtre à guérir des préventions incurables. Il servait la religion et la patrie. L'année suivante, les mêmes sentiments lui inspiraient la peinture éloquente des maux de la France, et le projet d'associer la nation au gouvernement, la proposition d'une assemblée de notables. Ce mémoire est du plus haut intérêt. Fénelon y juge admirablement la force et la faiblesse du despotisme, la puissance salutaire de