‹ Traité de l'existence de DieuChapitre 62 sur 81 · Ne mens ipsa necessom · texte numérisé non relu

Ne mens ipsa necessom

Intestinom habeat cunctis in rébus agendis.

Et, devicta quasi, cogatur ferre paiique, Id facit exiguum clinamen principiorum, Nec regione loci certa, oec tempore certo.

LcCR. De rer. Nat., lib. II. y. 289*

lieusement, et que je me démentirais moi-même si j'osais direb contraire. Peut-on pousser plus loin Tévidence de la preuve de la religion? Il faut douter de notre liberté même pour pouvoir douter de la Divinité ; d'où je conclus qu'on ne saurait douter de la Divinité sérieusement ; car personne ne peut entrer en on doute sérieux sur sa propre liberté. Si, au contraire, on avoua de bonne foi que les hommes sont véritablement libres, rien n'est plus facile que de montrer que la liberté de la volonté humaine ne peut consister en aucune combinaison des atomes.

S'il n'y a aucun premier moteur qui ait donné à la matière des lois arbitraires pour son mouvement, il faut que le mouvement soit essentiel aux corps, et que toutes les lois du mouvement soient aussi nécessaires que les essences des natures le sont. Tous les mouvements des corps doivent donc, suivant ce système, se faire par des lois constantes, nécessaires et immuables. La ligne droite doit donc être essentielle à tous les atomes qui ne sont pas détournés par d'autres atomes. La ligne droite doit être essentielle, ou de bas en haut , ou de haut en bas, oa de droite à gauche, ou de gauche à droite, ou de quelque seng diagonal qui soit précis et immuable. D'ailleurs, il est évident que nul atome ne peut être détourné par un autre ; car cet autre atome porte aussi dans son essence la même détermination invincible et éternelle à suivre la ligne directe dans le même sens. D'où il s'ensuit que tous les atomes , d'abord posés sur différentes lignes, doivent parcourir à l'infini ces mêmes lignes parallèles sans s'approcher jamais, et que ceux qui sont dans la même ligne doivent se suivre les uns les autres à l'infini sans pouvoir s'attraper. Le clinamen , comme nous l'avons déjà dit, est manifestement impossible; mais supposant, contre la vérité évidente, qu'il soit possible, il faudrait alors dire que le clinamen n'est pas moins nécessaire, immuable et essentiel aux atomes, que la ligne droite.

Dira-t-on qu'une loi essentielle et immuable du mouvement local des atomes explique la véritable liberté de l'homme ?N9 voit-on pas que le clinamen ne peut pas mieux l'expliquer que la ligne directe même ? Le clinamen^ s'il était vrai, serait aussi nécessaire que la ligne perpendiculaire, par laquelle une pierre

t>REMlÊRE PARTIE. Ô3

tombe du haut d'une tour dans la rue. Cette pierre est-elle libre dans sa chute? La volonté de Thomme, selon le principe du clinamen, ne Test pas davantage. Est-ce ainsi qu'on explique la liberté? Est-ce ainsi que l'homme ose démentir son propre cœur sar son libre arbitre, de peur de reconnaître son Dieu? D'un côté, dire que la liberté de Pbomme est imaginaire, c'est étouffer la voix et le sentiment de toute la nature; c'est se démentir lans pudeur; c'est nier ce qu'on porte de plus certain au fond de soi-même ; c'est vouloir réduire un homme à croire qu'il ne peut jamais choisir entre les deux partis sur lesquels il délibère de bonne foi en toute occasion. Rien n'est plus glorieux à la religion que de voir qu'il faille tomber dans des excès si monstrueux, dès qu'on veut révoquer en doute ce qu^elle enseigne. D'un autre côté, avouer que l'homme est véritablement libre, c'est reconnaître en lui un principe qui ne peut jamais être expliqué sérieusement par les combinaisons d'atomes et par les lois du mouvement local, qu'on doit supposer toutes également nécessaires et essentielles à la matière , dès qu'on nie le premier moteur. U faut donc sortir de toute l'enceinte de la matière , et chercher loin des atomes combinés quelque principe incorporel pour expliquer le libre arbitre , dès qu'on l'admet de bonne foi. Tout ce qui est matière et atome ne se meut que par des lois nécessaires, immuables et invincibles. La liberté ne peut donc se trouver ni dans les corps, ni dans aucun mouvement local ; il faut donc la chercher dans quelque être incorporel. Cet être incorporel, qui doit se trouver en moi uni à mon corps, quelle main l'a attaché et assujetti aux organes de cette machine corporelle? Où est l'ouvrier qui lie des natures si différentes? Ne faut-il pas une puissance supérieure aux corps et aux esprits, pour les tenir dans cette union avec un empire si absolu?

Deux atomes crochus, dit un Épicurien, s'accrochent ensemble, fout cela est faux, selon son système; car j'ai prouvé que ces ieux atomes crochus ne s'accrochent jamais, faute de se rencontrer. Mais enfin, après avoir supposé que deux atomes crochus s'unissent en s'accrochant, il faudra que TËpicurien avoue que l'être i^ensant qui est libre dans ses opérations, et qui par consé-

quent n'est point un amas d^àtomes toujours mus par des lois nécessaires, est incorporel, et qu'il n'a pu s'accrocher par sa figure au corps qu'il anime. Ainsi TÊpicurien, de quelque côté qu'il se tourne, renverse de ses propres mains son système. Mais gardons* nous bien de vouloir confondre les hommes qui se trompent, puisque nous sommes hommes comme eux et aussi capables de nous tromper : plaignons-les ; ne songeons qu'à les éclairer avec patience, qu'à les édifier, qu'à prier pour eux, et qu'à conclure en faveur d'une vérité évidente.

Tout porte donc la marque divine dans l'univers : les cieux, la terre, les plantes, les animaux, et les hommes plus que tout le reste. Tout nous montre un dessein suivi, un enchaînement de choses subalternes conduites avec ordre par une cause supérieure.

Il n'est point question de critiquer ce grand ouvrage. Les défauts qu'on y trouve viennent de la volonté libre et déréglée de l'homme, qui les produit par son dérèglement; ou de celle de Dieu, toujours sainte et toujours juste, qui veut tantôt punir les hommes inGdèles, et tantôt exercer par les méchants les bons qu'il veut perfectionner. Souvent même ce qui paraît défaut à notre esprit borné, dans un endroit séparé de l'ouvrage, est un ornement par rapport au dessein général, que nous ne sommes pas capables de regarder avec des vues assez étendues et assez simples pour connaître la perfection du tout. N'arrive-t-il pas tous les jours qu'on blâme témérairement certains morceaux des ouvrages des hommes, faute d'avoir pénétré toute l'étendue de leurs desseins? C'est ce qu'on éprouve tous les jours pour les ouvrages des peintres et des architectes.

i Si des caractères d'écriture étaient d'une grandeur immense, chaque caractère regardé de près occuperait toute la vue d'un homme ; il ne pourrait en apercevoir qu'un seul à la fois , et il ne pourrait lire, c'est-à-dire assembler les lettres, et découvrir le sens de tous ces caractères rassemblés. Il en est de même des grands traits que la Providence forme dans la conduite du monde entier pendant la longue suite des siècles. Il n'y a que le tout qui soit intelligible, et le tout est trop vaste pour être vu de près. Chaque événement est comiuQ uu CÀKàfiX^i^ ^^\\ÀKxi^i^\^ ^\^^

Page 1