PREMIÈRE PARTIE
quatre-vingts ans sans aucune interruption? D'où vient que cet assemblage de deux êtres et de deux opérations si différentes fait un composé si juste, que tant de gens sont tentés de croire que c'est un tout simple et indivisible ? Quelle main a pu lier ces deux extrémités ? Elles ne sont point liées d'elles-mêmes. La matière n'a pu faire un pacte avec l'esprit; car elle n'a par ellemême ni pensée, ni volonté pour faire des conditions. D'un autre côté, l'esprit ne se souvient point d'avoir fait un pacte avec la « matière; et il ne pourrait être assujetti à ce pacte, s'il l'avait oublié. S'il avait résolu librement et par lui-même de s'assujettir à la matière, il ne s'y assujettirait que quand il s'en souviendrait, et quand il lui plairait. Cependant il est certain qu'il dépend malgré lui du corps, et qu'il ne peut s'en délivrer, \
à moins qu'il ne détruise les organes du corps par une mort violente.
D'ailleurs, quand même l'esprit se serait assujetti volontairement à la matière, il ue s'ensuivrait pas que la matière fût mutuellement assujettie à l'esprit. L'esprit aurait, à la vérité, cer- i taines pensées, quand le corps aurait certains mouvements ; mais [ le corps ne serait point déterminé à avoir à son tour certains mouvements , dès que l'esprit aurait certaines pensées. Or il est certain que cette dépendance est réciproque. Rien n'est plus absolu que l'empire de l'esprit sur le corps. L'esprit veut, et tous les membres du corps se remuent à l'instant, comme s'ils étaient entraînés par les plus puissantes machines. D'un autre côté, rien n'est plus manifeste que le pouvoir du corps sur l'esprit. Le corps se meut, et à l'instant l'esprit est forcé de penser avec plaisir eu avec douleur à certains objets. Quelle main également puissante sur ces deux natures si diverses a pu leur imposer le joug et les tenir captives dans une société si exacte et si inviolable ? Dira-t-on que c'est le hasard? Si on le dit, entendra-t-on ce qu'on dira, et le pourra-t-on faire entendre aux autres? Le hasard a-t-il accroché, par un concours d'atomes, les parties du corps avec l'esprit? Si l'esprit peut s'accrocher à des parties du corps, il faut qu'il ait des parties lui-même, et par conséquent qu'il soit un vrai corps; auquel cas nous retombons dans la première réponse^ quefaï déjà réfutée. Si au contraire VesçitiX tk'^ ^ovoX. ^'^
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parties, rien ne peut raccrocher avec celles du corps, et le hasard n'a pas de quoi les attacher ensemble.
Enfin, mon alternative revient toujours, et elle est décisive. Si l'esprit et le corps ne sont qu'un tout composé de matière, d'où vient que cette matière qui ne pensait pas hier a commencé à penser aujourd'hui? Qui est-ce qui lui a donné ce qu'elle n'avait pas, et qui est incomparablement plus noble qu'elle, quand elle est sans pensée? Ce qui lui donne la pensée ne l'a-t-il point lui-même, et la donnera-t-il sans l'avoir? Supposé même que la pensée résulte d'une certaine configuration, d'un certain arrangement et d'un certain degré du mouvement en un certain sens de toute» les parties de la matière, quel ouvrier a sti trouver toutes ces combinaisons si justes et si précises pour (aire une machine pensante ? Si au contraire l'esprit et le corps sont deux natures différentes, quelle puissance supérieure à ces deux natures a pu les attacher ensemble, sans que l'esprit y ait aucune part, ni qu'il sache comment cette union s'est faite ? Qui est-ce qui commande ainsi, avec cet empire suprême, aux esprits et aux corps, pour les tenir dans une correspondance et dans une espèce de police si incompréhensible?
Remarquez que l'empire de mon esprit sur mon corps est souverain, et qu'il est néanmoins aveugle. Il est souverain dans son étendue bornée, puisque ma simple volonté, sans effort et sans préparation, fait mouvoir tout à coup immédiatement tous les membres de mon corps, selon les règles de cette machine. Comme ; l'Écriture nous représente Dieu, qui dit après la création de
\ l'univers : Que la lumière soit; et elle fut : de même la seule pa- \ rôle intérieure de mon âme sans effort, sans préparation , fait ce qu'elle dit. Je dis en moi-même cette parole si intérieure, si i simple et si momentanée : Que mon corps se meuve; et il se i meut. A cette simple et intime volonté, toutes les parties de mon I corps travaillent déjà, tous les nerfs sont tendus, tous les res- I sorts se hâtent de concourir ensemble; et la machine obéit, { comme si chacun de ses organes les plus secrets entendait une ' voix souveraine et toute-puissante. Voilà sans doute la puissance
Hfl^^plus simple et la plus efficace qu'on puisse concevoir. Il n'y ^^^H aucun autre exemple dans \oua \^& è\x^^ ^^ Ti^M% <:xsfi&ssâi-