PREMIÈRE PARTIE
grandeur. Qu'on examine de près la pesanteur et la masse de la plupart des bêtes les plus terribles, on trouvera qu'elles ont plus de matière que le corps d'un homme ; et cependant un homme vigoureux a plus de force de corps que la plupart des bétes farouches ; elles ne sont redoutables pour lui que par leurs dents et par leurs griffes. Mais l'homme, qui n'a point dans ses membres de si fortes armes naturelles, a des mains dont la dextérité surpasse, pour se faire des armes, tout ce que la nature a donné aux bêtes. Ainsi l'homme perce de ses traits, ou fait tomber dans ses pièges, et enchaîne les animaux les plus forts et les plus furieux; il sait même les apprivoiser dans leur captivité, et s'en jouer comme il lui plaît; il se fait flatter par les lions et par les tigres; il monte sur les éléphants.
Mais le corps de l'homme, qui paraît le chef-d'œuvre de la nature, n'est point comparable à sa pensée. Il est certain qu'il y a des corps qui ne pensent pas; on n'attribue aucune connaissance à la pierre, au bois, aux métaux, qui sont néanmoins certainement de9 corps. Il est même si naturel de croire que la matière ne peut penser, que tous les hommes sans prévention ne peuvent s'empêcher de rire, quand on leur soutient que les bêtes ne sont que de pures machines; parce qu'ils ne sauraient concevoir que de pures machines puissent avoir les connaissances qu'ils prétendent apercevoir dans les bêtes; ils trouvent que c'est faire des jeux d'enfants qui parlent avec leurs poupées, que de vouloir donner quelque connaissance à de pures machines. De là vient que les anciens mêmes, qui ne connaissaient rien de réel qui ne fût un corps, voulaient néanmoins que l'âme de l'homme fût d'un cinquième élément, ou d'une espèce de quintessence sans nom, inconnue ici-bas, indivisible et immuable, toute céleste et toute divine, parce qu'ils ne pouvaient concevoir que la matière terrestre des quatre éléments pût penser et se connaître elle-même*.
Mais supposons tout ce qu'on voudra, et ne contestons contre
I. Aristoteles quintam qaamdam naluram censet esse, e qua ait mens. Cogitare enim, et proYidere, et discere, et docere.... in liorum quatuor generum nuUo inesse putat ; quintum genus adhibet, yacana uomiue. CV^ ^ Tuscui. Çu4Bsl,, U^. J, n. iO,
48 DE lTEXISTEXCE DE DIEU.
iéCtadepbiflMoplies. YoidiiBealtenialîTeqiieiiiilidiîlofopbe De peut éfiur. On la matière peut derenir pensante, sans j ries ajouter; oo bieo la matière ne saurait penser, et ce qui pense en noos est nn être distingiié d'elle, qoi loi est uni. Si la matière peut devenir pensante sans y rien ajonter, il £ant an . moins arooer qne tonte matière n'est point pensante, et que la matière même qoi pense anjoord'hni, ne pensait point il y a dnqoante ans. Par eiemple, la matière da corps d'un jeone homme ne pensait point dix ans ayant sa naissance; il fondra d<mc dire que la matière peut acquérir la pensée par un certain arrangement et par un certain mouvement de ses parties. Prenons, par exemple, la matière d'une pierre ou d'un amas de saUe : cette portion de matière oe pense nullement ; pour la faire commencer â penser, il faut figurer, arranger, mouvoir en un certain sens et à un certain degré toutes ses parties. Qui est-ce qui a su trouver avec tant de justesse cette proportion, cette configuration, cet arrangement, ce mouvemeut en un tel sens et point dans un autre, ce mouvement à un tel degré, au-dessus et au-dessous duquel la matière ne penserait jamais? Qui est-ce qui a donné toutes ces modifications si justes et si précises à une matière yile et informe, pour en former le corps d'un enfant et pour le rendre peu à peu raisonnable?
Si au contraire on dit que la matière ne peut être pensante sans y rien ajouter, et qu'il faut un autre être qui s'unisse à elle, je demande quel sera cet autre être qui pense, pendant que la matière à laquelle il est uni ne fait que se mouvoir. Voilà deux natures bien dissemblables. Nous ne connaissons l'une que par des figures et des mouvements locaux , nous ne connaissons Tautre que par des perceptions et par des raisonnements ; l'une ne donne point l'idée de l'autre, et leurs idées n'ont rien de commun.
D'où vient que des êtres si dissemblables sont si intimement unis ensemble dans l'homme? D'où vient que les mouvements du corps donnent si promptement et si infailliblement certaines pensées à Tàme? D'où vient que les pensées de l'àme donnent si promptement et si infailliblement certains mouvements au corps? D*où vient que cette société s\ ié^\]X\^t% ^xl\^ ^xx^ûXa-^y^ ^>^